Scholè

LeonardSkholè, Scholè, a en grec ancien le sens général d’un arrêt, une trêve, une suspension temporelle. C’est de là que vient le mot « école » ou « school ».

Mais cette suspension temporelle n’est pas conçue, pour les Grecs, comme un divertissement ou une parenthèse, mais plutôt première en valeur. Par rapport au temps occupé par la subsistance, l’affairement de la vie quotidienne et du travail, la scholè désigne, pour les Grecs, la temporalité propre des activités qui font la dignité de l’existence proprement humaine, par opposition aux activités serviles qui sont la marque de la soumission aux besoins de la vie animale.

Cette temporalité se caractérise fondamentalement par sa liberté, c’est à dire par son détachement – en droit si ce n’est en fait - vis à vis de toute échéance et de tout compte : c’est le temps de la maîtrise du temps, un temps dans lequel l’action peut se dérouler à loisir, prendre son temps, se donner le temps au lieu d’être emportée par lui, comme à l’accoutumée : un temps libre, souverain.

Malheureusement, ce temps de scholè tend à disparaître. Cynthia Fleury, dans « Les irremplaçables », s’en prend à ce qu’elle appelle « le nouvel âge du décervelage : la société de consommation et des « loisirs forcés » ; la tutelle des puissances du divertissement ».

Car dans cette forme de « loisir » consommé, il n’y pas de scholè, pas de lieu propre pour l’homme pour construire son processus d’individuation. Cette individuation dont parle Cynthia Fleury, c’est précisément ce qui explique le titre de l’ouvrage, ce qui nous rend « irremplaçable », unique, soi-même. Devenir « irremplaçable », c’est former une singularité qui n’est pas sous tutelle. Et ressentir la singularité de son être, c’est faire l’expérience de l’irremplaçable chez l’autre et dans le monde.

Citant Hannah Arendt et Günther Anders, Cynthia Fleury déplore cette détérioration de la scholè où le « temps » pour soi, pour la culture, n’existe plus. Il n’a pas disparu, mais il a été dévalué par la « culture de masse » (expression de Hannah Arendt), autre nom du loisir : « La société de masse ne veut pas la culture, mais les loisirs et les articles offerts par l’industrie des loisirs sont bel et bien consommés par la société comme tous les autres objets de consommation. Les produits nécessaires aux loisirs servent le processus vital de la société. Ils servent à passer le temps ». Ce temps où j’invente mon avenir, nécessaire à mon individuation, disparaît alors aujourd’hui au profit d’un temps tout immergé dans le présent. Alors que le temps passé devant l’écran anesthésie l’esprit, et me propose un monde qui me condamne à l’inaction, comme un spectateur d’une image sur laquelle je n’ai pas de prise et qui ne provoque de ma part aucune contre-action transformatrice.

Dans cet usage de l’image, la scholè est remplacée par un temps d’asservissement au divertissement. C’est ce qui va nous rendre remplaçable, incapable de traduire notre vécu en expérience, épuisé par un fatras d’événements sans qu’aucun d’eux ne se soit mué en expérience. En clair, « l’homme devient plus petit que lui-même lorsqu’il n’est pas irremplaçable ».

Alors le message de Cynthia Fleury, on le comprend, ce n’est pas refuser d’être remplacé, mais avoir conscience de son caractère irremplaçable.

C’est retrouver la scholè, à la place des divertissements imposés, et ce temps où j’invente mon avenir, et où je me construis dans mon individuation, comme un processus perpétuel.

Avec ce temps de vacances d’été, libre des contraintes, c’est peut-être le bon moment de retourner à la scholè ?


Faut-il changer la ville ?

VilleAC’est Orange et les mouvements de nos mobiles qui l’ont révélé : le 17 mars, début du confinement annoncé, 17% des Franciliens quittaient leur domicile pour s’installer en région. On y voit la recherche de vert et de nature, de logements de résidence plus grands, de regroupements en famille pour les jeunes actifs et étudiants. Et peut-être aussi la peur des contacts générés par les centres urbains.

On peut alors se demander aussi si cette crise ne va pas inciter à une décentralisation sociale plus forte, poussant les habitants des villes à se relocaliser à la campagne ou dans des villes moyennes. Et inversement, va-t-on assister à de nouveaux modèles pour les villes, pour refaçonner les grandes villes, et en premier lieu Paris, de manière plus « hygiéniste » ?

Cette obsession de l’hygiène était importante au XVIIème et XIXème siècle. Denis Cosnard, dans un article du Monde de jeudi 30/04, rappelait que l’épidémie de choléra à Paris en 1832 avait causé plus de 20.000 morts, et a été à l’origine d’une prise de conscience pour rendre Paris plus hygiénique. Cela incitera à traiter l’eau (qui peut jouer un rôle néfaste si elle stagne) au chlore, et à tout faire pour qu’elle circule. C’est à cette époque que la ville se transforme, en pavant, bitumant, asphaltant les rues pour que l’eau ne demeure pas dans des cloaques, mais circule dans des dispositifs d’adduction d’eau. Puis arrive Haussmann, préfet de la Seine en 1853, qui va accélérer le mouvement : destruction des immeubles insalubres, percement de larges avenues, ouverture de parcs et jardins, avec l’objectif de faire circuler l’air et l’eau dans la capitale. La collecte et le tri des déchets se généralise grâce à l’invention d’un des successeurs d’Haussmann, Eugène Poubelle. C’est pourquoi ce XIXème siècle est l’âge d’or de l’hygiénisme.

Et puis depuis les années 1970, cet hygiénisme passera au second plan.

Allons-nous y revenir ? Et imaginer des villes différentes ?

Dans une note publiée dans Metropolitiques, l’architecte Jacques Ferrier pose le sujet : la ville dense a trahi ses habitants.

On constate, face à la crise sanitaire, que les grandes villes s’isolent les unes des autres, alors qu’il n’y a pas si longtemps on vantait le concept de « villes-monde » incitant à voir dans toutes ces villes comme Paris, New-York, Shanghai, Londres, un club d’élites urbaines interchangeables et connectées entre elles. On y croyait. Et puis, boom : « Le confinement a révélé la fragilité et les faiblesses d’un environnement construit, dont on pensait que la sophistication et la performance techniques le rendaient invulnérable, si ce n’est aimable ». La ville dense, au cœur de la crise sanitaire, a été stoppée net.

Alors, en prévision de crises et de révélations des fragilités futures (climat, énergie, disponibilité de l’eau) peut-on changer quelque chose au modèle et quoi ? La parole est à l’innovation, une innovation « transdisciplinaire, contextuelle, sensible ». Et peut-être aussi de nouvelles méthodes de management et de gestion des villes.

Jacques Ferrier propose dans sa note des pistes immédiates pour agir, en agissant directement sur l’architecture (c’est sa spécialité, forcément) : Penser la ville quartier par quartier, comme des espaces de proximité, à dix minutes de marche de chez soi (ce qu’il appelle le micro-urbanisme). Imaginer une nouvelle dimension de la proximité et de nouveaux espaces communs : alors que chacun est chez soi sans contacts dans les immeubles collectifs, comment créer, en gardant les distances sociales, des lieux communs de rencontres et d’échanges, des « espaces communs vivants » et des « pièces collectives », halls et jardins, ombres d’arbres et préaux. Enfin, il imagine aussi de designer la ville pour mieux accueillir la nature, par la « décompaction de l’immeuble de logements ». Tout cela pour créer « un environnement urbain en résonance avec la planète et les hommes qui l’habitent ».

Alors plutôt que d’amener les urbains à la campagne, peut-être inventera-t-on une nouvelle forme de ville.

Pour Paris, avec 20.000 habitants au km2, il va y avoir besoin de créativité et d’imagination citoyenne.

Peut-être de quoi alimenter les nouveaux programmes des élections municipales. Et aussi donner aux entreprises, start-up et entrepreneurs des idées de services innovants, et cette "innovation transdisciplinaire, contextuelle, sensible".


C'est compliqué ?

MetrogreveVoilà l'expression que l'on entend quand les journalistes ou la porte-parole du gouvernement nous parlent des transports publics en ce moment : " c'est compliqué". Oui, c'est compliqué de circuler en train ou en métro dans Paris, c'est sûr. Et pour se rendre sur le lieu de travail quand on ne fait pas de télétravail : " C'est compliqué". 

Jean-Pierre Robin revient dans le Figaro de ce week-end sur cette expression en se référant à l'Académie française.

L'Académie française estime en effet que cette expression "C'est compliqué" est incorrecte et qu'il serait plus juste de parler de "difficile". Plutôt que de dire que "il va être compliqué de skier si la neige n'est pas au rendez-vous", il vaut mieux dire que "il va être difficile de skier". 

Car utiliser l'expression "C'est compliqué" relève d' "une forme d'emphase produite par une volonté d'exagération, mais aussi par un manque de confiance dans les mots". 

Car ce mot "compliqué" exprime aussi, comme le souligne Jean-Pierre Robin, "un immense désarroi dans une conjoncture sociale où tout semble aller à vau-l'eau". 

C'est Albert Camus qui disait que "mal nommer les choses, c'est ajouter à la misère du monde".

Ne devrions-nous pas faire un peu plus attention aux mots que nous employons ?

Difficile ou compliqué? 


Le temps passe-t-il vraiment plus vite ?

TempsDans nos actions quotidiennes, nos décisions et nos choix, ce ne sont pas nos valeurs qui nous guident, mais, la plupart du temps, notre agenda. Ce qui nous pousse à agir et à fixer nos priorités, ce sont le cadre temporel, les dates limites. Et, alors que les progrès technologiques nous permettent constamment un gain de temps (on pense aux transports, aux moyens de communication, aux processus de production), nous semblons toujours pressés, en retard. On ressent une impression d’accélération de la vie, du monde.

C’est à ce paradoxe que Hartmut Rosa, sociologue et philosophe allemand, a consacré ses recherches, notamment dans son livre « Accélération – Une critique sociale du temps ». Il en est devenu la référence sur le sujet.

Un des problèmes qu’il a analysés, c’est que, puisque l’on peut produire plus rapidement, on produit plus. Par exemple, rédiger un e-mail prend deux fois moins de temps que de rédiger une lettre, et permet aussi de l’adresser à son destinataire plus rapidement, et donc là où l’on mettrait deux heures pour rédiger dix lettres, il suffira d’une heure pour rédiger dix e-mails. Mais le problème c’est qu’au lieu de gagner une heure, on va prendre deux heures pour rédiger vingt mails. Même chose pour la voiture. Elle permet d’aller plus vite qu’à pied, alors on va plus loin, et ainsi nous passons autant de temps, voire plus de temps, dans la voiture que nos ancêtres en passaient jadis pour marcher.

L’accélération vient du fait que la quantité d’actions que nous réalisons dépasse celle de la vitesse à laquelle on peut les maîtriser : On n’écrit plus vingt mails au lieu des dix lettres, mais cinquante ou cent. Et c’est pareil pour le reste. D’où le débordement.

Si cela permet de diagnostiquer le phénomène de l’accélération perçu, cela ne donne pas l’explication du « pourquoi ? ». Pourquoi se met-t-on à écrire ces cinquante mails ? Pourquoi notre voiture nous conduit-elle toujours plus loin ? Quelles sont les origines ? Cela nécessite d’aller un peu plus loin dans l’analyse.

Pour répondre globalement, au-delà des explications individuelles, Hartmut Rosa évoque un processus qu’il appelle « l’accélération sociale ». Cette accélération sociale combine trois formes distinctes : l’accélération technique (on produit plus vite, on communique plus vite, les transports sont plus rapides), l’accélération du changement social ( les modes passent plus vite, les nouveautés sont plus importantes), et l’accélération du rythme de vie ( correspondant à une augmentation du nombres d’épisodes d’action et/ou d’expériences vécues par unité de temps, qui se manifeste par l’accélération de l’action elle-même - on marche plus vite, on mastique plus vite, on lit plus vite…- ou par la réduction de la durée des pauses et des temps morts entre nos activités, ou encore par la réalisation de plusieurs tâches simultanément). Et chacune de ces accélérations nourrit les autres. Ce qui provoque, autre concept de l’auteur, une « compression du présent ». Si l’on considère que le passé est « ce qui n’est plus » et le futur « ce qui n’est pas encore », le présent est la période où les conditions de l’action sont stables.  La compression du présent correspond ainsi à une diminution de cette durée pendant laquelle « règne une sécurité des attentes concernant la stabilité des conditions de l’action ».

D’où ce sentiment de « pression temporelle » : on a l’impression de disposer de moins de temps pour les actions individuelles, et que « le temps passe plus vite ». On explique alors ce sentiment de pression temporelle de deux manières : soit par la peur de manquer de quelque chose, soit par une contrainte d’adaptation.

On voit bien à quoi correspond cette « peur de manquer de quelque chose », qui provoque ce désir de profiter au maximum des possibilités du monde, de multiplier les expériences, pour avoir une vie la plus riche possible, et donc vivre le plus vite possible en s’occupant en permanence. C’est ainsi que ceux qui sont atteints de ce syndrome ont l’impression de vivre pleinement au niveau de leurs possibilités quand leur agenda est le plus plein possible, les réunions succédant aux réunions. Ceux là attendent la rentrée avec impatience.

Une autre peur, qui conduit aux mêmes effets, est celle de ne plus être dans le coup et de décrocher, avec l’impression, jolie expression de l’auteur, de « se trouver sur une pente qui s’éboule », précisément à cause du phénomène de compression du présent. Nos savoirs sont constamment menacés d’obsolescence, et nous nous sentons menacés d’accumuler des retards qu’on ne pourra plus combler. C’est cette crainte aussi que pendant une absence, en vacances par exemple,  il se sera passé quelque chose d’important, qu’il va falloir rattraper en lisant tous les mails accumulés que l’on n’a pas lus. On est alors convaincu que la modernité nous oblige à vivre vite.

Et puis, pour certains, « ne pas avoir une minute à soi », c’est un signe de noblesse, la preuve que l’on est sollicité et productif. Le manque de temps est ainsi engendré, ou renforcé, par les relations sociales. Peut-être cela est-il néanmoins en train de se renverser car, si jusqu’à présent, et pour certains cela va durer encore longtemps, être plus rapide est synonyme de meilleur, on voit se développer aussi une nouvelle marque de distinction incarnée par la lenteur. Celui qui aurait les moyens de prendre son temps, de décider d’être joignable comme il l’entend, de disposer de ressources libres préservées, prendrait alors l’avantage. Mais ce type d’individu est encore souvent considéré comme un marginal face à ces « hommes pressés ».

D’autant que vivre vite est souvent perçu comme un devoir presque « citoyen », dans de nombreux domaines. Hartmut Rosa reprend des expressions qui nous sont familières comme « Je dois à tout prix recommencer à lire », « Il faudrait que j’apprenne une langue étrangère », « il faudrait que je revoie mes amis », « il faudrait que j’aille plus souvent au théâtre ». A chacun de compléter.

Ces analyses intéressantes de l’auteur ne disent pas ce que l’on doit faire. Il est très dubitatif sur toutes les techniques individuelles de « gestion du temps », au moment où il met en évidence que c’est maintenant la puissance de l’échéance (ces fameuses deadlines), qui détermine l’ordre de succession des activités, professionnelles comme de loisirs. Ce qui fait que objectifs que l’on se fixe non liés à des délais ou à des deadlines sont peu à peu perdus de vue, au point de laisser le sentiment vague que « l’on n’arrive plus à rien faire ». Au point qu’il nous faut tout le temps « éteindre les feux » qui renaissent au fil des contraintes de coordination de nos activités, et que nous ne parvenons plus à développer de projets à long terme et encore moins à les suivre.

C’est ainsi que si nous adhérons à des valeurs élevées pour certaines activités et modes de vie (les promenades en mer, le théâtre, l’engagement citoyen, etc.), cette hiérarchie de valeurs ne se reflète pratiquement pas dans la hiérarchie des préférences qui s’exprime effectivement dans nos activités. Et c’est comme ça que certains consacrent leur temps à des activités qu’ils considèrent comme de peu de valeur, et dont ils ne tirent qu’une faible satisfaction. L’auteur cite aussi le cas, par exemple, de ceux qui passent du temps à regarder des séries à la télévision, et qui en ressentent a posteriori un sentiment de vide.

Bon, c’est la rentrée bientôt. La pression temporelle va pouvoir refaire surface.

On se dépêche ?


Jardiner notre potager

PotagerConsommer comme si tout nous arrivait dans les magasins par magie ? 

On a l'impression que la société du travail est un monde caché dont on ne parle plus.

Pourtant on a aussi envie de trouver du sens à notre travail, comme un jardinier dans son potager.

L'économie de proximité est la nouvelle révolution.

C'est le sujet de ma chronique de ce mois sur "Envie d'Entreprendre",

ICI

Allez-y vite pour cultiver votre jardin..


Tous gardiens de cochons

CochonsVous avez remarqué comme moi que l'on appelle de plus en plus de gens par leur prénom. Et que l'on est soit même désigné par notre prénom, même par des personnes qui ne nous connaissent pas du tout, au premier contact. 

Cette semaine, je le constate encore lors d'une présentation d'une proposition par une équipe à un client potentiel, à des personnes que l'on n'avait jamais vues. A la fin de la réunion, forcément, c'est "Au revoir Elisabeth; Au revoir Hervé". Pour faire sympa; pour aussi se rassurer.

Pour certains, vous devez en connaître comme moi, c'est devenu systématique, surtout lorsqu'ils rencontrent quelqu'un de prestigieux, ou un une personnalité connue. L'appeler par son prénom, même si on ne le connaît pas plus que ça, voire pas du tout, devant un tiers va donner ainsi l'aura d'être un intime de cette personne, pour en mettre plein la vue à ce tiers qui, on l'espère, va faire ainsi rejaillir, par transmission,  l'importance du personnage ainsi désigné vers la personne de celui qui l' a appelé par son prénom. Il est ainsi très chic dans les dîners en ville, de pouvoir parler de François au lieu de François Hollande ou François Fillon (à condition de ne pas se tromper). ça marche bien dans les partis politiques : plus la personnalité est importante, plus on va lui donner du Emmanuel ou du Benoît.

Ça marche aussi dans les milieux professionnels : En appelant Bernard Arnault par son prénom, Bernard, , même si je ne l'ai croisé que deux fois lors d'une conférence, je m'abreuve de l'illusion que je suis de son milieu, des grands dirigeants de groupes comme LVMH, comme un "pote". Cela marche bien chez les consultants aussi; le "surname dropping" encore plus fort que le "name dropping".  

Ce sujet fait l'objet d'un article dans L'Express de cette semaine, rédigé par Anne, Anne Rosencher. Elle nous permet d'aller analyser ce que signifie cette Prénom-mania. Elle appelle ça "la nouvelle tyrannie du prénom".

Pour expliquer cette disparition du nom de famille dans nos relations sociales, Anne cite Jean-Pierre (Le Goff), sociologue, qui considère que cette habitude est symptomatique de notre époque : " L'individu s'insère de moins en moins dans une dimension collective institutionnelle. On ne pense plus les rapports que dans un monde dual- deux individus particuliers interagissant avec une forte dimension psychologique et affective. Le nom de famille, lui, renvoyait à une filiation. Une insertion dans une lignée".

Et cette relation duale est tellement prioritaire qu'elle est aussi le moteur de ceux qui appellent ainsi tout le monde par leur prénom. Alors qu'il suffit de regarder les films du début du siècle dernier pour y voir les personnages s'appeler par leur nom uniquement. A l"époque, c'était le prénom, intime, qui était occulté. On parlait du patron ou du collègue en l'appelant Dubois ou Dupont, et surtout pas Jean-claude ou Bernard. Il y avait d'ailleurs une expression populaire, que l'on n'entend moins ou plus du tout, qui servait de cordon sanitaire à trop de familiarité : "On n'a pas gardé les cochons ensemble".  Cette expression était plutôt celle de personnes de la haute société qui n'acceptaient pas trop de mixité sociale.

Mais aujourd'hui, comme le dit Anne Rosencher dans son article, " Tout le monde semble avoir gardé les porcins ensemble: les animateurs du PAF, les participants aux jeux télévisés, les polémistes, les artistes, les hommes politiques". Alors que dans la société du XIXème siècle les seuls à être appelés par leur prénom étaient les domestiques. Comme la fameuse Mariette chez Balzac. 

Parfois cet usage du prénom sans sommation peut faire réagir. Lors d'une émission politique sur France 2, pendant la primaire de la Droite, Bruno Le Maire se fait reprendre violemment par une syndicaliste cégétiste qu'il avait appelé Ghislaine: " Monsieur Le Maire, je ne permettrais pas de vous appeler par votre prénom. Je vous appelle Monsieur Le Maire; appelez-moi Mme Joachim-Arnaud et pas Ghislaine : nous ne sommes pas amis". Voilà ainsi une demande de respect, et de distance. Mais aussi le signe que la cégétsite aime mieux la filliation que l'individu. Mais observer le regard ébahi de Bruno Monsieur Le Maire est burlesque.

Face à cette évolution, et à l'importance prise par le prénom dans la société et les relations humaines, le prénom devient une étiquette qui renseigne sur la personnalité. Son choix n'est d'ailleurs plis contraint par la loi. Jusqu'en 1993, la règle obligeait les parents à choisir parmi les "noms en usage dans les différents calendriers et ceux des personnages connus de l'histoire ancienne". Une loi de 1993 a aboli tout cela. Les parents sont alors libres de laisser libre court à leur imagination. Et c'est ainsi que certains veulent changer l'étiquette, et sont de plus en plus nombreux. 2500 à 2800 Français obtiennent chaque année l'autorisation de changer de prénom auprès de l'état civil (contre 1500 avant 1993). 80% des demandes proviennent de personnes qui ont au moins un parent né à l'étranger. Le changement est de se séparer de son identité familiale (Samia devient Marie, Mustapha devient Maurice). (Mais il y a d'autres cas : on apprend ainsi dans l'article que Marine Le Pen se prénomme en réalité Marion, et a changé son prénom).

On est dans ce que Jean-pierre Le Goff appelle la "désaffiliation" : l'individu complètement individuel, coupé de toute généalogie, et de l'héritage symbolique de ses parents.

L'homme sans patronyme et au prénom changé pourrait se comparer, selon Anne Rosencher, à un "couteau sans manche dont ne manquerait que la lame". 

Les gardiens de cochons sont de vrais individualistes ! Et nos relations entre prénoms le signe de la force de l'individu. Pas forcément tyrannique, Anne. A condition de ne pas en abuser.


Enclosures : danger ?

EnclosuresOn les appelle les "communs", ou "ressources communes", en référence aux ressources collectives sur lesquelles personne n'a de droit de propriété privée, ni de contrôle exclusif. Ce sont par exemple les pêcheries, les pâturages, les eaux souterraines. Historiquement ces communs ont eu tendance à disparaître, soit en étant récupérés par le marché et la propriété privée, soit en passant sous propriété de l'Etat. On a même parlé de la "tragédie des communs" en évoquant le risque, si personne n'est propriétaire ou responsable, de surexploitation par la collectivité qui aboutirait à menacer ces ressources elles-mêmes (disparition des poissons ou des eaux).

Et c'est pourquoi on a considéré que laisser libre des ressources n'était pas optimum, et que seuls les marchés et l'Etat peuvent bien gérer. Et ainsi, en Angleterre, de la fin du XVIIème siècle au milieu du XIXème siècle, environ un septième de toutes les terres communes d'Angleterre furent découpées et privatisées. Les fondements de l'économie de marché se sont ainsi mis en place. Ce système de privatisation a été appelé les "enclosures". Par les "enclosures" la production n'est plus destinée à un usage domestique dans un cadre social stable, mais réorientée en vue de permettre le gain privé et l'accumulation. Et ainsi les ressources comme la terre, le travail, l'argent ont été redéfinies comme des marchandises que l'on échange sur les marchés, auxquelles on peut affecter un prix, et qui peuvent devenir objets de commerce et de spéculation. 

Ce système des "enclosures" n'est pas propre aux temps anciens. Aujourd'hui encore des pans entiers de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique Latine, sont en train de vivre ce même phénomène d'accaparement des terres. Des investisseurs et des gouvernements s'approprient des millions d'hectares de terres que les communautés traditionnelles utilisaient depuis des générations. Et cela se développe à grande vitesse. On estime ainsi que 90% des habitants de l'Afrique subsaharienne, soit 500 millions de personnes, ne disposent pas de titres de propriété officiels sur leurs terres et risquent donc ainsi l'éviction. Au niveau mondial 2 milliards de personnes, et 8 milliards et demi d'hectares dépendent de droits d'usage coutumiers.Et quand ils sont dépossédés de leurs terres, les commoneurs ne peuvent plus cultiver et récolter leur propre nourriture, ni collecter leur eau, ni chasser leur gibier. Les communautés sont brisées.

Certains investisseurs Etats interviennent comme de purs spéculateurs, pour engranger des profits avec la hausse du prix des terres. L'Arabie Saoudite a ainsi dépensé un milliard de dollars pour acheter 700.000 hectares de terres en Afrique. L'Inde, la Chine, la Corée, font la même chose.

Alors aujourd'hui certains s'élèvent pour en appeler à une "renaissance des communs". C'est le titre de l'ouvrage de David Bollier, qui est le principal militant de ce mouvement (voir son blog), d'où je tire les éléments ci-dessus. J'avais écouté le plaidoyer de David Bollier dans une conférence au Smart City forum à Barcelone en novembre (j'en parle ICI).

Et le sujet va plus loin que l’accaparement des terres. Il concerne tous les biens qui sont "enclosés" par la propriété ou l'Etat.  

Les "communs" dont parle David Bollier ne vivent pas la "tragédie" évoquée, car les communs ne sont pas seulement des ressources collectives, mais sont aussi un système responsable à long terme des ressources qui préserve les valeurs partagées et l'identité d'une communauté. Au lieu de confier à l'Etat la régulation c'est la communauté elle-même qui établit ses règles et les modes de fonctionnement. Les communs sont donc des ressources + une communauté + des protocoles. Et en développant ces systèmes, on enlève à l'Etat autorité dictatoriale sur les ressources. 

Et si l'on reparle des "communs" et de leur renaissance, c'est que la lutte contre les enclosures par les militants des communs concerne des domaines de plus en plus importants de notre société. L'ouvrage de David Bollier les répertorie bien, chapitre après chapitre. 

Un exemple : l'appropriation des espaces publics. Lorsque des tours ou des centres commerciaux, ou toute installation privée, remplacent des places publiques, nous réduisons notre capacité à nous rencontrer. Il devient plus difficile pour les individus de s'identifier et de parler avec les autres. L"érosion des espaces publics empêche d'être des commoneurs.Mais l'infrastructure la plus importante qui est menacée est bien sur internet. Dans de nombreuses régions du monde des opérateurs privés puissants veulent utiliser leur pouvoir de "porte d'accès" à internet pour censurer ou interdire certains types de trafic. C'est pourquoi s'élèvent de nombreux défenseur de la "neutralité d'internet".

Mais les enclosures s'attaquent aussi au savoir et à la culture. par l'intermédiaire des brevets divers notamment. David Bollier rappelle que la loi a permis à McDonald's de poursuivre des marques comme "McVegan" ou "McSushi", et même de gagner un procès contre "McSleep" pour vol de marque. McDonald's se déclare ainsi le seul propriétaire du suffixe "Mc" dans le monde. Cette tendance concerne aussi des couleurs, des sons. La chaîne américaine NBC a fait enregistrer comme marque déposée les trois notes de carillon "Ding, Ding, Ding".Parmi les formes de lutte contre les enclosures du savoir et de la culture on peut citer le développement des logiciels libres, open source, de wikipedia. 

On comprend ainsi combien ces enclosures peuvent aliéner la nature, la culture et les relations sociales, au profit des marchés, mais aussi de l'Etat. Et l'on voit de nombreuses initiatives qui se mettent en place pour lutter contre ce phénomène d'enclosures.

David Bollier en appelle ainsi à trouver, collectivement, nous la société civile, de nouveaux moyens de protéger l'intégrité des communs et la richesse qu'ils produisent. Cela peut concerner aussi le gouvernement et le management de nos cités, en permettant l'innovation initiée et expérimentée par les citoyens, en trouvant les moyens de nous protéger contre les enclosures de toutes sortes. Le blog de David nous fournit chaque jour de multiples exemples d'initiatives citoyennes en ce sens.

Ce qui est impressionnant c'est que le développement des communs se fait par des initiatives très décentralisées, partout dans le monde, de manière autoorganisée. Mais ces initiatives commencent à s'interconnecter. Des forums, des lieux d'échanges, se mettent en place. Parfait exemple d'un mouvement qui se déploie sans aucun leadership unifié (c'est ce qui le rend d'ailleurs si fort politiquement).

Avec les "communs", c'est une vision de l'innovation qui émerge, et de nouveaux modèles économiques (ou plutôt la renaissance de modèles économiques).  

Si nous voulons contribuer à ce mouvement David Bollier nous donne un conseil simple et sage : inutile de penser un système théorique des communs. Il vaut mieux accomplir le vrai travail.

Comme il le dit en citant une artiste, Jenny Holzer :

" L'action dérange davantage que la pensée".

De quoi nous inspirer....

 


L'individualisme est-il une maladie honteuse ?

IndividualismeLe collectif, y a que ça de vrai, non?

Le sens du bien commun, de l'intérêt général, oui, celui qui nous fait désirer un Etat fort, des dépenses publiques pour protéger tous ceux qui en ont besoin (c'est à dire pas mal de monde, voire tous). 

Alors que l'individualisme, c'est l'égoïsme, le règne du moi, un personnage hautement narcissique, à l'hédonisme débridé. 

La messe semble dite : l'individualisme, c'est le mal pour notre vie en société, et nos activités. 

Pas facile alors de réhabiliter une forme d'individualisme qui redonne goût à une liberté individuelle plus altière, responsable et partagée.

C'est ce à quoi s'attaque le philosophe Alain Laurent dans une anthologie des auteurs de l'individualisme; de toutes sortes, de Stirner à Nietzsche, Ayn Rand, Ortega y Gasset, et Alexandre Zinoviev. Avec une introduction qui fait un tour très complet de tous les chantres de l'anti-individualisme.

Cela vaut la peine d'y aller voir.

L'individualisme, c'est d'abord la prévalence ou la primauté de l'individu. Cela a une dimension politique : c'est la valorisation de l'initiative privée, la réduction du rôle de l'Etat, le développement de la responsabilité individuelle et des droits individuels qui confèrent une indépendance individuelle.

Cela n'a pas l'air si horrible; alors pourquoi autant d'anti-individualistes ?

Ce que lui reprochent les auteurs, c'est d'être un vecteur d'"atomisation" et de "dissolutions sociales", générateur de "déliaison", destructeur de lien social. Mais pour ne pas se couper complètement des vertus de l'individualisme, certains comme l'universitaire Pierre Bréchon, dans " l'individualisation des valeurs", fait une distinction entre individualisme et individualisation : pour cet auteur, l'individualisme est la volonté de toujours choisir ce qui maximise le plaisir ou l'intérêt matériel de l'individu, alors que l'individualisation est un processus d'autonomisation, de prise de distance par rapport à toutes les appartenances assignées. On voit là un exercice de réduction lexicale destiné à caricaturer l'individualisme.

Toujours selon Pierre Bréchon : " l'individualisation correspond à une culture du choix, chacun affirmant son autonomie, sa capacité à orienter ses choix sans être contrôlé et contraint", alors que l'individualisme " c'est le culte du chacun pour soi". Et il insiste à nouveau en faisant de l'individualisation " la volonté de chacun de se construire comme une personne autonome sans être contraint par des institutions politiques ou religieuses ou la puissance normative du milieu social ou familial"

 Alors, il suffirait peut-être de substituer individualisation à individualisme pour retrouver la vertu de l'individualisme et de l'individu.

Dans cette anthologie, on pourra y lire un texte de Jaurès issu de " Socialisme et liberté" (1898) pour retrouver ces accents :

" Dans l'ordre prochain, dans l'ordre socialiste, c'est bien la liberté qui sera souveraine. Le socialisme est l'affirmation suprême du droit individuel. Rien n'est au-dessus de l'individu. Il n'y a pas d'autorité céleste qui puisse le plier à ses caprices ou le terroriser de ses menaces".

" Pour que chaque homme soit autonome pleinement, il faut assurer à tous les moyens de liberté et d'action. Il faut donner à tous le plus de science possible et le plus de pensée, afin qu'affranchis des superstitions héréditaires et des passivités traditionnelles, ils marchent fièrement sous le soleil. Il faut donner à tous une part égale de droit politique, de puissance politique, afin que la volonté de chacun concoure à la direction de l'ensemble et que, dans les mouvements les plus vastes des sociétés, l'individu retrouve sa liberté".

" Le socialisme veut briser tous les liens. Il veut désagréger tous les systèmes d'idées et les systèmes sociaux qui entravent le développement individuel".

Cet hommage à l'individu ne durera pas, malheureusement; Jaurès reprochera à Clémenceau , qui ne peut pourtant pas être considéré comme un individualiste exalté, au cours d'une intervention à la chambre des députés, sa "doctrine de l'individualisme absolu". On pourrait aussi aller voir ce que les "socialistes" d'aujourd'hui en ont fait.

Reste qu'avec de l'individualisation, on peut peut-être réhabiliter l'individualisme...


La règle d'or est-elle en toc ?

RegledorLa règle d'or dont on parle, c'est cette règle d'or budgétaire, rappelée dans le "pacte budgétaire" des Etats européens, signé en décembre 2011, et entré en application en 2013, stipulant que le déficit structurel d'un pays ne doit pas dépasser 0,5% de son PIB. Ce "déficit structurel" étant défini comme le déficit "qui ne tient pas compte des éléments conjoncturels", et correspondant donc aux dépenses courantes de l'Etat, des collectivités locales, et de la Sécurité Sociale.Il y a des exceptions, notamment en cas de "récession", et alors le déficit peut atteindre 3%.

Cela a l'air du sérieux, et tous les candidats aux fonctions nationales, Présidence de la République, députés, rappellent cette règle en promettant de la respecter. Alors que la France est encore loin du compte en 2016. 

Alors forcément il y a de quoi être interpellé en lisant cela :

" Loin d'être une règle de bon sens, les règles d'or budgétaires sont un non-sens économique".

Celui qui exprime cette opinion est Henri Guaino dans son dernier opus " En finir avec l'économie du sacrifice", dont j'ai déjà parlé ICI et ICI. Comme quoi sur ce sujet il n'y a pas d'unanimité de la pensée économique. Cela vaut la peine d'explorer les arguments.

Déjà, qu'est ce que le "déficit" de l'Etat ? La vision développée par l'auteur est celle de l'Etat comme intermédiaire financier qui emprunte à la place des ménages et des entreprises, et cela est bénéfique si les sommes empruntées financent des dépenses qui accroissent les revenus futurs de la Nation, permettant ainsi, en accroissant les recettes grâce à l'amélioration de la croissance économique, d'assurer le service de la dette publique. C'est l'image d'un Etat "entrepreneur" qui emprunte pour investir. C'est aussi l'Etat "réparateur", qui va emprunter pour secourir les victimes d'accidents de la vie, ou pour aider des entreprises à passer une mauvaise passe (on peut être moins convaincu par cet Etat "réparateur" si c'est pour maintenir en survie des entreprises condamnées car non compétitives). Mais on peut comprendre l'Etat "réparateur" si il permet d'éviter la détérioration du capital humain ou physique plus vite que ne le ferait le mécanisme du crédit normal (les banques).

On comprend bien ce raisonnement : ce n'est pas le calcul comptable en % qui détermine si l'emprunt par l'Etat est bon ou mauvais, mais ce que l'on fait de cet argent emprunté. 

Mais le drame de la France, c'est précisément que la dette publique n'a pas justement pour contrepartie des dépenses correspondant à des revenus futurs. Elle a surtout servi, sur la pèriode récente, à amortir les crises. 

Henri Guaino rappelle quelques chiffres :

" Depuis 25 ans, l'évolution de nos finances publiques est caractérisée par une quasi-stabilité des dépenses des administrations centrales-l'Etat-dans le PIB et une envolée des dépenses des collectivités locales (+50%) et des organismes sociaux(+40%). A titre de comparaison, sur la même période, les dépenses dites "de fonctionnement" n'ont enregistré qu'une augmentation de 1,5% du PIB. Le poids dans le PIB des prestations sociales et autres transferts sociaux s'est accru de près de 10 points depuis le milieu des années 1970 pour atteindre plus du quart du PIB et plus de 57% du total des dépenses publiques".

Toutes ces dépenses qui ont augmenté sont de la consommation et de l'entretien de notre capital humain, tiré vers le haut par la santé et le vieillissement. On comprend ainsi pourquoi l'auteur ne voit pas dans la hausse de la dette un signe de mauvaise gestion, et pourquoi il conteste les politiques dites "d'austérité" : 

" L'austérité-hausse des impôts et compression des prestations, baisse des retraites, mise sous condition de ressources des allocations, baisse des salaires des fonctionnaires, diminution des investissements publics- ne remet pas de l'ordre dans les finances publiques. Au contraire, en déprimant l'économie, elle fait augmenter les dépenses de réparation et d'accompagnement".

Cette critique, c'est celle d'une logique qui se limiterait à réduire les coûts. Même une entreprise ne peut être réduite à une machine à réduire les coûts. C'est encore moins le cas pour l'Etat :l'Etat n'est pas une entreprise car "il ne peut s'abstraire des maux de la société et il subit toujours en retour, en positif et en négatif, l'impact de ses décisions sur celle-ci".

Bon, mais on ne peut pas quand même endetter l'Etat indéfiniment, car alors on sacrifie les générations futures, qui devront payer les dettes antérieures avec leurs impôts ou une baisse des prestations. Là encore, Henri Guaino dégaine :

" Quand la dette finance une dépense qui permet aux parents de soigner leurs enfants, de les nourrir, de les éduquer, quand elle finance des infrastructures qui seront utilisées par plusieurs générations successives, comment peut-on dire qu'en s'endettant on sacrifie les générations futures ? En permettant aux parents de se loger, de se soigner, sacrifie-t-on l'avenir des enfants ?"

Pour l'auteur, les enfants héritent des dettes, mais aussi des bénéfices. 

Autre critique de cette règle d'or, c'est qu'elle construit un ratio qui rapporte un stock-la dette- à un flux-le PIB. Ce taux ne donne en fait aucune indication sur la capacité de l'Etat à faire face à cette dette par ses revenus futurs. Ce n'est pas en comparant la dette aux revenus de l'année qu'un banquier évalue la capacité à rembourser de ses clients; pourquoi applique-t-on ce calcul pour l'Etat? C'est pourquoi, comme le rappelle l'auteur, face à la dette publique, seul l'avenir compte. C'est pourquoi on ne peut pas revenir sur les mauvais choix du passé, mais seulement en gérer au mieux les conséquences pour l'avenir. Exemple : si une infrastructure a été construite et qu'elle est moins utilisée que prévu, on fait quoi? On augmente les péages pour équilibrer les comptes ou bien au contraire on les diminue pour attirer plus d'usagers? C'est ce deuxième choix que propose Henri Guaino, contre la logique comptable du premier. 

La bonne gestion, on le comprend, c'est celle où les dépenses de fonctionnement sont financées par l'impôt, et les dépenses d'investissement par l'emprunt. 

Depuis longtemps, on dit que la France vit au-dessus de ses moyens, et que le "train de vie de l'Etat" est trop élevé. Alors, pour corriger ça, il faudrait baisser les dépenses, réduire  les allocations chômage, etc. Mais peut-être y-a-t-il une question de dosage, car si on tombe dans la dépression par le désendettement on détruira nos capacités de production, et donc de redémarrage. Cette dégradation, pour l'auteur, elle est déjà là, car nos ressources en France sont mal exploitées : l'auteur rappelle que en France il y a 1,5 fois plus de personnes qui ne travaillent pas que de personnes qui travaillent. Concernant nos infrastructures routières ou ferroviaires, ou notre réseau d'électricité, le retard d'investissement est plusieurs centaines de milliards d'euros. Même constat sur l'état des campus universitaires, des prisons, des tribunaux. Pour l'auteur le diagnostic est clair : Alors que la période actuelle, avec l'obsolescence programmée de nombreux équipements, la révolution numérique, la transition énergétique, demande un investissement exceptionnel, l'Etat n'investit pas assez. D'autant que c'est le moment puisque l'épargne est surabondante et les taux très bas, voire négatifs.

En fait pour l'auteur nous ne vivons pas "au dessus" de nos moyens mais "au-dessous" de nos richesses et potentiels. Et le risque est que cela empire. Il cite ainsi les purges économiques qui font fuir les jeunes générations. L'Irlande, l'Italie, l'Espagne, la Grèce sont devenus des pays d"émigration : au début c'est une partie de la main d'oeuvre étrangère peu qualifiée qui est partie, remplacée par des locaux, ce sont maintenant des médecins, des ingénieurs, des chercheurs qui partent. En Espagne, la population active est en diminution, les travailleurs immigrés s'en vont, et le taux d'activité est un des plus bas d'Europe. Les jeunes diplômés s'en vont, et ceux qui restent vont occuper les boulots laissés par les immigrés, moins qualifiés que ceux auxquels ils pourraient prétendre. Au Portugal, même histoire : les jeunes se barrent, et les retraités arrivent, même des autres pays limitrophes. En résumé, "le passé chasse l'avenir". 

Cette analyse est finalement un bon message pour les entrepreneurs. Ce n'est pas seulement le problème de l'investissement et de l'emprunt par l'Etat. Cela nous concerne tous. 

Au lieu de rester le nez sur la règle d'or, et la réduction des dépenses, c'est à tous les entrepreneurs et pourquoi pas l'"etat entrepreneur" (mais en est-il encore capable?) de valoriser nos ressources et nos richesses, ainsi que la créativité. 

Henri Guaino cite en grinçant cette déclaration de Laval en 1935 : " La situation financière du pays ne permet pas le réarmement"...On connait la suite.

S'il est urgent aujourd'hui de préparer l'avenir, peut-être est-ce le moment de rassembler les forces, publiques et privées, pour y parvenir.

A ce propos l'interview de Bill Gates dans Le Monde de ce samedi, pose bien le sujet. Il fait remarquer 160 milliardaires fortunés dans le Monde ont donné de l'argent à son programme The Giving Pledge : douze au royaume-Uni, le plus gros pays en termes de dons privés après les Etats Unis. Et aucun membre français. Ce qui lui fait lâcher : " Mais, quand on paye beaucoup d'impôts, on se dit que c'est à l'Etat de redistribuer l'aide". 

Eternelle question de savoir si il faut libérer les milliardaires ou l'Etat....

 

 


Qui a encore besoin des Etats-Nations ?

EtatnationDans son livre "En finir avec l'économie du sacrifice" Henri Guaino (j'en ai déjà parlé ICI) s'en prend, chapitre après chapitre, à ceux qu'il appelle les "bons élèves", ceux qui savent trop bien une leçon qu'il estime valable pour une autre époque, "celle où ils sont formés et promus", et qu'ils continuent d'appliquer à une époque; la nôtre, où le contexte est différent. Discours contre l'élite, qui s'appuie paradoxalement sur de nombreuses citations tirées des économistes du XIXème siècle entre autres, de Keynes à Malthus et Léon Walras. 

Parmi les sujets, la disparition des Etats-Nations (j'ai déjà évoqué le sujet ICI). On constate en effet que l'Etat-Nation est souvent décrit comme un archaïsme inadapté au XXIème siècle, qui impose des frontières dans un monde qui a besoin d'être global, avec une unité du commerce, bénéficiant du progrès des techniques de communication.Les Etats-Nations sont sources de coûts, de droits de douane, de contrôle des capitaux, mais surtout de discontinuités juridictionnelles et de différences de devises.

Pour défendre l'Etat-Nation Henri Guaino va chercher un article de 2012 d'un économiste de Harvard, Dani Rodrik, dont on trouve l'article en question à télécharger ICI.Cela donne envie de comprendre de plus près leurs arguments.D'ailleurs Henri Guaino n'hésite pas à les reprendre un par un dans le chapitre qu'il consacre au sujet : " Les trop bons élèves ont appris que les Etats-Nations allaient disparaître, ils en tirent des plans sur la comète". Mais il est utile, pour comprendre, de se référer aussi au texte original.

C'est vrai que l'on pourrait croire qu'avec le développement de l'internet, de l'information, de la mondialisation, on se sent de plus en plus citoyen du monde. Les entreprises sont mondiales, leurs employés voyagent d'un continent à l'autre. Les instances qui régulent le commerce et les échanges sont de plus en plus internationales. Ce besoin de se libérer des instances nationales ne date pas d'hier, et rassemble à la fois les libéraux et les socialistes, puisque Dani Rodrik vient citer Léon Trotsky, en 1934, à l'appui : " Comment garantir l'unité économique de l'Europe, tout en préservant la totale liberté du développement des peuples qui y vivent? La solution à cette question peut être obtenue en libérant les forces productives des fers que leur imposent les états nationaux". Quels libéraux ne deviendraient pas trotskystes à cette lecture?

D'ailleurs ces citoyens du monde existent. Mais là où l'étude de Dani Rodrik est intéressante, c'est qu'elle montre, à partir d'une enquête de World Values Surveys, couvrant 83.000 individus dans 57 pays, à partir de questions sur leur attachement au local, au national, et au global, que c'est bien l'attachement national qui est le plus fort, pour toutes les régions, dépassant aussi, et c'est là la surprise, l'attachement local. On pourrait penser que cet attachement national est surtout le fait de sous-groupes particuliers, et que les jeunes, bien éduqués, entrepreneurs, seront plus attachés au global. Il y a en effet des différences, mais cela ne change pas le résultat général : y compris chez les jeunes de moins de 25 ans ayant une éducation universitaire, et les professionnels, l'identité nationale est plus forte que le local et le global. Ce sentiment s'est amplifié avec la crise de 2008-2009, car ce sont les interventions nationales qui ont permis d'éviter l'effondrement; ce sont les gouvernements nationaux qui ont apporté les stimulations fiscales. Comme l'a dit Mervyn King, chairman la la Bank of England, " les banques sont globales dans la vie, et nationales dans la mort".

Bon, mais une fois que l'on a dit que les peuples ont un attachement à l'échelle nationale, la question qui reste est : mais est-ce que q'est une bonne chose? Est-ce que ce sentiment national n'est pas quand même un frein l'obtention de tous les bénéfices économiques et sociaux de la globalisation, et que ceux qui l'ont compris sont encore une minorité, mais qui a raison de le croire contre la majorité des retardataires ? Est-ce que la mondialisation n'est pas malgré tout une fatalité. Ne va-t-on pas vers un mode de gouvernance unifié, adapté au bon fonctionnement des marchés mondiaux ?

Dani Rodrik est convaincu qu'une gouvernance globale est impossible. Pourquoi?

La géographie, la grande diversité des préférences et des cultures, créent un besoin de de diversité institutionnelle qui ne converge pas entre les pays. On ne peut pas isoler la production et les échanges qui sont aussi dépendants d'institutions non marchandes. Au-delà des échanges, il y a aussi des besoins d'investissements dans les transports, les infrastructures, les moyens de communications, la logistique. Mais aussi un droit des contrats, la prévention de la fraude, ou la distribution des revenus en conformité avec les normes sociales. Ceci forme un tout, et chaque pays peut avoir son modèle, chacun tout aussi bénéfique, selon le contexte, au marché. Et ce sont principalement les Etats qui fournissent ce cadre. 

Autre frein, ou résistance, à la convergence : la distance et la géographie. On pourrait croire que dans un monde où les communications et les échangent s'accroissent, les différences entre les frontières juridiques diminuent, les modes de vie se rapprochent, tout le monde s'habille pareil et écoute la même musique. La baisse des coûts de transport et de communication va accentuer ce phénomène. Oui, et non car justement les études montrent que la distance géographique a encore des effets notables. Dani Rodrik cite une étude de Disdier et Head de 2008 ( à lire ICI), qui concerne le comportement des internautes américains : ceux-ci sont d'autant plus enclins à visiter les sites internet des autres pays que ces pays sont proches du leur (et inversement). Pour les pays non membres de l'OCDE ils indiquent que 10% de distance en plus abaisse la probabilité de visite de 44%. Pour les pays de l'OCDE la baisse reste quand même de 9%. La proximité avec le niveau de développement et la culture reste donc bien important. Ces études montrent que la distance est toujours décisive dans l'économie mondiale du début du XXIème siècle. Les relations interpersonnelles restent aussi conditionnées par la géographie. Rodrik indique que l'Iphone d'Apple pourrait être produit n'importe où, mais qu'une fois que l'écosystème local, les relations avec les fournisseurs locaux, sont établis, il devient plus diffcile d'aller produire ailleurs. 

 Finalement dans ce modèle de la mondialisation et de la globalisation, les Etats-Nations sont au centre. Citons maintenant Henri Guaino :

" A la place des villes-Etats d'hier et des grandes concentration urbaines d'aujourd'hui qui fracturent la société au lieu de l'entraîner, imaginons les Nations comme des centres d'économies-monde dont les métropoles ne seraient que des parties, certes essentielles et au sommet de la hiérarchie, mais étroitement imbriquées dans un ensemble plus vaste formant un tout, un système productif cohérent sans pour autant se suffire à lui-même. Représentons-nous ces Nations occupant le centre d'une économie-monde non comme des ensembles fermés mais comme des foyers qui irradient bien au-delà de leurs frontières. Les Nations, donc, au centre, au cœur des économies-monde qui se chevauchent et se concurrencent, formant chacune un assemblage de culture, d'espace, de logistique, de capital humain, de capital social, de biens publics, de biens communs, d'institutions agencés par l'Histoire, la géographie, le génie d'un peuple, la politique pour créer, découvrir, inventer, innover, imaginer, produire des biens, des services, des idées, du bien-être et de la prospérité, rayonnant dans le monde à travers ses œuvres, ses productions et ses entreprises. L'enjeu pour une Nation dans le monde actuel : être un centre, éviter d'être rejetée à une périphérie".

Le défi n'est pas de supprimer les Etats-Nations mais de bien agencer les différents éléments qui font une Nation, en mobilisant les ressources matérielles et immatérielles pour éviter que, à l'intérieur même de l'ensemble, se forment des périphéries qui mettraient de côté des populations ou des territoires aux marges de pôles de développement en nombre trop limités, qui provoquerait la révolte des laissés pour compte.  

A la fin de son article Dani Rodrik répond à la question : La réponse à ma question " Qui a besoin des Etats-Nations ? We all do.

Pour Henri Guaino, deux voies sont possibles pour l'ordre du monde et l'économie mondiale : la première est celle d'un archipel de grandes métropoles "accaparant toutes les forces vives et les richesses au centre des économies-monde. C'est le choix de ceux qui rêvent d'une Europe qui dissoudrait les Nations". On a compris que ce n'est pas sa préférence.

" La deuxième voie est celle où chaque Nation, mobilisant toutes ses ressources, cimentant sa cohésion, tissant sans relâche les liens de sa solidarité, sachant protéger sans faveur, s'efforce de s'ériger en centre d'une économie-monde et de la faire rayonner".

De quoi nous inspirer pour ne pas opposer l'Etat-Nation à la mondialisation, mais y trouver des convergences stratégiques.

Il ne suffit pas de penser global...