Robespierre n'aime pas les abeilles

AbeilleQuand il s’agit de parler d’intérêt général, nombreux sont ceux qui considèrent que celui qui en est le seul garant en dernier ressort ne peut être que l’Etat. A l’inverse, la société civile, le lieu de l’entreprise privée et du commerce, c’est plutôt celui des intérêts privés. L’entreprise et les entrepreneurs ne sauraient être de confiance dans cette vision.

Dans cette conception, la meilleure loi est donc celle qui vient du haut vers le bas, de l’universel vers le particulier, de l’Etat vers les individus.

Et un des textes les plus représentatifs de cette belle vision est celui du discours de Robespierre prononcé le 5 février 1794 devant la Convention (18 pluviôse an II), et qui est partiellement reproduit par Luc Ferry dans son dernier livre, co-écrit avec Nicolas Bouzou, « Sagesse et folie du monde qui vient ». Ce discours vante ainsi le gouvernement de la vertu, et de son corollaire, la terreur :

«  Nous voulons substituer dans notre pays la morale à l’égoïsme, la probité à l’honneur, les principes aux usages, les devoirs aux bienséances, l’empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris du malheur, la fierté à l’insolence, la grandeur d’âme à la vanité, l’amour de la gloire à l’amour de l’argent, les bonnes gens à la bonne compagnie, le mérite à l’intrigue, le génie au bel esprit, la vérité à l’éclat, le charme du bonheur aux ennuis de la volupté, la grandeur de l’homme à la petitesse des grands, un peuple magnanime, puissant, heureux, à un peuple aimable, frivole et misérable, c’est-à-dire toutes les vertus et tous les miracles de la république à tous les vices et à tous les ridicules de la monarchie… ».

Et pour exercer cette noble ambition, la suite du discours nous en fournit les bases :

« Il faut étouffer les ennemis intérieurs et extérieurs de la république ou périr avec elle. Or, dans cette situation la première maxime de votre vie politique doit être qu’on conduit le peuple par la raison et les ennemis du peuple par la terreur. Si le ressort du gouvernement populaire dans la paix est la vertu, le ressort du gouvernement populaire en révolution est à la fois la vertu et la terreur, la vertu sans laquelle la terreur est funeste, la terreur sans laquelle la vertu est impuissante. La terreur n’est pas autre chose que la justice prompte, sévère, inflexible. Elle est donc une émanation de la vertu. Elle est moins un principe particulier qu’une conséquence du principe général de la démocratie appliqué aux plus pressants besoins de la patrie…La lenteur des jugements équivaut à l’impunité, l’incertitude de la peine encourage tous les coupables ».

Les tenants de cette vision ont bien sûr abandonné le volet « politique de la terreur », mais l’ont remplacé par la dénonciation de l’immoralité du « rentabilisme » inhérent à l’individualisme libéral, et en appellent toujours à la vertu, au retour de l’intérêt général contre les intérêts privés. Leur conviction reste, comme celle de Robespierre, que le bien commun ne peut pas être engendré par le jeu des intérêts privés.

Reste-t-il de quoi défendre le libéralisme ?

Une source célèbre, citée aussi par Luc Ferry dans le même opus, est la fameuse « fable des abeilles » de Bernard Mandeville, penseur néerlandais, en 1714.

Dans cette ruche décrite par Mandeville, les abeilles s’activent en poursuivant leurs intérêts personnels de la façon la plus égoïste qui soit. Mais, malgré ces égoïsmes, et même parfois la corruption, la ruche est d’une prospérité sans égale. Chacun en bénéficie, y compris les plus pauvres. Mandeville décrit ainsi les activités de chacun. Ainsi les avocats et juristes, qui sont occupés à entretenir des animosités pour s’enrichir. Idem des médecins qui « préfèrent la réputation à la science et les richesses au rétablissement de leurs malades ». En clair, ces abeilles ont tous les vices (ce sont les "fripons" dont parle Mandeville). Mais justement : « Chaque ordre était ainsi rempli de vices, mais la Nation même jouissait d’une heureuse prospérité…Les vices des particuliers contribuaient à la félicité publique…Le luxe fastueux occupait des millions de pauvres. La vanité, cette passion détestée, donnait de l’occupation à un plus grand nombre encore ».

Mais voilà qu’une abeille plus vicieuse encore invoque l’aide de Jupiter pour lui demander d’accorder la probité à la ruche. Jupiter leur accorde ainsi, d’un seul coup d’un seul, la vertu morale la plus parfaite. Et les abeilles deviennent alors, comme dit Luc Ferry, « des espèces de mère Teresa ». Et, comme on peut s’y attendre, la ruche va bien sûr en mourir. Les premières victimes sont les juristes : la morale régnant partout, il n’y a plus de procès. Même chose avec les prisons qui se vident, et les gardiens qui disparaissent. Mais aussi les guichetiers, les serruriers. La vanité disparue, fini le luxe, finis les drapiers, les domestiques, les peintres, les sculpteurs. Plus de prêtres pour confesser les fidèles. On l’a compris, c’est la fin. (Pire que les ravages supposés de l’Intelligence artificielle et des robots aujourd’hui).

Et donc, la conclusion de Mandeville :

« Quittez donc vos plaintes, mortels insensés ! En vain, vous cherchez à associer la grandeur d’une nation avec la probité…Il faut que la fraude, le luxe et la vanité subsistent si nous voulons en retirer les doux fruits…Le vice est aussi nécessaire dans un Etat florissant que la faim l’est pour nous obliger à manger. Il est impossible que la vertu seule rende jamais une nation célèbre et glorieuse ».


Pour le libéral adepte de Mandeville, la loi n’est pas celle qui va de haut en bas, mais celle qui consacre les réalités de la société civile (donc du bas vers le haut). A titre d’exemple, Luc Ferry cite la loi Veil sur l’avortement, qui a consisté précisément à mettre en accord le droit avec l’évolution des femmes. La bonne loi est ainsi celle qui vient de la société civile, l’Etat étant comme le notaire qui l’enregistre et la consacre.

Cette opposition entre la vision par le haut de l’intérêt général, par ces représentants de l’Etat qui se prennent pour Robespierre, et celle des abeilles libérales de la ruche, dont les intérêts et vices privés font prospérer la communauté et enrichir la société, elle sévit encore aujourd’hui, on le voit bien. Et on la retrouve même dans la conception, et surtout l'exécution, de la stratégie et du développement de nos entreprises. Faut-il s'y prendre par le haut, ou par la co-construction ?(sûrement un peu les deux finalement). 

Et les débats sur l’intérêt général, à l’heure des discussions sur la définition du progrès et l'environnement, s’y alimentent à ces mêmes sources, même sans le savoir.

Alors, êtes-vous plutôt Robespierre ou Mandeville ?


Le sujet et la personne dans un monde libre : un défi d’aujourd’hui

Statue-liberteC’est un des piliers du monde libre, celui qui protège la liberté. C’est la personne.

Car la personne n’est pas une notion naturelle, mais elle est construite, culturellement et juridiquement, pour constituer une fiction. Dans les sociétés non libres, les dictatures, la personne disparaît derrière les règles collectives (le collectivisme).

Le Monde, dans un article du 6 juillet  de Simon Leplâtre, relatait le développement de la reconnaissance faciale en Chine pour payer dans les supermarchés, et divers commerces. Carrefour estime que d’ici deux à trois ans 20% des paiements en général se feront avec cette technologie. Le fait que les données personnelles des personnes vont ainsi être collectées facilement ne semble déranger personne. Un professeur de l’Université de Pékin (qui préfère rester anonyme, bien sûr) donne l’explication : « La Chine est toujours collectiviste : les droits des individus appartiennent au collectif, c’est-à-dire au gouvernement, qui s’occupe de tout. Donc, les chinois n’accordent pas autant d’importance que les Occidentaux au respect de leur vie privée. Ils comptent effectivement sur le gouvernement, qui a adopté sa première loi de protection des données personnelles en 2017, pour les protéger : si leurs données personnelles fuitent, ils s’en prendront au gouvernement ». De toute façon, le débat sur le sujet n’est pas autorisé en Chine.

C’est pourquoi la personne est un pilier du monde libre. Et c’est ce monde libre que veut défendre Mathieu Laine dans son dernier livre, « Il faut sauver le monde libre ». Car pour lui, ce monde libre, ses valeurs, sont menacés aujourd’hui, notamment par la montée des « populismes ». Et, à cette occasion, il évoque cette formidable invention moderne de la personne.

C’est Michel Foucault qui est l’auteur de référence sur l’analyse de cette invention. Et, avant la personne, on a parlé du sujet. C’est à l’Antiquité grecque que l’on doit l’invention du sujet. Michel Foucault, cité par Mathieu Laine, analyse le sujet moderne à travers le dialogue de Socrate et Platon de l’Alcibiade. Ce dialogue se construit autour du « Connais-toi toi-même », provenant de l’Oracle de Delphes. Il faut s’examiner soi-même avant de pouvoir poser une question à la Pythie. D’où ce lien entre connaissance de soi et exercice du pouvoir qu’examine Michel Foucault. Et le centre de l’individu, c’est l’âme. L’individu n’est pas simplement son corps ou son visage, mais son âme, qui dépasse l’individu singulier pour révéler ce qu’il y a de divin en l’homme.

Puis, c’est la Renaissance, du XIVème au XVIème siècle, qui apporte un nouveau tournant majeur à cette émergence de l’individu : alors que l’homme du Moyen Âge ne se connaissait que comme race, peuple, corporation, famille, et donc sous une forme collective, c’est à la Renaissance qu’il s’émancipe des liens traditionnels (famille, clan, communauté). C’est maintenant l’homme qui devient la mesure de toutes choses.

Cela continue avec le XVIIIème siècle et les Lumières (Jean-Jacques Rousseau met le « moi » au centre de son œuvre. Puis le Romantisme du XIXème siècle, avec la révolution culturelle qui exalte la singularité.

Mais la personne, c’est plus que le sujet. Mathieu Laine nous rappelle que la personne humaine « est une construction juridique extrêmement inventive et salutaire pour statuer, règlementer et protéger le sujet ».

Elle est un pilier du monde libre car il permet de mettre la personne, toutes les personnes, quelle que soit leur condition, à l’abri des agresseurs et lui permet ainsi de s’épanouir librement.

Les personnes ont ainsi des droits, et sont ainsi des « sujets de droits », dotées de la personnalité juridique. Le droit est une pure fiction, dont le principal intérêt est justement de protéger le faible : Alors que le fort a pour lui sa force, le faible n’a que le droit pour se protéger. C’est pourquoi le monde libre fait émerger les forts, par le jeu concurrentiel du marché, mais protège aussi mieux les faibles.

Après, il y a débat pour savoir comment préserver la personne, y compris contre elle-même, sans attenter à la liberté individuelle.

Ce qui permet de s’y retrouver, ce sont les notions de consentement et de volonté.

Le consentement, c’est la manifestation de la pleine propriété de soi, dont je consens ou non à en faire ce que je veux. Oui, mais voilà, ai-je le droit de vendre mon corps ? De porter l’enfant d’un autre ? De décider de ma propre fin ? De me mettre en esclavage ? On voit bien les discussions, encore en vigueur aujourd’hui. Les libéraux les plus radicaux vont répondre oui à toutes ces questions ; d’autres y mettront des nuances. Et puis le consentement ne correspond pas forcément à ma volonté : je consens à prêter mon corps pour porter l’enfant d’un autre, mais c’est pour avoir une rémunération, et non ma réelle volonté propre. C’est pourquoi la loi vient limiter la patrimonialité de soi. Ainsi, en France, le Conseil d’Etat a traité en 1975 le cas du port obligatoire de la ceinture de sécurité. Deux citoyens avaient posé un recours au Conseil d’Etat arguant de leur droit de ne pas mettre la ceinture de sécurité. Le Conseil d’Etat a rejeté la demande, arguant que « la police générale n’a pas pour seul objet de protéger les tiers, elle peut aussi avoir pour but de protéger celui qui en est l’objet ».

Autre question d’actualité à l’ère du digital : nos données. En sommes-nous propriétaires ? Certains proposent que les plateformes du web nous rémunèrent pour l’utilisation de nos données. Mais d’autres font remarquer que nous n’avons pas à être rémunérés puisque nous postons librement nos messages et photos sur les réseaux sociaux.

Face à ces questions et à ces choix, des économistes et philosophes, tels que Amartya Sen, en appellent à former des adultes libres, émancipés, conscients et raisonnables, ayant ainsi la « capabilité » de la personne apte à choisir, à exercer pleinement sa liberté en réconciliant, notamment consentement et volonté.

Plutôt que de laisser notre liberté à un Etat et des foctionnaires qui décideront tout à notre place, croire en la liberté du monde libre, c’est œuvrer pour développer et étendre cette « capabilité", par l’éducation, la résistance à l’esclavage et à l’asservissement, la transmission de valeurs et l’exemplarité.

Tout un programme qui consiste à croire en l’homme et en la personne.


Université Google

UniversiteAujourd'hui, avec internet et Google, on peut tout savoir, accéder à toutes les informations. Et certains vont se contenter de cette "Université Google", sans aller chercher plus loin, ni explorer les sources et les vérifier. 

Oui, mais là-dedans y a des choses vraies et des choses fausses. 

Au point que chacun peut raconter n'importe quoi pour reconstruire la vérité, ou évoquer des "faits alternatifs" pour la contredire. Nous faire croire que Obama est né au Kenya, où que les vaccins nous rendent autistes. Car la vérité a été remplacée par la "post-vérité".

C'est quoi cette post-vérité ? 

C'est le sujet de ma chronique dans "Envie d'entreprendre" ce mois-ci.

C'est ICI.

Bienvenu sur les bancs de l'Université Google.


Instinct ou efficacité ?

IntuitionDiriger, décider, c'est réunir des données, des trucs rationnels, bien concrets, ou bien c'est utiliser l'intuition, l'instinct?

Forcément un peu des deux, non ? 

Mais quand les deux visions s'opposent, ça crée parfois des conflits, des incompréhensions, des ruptures.

Il y en avait une au grand jour des médias cette semaine. 

Pour le premier, qui a décidé de quitter son poste auprès d'un dirigeant, c'est ce qu'il appelle une "inquiétude" : " J'ai fait part, à de multiples reprises, de mon inquiétude face à une certaine inconstance et à une manière de gouverner à l'instinct". Parce que lui, ce qu'il veut c'est " de l'efficacité et du sérieux". Oui, on l'a compris. 

Et puis, pour lui répondre, par média interposé, le dirigeant en cause, réplique que l'instinct, c'est justement ce qui fait la différence entre un leader et les autres : " L'instinct politique se forme à partir des connaissances sur différents sujets, de son ouverture au monde des idées, de ses rencontres avec des intellectuels, des artistes ou des personnes dans la rue. Il faut lire beaucoup, se documenter. Heureusement que l'on a cette valeur ajoutée, sinon un fonctionnaire pourrait très bien faire notre job. On se doit de sentir les choses".

Lui, c'est Bruno Julliard, premier adjoint à la maire de Paris, qui a annoncé a grands fracas sa démission dans Le Monde du 18 septembre; l'autre, c'est la maire de Paris, Anne Hidalgo, qui a répliqué dans Le Figaro du lendemain. 

Querelle de mots ou vraie opposition sur la méthode? des rencontres avec des personnes dans la rue, et ce pauvre adjoint qui se sent mal écouté. Ce sentiment de "solitude". Anne Hidalgo le reprend dans un nouvel entretien au Monde de dimanche 23 septembre :  "Quand je me sens seule, j'ai la chance de pouvoir me ressourcer auprès des parisiens et des parisiennes".

Alors, être efficace par instinct? ou non ? Pour trouver son chemin dans le labyrinthe des chemins possibles.


Y-a-t-il un syndrome du joueur de golf ?

Tigerwood" Le monde est bien trop complexe pour qu'une seule personne puisse tout contrôler seule". Ainsi s'exprime l'éditorialiste du journal coréen en langue anglaise "The Korea Herald" ( non, je ne lis pas le Korean Herald dans le texte, c'était rapporté dans Les Echos de mercredi). C'est à propos de Trump et de son comportement d'électron libre, qui n'écoute pas les conseils des membres de son cabinet, et qui veut être son propre conseiller en politique étrangère, d'où son comportement lors du sommet d'Helsinki face à Poutine. 

Et l'éditorialiste de Korea Herald a trouvé un nom pour ça, c'est "le syndrome du joueur de golf". Car Trump ne pratique pas de sport d'équipe, tout se passe entre lui et la balle; il ne fait confiance qu'à ses impressions ("instincts'). 

Alors que le golf a aussi servi de nombreuses métaphores pour le management, comme ICI par exemple, voilà que, avec Trump, le golf devient l'anti-management, l'exemple de ce qu'il ne faut pas faire.

Ce syndrome de celui qui se concentre et décide seul, quels que soient les conseils des conseillers, n'est-ce pas pourtant le modèle du décideur, celui qui sait que l'on décide toujours seul. Ce qui n'empêche pas d'écouter les conseillers, contrairement peut-être à Trump, mais qui sait. C'est mon ami Olivier Zara, expert en intelligence collective qui me l'avait dit

"Plus la décision est collective et plus elle sera stable dans le temps, difficile à remettre en cause, rigide,

Moins la décision est collective et plus elle sera flexible, adaptable, facile à changer ou à supprimer."

Pour d'autres, décider seul n'est plus possible.

Alors : syndrome ou pas syndrome du joueur de golf ? 


La mise en cohérence qui nous conduit à l'impasse

Momie" Les forces de la mise en cohérence et de la bêtise marchent de conserve pour conduire notre civilisation à une impasse".

Celui qui tape dur comme ça, c'est Olivier Babeau, dont j'ai déjà parlé, dans son livre "Éloge de l'hypocrisie".

Ce sur quoi il tape ainsi, c'est cet "esprit de cohérence", celui qui refuse de s'embarrasser de l’ambiguïté, on doit tout dire au premier degré. 

Celles qui ont été le meilleur produit de cette volonté de "mise en cohérence", ce sont bien sûr les grandes dictatures, qui voulaient mettre en cohérence totale l'ensemble de la société. 

C'est ainsi que pour le communisme, il s'agit pour le pouvoir centralisé tout puissant de faire le bien des individus en dépit et souvent contre eux. C'est toujours au nom du "bien commun" ou de "l'intérêt général" que les libertés sont supprimées, les dissidents écartés. 

Et après cette mise en cohérence ce qui apparaît c'est une " idéologie de l'égalité". Celle qui se refuse à hiérarchiser les cultures et les œuvres d'art. Celle du "tout se vaut". 

C'est ainsi que Olivier Babeau dénonce un "nouveau puritanisme" , une "morale égalitariste confite dans une autocélébration perpétuelle", comme une "momification de la société". 

Car notre société devient celle de "l’hyper-surveillance", le problème étant dans la manière dont ces observations sont faites, " Le piège, c'est le devoir de cohérence, l'accord de sa vie privée et de sa vie publique, l'impossibilité de contourner la règle. La cohérence obligatoire- dont la conformité obligatoire est un volet- va mettre le monde devant ses contradictions, pour les obliger à les supprimer".

C'est ainsi que nous arrivons à un nouveau totalitarisme, celui de "l'enfermement dans le conformisme lénifiant de la grande fête égalitariste". 

La conclusion pour Olivier Babeau est une incitation positive : battons-nous pour notre liberté !

un bon conseil à suivre, non ? 

 

 


Management : retour aux sources

CEO123Le mot fait tellement partie de notre quotidien et du vocabulaire que l'on n'y fait plus trop attention. Tout, dans notre environnement, est managé. Sans parler des "consultants en management" dont on ne sait plus très bien sur quoi portent effectivement leurs "conseils".

C'est pour retourner aux sources du concept, et en faire ressortir les caractéristiques qui nous inspirent encore aujourd'hui, que thibault le texier a écrit " le maniement des hommes - essai sur la rationalité managériale".

Son but est de nous ouvrir les yeux sur la signification du management, telle qu'il l'appréhende. A chacun de se faire son opinion mais la thèse mérite le détour.

Historiquement, les destinées des peuples étaient présidées par la famille, l'Etat, l'Eglise. Maintenant, notre salut vient de l'entreprise privée, qui est devenue l'autorité suprême qui dirige les vies de presque tous. Il a suffi d'un siècle pour qu'elle prenne cette place, au point que même les Etats, les Eglises, les familles, sont pratiquement devenus aussi des "entreprises" à part entière. Et malgré leur grande diversité, toutes ces entreprises sont gérées identiquement : des échelons hiérarchiques, des cadres sélectionnés et formés qui arrangent, contrôlent et optimisent le travail des subordonnés. Et l'entreprise étant ainsi devenue la référence, c'est le management qui nous fait interagir avec le monde. Nous gérons et sommes gérés, que ce soit en famille, à l'école au travail. 

Ce qui va structurer le système de management, au début du XXème siècle, c'est la contribution de l'ingénieur américain et consultant Frederick Taylor, qui va chercher à inventer une "méthode d'efficacité" pour concevoir "une usine entièrement moderne et efficace". Ce qui fera inventer ce qu'il appellera le "management scientifique", en 1911, qui sera plus tard approprié par Henry Ford pour organiser ses usines automobiles et y implanter le travail à la chaîne. On a tous en mémoire le film de Chaplin, " les temps modernes", sorti en 1936.

Tous les penseurs du management resteront sur ce principe d'efficacité, et ce qui devient la "théorie des organisations" vise à répondre à cette question centrale : comment rendre nos organisations plus efficaces ? Les "consultants en management et en organisation" étaient nés. Et c'est ainsi que se définit la fonction, unique, du manager : rendre les autres gens plus productifs. 

Dans cette conception du management moderne, c'est l'environnement direct, l'arrangement des espaces et des processus qui va permettre de rendre le plus efficace possible les individus devenus des pièces interchangeables de ces processus bien pensés. Autre outil pour arranger au mieux les gens comme les choses : les organigrammes. Car organiser, c'est aussi attribuer des rôles correspondant à un scénario préécrit. L'entreprise constitue alors "un réseau de situations organisées". 

Encore plus fort, ce ne sont pas seulement les tâches et les fonctions que le management va structurer, mais aussi les caractéristiques humaines: les compétences, les aptitudes. Il s'agit alors, comme le présente thibault le texier, de " former un individu selon des standards, des outillages et des finalités prédéfinis. Idéalement l'individu managérialisé devrait pouvoir changer de manières de ressentir, de faire et de penser au gré des nécessites productives. A en croire les premiers théoriciens du management, la bonne volonté elle-même peut être enseignée". Le management assure ainsi la perpétuation d'activités productives en organisant les groupes chargés de les accomplir. Le management produit des groupes contrôlables et efficaces.

C'est à partir des années 50 que le manager va orchestrer les segments de l'organisation. On va alors parler de dissoudre l'entreprise en projets. Et l'entreprise devient alors, au gré des projets, organisée pour le "changement perpétuel", comme le décrit le célèbre auteur Peter Drucker, un des papes du management. Les organisations vont alors être changées de plus en plus souvent, par l'activisme de ceux qui les conseillent et les mettent en oeuvre, en faisant croire que ces modifications sont imposées par l'environnement contingent (ce qui n'est pas toujours facile à démontrer). On en arrive ainsi dans les années 80 et 90, à des formats d'entreprises modulaires et temporaires qui deviennent les modèles d'organisations. C'est aussi l'époque du reengineering, qui a fait le succès des auteurs qui s'en sont emparés ( Michel Hammer et James Champy). Ce que vendent alors les consultants c'est l'idée que le changement est bon, qu'il faut l'accueillir comme un don du ciel quand il survient, et le provoquer quand il ne survient pas. Et bien sûr, ça marche encore souvent aujourd'hui. Le management est ainsi devenu une "science de l'innovation", une organisation innovante étant celle qui " institutionnalise la mutabilité perpétuelle"

 Mais le management ne va pas s'intéresser uniquement à l'organisation de l'entreprise. Un sujet nouveau apparaît dans les années 20 et particulièrement avec la crise de 1929 : la consommation. Il ne suffit plus de produire efficacement, il faut aussi produire des consommateurs. La logique managériale va s'appliquer à la vente et à la distribution, et ainsi naît le marketing. L'idée, présentée par l'auteur, assez finement, consiste à faire moins dépendre la vente et la consommation des employés, et notamment du bon vouloir des vendeurs, et pour ça on a les emballages, les marques, la standardisation des biens, la publicité. L'auteur cite un publicitaire américain à la fin des années 50 qui se réjouit que " une affaire bâtie autour d'un nom de marque n'a pas à se soucier de son avenir quand tirent leur révérence son directeur des ventes très apprécié ou son président qui a le génie de la distribution"

Ce marketing va se développer, au point, de nos jours, de viser, non pas à vendre des produits et services, mais à incorporer dans les consommateurs des valeurs et des habitudes standardisées, et même à gérer complètement leur rapport à un produit ou une entreprise, ce que l'on va appeler le customer experience management : l'idée est d'organiser les affects et les désirs du consommateur et de manager ses besoins et ses sentiments. Comme on l'a fait pour l'employé, le consommateur peut ainsi être motivé, stimulé et formé.

On comprend bien la thèse de l'auteur : le management consiste, depuis l'origine, à standardiser un mode de fonctionnement, fondé sur l'efficacité, et à y faire entrer les personnes, les employés, et ensuite les consommateurs.

Mais l'emprise du management ne s'arrête pas là et va aussi s'attaquer à ce que l'on va appeler le "management de soi". Il se développe après 1945 , avec ce que Peter Drucker nomme "l'autocontrôle des employés": il est plus efficace (encore!) de substituer au contrôle extérieur un contrôle plus strict qui vient de l'intérieur. A partir des années 80 les auteurs vont insister sur la "culture d'entreprise" qui vient délimiter le champ des possibles et du pensable dans lequel les employés peuvent être "profitablement laissés à eux-mêmes".  C'est le célèbre auteur Jim Collins ("Built to last"), qui indique que "le contrôle idéologique garantit le respect du noyau dur de règles tandis que l'autonomie opérationnelle stimule l'innovation".  On en arrive à une forme aboutie du management où le management des employés par un supérieur devient l'exception, la règle étant alors que l'employé se supervise lui-même et le supérieur a un rôle de "leader" ou de "coach"

C'est ainsi que le management de soi devient le nouvel horizon du management et de la gestion aujourd'hui. On a le même phénomène d'ailleurs envers le consommateur qui va aussi se "manager" par le "self service" et le "self control". L'entreprise se dissout ainsi en "réseaux de contrats entre individus tour à tour producteurs, sous-traitants, commanditaires, consultants, employés, consommateurs et, dans tous les cas, managers d'eux-mêmes". Ainsi chacun doit se penser comme une entreprise individuelle et le "PDG de sa propre existence". 

 Ce management de soi ne vise pas à corriger un mal ou à une thérapie, mais à un autocontrôle continu, pour observer ses actions, contrôler ses pensées, mesurer leurs performances, selon leurs propres critères. L'auteur parle d'une "épuisante autogestion". Avec au bout, une récompense : l'efficacité. " La vie n'est pas une aventure, une oeuvre d'art ou un jeu; c'est un travail". La littérature et les offres de consultants et coachs sur le créneau est pléthorique aujourd'hui. 

Et c'est ainsi que la logique managériale est devenue une institution et le nouveau sens commun : " Avez-vous atteint vos objectifs? Êtes-vous efficace? Vos statistiques se sont-elles améliorées par rapport à la semaine dernière? Ces questions auraient sans doute parues dérisoires ou saugrenues il y a un siècle, à l'époque où l'Eglise, l'Etat et la famille formaient la charpente institutionnelle des sociétés occidentales. Elles ne le sont plus depuis que l'entreprise privée a pris de leurs mains les fonctions de gouvernement de la nature, de la société et de l'individu, leur a soustrait leur prestige et leur a imposé sa logique managériale. Une fois la société managérialisée, quoi de plus normal que de considérer l'individu lui-même comme une entreprise? Le traiter autrement risquerait d'en faire un inadapté". 

Le management est ainsi devenu le mode impersonnel référent de coordination de groupes humains ne partageant pas nécessairement un grand dessein, ou une histoire. Il correspond d''ailleurs bien aussi à notre temps marqué par l'urbanisation , à ce que l'auteur appelle "ces milieux artificiels, malléables et dépersonnalisés qu'enfante l'essor sans fin des villes et des technologies". Le management serait alors "le fruit, autant que le géniteur, d'un âge du faire qui sait de moins en moins quoi et pour quoi faire". 

Ainsi, le management n'est pas ce qui nous rend égaux, mais plutôt interchangeables, facilitant notre mise en concurrence, voire notre remplacement par des machines. Pour l' auteur, on pourrait croire que les chefs ont disparus dans le nouveau management, mais en fait ils se sont logés à l'intérieur de nous-mêmes. " Chaque médiation managériale entre nous et nous-mêmes favorise notre instrumentalisation par d'autres". Difficile d'être libre et de penser par soi-même dans cette société "managérialisée" : " Notre vie précuite et précuisinée, sorte d'équivalent existentiel du plat préparé, nous sommes souvent cantonnés à la répétition de routines préécrites. Notre monde et notre existence sont vides, sans extériorité, sans mystère, sans sacré, sans beauté, sans inconnus, insignifiants. Mais au moins ont-ils l'air sous contrôle". 

C'est là tout le paradoxe du management, fruit de cette modernité à la fois rationalisée et pleine de doutes sur le "pourquoi?" et le sens. Tout a l'air "scientifique" et rien, pourtant, n'est certain.

Le management est devenu un nouveau pouvoir dans notre société "managérialisée", qui s'impose avec des dispositifs dépersonnalisés, et repose sur le contrôle et le savoir. Il organise, contrôle et optimise des ressources humaines à l'aide d'un savoir rationnel. Le pouvoir managérial est une sorte de technique apolitique et culturellement neutre, présenté comme une réponse "logique" et "nécessaire" à une demande d'"efficacité".

La question que nous laisse l'auteur c'est : qu'allons-nous en faire ? 


Enclosures : danger ?

EnclosuresOn les appelle les "communs", ou "ressources communes", en référence aux ressources collectives sur lesquelles personne n'a de droit de propriété privée, ni de contrôle exclusif. Ce sont par exemple les pêcheries, les pâturages, les eaux souterraines. Historiquement ces communs ont eu tendance à disparaître, soit en étant récupérés par le marché et la propriété privée, soit en passant sous propriété de l'Etat. On a même parlé de la "tragédie des communs" en évoquant le risque, si personne n'est propriétaire ou responsable, de surexploitation par la collectivité qui aboutirait à menacer ces ressources elles-mêmes (disparition des poissons ou des eaux).

Et c'est pourquoi on a considéré que laisser libre des ressources n'était pas optimum, et que seuls les marchés et l'Etat peuvent bien gérer. Et ainsi, en Angleterre, de la fin du XVIIème siècle au milieu du XIXème siècle, environ un septième de toutes les terres communes d'Angleterre furent découpées et privatisées. Les fondements de l'économie de marché se sont ainsi mis en place. Ce système de privatisation a été appelé les "enclosures". Par les "enclosures" la production n'est plus destinée à un usage domestique dans un cadre social stable, mais réorientée en vue de permettre le gain privé et l'accumulation. Et ainsi les ressources comme la terre, le travail, l'argent ont été redéfinies comme des marchandises que l'on échange sur les marchés, auxquelles on peut affecter un prix, et qui peuvent devenir objets de commerce et de spéculation. 

Ce système des "enclosures" n'est pas propre aux temps anciens. Aujourd'hui encore des pans entiers de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique Latine, sont en train de vivre ce même phénomène d'accaparement des terres. Des investisseurs et des gouvernements s'approprient des millions d'hectares de terres que les communautés traditionnelles utilisaient depuis des générations. Et cela se développe à grande vitesse. On estime ainsi que 90% des habitants de l'Afrique subsaharienne, soit 500 millions de personnes, ne disposent pas de titres de propriété officiels sur leurs terres et risquent donc ainsi l'éviction. Au niveau mondial 2 milliards de personnes, et 8 milliards et demi d'hectares dépendent de droits d'usage coutumiers.Et quand ils sont dépossédés de leurs terres, les commoneurs ne peuvent plus cultiver et récolter leur propre nourriture, ni collecter leur eau, ni chasser leur gibier. Les communautés sont brisées.

Certains investisseurs Etats interviennent comme de purs spéculateurs, pour engranger des profits avec la hausse du prix des terres. L'Arabie Saoudite a ainsi dépensé un milliard de dollars pour acheter 700.000 hectares de terres en Afrique. L'Inde, la Chine, la Corée, font la même chose.

Alors aujourd'hui certains s'élèvent pour en appeler à une "renaissance des communs". C'est le titre de l'ouvrage de David Bollier, qui est le principal militant de ce mouvement (voir son blog), d'où je tire les éléments ci-dessus. J'avais écouté le plaidoyer de David Bollier dans une conférence au Smart City forum à Barcelone en novembre (j'en parle ICI).

Et le sujet va plus loin que l’accaparement des terres. Il concerne tous les biens qui sont "enclosés" par la propriété ou l'Etat.  

Les "communs" dont parle David Bollier ne vivent pas la "tragédie" évoquée, car les communs ne sont pas seulement des ressources collectives, mais sont aussi un système responsable à long terme des ressources qui préserve les valeurs partagées et l'identité d'une communauté. Au lieu de confier à l'Etat la régulation c'est la communauté elle-même qui établit ses règles et les modes de fonctionnement. Les communs sont donc des ressources + une communauté + des protocoles. Et en développant ces systèmes, on enlève à l'Etat autorité dictatoriale sur les ressources. 

Et si l'on reparle des "communs" et de leur renaissance, c'est que la lutte contre les enclosures par les militants des communs concerne des domaines de plus en plus importants de notre société. L'ouvrage de David Bollier les répertorie bien, chapitre après chapitre. 

Un exemple : l'appropriation des espaces publics. Lorsque des tours ou des centres commerciaux, ou toute installation privée, remplacent des places publiques, nous réduisons notre capacité à nous rencontrer. Il devient plus difficile pour les individus de s'identifier et de parler avec les autres. L"érosion des espaces publics empêche d'être des commoneurs.Mais l'infrastructure la plus importante qui est menacée est bien sur internet. Dans de nombreuses régions du monde des opérateurs privés puissants veulent utiliser leur pouvoir de "porte d'accès" à internet pour censurer ou interdire certains types de trafic. C'est pourquoi s'élèvent de nombreux défenseur de la "neutralité d'internet".

Mais les enclosures s'attaquent aussi au savoir et à la culture. par l'intermédiaire des brevets divers notamment. David Bollier rappelle que la loi a permis à McDonald's de poursuivre des marques comme "McVegan" ou "McSushi", et même de gagner un procès contre "McSleep" pour vol de marque. McDonald's se déclare ainsi le seul propriétaire du suffixe "Mc" dans le monde. Cette tendance concerne aussi des couleurs, des sons. La chaîne américaine NBC a fait enregistrer comme marque déposée les trois notes de carillon "Ding, Ding, Ding".Parmi les formes de lutte contre les enclosures du savoir et de la culture on peut citer le développement des logiciels libres, open source, de wikipedia. 

On comprend ainsi combien ces enclosures peuvent aliéner la nature, la culture et les relations sociales, au profit des marchés, mais aussi de l'Etat. Et l'on voit de nombreuses initiatives qui se mettent en place pour lutter contre ce phénomène d'enclosures.

David Bollier en appelle ainsi à trouver, collectivement, nous la société civile, de nouveaux moyens de protéger l'intégrité des communs et la richesse qu'ils produisent. Cela peut concerner aussi le gouvernement et le management de nos cités, en permettant l'innovation initiée et expérimentée par les citoyens, en trouvant les moyens de nous protéger contre les enclosures de toutes sortes. Le blog de David nous fournit chaque jour de multiples exemples d'initiatives citoyennes en ce sens.

Ce qui est impressionnant c'est que le développement des communs se fait par des initiatives très décentralisées, partout dans le monde, de manière autoorganisée. Mais ces initiatives commencent à s'interconnecter. Des forums, des lieux d'échanges, se mettent en place. Parfait exemple d'un mouvement qui se déploie sans aucun leadership unifié (c'est ce qui le rend d'ailleurs si fort politiquement).

Avec les "communs", c'est une vision de l'innovation qui émerge, et de nouveaux modèles économiques (ou plutôt la renaissance de modèles économiques).  

Si nous voulons contribuer à ce mouvement David Bollier nous donne un conseil simple et sage : inutile de penser un système théorique des communs. Il vaut mieux accomplir le vrai travail.

Comme il le dit en citant une artiste, Jenny Holzer :

" L'action dérange davantage que la pensée".

De quoi nous inspirer....

 


Au nom de quoi a-t-on le droit de diriger les entreprises ?

EntrepreneursfamilleVoilà une question bien politique.

La réponse a évolué dans le temps.

D'abord au nom du propriétaire fondateur entrepreneur qui a tous les droits, c'était au XIXème siècle...

Et puis on a vu apparaître les managers professionnels, les experts , les professionnels du management qui avaient la compétence.

Oui, mais il y a aussi les parties prenantes, les actionnaires, les investisseurs...

Mais finalement qui a le droit alors?

La réponse dans ma chronique de ce mois-ci sur Envie d'entreprendre, ICI 

Soyez politiques...


Le courage du loyalisme

LiberteJe suis insatisfait d'une situation, d'un service, d'un produit, d'une organisation, j'en ressens un malaise ou un mécontentement, et pourtant je reste, fidèle au produit, membre de l'organisation : c'est ce que Albert O. Hirschmann, dont j'ai déjà parlé ICI, appelle le loyalisme. On pourrait penser que ce loyalisme correspond à une forme de lâcheté, ou de manque de courage.

Hirschman nous aide à voir cela autrement.

Cette situation se manifestera notamment lorsque l'on a affaire à un bien collectif qui impacte la société : les individus mettront alors en balance les inconvénients de rester fidèle à une situation qu'ils ressentent mal, et les dommages que lui même, ou ceux qui restent,  et la société plus largement auraient à subir du fait de la nouvelle dégradation qu'entraînerait son départ. Dans ce cas le loyalisme est alors un moyen d'éviter ces éventuels dommages. C'est ainsi que se renforce, plus la situation se détériore et menace de s'aggraver, la conviction d'avoir à rester pour éviter le pire.

C'est une attitude parfois opportuniste de celui qui se convainc que "  la situation est si grave que je ne puis me permettre de me retirer", mais qui peut aussi être utile lorsqu'une organisation risque d'engendrer des maux collectifs vraiment dangereux. 

Hirschmann pense notamment à la politique des Etats qui deviendrait vraiment dangereuse et contestable (on pense au nazisme, mais pas seulement). Il faut alors souhaiter que des hommes politiques éclairés aient la faiblesse de ne pas faire défection, pour être en mesure de pouvoir agir de l'intérieur au moment où éclatera la crise pouvant mener au désastre. Ce qui pose la question : à partir de quand devient-il plus efficace de combattre de l'extérieur une politique erronée que de poursuivre une action pour tenter de la modifier de l'intérieur?

C'est ainsi que ce qui apparaissait dans le loyalisme comme un manque de courage (l'absence de défection, rester alors qu'on n'est pas satisfait de la situation), peut en fait être très utile socialement s'il fait place à une autre forme de courage (la prise de parole et l'engagement) au moment décisif.

Voilà de quoi inciter à s'engager pour faire changer les choses, et pas seulement en politique.

C'est aussi une façon d'être libre.