Punchlines d'un homme d'influence

WarburgEn 1985, Jacques Attali, conseiller de François Mitterrand, Président de la République, qui consignera dans « Verbatim » chaque journée de cette présidence, publie un livre biographique sur un personnage peu connu, bien que très influent, du XXème siècle, Siegmund G. Warburg, avec un sous-titre éloquent, « Un homme d’influence ».

Lire ou relire cet ouvrage aujourd’hui c’est parcourir le XXème siècle et la géopolitique au travers du monde de l’argent et des banques, ce monde où ceux qui cherchent de l’argent rencontrent, grâce à ces intermédiaires, ceux qui en ont à prêter, des Etats comme des entreprises. Siegmund Warburg anticipant le futur va fuir l’Allemagne de 1933 vers l’Angleterre, quittant une situation honorable, et reviendra après la guerre pour faire développer le nom de Warburg partout en Europe, en Angleterre, mais aussi aux Etats-Unis, et en Asie notamment au Japon. Un bon exemple d’entrepreneur résilient que tous les entrepreneurs d’aujourd’hui pourraient lire pour se donner le même courage. Ce qui frappe dans ce récit c’est l’audace de Siegmund Warburg, souvent visionnaire et détecteur des bons coups dont il profitera, pour le bonheur de ses clients.

On y croise aussi des entreprises et hommes aux noms célèbres de grandes fortunes (aucune femme dans cette galerie!), comme Rothschild, Morgan Stanley, Lazard, Merrill Lynch, qui fusionnent ou se rachètent les unes les autres. Certains noms existent encore aujourd'hui, d'autres, absorbés depuis, ont disparu.

Pour écrire ce livre Jacques Attali a aussi eu accès le premier, grâce à la famille, à « une sorte de journal intime » que tenait Siegmund Warburg, recueil de réflexions et d’aphorismes divers tout au long de sa vie. Jacques Attali évoque ce recueil à la fin du livre : « Il les a écrits ou choisis au fil de ses lectures, les a agencés en un étonnant jeu de miroirs, de Butler à Talleyrand, de Goethe à Dostoïevski, de Trollope à Balzac. Mais le temps lui manque pour le faire publier et, après sa mort, ni sa femme ni ses amis ne voudront le faire, gardant même caché ce manuscrit ». Et il ajoute, comme pour l’excuser « Au demeurant, sans doute aurait-il lui-même trouvé le temps de le faire éditer s’il l’avait vraiment souhaité ».

Cette habitude de garder des notes de ses lectures ou de ses rencontres, elle se rencontre souvent, et encore aujourd’hui. Aujourd’hui avec les blogs, les réseaux sociaux, les chaines youTube, elle est encore plus répandue, au jour le jour, sans passer par l’édition ; mais c’est aussi l’activité intime de ceux qui ne la publieront jamais.

Le livre de Jacques Attali nous permet de connaître des perles de ces aphorismes de Siegmund Warburg, avec des remarques qui ont franchi le temps aussi, et agréables à lire même aujourd’hui.

Alors, voici un florilège des « punchline » de Siegmund Warburg.

« En finance, il faut être impitoyable avec soi-même et généreux avec les autres ».

« Dans la vie, on ne peut rien changer d’autre que soi-même ».

« De temps en temps, les obstacles constituent un défi incitant à trouver de nouveaux chemins ».

« Un américain ne se pose plus que deux questions : Où puis-je garer ma voiture ? et Comment perdre dix kilos ? ».

« Faire un effort est considéré comme de mauvais goût par la haute société ».

« Quand on a affaire à des gens sans intérêt, on doit se concentrer avec eux sur des choses sans importance ».

« Si l’eau est trop pure, le poisson n’y nagera pas ». Proverbe japonais pour indiquer la haine du totalitarisme, le refus de l’absolu et la force de la tolérance.

« La promotion y est fondée, aujourd’hui encore plus encore qu’hier, sur la cooptation de la médiocrité par la médiocrité ». A propos de son inquiétude de voir monter en Europe, dans les banques et ailleurs, de grises bureaucraties incontrôlables (1973).

Et aussi : « Il y a des gens assez pervers pour mettre leur point d’honneur à ne pas être originaux ».

« Nos efforts vont dans la mauvaise direction quand nous n’avons pas le courage de dire non ».

« Une des qualités d’un bon dirigeant est de ne tenir aucun compte, autant que faire se peut, des médiocres ».

« Les gens médiocres, quand ils ont de l’influence, l’exercent dans la mauvaise direction ».


Réputation régulée ?

ReputationPour faire respecter la loi, et considérant que la nature humaine est principalement animée par des intérêts égoïstes, un bon système inventé de longue date est celui de manipuler ces intérêts à travers des châtiments et des récompenses.

C’est comme ça qu’on enlève des points de permis aux mauvais conducteurs qui se sont faits surprendre par les radars en excès de vitesse (ça ne date que de juillet 1992 en France).

Mais ce système de points peut aussi jouer avec la réputation : on a des points sur TripAdvisor pour le restaurant, mais aussi dans des like sur les réseaux sociaux. C’est devenu universel. C’est la course aux « like ».

Quand on pense au phénomène, on pense bien sûr aussi à la Chine, qui a sophistiqué le système avec le mécanisme de crédit social.  On peut en retracer le développement dans la contribution de Séverine Arsène, du Medialab de Sciences Po, dans le recueil « Penser en Chine » sous la direction d’Anne Cheng.  

Cela date du début des années 2000, pour rendre plus efficace le « gouvernement par la loi », en codifiant les règles pour apporter plus de prévisibilité, de clarté et de confiance dans les relations sociales et économiques.

Et ce qui permet de construire ce gouvernement c’est bien sûr la disposition d’une masse importante de données sur les citoyens et aussi les entreprises. Il consiste donc à construire des barèmes pour permettre d’évaluer le « crédit » des résidents dans une ville (ce sont les municipalités qui ont mis en place ces systèmes de points). Ces barèmes peuvent comprendre des dizaines voire de centaines d’indicateurs issus des données. En fait, ces systèmes, paradoxalement, n’ont pas grand-chose à voir avec l’intelligence artificielle, mais sont construits à partir de données disponibles dans les administrations (Impôts, Transports, …), mettant en évidence des défauts de paiement, ou des infractions à la règlementation, qui font l’objet de sanctions. Ce qui est subtil, c’est l’établissement de « listes noires » sur les citoyens sanctionnés qui sont rendues publiques. Cela vaut aussi pour les entreprises. Les individus et entreprises sur liste noire peuvent alors faire l’objet de contrôles plus fréquents, se voir interdire certains emplois, voire être soumis à des restrictions concernant les dépenses somptuaires (acheter un billet d’avion, jouer au golf). Le fait de rendre ces listes publiques a pour but d’utiliser la réputation comme levier pour convaincre les citoyens de mieux respecter la loi.

Séverine Arsène cite le « Rapport d’analyse annuel sur les listes noires de personnes malhonnêtes » de 2018, produit par le Centre national chinois d’information sur le Crédit social public. Le système de sanctions a permis de mettre sur listes noires 3 594 000 entités (individus ou entreprises), dont un million a l’interdiction de participer à des appels d’offres. Du côté des tribunaux, ce sont 17,46 millions de personnes a qui il a été interdit de réserver des billets d’avion.

Le système est moins high-tech qu’il n’y paraît. Il n’utile pratiquement pas les technologies de Big Data, ou l’intelligence artificielle. Il utilise des données déjà collectées par les administrations dans le cours normal de leurs activités, qui peuvent quand même représenter des centaines de points de données pour un individu. L’intervention humaine, et non la machine, est partout : établissement des barèmes dans les systèmes de notes de crédit personnel, seuil de gravité des délits qui conduisent à l’inscription sur les listes noires. Les notes de crédit personnel sont donc établies à partir de barèmes très simples, et non par des algorithmes, comme nombreux le suspectent sans trop bien connaître le système.

Par ailleurs, des entreprises privées ont mis en place un « marché » du Crédit social, en proposant des services commerciaux et facultatifs de notes de crédit personnel, qui ressemblent à des programmes de fidélité et viennent ainsi compléter la fonction de signal exercée par les notes de crédit public (ça se rapproche de ce que l’on constate ailleurs dans le monde, y compris en France). Des entreprises privées ont aussi développé des solutions pour la gestion et la visualisation des données. Exemple d’une application qui permet de visualiser sur une carte les restaurants qui n’ont pas respecté la règlementation sur l’hygiène.

On peut évidemment se poser la question de savoir si ces systèmes encouragent vraiment les citoyens à corriger leurs comportements vis-à-vis de la loi. Séverine Arsène met en doute l’efficacité, considérant qu’une grande partie des délits sont d’ordre économique (non-paiement de factures, emprunts ou amendes) et que l’exclusion de nouvelles opportunités rend en fait encore plus difficile l’exécution des mesures demandées (sauf à considérer que le fait de ne pas payer les factures correspond exclusivement à une mauvaise volonté).

En fait, ce que l’on observe dans le monde des plateformes numériques et réseaux sociaux ressemble un peu, dans son principe, à ce régime chinois finalement. Comme le souligne l’auteur : « La prolifération des bases de données et la croissance exponentielle des capacités de calcul, le rôle croissant des sociétés privées dans la maîtrise de ces instruments, et le manque de contrôle démocratique sur leur capacité d’influence, constituent des tendances préoccupantes dont la Chine nous montre l’une des facettes possibles ».

Peut-être que ce qui se passe en Chine n’est que l’anticipation d’une voie que nous allons aussi connaître (que nous connaissons déjà ?), le marché privé prenant la place, avec les mêmes intentions, que le Crédit social public. Ou un mélange des deux.

De quoi nous interroger sur le rôle que la manipulation de la réputation va avoir sur l’autodiscipline et les comportements des citoyens et des consommateurs, mais aussi, bien sûr dans le domaine politique.

2024 va être passionnante, non ?


Un horizon de la raison

AronAvec l’anniversaire de sa mort, il y a quarante ans, plusieurs médias ont reparlé de lui. Cela m’a inspiré de ressortir ses Mémoires (780 pages !) de ma bibliothèque, publiées en août 1983. Intéressant d’y revenir aujourd’hui.

Lui, c’est Raymond Aron, intellectuel qui a parcouru le XXème siècle et qui livre dans ces « Mémoires » une sorte de bilan de ses réflexions de philosophe politique sur le monde moderne, comme un « spectateur engagé » (titre d’un autre de ses livres).

C’est presque un testament, car il décède deux mois après, le 17 octobre 1983 : Il vient de témoigner au palais de justice de Paris en faveur de son ami Bertrand de Jouvenel, penseur politique qui avait été brièvement rallié au parti fasciste de Jacques Doriot, avant de s’engager dans la Résistance, et qu’un livre de l’historien Zeev Sternhell avait qualifié de « pro nazi ». Après avoir dénoncé « l’amalgame » à la barre, Raymond Aron rejoint une voiture de L’Express, où il est un chroniqueur régulier. Il a le temps de dire au chauffeur « Je crois que je suis arrivé à dire l’essentiel », puis s’effondre, terrassé par une crise cardiaque. Il avait 78 ans.

Dire l’essentiel, c’est ce que l’on retiendra de ses Mémoires.

On y trouve notamment cette réflexion à propos d’une anecdote de 1932 qui l’a marqué, à l’occasion d’une rencontre avec un sous-secrétaire aux Affaires étrangères, à qui il débite « un laïus, brillant je suppose, dans la plus pur style normalien » à propos de la situation internationale et de la politique allemande. « Il m’écouta avec attention, apparemment avec intérêt. Lorsque mon discours fut terminé, il me répondit, tour à tour ridicule et pertinent : « La méditation est essentielle. Dès que je trouve quelques instants de loisir, je médite. Aussi je vous suis obligé de m’avoir donné tant d’objets de méditation. Le président du Conseil, ministre des Affaires étrangères, dispose d’une autorité exceptionnelle, c’est un homme hors du commun (il parle d’Edouard Herriot). Moment propice à toutes les initiatives. Mais vous qui m’avez si bien parlé de l’Allemagne et des périls qui se lèvent à l’horizon, que feriez-vous si vous étiez à sa place ? ».

Raymond Aron en tirera leçon : « Je me suis efforcé, le plus souvent, d’exercer mon métier de commentateur dans un esprit tout autre, de suggérer aux gouvernants ce qu’ils devraient ou pourraient faire. Parfois, je savais mes suggestions inapplicables à court terme. Du moins, en influant sur l’opinion, je contribuais à faciliter l’action à mes yeux souhaitable ».

Entre les pages du livre, je retrouve la critique qu’en avait faite dans « Le Monde » Bertrand Poirot-Delpech (et que l’on peut retrouver grâce à Google en deux clics aujourd’hui). Son papier a pour titre "Quand le meilleur de la classe relit sa copie". Tout est dit. Il revient sur cette caractéristique de rigueur qu’exprime Raymond Aron, et qui le distingue :

« S’il est vrai que le génie permet tout, il ne suffit pas de tout se permettre pour être génial. La littérature et la formule à l’emporte-pièce ont des charmes qui valent souvent aux hommes de lettres une prééminence méritée, mais qui s’accordent mal à la rigueur d’une analyse économique ou diplomatique. En somme, les intellectuels ont le droit de s’exprimer en politique, comme tout citoyen, mais ils devraient cesser de se croire compétents dans une matière qui, plus que jamais, relève des spécialistes ».

Et de faire ainsi l’éloge de l’auteur et de ce qu’il appelle « une sûreté de raisonnement », « qu’il entretient depuis la khâgne, comme un sportif cultive sa forme. L’exercice de cette belle machine lui a tenu lieu d’ambition et de joie constantes ». « L’athlète n’est tombé dans aucun des pièges tendus par ce demi-siècle, et où tant d’autres ont trébuché. Il croit avoir accompli son « salut laïc ». Il a fait mieux : au moment où règnent l’à-peu-près, l’imposture et le pancrace, plaider, en actes, pour une déontologie du travail intellectuel, une morale de l’esprit, un horizon de la raison ».

Cet « horizon de la raison » reste de bon conseil pour tous les commentateurs et « experts » autoproclamés d’aujourd’hui qui occupent les réseaux sociaux et les chaînes d’information, ainsi que tous ceux qui confondent expertise et bavardage.

Et cette leçon toujours valable : Que feriez-vous si vous étiez à sa place ?

Relire Raymond Aron aujourd'hui pour retrouver le sens de cette rigueur. Une leçon pour tous.


Sauver la planète ou sauver la démocratie ?

PlaneteAAOn a cru pouvoir dire qu’elle était heureuse.

Et puis on l’a critiqué, voire on l’a accusée d’être la cause de tous nos problèmes, et avec elle, pourquoi pas, le capitalisme lui-même, et même la croissance.

Oui, elle, c’est la mondialisation.

Le débat est encore en vigueur.

Déjà, c’est quoi la mondialisation ?

On désigne par ce terme le processus d’intensification et de fluidification des échanges, et donc le libre-échange des marchandises, des capitaux, des services, des personnes, des techniques et de l’information, en gros la liberté des échanges, pour le bien de tous sur toute la planète (pour ses partisans). Pour les autres, il faut au contraire du protectionnisme, empêcher les marchandises des étrangers, et les étrangers eux-mêmes, de pénétrer chez nous, afin de protéger nos affaires et nos populations et productions locales.

La directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, donne son avis dans un entretien pour « Le Monde » le 12 novembre 2023 : « Pendant longtemps, nous avons trop insisté sur les bénéfices de la mondialisation. Ils ont été considérables : Sur les trois dernières décennies, l’économie mondiale a triplé, en particulier au profit des économies en développement qui, elles, ont quadruplé, et il en est résulté une incroyable réduction de la pauvreté. Mais tout le monde n’en a pas profité. Trop longtemps, l’attention n’a pas suffisamment porté sur ceux dont les emplois et les moyens de subsistance se sont évaporés, parce que les mécanismes de compensation ont été insuffisants ».

 Et ce manque de prise en compte de ces populations ayant moins profité de la mondialisation qui est à la source, toujours selon Kristalina Georgieva, des mouvements altermondialistes et du populisme (qu’elle n’aime pas trop, on l’a bien compris).

C’est pourquoi elle veut proposer de « repenser la mondialisation ».

Diantre ! Et comment alors ?

Elle se veut conseil aux pays de ne pas jouer la carte de l’intérêt national contre les autres, et au contraire de « réfléchir aux mécanismes permettant de poursuivre l’intégration mondiale et d’équilibrer les risques ». Ouais, il va falloir encore un peu d’effort pour être un peu plus concret. Et réfléchir encore un peu donc.

Le principal risque qu’elle met en avant, et dont on parle de plus en plus, c’est celui de « fragmentation du commerce mondial », qui consisterait à un repli de chacun sur lui-même. Et donc elle nous suggère de résister le plus possible à cette tentation d’imposer des barrières commerciales, dont plusieurs partis politiques en Europe font pourtant un des piliers de leur programme électoral.

Et pourtant, c’est elle qui cite ces chiffres, le nombre de barrières commerciales est passé de 500 en 2017 à 2000 en 2019, et 3000 en 2022. Pourtant, on connaît l’histoire : dès qu’un pays prend une mesure protectionniste, il est probable que le pays partenaire va en faire immédiatement autant. Ce que Kristalina Georgieva appelle « une pente dangereuse ».Celle qui nous mènerait à être tous plus pauvres et moins en sécurité.

Cette fragmentation pourrait atteindre « entre 0,2% et 7% du produit intérieur brut (PIB) mondial, 7%, le cas extrême, équivaudrait à exclure deux pays comme l’Allemagne et le Japon de l’économie mondiale ».

En fait dans les politiques dites « politiques industrielles » des États, il y a les bonnes (agir pour rendre son économie plus attractive pour les investisseurs) et les moins bonnes (instaurer des barrières commerciales au mépris des règles de l’Organisation mondiale du commerce).

Mais quand même, insiste l’auteur de l’interview du Monde (Marie Charrel), n’y a-t-il pas quand même un « bon protectionnisme », ne serait-ce que pour protéger l’environnement, ou éviter que des produits ne fassent trois fois le tour de la planète avant d’être vendus ?

C’est l’histoire qui nous a appris que la division du travail entre les pays est bénéfique en permettant d’apporter de la nourriture, des biens et des services à tous.

La directrice générale du FMI voit plutôt la réponse dans la réflexion sur les chaînes d’approvisionnement mondiales en tenant compte de leur empreinte carbone, mais, là encore, « en prenant garde également à l’ampleur des préjudices que leur restructuration pourrait causer à des travailleurs ailleurs sur la planète ». Elle voit plutôt des solutions en subventionnant la R&D pour permettre aux technologies vertes de pénétrer plus rapidement l’économie, ce qui serait une bonne utilisation d’argent public.

Donc, pour la directrice générale du FMI, c’est encore la technologie qui apporte les meilleures réponses.

Intéressant.

Mais la critique de la mondialisation, qu’elle n’évoque pas, c’est aussi de contester la croissance elle-même des échanges et des économies.

Dominique Reynié, directeur général de la Fondapol, Think Tank libéral, aborde le sujet dans une récente tribune d’opinion dans Le Figaro (14/11/2023). Et pour lui ces débats sur la croissance, ou plutôt la décroissance, sont une menace sérieuse pour la démocratie elle-même.

Encore une menace !

Pour lui, les politiques climatiques mises en place par les gouvernements, notamment en France, n’ont pas vraiment fait l’objet de discussion générale, ni n’ont été approuvées par les électeurs (il rappelle que lors des élections européennes de 2019 le total des votes en faveur d’une liste écologiste n’a été que de 9,4% pour l’ensemble de l’Union européenne). Ces politiques sont plutôt des accords entre chefs d’ États, ou de négociations entre groupes parlementaires.

Oui, mais devant l’urgence climatique, ne devons nous pas considérer qu’il faut prendre les décisions au nom de vérités scientifiques, et non en fonction des votes des citoyens, ces citoyens ne pouvant les contester, car ne disposant pas des compétences requises ?

Voilà exactement la menace qu’il veut dénoncer : « l’usage abusif du thème de l’urgence climatique » qui donne l’impression d’un forçage de l’agenda gouvernemental.

Il appelle cette forme d’écologisme un « altruisme autoritaire ».

Oui, mais que répondre à ceux qui nous disent que l’on ne peut pas refuser de « sauver la planète » et que « nous n’avons pas le choix » ?

Alors, dans ce cas, c’est bien la démocratie qui devient un problème, puisqu’elle suppose justement l’existence d’un choix. Et donc cet enjeu climatique « favorise l’émergence d’une nouvelle tendance illibérale ».

En fait, cette lutte contre le réchauffement climatique emporte avec elle un combat contre le capitalisme, et est idéologiquement orientée : « centralisation, bureaucratisation, planification, hyperréglementation, fiscalisation, méfiance ou hostilité à l’égard du capital, de l’entreprise et du profit ». « Lorsque Jean Jouzel estime que le capitalisme est antinomique avec les politiques climatiques, il ne parle plus en climatologue ».

Mais alors, la décroissance ?

Dominique Reynié a du mal à croire que cette notion ait du succès auprès des populations : « La globalisation démontre les bienfaits du capitalisme pour l’humanité. La part de la population mondiale vivant dans la pauvreté est tombée de 16% en 2010 à 8,5% aujourd’hui, alors que nous n’avons jamais été aussi nombreux. Il suffit de constater ces performances inouïes pour comprendre que l’humanité n’acceptera jamais une gauche « décroissantiste », ni même la sobriété ».

Il retrouve les mêmes arguments que la directrice générale du FMI, avec des chiffres similaires.

En fait, pour lui, « la poursuite du développement humain, dont la condition est la croissance, est bel et bien l’un des moteurs de la démocratisation du monde. Ne pas faire bénéficier l’écologie de la puissance du capitalisme, c’est sacrifier le climat et la démocratie à l’idéologie ».

D’où la résistance des ménages aux programmes gouvernementaux de dégradation de leur mode de vie (rappelons-nous les « gilets jaunes »).

En fait, le lien entre la démocratie et la croissance apparaît comme essentiel. La démocratie s’est précisément implantée à partir du XIXème siècle, grâce au développement économique, au progrès social qui en a découlé, et au suffrage de masse qui a conféré un pouvoir législatif indirect au mouvement ouvrier. « La démocratie doit beaucoup à l’industrialisation, c’est-à-dire à la carbonation des sociétés ».

Et donc, « le projet de décroissance, plus ou moins assumé, parfois euphémisé avec le mot de « sobriété », n’est pas seulement un programme anticapitaliste, c’est aussi un chemin rapide pour en finir avec la démocratie ».

Avec Kristalina Georgieva et Dominique Reynié, on comprend que les résistances à la fragmentation du commerce mondial et à la tentation « altruiste autoritaire » ont de bons défenseurs.

Devra-t-on choisir entre sauver la planète et sauver la démocratie ?

Un bon débat…démocratique, qui nous concerne tous, nous citoyens.


Qui défendra Jéricho ?

JERICHOC’est un poème de Victor Hugo, dans le recueil « Les châtiments » (1853) qui relate cet épisode de la Bible, de la chute de Jéricho, Josué ayant reçu de Dieu l’ordre d’en faire sept fois le tour, en sept jours, au son de sept trompettes, pour faire tomber les murailles de la ville avant de permettre au peuple d’Israël de l’envahir.

Pendant les premiers tours, le roi de Jéricho se met à rire :

« Quand Josué rêveur, la tête aux cieux dressée,
Suivi des siens, marchait, et, prophète irrité,
Sonnait de la trompette autour de la cité,
Au premier tour qu’il fit le roi se mit à rire ;
Au second tour, riant toujours, il lui fit dire :
– Crois-tu donc renverser ma ville avec du vent ? »

Les remparts sont si solides que ces tours n’y font rien.

Au sixième tour, le roi de Jéricho rit toujours.

Et puis :

« À la septième fois, les murailles tombèrent. »

Selon le récit de la Bible, ce septième jour où les murs de la ville s’effondrèrent, Jéricho fut rasée, sa population massacrée, et le lieu maudit.

Ce récit des trompettes de Jéricho est devenu une expression populaire pour signifier une puissance capable de détruire des préjugés, mais aussi des réalités. Tout dépend de quel côté on se place.

C’est le titre qu’a choisi Henri Guaino pour son dernier livre (« A la septième fois, les murailles tombèrent ») et dont il explique celui-ci dans l’interview qu’il donne au Figaro du 21-22 octobre; et pour lui, nous sommes peut-être au soir du sixième jour :

«  Depuis une quarantaine d’années, la croyance dominante dans nos sociétés est que nous sommes devenus tellement meilleurs, tellement plus intelligents que nos aïeux que les malheurs et les catastrophes qu’ils ont vécus ne peuvent pas se reproduire ».

« Ça ne peut plus nous arriver. Ni la guerre, ni les guerres civiles, ni les guerres de Religion, ni les grandes crises économiques comme celle des années 30. Même les pandémies ne pouvaient plus nous arriver et nous avions cessé de nous y préparer ».

D’où son diagnostic pour aujourd’hui :

« Comme « l’histoire ne se répète pas », on a cessé de lui attacher de l’importance et on a jugé qu’elle n’était pas utile et qu’elle était au mieux un ornement de l’esprit. On devrait se demander pourquoi, si l’histoire n’a pas d’importance, l’assassin de Samuel Paty a assassiné un professeur d’histoire et pourquoi l’assassin de Dominique Bernard cherchait un professeur d’histoire.

L’histoire ne se répète pas à l’identique, mais elle nous apprend ce qu’est la nature humaine qui, elle, ne change pas. Et dans la nature humaine il y a le plus fécond et le plus dangereux. Le plus dangereux c’est la violence sauvage, animale, primitive de l’homme que la culture, la civilisation, la civilité, les institutions, l’école, l’Etat, s’efforcent tant bien que mal de contenir. Quand l’effort se relâche, quand on fragilise ces remparts, le risque grandit que l’homme redevienne brute, que la foule devienne meute et que la violence dévore tout sur son passage. A force de penser que cela ne peut plus nous arriver, de nier la nature humaine et sa sauvagerie, nous avons préparé une fois de plus le grand retour de la violence ».

Pour Henri Guaino nous sommes, c’est-à-dire nos gouvernants et nos élites, comme ce roi de Jéricho qui continue à rire dans sa tour sans voir la violence et les ennemis de toutes sortes qui s’apprêtent à faire tomber nos murailles avec leurs trompettes, tant les fondations sur lesquelles reposent nos sociétés occidentales sont devenues fragiles.

La vision d’Henri Guaino sur l’état de nature rappelle celle de Thomas Hobbes, dans son « Léviathan » (1651), pour qui l’état de nature est précisément « un état de guerre de chacun contre chacun », où les passions humaines entraînent une compétition meurtrière entre les individus. Pour Hobbes, il nous faut renoncer à certaines libertés au profit de la sécurité, et, pour cela, la solution qu’il défend, c’est celle d’un pouvoir central, la monarchie, fort. C’est le monarque, le chef, qui assure le bien-être des sujets qui lui confient par contrat l’administration de l’Etat. Pour résoudre les problèmes, on devine que Henri Guaino, qui fut conseiller de Nicolas Sarkozy à l’Elysée, aime bien cette idée du chef qui rétablit l’autorité politique.

Mais on peut aussi aller lire ou relire John Locke et son «Second Traité de gouvernement civil » (1690), presque 40 ans après Hobbes, qui décrit, lui, les individus comme des êtres rationnels et égaux parfaitement à même de régler leurs conflits. Mais, comme le risque de chaos existe toujours, cette éventualité appelle à recourir au gouvernement civil pour assurer la paix. Le contrat proposé est cependant différent de celui de Hobbes. Il s’agit plutôt de rechercher un consentement mutuel par lequel un individu « peut convenir, avec d’autres hommes, de se joindre et s’unir en société pour leur conservation, pour leur sûreté mutuelle, pour la tranquillité de leur vie, pour jouir paisiblement de ce qui leur appartient en propre ». Lui défend plutôt une monarchie parlementaire (pas encore un régime démocratique ; on est en 1690, et, même en France, c’est Louis XIV qui est l’autorité politique), avec un souverain régulé par une instance représentative, et non une conception théocratique de l’Etat.

Ce qui fonde le gouvernement civil, pour Locke, c’est le droit de propriété que doit protéger l’Etat, c’est-à-dire protéger les droits fondamentaux de l’individu, sa liberté, son intégrité physique, et la propriété acquise par le travail, mais, avant d’être propriétaire de biens, on est d’abord propriétaire de sa vie et de sa liberté. C’est donc un conception de la propriété large que propose Locke.

Et ce qui fonde pour Locke la société politique, c’est le consentement des individus : «Un homme qui s’est joint à une société, a remis et donné ce pouvoir dont il s’agit, en consentant simplement de s’unir à une société politique, laquelle contient en elle-même toute la convention, qui est ou qui doit être, entre des particuliers qui se joignent pour former une communauté. Tellement que ce qui a donné naissance à une société politique, et qui l’a établie, n’est autre chose que le consentement d’un certain nombre d’hommes libres, capables d’être représentés par le plus grand nombre d’eux, et c’est cela, et cela seul qui peut avoir donné commencement dans le monde à un gouvernement légitime ».

Pour protéger la société et en assurer le bon gouvernement, certains pensent plutôt au retour de régime autoritaire, d’autres à la représentation du peuple, où même à la prise en main des problèmes par la société civile et aux dirigeants d’entreprises.

Car même les dirigeants d’entreprises sont concernés par ces débats qui concernent aussi l’économie et les stratégies.

Alors, comment défendre Jéricho, au lieu de rire dans la tour ?

Guaino, Hobbes, Locke : bonne recherche.


Qui peut sauver la démocratie ?

DemocratieL’esprit des Lumières, c’est ce courant philosophique né au cours des 17ème et 18ème siècles, objet du manifeste de Kant, en 1784, « Qu’est-ce que les Lumières ? », « Sapere Aude » : penses par toi-même.

L’esprit des Lumières considère que le développement humain consiste à penser par soi-même, par la science et l’observation, source de progrès humain, et non par l’asservissement à la pensée de ceux qui veulent prendre le pouvoir sur nous. A l’époque, on visait l’Eglise et les serviteurs de la monarchie.

Mais cet esprit des Lumières a deux origines, et est la cause d’un schisme dans la civilisation américaine, et plus globalement en occident.

C’est la thèse que développe, dans un gros ouvrage très documenté, qui revient sur toute l’histoire de l’Amérique depuis ses origines, Seth David Radwell, « American schism », best-seller aux Etats-Unis.

Seth David Radwell est un entrepreneur et ex-dirigeant d’entreprises américaines, qui s’est plongé dans l’histoire de l’Amérique et de la philosophie pour tenter de comprendre et éventuellement de proposer des réponses à, ce qu’il identifie comme une crise majeure de la démocratie.

Les deux origines dont il parle sont la version « modérée » des Lumières, en comparaison d’une version « radicale », incarnées chacune par des penseurs, des philosophes et des personnalités politiques distinctes, en France comme aux Etats-Unis (car ce sont ces deux pays qui sont à l’origine de ce courant des Lumières, d’où aussi leurs similitudes politiques d’origine). Et ce sont les héritiers de ces deux versions qui s’opposent encore aujourd’hui, et, par leurs conflits, mettent en danger la démocratie et le « vivre ensemble ».

La version « modérée », c’est celle qui considère que pour diriger les affaires d’un Etat, et les citoyens qui le composent, il est important que les dirigeants soient les plus éclairés possibles, et que les citoyens eux-mêmes qui y participent soient eux-mêmes dotés de compétences particulières. La démocratie, oui, mais pas pour tout le monde ; seuls les plus intelligents y ont droit de parole et d’autorité. D’où les tendances à ne pas inclure dans les électeurs et dans les dirigeants des personnes trop éloignées de ces critères.

La version « radicale » c’est celle qui considère que tous les citoyens sont égaux et ont voix au chapitre, et que si certains n’ont pas encore les capacités comme les autres, c’est justement le rôle de l’éducation et de l’Etat de leur permettre d’acquérir et de développer ces capacités. D’où cette vocation à offrir l’éducation gratuite pour tous, et à ouvrir le droit de vote et de participation à tous.

Pour l’auteur cette double origine perdure aujourd’hui et est même l’explication de ce schisme qu’il identifie, et de la crise de la démocratie qu’il ressent.

Car, alors que les Lumières prônaient que la recherche de la vérité était l’objet du progrès, et était guidée par la science et l’observation objective, il constate qu’aujourd’hui la vérité et les faits sont remis en cause par les opinions et ce qu’on appelle la « post-vérité » : toute opinion est bonne et la vérité n’existe pas. Pour les partisans de la post-vérité, les post-modernes, tout est fluide et relatif, la vérité absolue n’existe pas, et est même suspecte, car véhiculant l’opinion de ceux qui veulent dominer (oui, ces mâles blancs, qui ont toujours cherché à dominer les autres). Et donc, la frontière entre ce qui est faux et ce qui est vrai n’existe pas. La Raison et la science ne sont que des idéologies, des mythes créés par les humains .

La version « modérée » des Lumières, c’est celle qui a engendré les dirigeants d’aujourd’hui qui pensent que dans la cité et la démocratie, il y a « nous et les autres », ceux qui pensent bien contre les autres. C’est la vision des dirigeants et politiques qui voient dans les milieux économiques et les entrepreneurs et start-up la quintessence de la gouvernance de la Nation, et oublient les autres.

Les autres, ce sont les partisans de la version « radicale », qui se sentent oubliés et négligés. Ce sont ces « working class », le « peuple », qui manifestent leur rancœur et qui ont donné naissance à ce qu’on appelle maintenant le « populisme » que l’on peut décrire comme le mouvement politique qui répond aux « gens ordinaires » qui ressentent que leurs préoccupations ont été négligées ou leurs besoins marginalisés par les leaders politiques établis. Le fondement de ce mouvement est une réaction contre les élites, à qui l’on conteste de vouloir dicter ou imposer leurs politiques sous prétexte qu’elles sauraient mieux que tout le monde ce qui est bon pour les gens « ordinaires ».

Ce monde où chacun défend sa propre vérité, où la vérité absolue a disparu, est encore plus fortement exacerbé par les technologies et les réseaux sociaux. Car ce qui fait la valeur du business de ces réseaux sociaux, comme le souligne l’auteur, c’est de recueillir le maximum d’attention, et donc de diffuser des opinions les plus en rupture possible. Pratiquement, la « désinformation » est finalement « encouragée » par le business model des plateformes. Chacun peut créer un business et faire de l’argent en influençant et en racontant ce qu’il veut sur ces plateformes. Ce qui rapporte, ce n'est pas de dire la vérité, mais d’attirer le maximum d’attention. Encore de quoi menacer , et affaiblir, la démocratie. Et quand on voit que 16% des américains croient que la terre est plate (en France nous ne sommes que 9%, mais quand même), on comprend que ça marche.

Ce qui rend encore plus difficile la recherche de la vérité, c’est aussi, paradoxalement, la multiplication des données et des informations auxquelles nous avons accès. Il y a de quoi se perdre entre les fausses et les vraies informations, et ceux qui veulent nous influencer ont à leur portée une masse de moyens et d’outils comme nous n’en avons jamais eu dans le passé. On n’ose imaginer ce que les dictateurs d’hier auraient pu en faire. Mais on voit bien ce que les dictateurs d’aujourd’hui en font ou peuvent en faire. Et l’on peut constater un regain de pouvoir des régimes autocratiques, en Chine, en Russie, en Turquie, qui essayent même de nous persuader que la démocratie est moins efficace en termes de résultats et d’action publique. Et même dans les démocraties, certains doutent ou s’en détournent : Seth David Radwell cite un chiffre alarmant : Aux Etats-Unis, 30% des millenials considèrent qu’il est essentiel de vivre en démocratie, alors que les autres 70% disent avoir perdu la foi en la démocratie comme forme de gouvernance. Sans parler du faible taux de participation aux scrutins de la jeune génération, que l’on constate d’ailleurs aussi en France à chaque élection.

Alors que faire ?

Les dernières pages du livre évoquent le rôle de la société civile pour retrouver la voie de la Raison pour « battle unraison with raison », et faire revivre un idéal méritocratique, où les personnes les plus qualifiées peuvent accéder aux postes de responsabilités, permettant de constituer un capital humain collectif.

Il est convaincu que la restauration de la démocratie nécessitera l’engagement de la société civile et des leaders, ainsi que des dirigeants d’entreprises, pour agir par le bas face à un débat politique qui a perdu en qualité et en capacité de rassembler et d’unir sur des valeurs communes. Car dans l’entreprise, qui n’est pas néanmoins une démocratie, on parle encore d’unité et de valeurs communes, et les dirigeants y sont garants de ce qui en constitue le système méritocratique, où les personnes sont reconnues pour ce qu’elles font et non pour ce qu’elles sont.

Car la démocratie, rappelle-t-il, ne consiste pas à ce qu’un camp gagne contre un autre pour imposer sa soumission. Mais à accepter, comme le formule Seth, que « Everyone belongs in the conversation ».  Gagner, dans une démocratie, identifie qui a l’autorité pour mener la conversation, diriger le comité qui sera responsable de formuler les politiques. Mais la conversation doit inclure à la fois les « gagnants » et les « perdants ». C’est même la responsabilité des gagnants de ramener les perdants dans cette conversation. Ceux qui les excluent sont précisément ceux qui dirigent en Chine, en Turquie, en Russie, et constituent ces régimes autocratiques. Alors que le régime démocratique est celui qui dirige pour tout le monde, et non par le conflit (comme pourtant nous y encourageraient les réseaux sociaux).

Comment la société civile et les dirigeants d’entreprise peuvent ils concrètement agir et participer à la renaissance de la Raison et de la démocratie ?

C’est, paraît-il, le sujet du prochain livre de Seth David Radwell.

C’est aussi le sujet de la conférence qu’il donne lundi 9 octobre à l’occasion de son passage à Paris, organisée par le Cercle Colbert.


Pouvoir de vieux

BidenDans la société, comme en politique, on dirait que ce sont les « seniors », ces fameux baby-boomers, qui vont faire la loi, du moins en Amérique. Sait on que d’ici 2040, le nombre d’américains de plus de 85 ans va doubler par rapport à 2020 ?

C’est tout le sujet d’un article du Figaro, par Hélène Vissière, du samedi 30 septembre.

C’est William Kole, auteur de « The big 100. The new world of super aging », qui le dit : « Les plus de 65 ans forment déjà le plus gros bloc d’électeurs dans la plupart des Etats car ils votent plus que les jeunes. Ils ont tendance à choisir des candidats proches de leur tranche d’âge. Et les Blancs étant largement majoritaires, conséquence des inégalités socio-économiques, ils penchent davantage côté républicain ».

Au niveau de l’Etat américain, pas besoin d’attendre 2040, Joe Biden a déjà 80 ans, et son principal challenger, Donald Trump, en a 77. Pas mieux au Congrès, où un membre sur quatre a plus de 70 ans, et où l’âge moyen des sénateurs est de 64 ans.

Mais certains octogénaires dominent aussi la scène, avec Harrison Ford, 81 ans, qui rempile avec le cinquième Indiana Jones, ou Mick Jagger qui, à 80 ans, remplit encore les stades.

L’auteur de l’article en conclut que « les baby-boomers retardent leur départ à la retraite ».

Alors, forcément, on se demande si c’est une bonne chose ou pas d’avoir des dirigeants aussi âgés. On va leur accorder les vertus de l’expérience, de la sagesse (quoique), mais on va aussi dire qu’ils sont plus dans le coup, comme la chanson de Sheila, reprise dans le film de François Ozon, Huit femmes, pour ne pas dire des vieux cons.

Le Figaro rapporte une anecdote de l’audition du patron de Tik Tok par des élus du Congrès américain, « qui semblaient ignorer le fonctionnement d’internet ». C’est William Kole, encore lui, qui parle de « vieille garde » en décalage avec les préoccupations de l’électorat plus jeune : « Elle s’intéresse davantage aux problèmes de retraite, par exemple liés à sa génération, qu’à l’endettement étudiant ou au réchauffement climatique ».

Une bonne nouvelle, en France, Gérard Larcher, 74 ans, vient d’être réélu par ses pairs Président du Sénat pour la cinquième fois.

Il est dans le coup, alors.

 


Diversité : modèle libéral ou républicain ?

MoutonIl n’est plus possible pour une entreprise de ne pas avoir un chapitre « Responsabilité Sociale et Environnementale » (RSE) dans sa stratégie et sa communication.

Et cela va toujours plus loin. Alors que l’on considérait que le sujet concernait d’abord la limitation des licenciements et l’attention à l’impact de son activité sur la nature, les jeunes générations d’aujourd’hui veulent aussi s’engager en faveur de la diversité et de l’inclusion, surtout ceux qui sont diplômés Bac+5, et qui constituent ceux que Monique Dagnaud et Jean-Louis Cassely appellent « ceux qui transforment la France », et qu’ils ont étudiés dans leur récent livre, évoqué  ICI.

Comme ils le rappellent, « Aujourd’hui en France, 45% des nouvelles générations ont fait des études supérieures et 20% ont poussé jusqu’à un niveau Bac+5 et au-delà ». Cela correspond à la classe d’âge des millenials, nés entre 1980 et les années 2000.

« Bien que minoritaires, ils sont prescripteurs de normes : transports écolo, alimentation en circuits courts, vie urbaine, morale de la sobriété ».

Dans l’entreprise, cette génération refuse une hiérarchie trop pesante, et veut un métier qui colle à sa représentation du monde (autonomie, quête de sens, impact social) qui permet d’agir positivement sur l’environnement, tout en évitant de tout sacrifier pour faire carrière. C’est pourquoi, d’ailleurs, comme le souligne les deux auteurs, ils veulent s’orienter souvent vers les start-up ou le statut de consultant, alors qu’autrefois la création d’entreprise était plutôt le fait de non-diplômés.

Cette génération est aussi celle qui a le plus d’addiction pour les réseaux sociaux, qui lui confère une forme de narcissisme : « Il y a indéniablement un art du storytelling et de la mise en avant de sa singularité. L’esthétique des réseaux sociaux est une nouvelle manière, finalement très bourgeoise, de montrer sa réussite ».

Marqués par la pratique des réseaux sociaux, ces jeunes générations vont privilégier « l’influence » exercée sur un plan horizontal, via internet, à l’autorité hiérarchique. C’est Brice Couturier, dans un récent ouvrage, « L’entreprise face aux revendications identitaires », qui remarque que pour cette jeune génération « l’idée de supériorité lui est, de manière générale, suspecte. Dans tous les domaines, elle y voit l’effet d’injustices sociales ».

C’est dans ce contexte que s’est développé le mouvement woke analysé par Brice Couturier, qui prolonge le livre d’Anne de Guigné paru l’année dernière, « Le capitalisme woke – Quand l’entreprise dit le bien et le mal ».

Ce qu’analyse Brice Couturier, c’est ce qu’il appelle le « mouvement woke radical », c’est-à-dire cette idéologie qui attire particulièrement les jeunes, et qui « a tendance à comprendre la société à partir d’une grille d’analyse qui valorise les facteurs ethnoculturels (la « race », le « genre », l’orientation sexuelle) au détriment des facteurs socio-économiques (les revenus, le milieu social d’origine, etc). Elle envisage les rapports sociaux comme un jeu à somme nulle, dans lequel chaque communauté cherche à « gagner du pouvoir » (empowerment) au détriment des autres ».

Anne de Guigné cite dans son livre une étude de la Fondation Jean-Jaurès indiquant que 72% des 18-24 ans se considèrent comme engagés – dont 17% très engagés – contre seulement 55% des plus de 65 ans. Mais cet engagement fort des jeunes ne passe pas par le vote, mais par le fait de rejoindre une association (80%),de parler de sa cause dans les médias traditionnels (74%) et de partager des messages dans les réseaux sociaux (70%).

Autre étude citée par Anne de Guigné, celle réalisée par l’EDHEC en 2019 auprès de 2700 étudiants. A la question « Quels sont les principaux critères de choix d’une entreprise pour y travailler ? », les réponses les plus fréquentes sont la diversité des collaborateurs (60%) et les principes de développement durable (50%).

Reste à l’entreprise de se débrouiller avec ça. Au risque parfois d’en faire un peu trop et de se laisser piéger par les surenchères communautaristes.

Anne de Guigné cite le cas de l’entreprise LEGO qui, en 2020, par solidarité avec le mouvement «Black Lives Matters », a solennellement décidé de ne plus faire de publicité pour ses figurines de policiers. Elle a aussi, à l’occasion du mois des fiertés, en 2021, sorti un kit aux couleurs du drapeau arc-en-ciel, emblème de la communauté homosexuelle. Le jeu se compose d’un ensemble de briques rangées par couleur et de onze figurines assorties, qui doivent représenter toutes les orientations sexuelles possibles. Le but pour l’entreprise est de « vanter le droit à la différence et à la tolérance ».

Cette histoire de diversité peut comporter des pièges pour l’entreprise qui s’y engage, car, comme le souligne Brice Couturier, si l’entreprise commence à offrir des avantages et à mettre en avant une communauté en particulier, elle risque de voir débarquer les revendications de toutes les autres communautés qui demanderont les mêmes avantages pour elles. Et l’entreprise se transforme en un empilage de communautés, au risque de perdre ce qui fait son unité.


Deux conceptions politiques s’opposent, qui séparent le monde anglo-saxon et le monde français, dans la façon d’appréhender ces sujets, ce qui explique que le mouvement woke est plus développé, pour le moment, dans le monde anglo-saxon qu’en France.

Le modèle anglo-saxon offre une vision libérale de la société et des entreprises, qui favorise l’autonomie de l’individu et l’auto-organisation des collectivités, la distinction du public et du privé et la limitation du pouvoir. Il va accueillir le pluralisme, la diversité des intérêts et des opinions, comme une source de progrès. Il va donc protéger les différences, et se méfier de « la tyrannie de la majorité », selon l’expression de Benjamin Constant.

Le modèle français, qui a son inspiration libérale, est aussi construit sur le républicanisme, c’est-à-dire qu’il privilégie le citoyen à l’individu, et l’idée de « vertu civique », qui signifie le sacrifice éventuel des intérêts particuliers au service du bien commun. A ce titre, l’idéal républicain tend à exiger du citoyen qu’il s’intègre à la cité politique en renonçant à certaines de ses attaches particulières. Et donc ce modèle n’aime pas trop le modèle multiculturaliste, et est hostile à toute forme de discrimination juridique, sociale ou politique. En cela il n’admet pas le principe d’ « affirmative action » tel que pratiqué aux Etats-Unis, qui a pour but de compenser, dans une logique discriminante, certains handicaps hérités du passé esclavagiste et raciste de l’Amérique.

L’entreprise est de fait aujourd’hui tiraillée entre ces deux modèles libéral et républicain et doit choisir où mettre le curseur. L’esprit d’entreprise et d’innovation pousse vers le modèle libéral, mais l’entreprise est aussi régie par la méritocratie républicaine, où les personnes sont appréciées en fonction de ce qu’elles font et non de ce qu’elles sont, et où l’accent est mis sur ce qui rassemble, sans pour autant occulter les différences, facteur de richesse pour l’entreprise.

D’où, dans ce tiraillement, l’ambiguïté du concept de diversité. Ce concept, en dehors des cas spécifiques des femmes et des personnes en situation de handicap (étrange proximité), est absent de notre système juridique. Aucune loi ne définit ce que pourrait être "la diversité en entreprise". Chaque entreprise est donc libre de définir ce qu'elle entend par le fait de "promouvoir la diversité ou "favoriser l'inclusion".

Ce concept est ambigu car il  impose en effet l’idée qu’il faudrait à tout prix rendre plus présentes et plus visibles les personnes issues des minorités discriminées, mais en même temps ne pas discriminer à compétences égales.

D’où le besoin de placer le curseur entre la reconnaissance des singularités et le maintien du collectif. Avec la question essentielle : pourquoi s’adresser en particulier à telle ou telle « communauté » ?

A chaque entreprise de choisir son modèle de diversité, et sa part de libéralisme et de républicanisme.

C’est Machiavel qui a dit : « Tout n’est pas politique, mais la politique s’intéresse à tout ».


Montesquieu et le management

MontesquieuSi l’on interroge la meilleure façon pour les hommes de vivre ensemble, la référence politique et philosophique reste celle de Montesquieu, qui publie en 1748 son traité de théorie politique, fruit, dit-il, de vingt ans de travail, « L’esprit des lois ». Pas sûr qu’on le lise beaucoup aujourd’hui, même s’il est disponible gratuitement sur internet.

Le titre dit tout : il n’existe pas de façon universelle de vivre ensemble, mais des lois et des modes de vie ensemble qui dépendent des circonstances, et des « climats » de chaque pays. L’ouvrage de Montesquieu est donc une analyse de cet « esprit » des lois, en donnant un aperçu le plus complet possible de la façon qu’ont les êtres humains de s’organiser et de légiférer à travers le monde, tant dans la Rome antique qu’en Chine impériale, ou en Occident.

Cette vision s’oppose à celle d’un universalisme reposant sur un gouvernement mondial, tel que soutenu par exemple par Jacques Attali, considérant que les sujets de protection de la planète imposent cette forme de gouvernement qui s’imposerait à tous les terriens.

L’approche de Montesquieu a été considérée comme très moderne car s’opposant, déjà à l’époque, à des visions universalistes prônant le meilleur gouvernement pour tous, comme celle de Condorcet (d’une génération postérieure à Montesquieu, puisque né en 1743), qui après avoir lu et admiré Montesquieu, a fini par en être le critique.

Car l’approche de Montesquieu, c’est de considérer, de façon neutre, que la loi que se donne un Etat, un collectif humain, correspond à un mode d’inscription des sociétés humaines dans la diversité de leurs milieux vitaux. C’est la liberté humaine qui fait le type de loi et d’organisation, et non la volonté d’un être supérieur (Le Roi, par exemple). Comme il le dit dès le premier chapitre : « Les lois, dans la signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses, et dans ce sens, tous les êtres ont leurs lois ».Mais « Il y a donc une raison primitive ; et les lois sont les rapports qui se trouvent entre elle et les différents êtres, et les rapports de ces divers êtres entre eux ».

Et les lois qui gouvernent les hommes sont au-delà des lois « naturelles » ou « lois invariables » : « L’homme, comme être physique, est, ainsi que les autres corps, gouverné par des lois invariables ; comme être intelligent, il viole sans cesse les lois que Dieu a établies, et change celles qu’il établit lui-même. Il faut qu’il se conduise, et cependant il est un être borné ; il est sujet à l’ignorance et à l’erreur, comme toutes les intelligences finies ;les faibles connaissances qu’il a, il les perd encore. Comme créature sensible, il devient sujet à mille passions. Un tel être pouvait à tous les instants oublier son Créateur : Dieu l’a rappelé à lui par les lois de la religion ; un tel être pouvait à tous les instants s’oublier lui-même : les philosophes l’ont averti par les lois de la morale ; fait pour vivre dans la société, il y pouvait oublier les autres : les législateurs l’ont rendu à ses devoirs par les lois politiques et civiles ».

Pour en venir aux modes de gouvernements qu’étudie Montesquieu, il en propose trois, le gouvernement républicain, le gouvernement monarchique et le gouvernement despotique.

Le républicain, c’est celui où le peuple « a la souveraine puissance », le monarchique, celui où c’est un seul qui gouverne, mais « par des lois fixes et établies », alors que le despotique, c’est celui où un seul gouverne, aussi, mais « sans loi et sans règle, entraîne tout par sa volonté et par ses caprices ».

Et chacun des trois régimes s’appuie sur des principes différents, que sont la vertu, l’honneur et la force.

Le républicain s’appuie sur la vertu : le peuple, ayant des vertus, peut se gouverner lui-même. On pourrait appeler ça aussi le gouvernement par la confiance.

Le monarchique s’appuie sur l’honneur, les lois fixes assurant sa sécurité, et, dit Montesquieu, « sa vanité ».

Le despotique s’appuie sur la crainte, avec un peuple qui doit être gouverné, non par les lois, mais par la force la plus terrible.

Peut-être cette lecture de Montesquieu peut-elle aussi nous inspirer pour analyser les modes de gouvernance des dirigeants et managers de nos entreprises ? Oui, bien sûr, cela n’est pas la même chose, et la comparaison a ses limites.

Mais ne voit-on pas dans les styles de management des dirigeants des attitudes, des modèles mentaux, qui ressemblent parfois à la typologie de Montesquieu.

Un management de la confiance, pour ceux qui aiment déléguer, décentraliser, libérer l’entreprise.

Un management de l’honneur, de la règle éthique, de la bonne conduite, qui va alors prendre les couleurs d’un régime monarchique, avec ses élites qui savent se tenir et faire respecter les bonnes règles de conduite, et les autres qu’il faut éduquer. Et c'est ce qui va orchestrer l'attribution des grades, les promotions, comme des titres de noblesse.

U management de la crainte, de la peur des sanctions, de la terreur, qui va alors caractériser les dirigeants et managers despotiques et autoritaires.

Montesquieu guide de management ?

Pourquoi pas…


Souveraineté économique : De quoi parle-t-on ?

SouveraincoqCela fait quelque temps, depuis l’épidémie de Covid, que l’on reparle de politique industrielle en France, pour relocaliser des productions en France, étonnés que nous avons été de constater pendant cette épidémie combien nous étions dépendants (trop) pour les masques, les tests, le doliprane et les médicaments.

Avec une question : ne doit-on pas mettre un peu en veilleuse la politique de concurrence, et réveiller une « politique de souveraineté » avec une dose de protectionnisme, voire plus.

Pour s’en faire une idée, quoi de mieux que de relire les chroniques d’Emmanuel Combe sur le sujet parues dans L’Opinion en 2020 et 2021. C’est l’objet du livre « Chroniques (décalées) d’un économiste », qui a obtenu le prix lycéen du livre d’économie en 2022.

Emmanuel Combe, qui a été pendant dix ans vice-président de l’Autorité de la concurrence, est un fervent défenseur de la politique de concurrence, de la liberté d’entreprendre, et de la liberté tout court.

Ce livre est aussi un manuel des leçons à tirer, d’un point de vue économique et pour nos entreprises et gouvernants, de la crise Covid, et à ce titre de quoi nous préparer à la prochaine crise sanitaire, que certains experts nous prévoient dans les dix ans à venir.

Pour lui, c’est clair : la politique industrielle ne doit pas se faire aux dépens de la politique de concurrence.

Vouloir reconstituer une forme de souveraineté économique en voulant protéger des secteurs économiques « stratégiques » trop dépendants des importations ne peut se concevoir sans permettre de maintenir une concurrence à l’intérieur de l’Europe, afin de stimuler l’innovation et l’efficacité économique, qui sont la raison d’être de la concurrence. Désigner à l’avance un « champion » en lui octroyant un monopole, voire des aides publiques, serait, selon Emmanuel Combe, « dangereux ».

On parle aussi de « souveraineté numérique » à reconstituer. Là encore, Emmanuel Combe nous encourage à rester sceptiques face à la volonté de la Commission européenne et à ses initiatives en ce sens : « Cette politique s’apparente à ce que l’on appelle parfois en économie une politique de « rattrapage technologique ». Elle repose sur l’idée selon laquelle un soutien public temporaire peut permettre à une industrie en retard de revenir dans la course, en particulier lorsqu’il y a des économies d’expériences ». On appelle économies d’expériences, l’avantage acquis par une entreprise qui produit depuis longtemps, ce qui lui a permis d’obtenir un coût unitaire de production plus bas par rapport à une entreprise qui est entrée plus récemment dans le marché.

Le risque, c’est, par une telle politique volontariste des pouvoirs publics, de ne jamais pouvoir faire ce rattrapage, surtout si le rythme de l’innovation est très rapide. Peut-être vaut-il mieux de chercher à devancer l’innovation de demain, ce que l’on appelle stratégie du « saute-mouton ».

Autre risque, si cette aide publique perdure, au lieu de rester temporaire, c’est d’encourager une entreprise qui restera moins efficace que ses concurrents, mais qui compte sur ces aides pour subsister.

Autre dada de la souveraineté, le sujet des relocalisations de produits dits « stratégiques », en considérant que si la part des importations extra-Union européenne est forte et en progression pour un produit, il serait nécessaire de corriger cette situation critique.

Mais, qui dit que le fait d’importer massivement un produit nous rend dépendants ? Pas Emmanuel Combe, qui souligne que la situation n’est vraiment critique que si nous dépendons d’un seul pays ou d’une seule entreprise fournisseur. Sinon la concurrence s’exerce pleinement et nous pouvons passer facilement d’un fournisseur à l’autre. La solution est donc plutôt, en cas de dépendance des importations, non pas de relocaliser mais de varier les sources d’approvisionnement.

De même, vouloir relocaliser en fonction de la demande d’un produit que l’on considèrerait trop dépendant des importations ne tient pas compte de la question, tout aussi importante, de la capacité du pays à offrir le même produit à des conditions de structures de coûts suffisantes. On pense bien sûr aux semi-conducteurs pour lesquels la Corée du Sud, Taïwan, le Japon et les Etats-Unis ont pris le leadership. C’est pourtant la voie choisie par les représentants du Conseil de l’UE et du Parlement européen, en avril 2023, avec le « Chips Act », qui vise à déverser des subventions publiques pour relocaliser la production des puces électroniques en Europe, et ainsi permettre à l’UE de représenter 20% de la chaîne de valeur mondiale de semi-conducteurs d’ici 2030 (aujourd’hui le chiffre est à 9%). Pour cela 43 milliards d’euros vont être investis (par le public et le privé) pour développer les centres de production. Et en même temps, le régime des aides publiques d’Etats va être assoupli. C’est ce que Bruxelles appelle « une politique industrielle interventionniste ».

Et puis, parler de relocalisation, c’est aussi faire l’hypothèse qu’il existe des entreprises françaises (ou européennes) qui seraient parties ailleurs pour produire. Emmanuel Combe rappelle un chiffre de l’Insee qui indique que, entre 2014 et 2016, 2% des PME ont délocalisé des activités, et 2,6% l’ont envisagé sans le faire. Ce n’est pas le raz-de-marée.

Et on trouve même des secteurs d’activité où il n’y a pas ou trop peu de producteurs français avec le savoir-faire nécessaire pour produire localement. Dans ce cas le problème n’est pas lié à des délocalisations massives et excessives, mais à un manque de base industrielle nationale.

Autre argument d’Emmanuel Combe, avec la robotisation et le développement des technologies, certaines industries vont, de leur plein gré, pour accroître leur réactivité, décider de revenir et de produire en France et en Europe. Imaginer des aides publiques ou fiscales pour celles-ci ne serait alors qu’un effet d’aubaine inutile.

Aimer la liberté et la concurrence, promouvoir l’innovation, rester vigilant face aux politiques de protectionnisme et de subventions publiques, aux risques de soutien excessif d’entreprises en difficulté, voilà une leçon pour lire et évaluer les politiques publiques, qui reste valable en 2023 et au-delà.