Considération intérieure : le monde de l'après-humain a-t-il commencé ?

IntuitionA l'heure où l'on parle de "relation client", de relation avec les autres, nos collaborateurs, nos pairs, entre managers, voilà que nous devenons, covid oblige, des personnes sans visage. Nous ne sommes plus que des regards. Et l'on perd une partie de ce qui fait la relation. 

Nous perdons le souvenir de notre ville, avec ses cafés et ses places , pour nous enfermer. Nous l'étions déjà un peu, rappelons-nous, lorsque la plupart passaient la journée tête baissée, même sans masque, attentifs seulement à notre smart-phone, les oreilles couvertes par les écouteurs, mais, au moins, on trouvait encore normal de sortir de chez soi en dehors du travail. 

Martin Steffens, philosophe, publie ce mois-ci "Marcher la nuit, textes de patience et de résistance", écrit ces derniers mois et années, qui propose une pérégrination symbolisée par la marche des Rois mages vers l'étoile pour sortir de cette nuit qui est survenue. Il livre un entretien à Anne-Laure Debaecker dans le numéro de "Valeurs actuelles" de cette semaine.

Pour lui, la période actuelle est celle d'une conception de l'État, héritée de l'anthropologie de Hobbes, qu'il appelle "immunitaire", qui est étymologiquement le contraire de la "communauté" : " C'est le refus de la dette commune ( co-munus en latin), qui nous oblige les uns les autres. Car selon Hobbes, ce que nous nous donnons, ce n'est pas d'abord la vie, la culture, une langue...c'est la mort. Son État-Léviathan est là pour nous protéger les uns des autres". Et il anticipe ce moment où " Quand la distanciation sociale sera devenue une habitude pour se protéger de n'importe quel virus, quand donc on aura préféré sa santé à la relation, nous aurons tout à fait basculé dans le monde de l'après. Ce ne sera pas l'après-Covid, que tout le monde fantasme alors que nous sommes en plein dedans. Ce sera le monde de l'après-humain".

Il avoue sa peur pour ce qu'il appelle "cette chose imperceptible, et donc indéfendable" qu'est la relation. Car avec la prévention anti-covid, on a commencé à s'y habituer : quand on aime ses proches, et si on les aime vraiment, on ne s'approche pas d'eux. C'est la nouvelle charité qui prétexte de l'amour du prochain pour le tenir à distance. 

Mais qu'est-ce que c'est, exactement, la relation ? Et comment la sauver ? 

Tout le monde ne la voit pas de la même façon. Et il n'y a pas que les masques et la prévention anti-covid qui empêchent la relation. 

Car, notamment dans le monde du commerce et des affaires, le monde de ceux qui veulent vendre leurs services et convaincre les clients avec insistance, la relation va malheureusement se limiter à s'approcher de quelqu'un pour étaler ce que je sais, pour attirer son attention, en fait lui pomper son énergie (et le reste). Ou est-ce que je crée, avec cette relation, quelque chose qui n'est ni à moi ni à l'autre, mais dont nous sommes porteurs ? Toute la question est dans le but que nous poursuivons, au fond, à travers nos relations. Et il n'est pas facile d' avoir une vraie relation humaine. 

C'est Georges Gurdjieff, mystique et philosophe, qui a le premier utilisé le concept de "considération intérieure", repris dans les enseignements de Luis Ansa, maître spirituel, initié au chamanisme, et fondateur de "La voie du sentir", qui est un art de vivre au quotidien, nous réconciliant avec notre corps, nos sens, nos différentes mémoires, et dont on peut parcourir les enseignements dans le livre d'un de ses fidèles disciples, Robert Eymeri, " La voie du sentir"

C'est quoi cette "considération intérieure" qui dégrade nos relations ?

On dit que l'on se considère intérieurement lorsque l'on pense à ce que les autres vont penser ou risquent de penser de soi.

Cette "considération intérieure"  a deux aspects.

Le premier c'est de prendre en considération ce que l'autre pense de moi. J'accorde une telle importance à l'autre que je n'existe plus que par son regard. Je n'existe que parce que l'autre me considère. La valeur que j'ai est fonction de ce que l'autre me montre. Qu'il m'admire ou me déteste, c'est du pareil au même, car, dans les deux cas, c'est lui qui me dit combien je vaux. Dans les deux cas, je n'existe pas par moi-même. 

L'autre aspect, c'est le fait de considérer l'autre à travers mes propres valeurs, mes opinions, mes jugements, mes acquis. Je ne vois donc jamais l'autre, je ne le connais jamais, parce que je le fais passer à travers mes filtres. Et en le faisant passer à travers mes filtres, je le juge et je le piétine. 

Luis Ansa est un observateur attentif de la façon dont nous cultivons cette "considération intérieure". Elle est dans notre souci de se demander ce que l'on va penser de moi si je dis ceci ou cela. Et aussi quand nous sommes amenés à chercher à se faire remarquer pour être admiré, attirer l'attention, séduire l'autre de mille façons : est-ce que je suis à la mode ? Est-ce que l'autre se rend compte de toute la culture que je possède et de mon intelligence ? Et si je possède le dernier cri des i-phones je vais pouvoir me sentir supérieur à l'autre et pouvoir le dominer. 

Cesser de se considérer intérieurement, c'est arrêter de considérer que les autres nous doivent ceci ou cela. On peut alors s'occuper de ce que l'on doit aux autres. C'est cette attitude, qui résulte de la prise de conscience de leurs besoins, que l'on appelle par opposition " considération extérieure". 

Sortir de ce que Luis Ansa appelle "le labyrinthe de la considération intérieure", c'est se reconsidérer soi-même dans cette croyance que l'on est important, alors qu'en réalité on ne l'est pas. Car se croire important, c'est le risque de tomber dans l'idolâtrie de soi-même.

Pour développer et préserver de réelles relations avec les autres, et d'éviter de nous diriger vers un monde de l'après-humain, il n'est pas nécessaire de s'initier au chamanisme, mais de repérer, en prenant le recul, ce qui détruit la relation dans nos conversations avec les autres, même les clients ou les collaborateurs de notre équipe. Ce sont ces conversations, on en connaît tous,  qui dégénèrent en polémique, où l'on ne parle pas en écoutant l'autre, où l'on cherche même à démolir pour avoir raison. Cela peut même aboutir à nous rendre plus prétentieux, à nous gonfler de nous-même, jusqu'à l'excès, à s'agiter dans son Ego. On pense reconnaître ces traits dans certaines personnes qui nous entourent, mais n'en sommes peut-être nous-mêmes pas à l'abri.  Cela vient du fait, pour le dire simplement, qu'il n'y a pas de relation.

Pour trouver le vrai sens d'une relation, quelle qu'elle soit, et éviter tous ces pièges du labyrinthe de la considération intérieure, l'enseignement de Luis Ansa est simple :

" Aimez votre société. Aimez-vous tel que vous êtes, aimez la vie que vous vivez". 

On commence quand ? 


Un jardin qui ne sert à rien

JardinchartreuxA l'emplacement de l'actuel jardin du Luxembourg, s'élevait à Paris, de 1257 à la Révolution, la chartreuse de Paris. Le domaine s'appelait le domaine de Vauvert, où un château avait été bâti avant l'an Mille, qui, délabré, servait de refuge à une sorte de cour des miracles, où se déroulaient, selon les rumeurs, sabbats de sorcières apparitions de revenants, d'où l'expression qui est restée de "diable Vauvert". Puis les chartreux s'y installèrent.

Je lis tout ça dans le livre récit de François Sureau, " L'or du temps" qui nous promène pendant 800 pages dans un voyage en France, le long de la Seine, avec pas mal de détours et digressions pleins d'anecdotes. 

Selon leur règle, le chartreux vit seul dans une petite maison, et chaque maison donne sur un grand cloître par un couloir. Au rez de chaussée, un atelier et un jardin. Ce jardin est invisible aux regards. C'est une vie solitaire, dont le public ne sait rien, et n'a pas accès au domaine. 

Cette chartreuse de Paris garda ainsi pendant cinq siècles la sympathie des parisiens. Les chartreux étaient devenus très populaires par "leur bienfaisance et leurs vertus". Elle est un rappel à Paris de la Grande Chartreuse, située dans la montagne au-delà de Voiron, et qui, elle, par contre, a connu incendies, avalanches, et le pillage par le baron des Adrets qui y brûla ses livres au temps des guerres de Religion. 

Ce qui caractérise le jardin du chartreux, c'est qu'il est cultivé par le chartreux pour son compte, sans considération pour le rendement qu'il procure, mais pour son seul délassement. Il est l'occasion d'entrevoir, dans une fleur, un arbuste, "quelque chose de la puissance créatrice de Dieu"

C'est donc un jardin non pas utilitaire, mais contemplatif.

En clair, comme l'indique François Sureau, " le jardin des chartreux ne sert donc à rien". Il aide à penser. 

C'est le lieu d'un repos, d'une méditation et d'un combat.

Cette chartreuse de Vauvert a disparue aujourd'hui, mais on peut peut-être encore se laisser inspirer par ces lieux, personnels, à chacun le sien, qui "ne servent à rien" et destinés à notre seule contemplation, rien que pour soi, et comme un secret. 

A chacun son jardin. Pour nous aider à penser. Dans une contemplation inspirante. 


Scholè

LeonardSkholè, Scholè, a en grec ancien le sens général d’un arrêt, une trêve, une suspension temporelle. C’est de là que vient le mot « école » ou « school ».

Mais cette suspension temporelle n’est pas conçue, pour les Grecs, comme un divertissement ou une parenthèse, mais plutôt première en valeur. Par rapport au temps occupé par la subsistance, l’affairement de la vie quotidienne et du travail, la scholè désigne, pour les Grecs, la temporalité propre des activités qui font la dignité de l’existence proprement humaine, par opposition aux activités serviles qui sont la marque de la soumission aux besoins de la vie animale.

Cette temporalité se caractérise fondamentalement par sa liberté, c’est à dire par son détachement – en droit si ce n’est en fait - vis à vis de toute échéance et de tout compte : c’est le temps de la maîtrise du temps, un temps dans lequel l’action peut se dérouler à loisir, prendre son temps, se donner le temps au lieu d’être emportée par lui, comme à l’accoutumée : un temps libre, souverain.

Malheureusement, ce temps de scholè tend à disparaître. Cynthia Fleury, dans « Les irremplaçables », s’en prend à ce qu’elle appelle « le nouvel âge du décervelage : la société de consommation et des « loisirs forcés » ; la tutelle des puissances du divertissement ».

Car dans cette forme de « loisir » consommé, il n’y pas de scholè, pas de lieu propre pour l’homme pour construire son processus d’individuation. Cette individuation dont parle Cynthia Fleury, c’est précisément ce qui explique le titre de l’ouvrage, ce qui nous rend « irremplaçable », unique, soi-même. Devenir « irremplaçable », c’est former une singularité qui n’est pas sous tutelle. Et ressentir la singularité de son être, c’est faire l’expérience de l’irremplaçable chez l’autre et dans le monde.

Citant Hannah Arendt et Günther Anders, Cynthia Fleury déplore cette détérioration de la scholè où le « temps » pour soi, pour la culture, n’existe plus. Il n’a pas disparu, mais il a été dévalué par la « culture de masse » (expression de Hannah Arendt), autre nom du loisir : « La société de masse ne veut pas la culture, mais les loisirs et les articles offerts par l’industrie des loisirs sont bel et bien consommés par la société comme tous les autres objets de consommation. Les produits nécessaires aux loisirs servent le processus vital de la société. Ils servent à passer le temps ». Ce temps où j’invente mon avenir, nécessaire à mon individuation, disparaît alors aujourd’hui au profit d’un temps tout immergé dans le présent. Alors que le temps passé devant l’écran anesthésie l’esprit, et me propose un monde qui me condamne à l’inaction, comme un spectateur d’une image sur laquelle je n’ai pas de prise et qui ne provoque de ma part aucune contre-action transformatrice.

Dans cet usage de l’image, la scholè est remplacée par un temps d’asservissement au divertissement. C’est ce qui va nous rendre remplaçable, incapable de traduire notre vécu en expérience, épuisé par un fatras d’événements sans qu’aucun d’eux ne se soit mué en expérience. En clair, « l’homme devient plus petit que lui-même lorsqu’il n’est pas irremplaçable ».

Alors le message de Cynthia Fleury, on le comprend, ce n’est pas refuser d’être remplacé, mais avoir conscience de son caractère irremplaçable.

C’est retrouver la scholè, à la place des divertissements imposés, et ce temps où j’invente mon avenir, et où je me construis dans mon individuation, comme un processus perpétuel.

Avec ce temps de vacances d’été, libre des contraintes, c’est peut-être le bon moment de retourner à la scholè ?


Faut-il changer la ville ?

VilleAC’est Orange et les mouvements de nos mobiles qui l’ont révélé : le 17 mars, début du confinement annoncé, 17% des Franciliens quittaient leur domicile pour s’installer en région. On y voit la recherche de vert et de nature, de logements de résidence plus grands, de regroupements en famille pour les jeunes actifs et étudiants. Et peut-être aussi la peur des contacts générés par les centres urbains.

On peut alors se demander aussi si cette crise ne va pas inciter à une décentralisation sociale plus forte, poussant les habitants des villes à se relocaliser à la campagne ou dans des villes moyennes. Et inversement, va-t-on assister à de nouveaux modèles pour les villes, pour refaçonner les grandes villes, et en premier lieu Paris, de manière plus « hygiéniste » ?

Cette obsession de l’hygiène était importante au XVIIème et XIXème siècle. Denis Cosnard, dans un article du Monde de jeudi 30/04, rappelait que l’épidémie de choléra à Paris en 1832 avait causé plus de 20.000 morts, et a été à l’origine d’une prise de conscience pour rendre Paris plus hygiénique. Cela incitera à traiter l’eau (qui peut jouer un rôle néfaste si elle stagne) au chlore, et à tout faire pour qu’elle circule. C’est à cette époque que la ville se transforme, en pavant, bitumant, asphaltant les rues pour que l’eau ne demeure pas dans des cloaques, mais circule dans des dispositifs d’adduction d’eau. Puis arrive Haussmann, préfet de la Seine en 1853, qui va accélérer le mouvement : destruction des immeubles insalubres, percement de larges avenues, ouverture de parcs et jardins, avec l’objectif de faire circuler l’air et l’eau dans la capitale. La collecte et le tri des déchets se généralise grâce à l’invention d’un des successeurs d’Haussmann, Eugène Poubelle. C’est pourquoi ce XIXème siècle est l’âge d’or de l’hygiénisme.

Et puis depuis les années 1970, cet hygiénisme passera au second plan.

Allons-nous y revenir ? Et imaginer des villes différentes ?

Dans une note publiée dans Metropolitiques, l’architecte Jacques Ferrier pose le sujet : la ville dense a trahi ses habitants.

On constate, face à la crise sanitaire, que les grandes villes s’isolent les unes des autres, alors qu’il n’y a pas si longtemps on vantait le concept de « villes-monde » incitant à voir dans toutes ces villes comme Paris, New-York, Shanghai, Londres, un club d’élites urbaines interchangeables et connectées entre elles. On y croyait. Et puis, boom : « Le confinement a révélé la fragilité et les faiblesses d’un environnement construit, dont on pensait que la sophistication et la performance techniques le rendaient invulnérable, si ce n’est aimable ». La ville dense, au cœur de la crise sanitaire, a été stoppée net.

Alors, en prévision de crises et de révélations des fragilités futures (climat, énergie, disponibilité de l’eau) peut-on changer quelque chose au modèle et quoi ? La parole est à l’innovation, une innovation « transdisciplinaire, contextuelle, sensible ». Et peut-être aussi de nouvelles méthodes de management et de gestion des villes.

Jacques Ferrier propose dans sa note des pistes immédiates pour agir, en agissant directement sur l’architecture (c’est sa spécialité, forcément) : Penser la ville quartier par quartier, comme des espaces de proximité, à dix minutes de marche de chez soi (ce qu’il appelle le micro-urbanisme). Imaginer une nouvelle dimension de la proximité et de nouveaux espaces communs : alors que chacun est chez soi sans contacts dans les immeubles collectifs, comment créer, en gardant les distances sociales, des lieux communs de rencontres et d’échanges, des « espaces communs vivants » et des « pièces collectives », halls et jardins, ombres d’arbres et préaux. Enfin, il imagine aussi de designer la ville pour mieux accueillir la nature, par la « décompaction de l’immeuble de logements ». Tout cela pour créer « un environnement urbain en résonance avec la planète et les hommes qui l’habitent ».

Alors plutôt que d’amener les urbains à la campagne, peut-être inventera-t-on une nouvelle forme de ville.

Pour Paris, avec 20.000 habitants au km2, il va y avoir besoin de créativité et d’imagination citoyenne.

Peut-être de quoi alimenter les nouveaux programmes des élections municipales. Et aussi donner aux entreprises, start-up et entrepreneurs des idées de services innovants, et cette "innovation transdisciplinaire, contextuelle, sensible".


C'est compliqué ?

MetrogreveVoilà l'expression que l'on entend quand les journalistes ou la porte-parole du gouvernement nous parlent des transports publics en ce moment : " c'est compliqué". Oui, c'est compliqué de circuler en train ou en métro dans Paris, c'est sûr. Et pour se rendre sur le lieu de travail quand on ne fait pas de télétravail : " C'est compliqué". 

Jean-Pierre Robin revient dans le Figaro de ce week-end sur cette expression en se référant à l'Académie française.

L'Académie française estime en effet que cette expression "C'est compliqué" est incorrecte et qu'il serait plus juste de parler de "difficile". Plutôt que de dire que "il va être compliqué de skier si la neige n'est pas au rendez-vous", il vaut mieux dire que "il va être difficile de skier". 

Car utiliser l'expression "C'est compliqué" relève d' "une forme d'emphase produite par une volonté d'exagération, mais aussi par un manque de confiance dans les mots". 

Car ce mot "compliqué" exprime aussi, comme le souligne Jean-Pierre Robin, "un immense désarroi dans une conjoncture sociale où tout semble aller à vau-l'eau". 

C'est Albert Camus qui disait que "mal nommer les choses, c'est ajouter à la misère du monde".

Ne devrions-nous pas faire un peu plus attention aux mots que nous employons ?

Difficile ou compliqué? 


Le temps passe-t-il vraiment plus vite ?

TempsDans nos actions quotidiennes, nos décisions et nos choix, ce ne sont pas nos valeurs qui nous guident, mais, la plupart du temps, notre agenda. Ce qui nous pousse à agir et à fixer nos priorités, ce sont le cadre temporel, les dates limites. Et, alors que les progrès technologiques nous permettent constamment un gain de temps (on pense aux transports, aux moyens de communication, aux processus de production), nous semblons toujours pressés, en retard. On ressent une impression d’accélération de la vie, du monde.

C’est à ce paradoxe que Hartmut Rosa, sociologue et philosophe allemand, a consacré ses recherches, notamment dans son livre « Accélération – Une critique sociale du temps ». Il en est devenu la référence sur le sujet.

Un des problèmes qu’il a analysés, c’est que, puisque l’on peut produire plus rapidement, on produit plus. Par exemple, rédiger un e-mail prend deux fois moins de temps que de rédiger une lettre, et permet aussi de l’adresser à son destinataire plus rapidement, et donc là où l’on mettrait deux heures pour rédiger dix lettres, il suffira d’une heure pour rédiger dix e-mails. Mais le problème c’est qu’au lieu de gagner une heure, on va prendre deux heures pour rédiger vingt mails. Même chose pour la voiture. Elle permet d’aller plus vite qu’à pied, alors on va plus loin, et ainsi nous passons autant de temps, voire plus de temps, dans la voiture que nos ancêtres en passaient jadis pour marcher.

L’accélération vient du fait que la quantité d’actions que nous réalisons dépasse celle de la vitesse à laquelle on peut les maîtriser : On n’écrit plus vingt mails au lieu des dix lettres, mais cinquante ou cent. Et c’est pareil pour le reste. D’où le débordement.

Si cela permet de diagnostiquer le phénomène de l’accélération perçu, cela ne donne pas l’explication du « pourquoi ? ». Pourquoi se met-t-on à écrire ces cinquante mails ? Pourquoi notre voiture nous conduit-elle toujours plus loin ? Quelles sont les origines ? Cela nécessite d’aller un peu plus loin dans l’analyse.

Pour répondre globalement, au-delà des explications individuelles, Hartmut Rosa évoque un processus qu’il appelle « l’accélération sociale ». Cette accélération sociale combine trois formes distinctes : l’accélération technique (on produit plus vite, on communique plus vite, les transports sont plus rapides), l’accélération du changement social ( les modes passent plus vite, les nouveautés sont plus importantes), et l’accélération du rythme de vie ( correspondant à une augmentation du nombres d’épisodes d’action et/ou d’expériences vécues par unité de temps, qui se manifeste par l’accélération de l’action elle-même - on marche plus vite, on mastique plus vite, on lit plus vite…- ou par la réduction de la durée des pauses et des temps morts entre nos activités, ou encore par la réalisation de plusieurs tâches simultanément). Et chacune de ces accélérations nourrit les autres. Ce qui provoque, autre concept de l’auteur, une « compression du présent ». Si l’on considère que le passé est « ce qui n’est plus » et le futur « ce qui n’est pas encore », le présent est la période où les conditions de l’action sont stables.  La compression du présent correspond ainsi à une diminution de cette durée pendant laquelle « règne une sécurité des attentes concernant la stabilité des conditions de l’action ».

D’où ce sentiment de « pression temporelle » : on a l’impression de disposer de moins de temps pour les actions individuelles, et que « le temps passe plus vite ». On explique alors ce sentiment de pression temporelle de deux manières : soit par la peur de manquer de quelque chose, soit par une contrainte d’adaptation.

On voit bien à quoi correspond cette « peur de manquer de quelque chose », qui provoque ce désir de profiter au maximum des possibilités du monde, de multiplier les expériences, pour avoir une vie la plus riche possible, et donc vivre le plus vite possible en s’occupant en permanence. C’est ainsi que ceux qui sont atteints de ce syndrome ont l’impression de vivre pleinement au niveau de leurs possibilités quand leur agenda est le plus plein possible, les réunions succédant aux réunions. Ceux là attendent la rentrée avec impatience.

Une autre peur, qui conduit aux mêmes effets, est celle de ne plus être dans le coup et de décrocher, avec l’impression, jolie expression de l’auteur, de « se trouver sur une pente qui s’éboule », précisément à cause du phénomène de compression du présent. Nos savoirs sont constamment menacés d’obsolescence, et nous nous sentons menacés d’accumuler des retards qu’on ne pourra plus combler. C’est cette crainte aussi que pendant une absence, en vacances par exemple,  il se sera passé quelque chose d’important, qu’il va falloir rattraper en lisant tous les mails accumulés que l’on n’a pas lus. On est alors convaincu que la modernité nous oblige à vivre vite.

Et puis, pour certains, « ne pas avoir une minute à soi », c’est un signe de noblesse, la preuve que l’on est sollicité et productif. Le manque de temps est ainsi engendré, ou renforcé, par les relations sociales. Peut-être cela est-il néanmoins en train de se renverser car, si jusqu’à présent, et pour certains cela va durer encore longtemps, être plus rapide est synonyme de meilleur, on voit se développer aussi une nouvelle marque de distinction incarnée par la lenteur. Celui qui aurait les moyens de prendre son temps, de décider d’être joignable comme il l’entend, de disposer de ressources libres préservées, prendrait alors l’avantage. Mais ce type d’individu est encore souvent considéré comme un marginal face à ces « hommes pressés ».

D’autant que vivre vite est souvent perçu comme un devoir presque « citoyen », dans de nombreux domaines. Hartmut Rosa reprend des expressions qui nous sont familières comme « Je dois à tout prix recommencer à lire », « Il faudrait que j’apprenne une langue étrangère », « il faudrait que je revoie mes amis », « il faudrait que j’aille plus souvent au théâtre ». A chacun de compléter.

Ces analyses intéressantes de l’auteur ne disent pas ce que l’on doit faire. Il est très dubitatif sur toutes les techniques individuelles de « gestion du temps », au moment où il met en évidence que c’est maintenant la puissance de l’échéance (ces fameuses deadlines), qui détermine l’ordre de succession des activités, professionnelles comme de loisirs. Ce qui fait que objectifs que l’on se fixe non liés à des délais ou à des deadlines sont peu à peu perdus de vue, au point de laisser le sentiment vague que « l’on n’arrive plus à rien faire ». Au point qu’il nous faut tout le temps « éteindre les feux » qui renaissent au fil des contraintes de coordination de nos activités, et que nous ne parvenons plus à développer de projets à long terme et encore moins à les suivre.

C’est ainsi que si nous adhérons à des valeurs élevées pour certaines activités et modes de vie (les promenades en mer, le théâtre, l’engagement citoyen, etc.), cette hiérarchie de valeurs ne se reflète pratiquement pas dans la hiérarchie des préférences qui s’exprime effectivement dans nos activités. Et c’est comme ça que certains consacrent leur temps à des activités qu’ils considèrent comme de peu de valeur, et dont ils ne tirent qu’une faible satisfaction. L’auteur cite aussi le cas, par exemple, de ceux qui passent du temps à regarder des séries à la télévision, et qui en ressentent a posteriori un sentiment de vide.

Bon, c’est la rentrée bientôt. La pression temporelle va pouvoir refaire surface.

On se dépêche ?


Jardiner notre potager

PotagerConsommer comme si tout nous arrivait dans les magasins par magie ? 

On a l'impression que la société du travail est un monde caché dont on ne parle plus.

Pourtant on a aussi envie de trouver du sens à notre travail, comme un jardinier dans son potager.

L'économie de proximité est la nouvelle révolution.

C'est le sujet de ma chronique de ce mois sur "Envie d'Entreprendre",

ICI

Allez-y vite pour cultiver votre jardin..


Tous gardiens de cochons

CochonsVous avez remarqué comme moi que l'on appelle de plus en plus de gens par leur prénom. Et que l'on est soit même désigné par notre prénom, même par des personnes qui ne nous connaissent pas du tout, au premier contact. 

Cette semaine, je le constate encore lors d'une présentation d'une proposition par une équipe à un client potentiel, à des personnes que l'on n'avait jamais vues. A la fin de la réunion, forcément, c'est "Au revoir Elisabeth; Au revoir Hervé". Pour faire sympa; pour aussi se rassurer.

Pour certains, vous devez en connaître comme moi, c'est devenu systématique, surtout lorsqu'ils rencontrent quelqu'un de prestigieux, ou un une personnalité connue. L'appeler par son prénom, même si on ne le connaît pas plus que ça, voire pas du tout, devant un tiers va donner ainsi l'aura d'être un intime de cette personne, pour en mettre plein la vue à ce tiers qui, on l'espère, va faire ainsi rejaillir, par transmission,  l'importance du personnage ainsi désigné vers la personne de celui qui l' a appelé par son prénom. Il est ainsi très chic dans les dîners en ville, de pouvoir parler de François au lieu de François Hollande ou François Fillon (à condition de ne pas se tromper). ça marche bien dans les partis politiques : plus la personnalité est importante, plus on va lui donner du Emmanuel ou du Benoît.

Ça marche aussi dans les milieux professionnels : En appelant Bernard Arnault par son prénom, Bernard, , même si je ne l'ai croisé que deux fois lors d'une conférence, je m'abreuve de l'illusion que je suis de son milieu, des grands dirigeants de groupes comme LVMH, comme un "pote". Cela marche bien chez les consultants aussi; le "surname dropping" encore plus fort que le "name dropping".  

Ce sujet fait l'objet d'un article dans L'Express de cette semaine, rédigé par Anne, Anne Rosencher. Elle nous permet d'aller analyser ce que signifie cette Prénom-mania. Elle appelle ça "la nouvelle tyrannie du prénom".

Pour expliquer cette disparition du nom de famille dans nos relations sociales, Anne cite Jean-Pierre (Le Goff), sociologue, qui considère que cette habitude est symptomatique de notre époque : " L'individu s'insère de moins en moins dans une dimension collective institutionnelle. On ne pense plus les rapports que dans un monde dual- deux individus particuliers interagissant avec une forte dimension psychologique et affective. Le nom de famille, lui, renvoyait à une filiation. Une insertion dans une lignée".

Et cette relation duale est tellement prioritaire qu'elle est aussi le moteur de ceux qui appellent ainsi tout le monde par leur prénom. Alors qu'il suffit de regarder les films du début du siècle dernier pour y voir les personnages s'appeler par leur nom uniquement. A l"époque, c'était le prénom, intime, qui était occulté. On parlait du patron ou du collègue en l'appelant Dubois ou Dupont, et surtout pas Jean-claude ou Bernard. Il y avait d'ailleurs une expression populaire, que l'on n'entend moins ou plus du tout, qui servait de cordon sanitaire à trop de familiarité : "On n'a pas gardé les cochons ensemble".  Cette expression était plutôt celle de personnes de la haute société qui n'acceptaient pas trop de mixité sociale.

Mais aujourd'hui, comme le dit Anne Rosencher dans son article, " Tout le monde semble avoir gardé les porcins ensemble: les animateurs du PAF, les participants aux jeux télévisés, les polémistes, les artistes, les hommes politiques". Alors que dans la société du XIXème siècle les seuls à être appelés par leur prénom étaient les domestiques. Comme la fameuse Mariette chez Balzac. 

Parfois cet usage du prénom sans sommation peut faire réagir. Lors d'une émission politique sur France 2, pendant la primaire de la Droite, Bruno Le Maire se fait reprendre violemment par une syndicaliste cégétiste qu'il avait appelé Ghislaine: " Monsieur Le Maire, je ne permettrais pas de vous appeler par votre prénom. Je vous appelle Monsieur Le Maire; appelez-moi Mme Joachim-Arnaud et pas Ghislaine : nous ne sommes pas amis". Voilà ainsi une demande de respect, et de distance. Mais aussi le signe que la cégétsite aime mieux la filliation que l'individu. Mais observer le regard ébahi de Bruno Monsieur Le Maire est burlesque.

Face à cette évolution, et à l'importance prise par le prénom dans la société et les relations humaines, le prénom devient une étiquette qui renseigne sur la personnalité. Son choix n'est d'ailleurs plis contraint par la loi. Jusqu'en 1993, la règle obligeait les parents à choisir parmi les "noms en usage dans les différents calendriers et ceux des personnages connus de l'histoire ancienne". Une loi de 1993 a aboli tout cela. Les parents sont alors libres de laisser libre court à leur imagination. Et c'est ainsi que certains veulent changer l'étiquette, et sont de plus en plus nombreux. 2500 à 2800 Français obtiennent chaque année l'autorisation de changer de prénom auprès de l'état civil (contre 1500 avant 1993). 80% des demandes proviennent de personnes qui ont au moins un parent né à l'étranger. Le changement est de se séparer de son identité familiale (Samia devient Marie, Mustapha devient Maurice). (Mais il y a d'autres cas : on apprend ainsi dans l'article que Marine Le Pen se prénomme en réalité Marion, et a changé son prénom).

On est dans ce que Jean-pierre Le Goff appelle la "désaffiliation" : l'individu complètement individuel, coupé de toute généalogie, et de l'héritage symbolique de ses parents.

L'homme sans patronyme et au prénom changé pourrait se comparer, selon Anne Rosencher, à un "couteau sans manche dont ne manquerait que la lame". 

Les gardiens de cochons sont de vrais individualistes ! Et nos relations entre prénoms le signe de la force de l'individu. Pas forcément tyrannique, Anne. A condition de ne pas en abuser.


Enclosures : danger ?

EnclosuresOn les appelle les "communs", ou "ressources communes", en référence aux ressources collectives sur lesquelles personne n'a de droit de propriété privée, ni de contrôle exclusif. Ce sont par exemple les pêcheries, les pâturages, les eaux souterraines. Historiquement ces communs ont eu tendance à disparaître, soit en étant récupérés par le marché et la propriété privée, soit en passant sous propriété de l'Etat. On a même parlé de la "tragédie des communs" en évoquant le risque, si personne n'est propriétaire ou responsable, de surexploitation par la collectivité qui aboutirait à menacer ces ressources elles-mêmes (disparition des poissons ou des eaux).

Et c'est pourquoi on a considéré que laisser libre des ressources n'était pas optimum, et que seuls les marchés et l'Etat peuvent bien gérer. Et ainsi, en Angleterre, de la fin du XVIIème siècle au milieu du XIXème siècle, environ un septième de toutes les terres communes d'Angleterre furent découpées et privatisées. Les fondements de l'économie de marché se sont ainsi mis en place. Ce système de privatisation a été appelé les "enclosures". Par les "enclosures" la production n'est plus destinée à un usage domestique dans un cadre social stable, mais réorientée en vue de permettre le gain privé et l'accumulation. Et ainsi les ressources comme la terre, le travail, l'argent ont été redéfinies comme des marchandises que l'on échange sur les marchés, auxquelles on peut affecter un prix, et qui peuvent devenir objets de commerce et de spéculation. 

Ce système des "enclosures" n'est pas propre aux temps anciens. Aujourd'hui encore des pans entiers de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique Latine, sont en train de vivre ce même phénomène d'accaparement des terres. Des investisseurs et des gouvernements s'approprient des millions d'hectares de terres que les communautés traditionnelles utilisaient depuis des générations. Et cela se développe à grande vitesse. On estime ainsi que 90% des habitants de l'Afrique subsaharienne, soit 500 millions de personnes, ne disposent pas de titres de propriété officiels sur leurs terres et risquent donc ainsi l'éviction. Au niveau mondial 2 milliards de personnes, et 8 milliards et demi d'hectares dépendent de droits d'usage coutumiers.Et quand ils sont dépossédés de leurs terres, les commoneurs ne peuvent plus cultiver et récolter leur propre nourriture, ni collecter leur eau, ni chasser leur gibier. Les communautés sont brisées.

Certains investisseurs Etats interviennent comme de purs spéculateurs, pour engranger des profits avec la hausse du prix des terres. L'Arabie Saoudite a ainsi dépensé un milliard de dollars pour acheter 700.000 hectares de terres en Afrique. L'Inde, la Chine, la Corée, font la même chose.

Alors aujourd'hui certains s'élèvent pour en appeler à une "renaissance des communs". C'est le titre de l'ouvrage de David Bollier, qui est le principal militant de ce mouvement (voir son blog), d'où je tire les éléments ci-dessus. J'avais écouté le plaidoyer de David Bollier dans une conférence au Smart City forum à Barcelone en novembre (j'en parle ICI).

Et le sujet va plus loin que l’accaparement des terres. Il concerne tous les biens qui sont "enclosés" par la propriété ou l'Etat.  

Les "communs" dont parle David Bollier ne vivent pas la "tragédie" évoquée, car les communs ne sont pas seulement des ressources collectives, mais sont aussi un système responsable à long terme des ressources qui préserve les valeurs partagées et l'identité d'une communauté. Au lieu de confier à l'Etat la régulation c'est la communauté elle-même qui établit ses règles et les modes de fonctionnement. Les communs sont donc des ressources + une communauté + des protocoles. Et en développant ces systèmes, on enlève à l'Etat autorité dictatoriale sur les ressources. 

Et si l'on reparle des "communs" et de leur renaissance, c'est que la lutte contre les enclosures par les militants des communs concerne des domaines de plus en plus importants de notre société. L'ouvrage de David Bollier les répertorie bien, chapitre après chapitre. 

Un exemple : l'appropriation des espaces publics. Lorsque des tours ou des centres commerciaux, ou toute installation privée, remplacent des places publiques, nous réduisons notre capacité à nous rencontrer. Il devient plus difficile pour les individus de s'identifier et de parler avec les autres. L"érosion des espaces publics empêche d'être des commoneurs.Mais l'infrastructure la plus importante qui est menacée est bien sur internet. Dans de nombreuses régions du monde des opérateurs privés puissants veulent utiliser leur pouvoir de "porte d'accès" à internet pour censurer ou interdire certains types de trafic. C'est pourquoi s'élèvent de nombreux défenseur de la "neutralité d'internet".

Mais les enclosures s'attaquent aussi au savoir et à la culture. par l'intermédiaire des brevets divers notamment. David Bollier rappelle que la loi a permis à McDonald's de poursuivre des marques comme "McVegan" ou "McSushi", et même de gagner un procès contre "McSleep" pour vol de marque. McDonald's se déclare ainsi le seul propriétaire du suffixe "Mc" dans le monde. Cette tendance concerne aussi des couleurs, des sons. La chaîne américaine NBC a fait enregistrer comme marque déposée les trois notes de carillon "Ding, Ding, Ding".Parmi les formes de lutte contre les enclosures du savoir et de la culture on peut citer le développement des logiciels libres, open source, de wikipedia. 

On comprend ainsi combien ces enclosures peuvent aliéner la nature, la culture et les relations sociales, au profit des marchés, mais aussi de l'Etat. Et l'on voit de nombreuses initiatives qui se mettent en place pour lutter contre ce phénomène d'enclosures.

David Bollier en appelle ainsi à trouver, collectivement, nous la société civile, de nouveaux moyens de protéger l'intégrité des communs et la richesse qu'ils produisent. Cela peut concerner aussi le gouvernement et le management de nos cités, en permettant l'innovation initiée et expérimentée par les citoyens, en trouvant les moyens de nous protéger contre les enclosures de toutes sortes. Le blog de David nous fournit chaque jour de multiples exemples d'initiatives citoyennes en ce sens.

Ce qui est impressionnant c'est que le développement des communs se fait par des initiatives très décentralisées, partout dans le monde, de manière autoorganisée. Mais ces initiatives commencent à s'interconnecter. Des forums, des lieux d'échanges, se mettent en place. Parfait exemple d'un mouvement qui se déploie sans aucun leadership unifié (c'est ce qui le rend d'ailleurs si fort politiquement).

Avec les "communs", c'est une vision de l'innovation qui émerge, et de nouveaux modèles économiques (ou plutôt la renaissance de modèles économiques).  

Si nous voulons contribuer à ce mouvement David Bollier nous donne un conseil simple et sage : inutile de penser un système théorique des communs. Il vaut mieux accomplir le vrai travail.

Comme il le dit en citant une artiste, Jenny Holzer :

" L'action dérange davantage que la pensée".

De quoi nous inspirer....

 


L'individualisme est-il une maladie honteuse ?

IndividualismeLe collectif, y a que ça de vrai, non?

Le sens du bien commun, de l'intérêt général, oui, celui qui nous fait désirer un Etat fort, des dépenses publiques pour protéger tous ceux qui en ont besoin (c'est à dire pas mal de monde, voire tous). 

Alors que l'individualisme, c'est l'égoïsme, le règne du moi, un personnage hautement narcissique, à l'hédonisme débridé. 

La messe semble dite : l'individualisme, c'est le mal pour notre vie en société, et nos activités. 

Pas facile alors de réhabiliter une forme d'individualisme qui redonne goût à une liberté individuelle plus altière, responsable et partagée.

C'est ce à quoi s'attaque le philosophe Alain Laurent dans une anthologie des auteurs de l'individualisme; de toutes sortes, de Stirner à Nietzsche, Ayn Rand, Ortega y Gasset, et Alexandre Zinoviev. Avec une introduction qui fait un tour très complet de tous les chantres de l'anti-individualisme.

Cela vaut la peine d'y aller voir.

L'individualisme, c'est d'abord la prévalence ou la primauté de l'individu. Cela a une dimension politique : c'est la valorisation de l'initiative privée, la réduction du rôle de l'Etat, le développement de la responsabilité individuelle et des droits individuels qui confèrent une indépendance individuelle.

Cela n'a pas l'air si horrible; alors pourquoi autant d'anti-individualistes ?

Ce que lui reprochent les auteurs, c'est d'être un vecteur d'"atomisation" et de "dissolutions sociales", générateur de "déliaison", destructeur de lien social. Mais pour ne pas se couper complètement des vertus de l'individualisme, certains comme l'universitaire Pierre Bréchon, dans " l'individualisation des valeurs", fait une distinction entre individualisme et individualisation : pour cet auteur, l'individualisme est la volonté de toujours choisir ce qui maximise le plaisir ou l'intérêt matériel de l'individu, alors que l'individualisation est un processus d'autonomisation, de prise de distance par rapport à toutes les appartenances assignées. On voit là un exercice de réduction lexicale destiné à caricaturer l'individualisme.

Toujours selon Pierre Bréchon : " l'individualisation correspond à une culture du choix, chacun affirmant son autonomie, sa capacité à orienter ses choix sans être contrôlé et contraint", alors que l'individualisme " c'est le culte du chacun pour soi". Et il insiste à nouveau en faisant de l'individualisation " la volonté de chacun de se construire comme une personne autonome sans être contraint par des institutions politiques ou religieuses ou la puissance normative du milieu social ou familial"

 Alors, il suffirait peut-être de substituer individualisation à individualisme pour retrouver la vertu de l'individualisme et de l'individu.

Dans cette anthologie, on pourra y lire un texte de Jaurès issu de " Socialisme et liberté" (1898) pour retrouver ces accents :

" Dans l'ordre prochain, dans l'ordre socialiste, c'est bien la liberté qui sera souveraine. Le socialisme est l'affirmation suprême du droit individuel. Rien n'est au-dessus de l'individu. Il n'y a pas d'autorité céleste qui puisse le plier à ses caprices ou le terroriser de ses menaces".

" Pour que chaque homme soit autonome pleinement, il faut assurer à tous les moyens de liberté et d'action. Il faut donner à tous le plus de science possible et le plus de pensée, afin qu'affranchis des superstitions héréditaires et des passivités traditionnelles, ils marchent fièrement sous le soleil. Il faut donner à tous une part égale de droit politique, de puissance politique, afin que la volonté de chacun concoure à la direction de l'ensemble et que, dans les mouvements les plus vastes des sociétés, l'individu retrouve sa liberté".

" Le socialisme veut briser tous les liens. Il veut désagréger tous les systèmes d'idées et les systèmes sociaux qui entravent le développement individuel".

Cet hommage à l'individu ne durera pas, malheureusement; Jaurès reprochera à Clémenceau , qui ne peut pourtant pas être considéré comme un individualiste exalté, au cours d'une intervention à la chambre des députés, sa "doctrine de l'individualisme absolu". On pourrait aussi aller voir ce que les "socialistes" d'aujourd'hui en ont fait.

Reste qu'avec de l'individualisation, on peut peut-être réhabiliter l'individualisme...