Jeu travail

RubikDans les entreprises, ce sont ceux qui ne sont pas sur le terrain, ni directement en contact avec les clients ou les produits, mais qui, dans les bureaux, conçoivent les process, les organisations, les règles de fonctionnement. Il peut s’agir de tous ceux qui font partie des fonctions dites « de support », mais aussi, et c’est même leur raison d’être, des consultants, sous toutes les formes. Ils inventent le travail des autres sans le faire eux-mêmes.

Ces populations sont en augmentation dans le monde de l’entreprise, mais aussi dans le secteur public, qui copie de plus en plus les fonctionnements des entreprises privées.

C’est auprès de cette population que Marie-Anne Dujarier, sociologue et professeur à Paris 7, a réalisé une enquête, en en interviewant des centaines, et qu’elle relate dans son livre « Le management désincarné – Enquête sur les nouveaux cadres du travail », paru en 2015. On comprend, rien qu’en lisant le titre, que cette enquête est plutôt à charge. Elle appelle d’ailleurs ces cadres des « planneurs », car ils font des plans pour organiser le travail, mais sont accusés par ceux qui font du travail « réel » de « planer ».

En gros, ce sont ces personnes, loin du terrain, qui imaginent les procédures, les améliorations de performance, sans vraiment vivre le réel de la vraie vie opérationnelle.

Mais pourtant, ce sont aussi des collaborateurs zélés, qui aiment leur job, qui travaillent beaucoup, qui ont des horaires chargés, notamment justement les consultants.

Alors quel est ce paradoxe entre un métier perçu négativement par les opérationnels et dans lequel ceux qui l’exercent s’éclatent (enfin, la plupart, car il y a aussi des rejets, justement parce que ce type de job peut être perçu comme pas assez opérationnel. C’est d’ailleurs ce qui amène certains consultants à vouloir changer de job pour un job « plus opérationnel »).

En citant des consultants qu’elle a rencontrés, mais aussi des cadres d’entreprises dans des fonctions de méthodes, de marketing, de RH, ou de contrôle de gestion, Marie-Anne Dujarier fait une comparaison avec le jeu, reprenant une métaphore utilisée par les personnes interrogées. Pour qui a fréquenté le milieu du Conseil, on reconnaît assez justement certains traits de cette profession, même s’il serait un peu rapide de généraliser (comme le fait un peu Marie-Anne Dujarier).

Pour ces personnes, le rapport au travail et au temps de travail, notamment dans les cabinets prestigieux, est évoqué comme une contrainte assez douloureuse, avec des horaires étendus, mais c’est aussi un motif de fierté professionnelle. Les employeurs favorisent cette fierté avec des éléments de confort et de ce que l’auteur appelle « ludicisation de l’espace de travail », que l’on pourrait traduire par introduction de phénomènes de jeu dans le travail : salles de détente, équipements sportifs ou récréatifs, conciergerie d’entreprise, etc.  

Mais le phénomène de jeu va plus loin, et touche directement la fonction elle-même. Car ces « planneurs » et consultants se disent aussi « pris au jeu » dans leur travail. Voyant leur job comme une sorte d’équation délicate à résoudre, ils s’engouffrent dans leur activité, tels des joueurs passionnés : « Le caractère ludique du travail des planneurs provient essentiellement de ce qu’ils doivent agencer de manière agile des abstractions, sous le regard connaisseur et compétitif de leurs pairs ». L’auteur cite un témoignage révélateur : « Être auditeur, c’est mener des investigations (…). C’est marrant. Quand on est interrogés sur des points qu’on ne connaît pas, on a des montées d’adrénaline…C’est comme un jeu ».

Le jeu, c’est, sous contrainte de temps, de combiner, penser, agencer, classer, ranger, créer, inventer, rechercher, comprendre, dénouer des énigmes, écrire des textes et histoires convaincantes, etc. Un peu comme un joueur qui s’attaque à un casse-tête. Ce qui est ludique aussi, c’est ce rapport à la tâche qui leur est donnée, et qu’ils comparent à ce qu’ils ont expérimenté dans leurs études, et en classes prépa. Ce qui est aussi vécu (a posteriori) comme jouissif et intense, c’est de réaliser ces raisonnements sous une pression exceptionnelle, suivi d’un temps de décompression.

Le job est d’ailleurs, de mission en mission, comme une succession de « parties » que l’on peut quitter sans remords. Il y a à la fois un engagement intense dans la mission, et un détachement notoire. Les « joueurs » jouent une partie précise, mais ils peuvent la quitter sans se retourner : « Les organisations, les produits, les autres travailleurs, les transformations en cours, et même les « projets » qu’ils ont « lancés », ne leur importent plus, tant ils sont happés par la partie suivante ».

Bien sûr, derrière ces jeux décrits ainsi, l’auteur a « bon jeu » (c’est le cas de le dire) d’y porter un regard consterné : Comment peut-on jouer avec des effectifs, de l’argent, des missions de service public, en manipulant ces abstractions ? Mais elle reconnaît aussi que ces « planneurs » savent bien sûr que leur activité a des impacts sur le monde, et que l’indifférence apparente n’est jamais ni totale ni définitive. Ils savent que le monde extérieur existe, mais c’est justement, là encore, une caractéristique des jeux : c’est un jeu parce que « on sait que l’on joue ». Et sans ce savoir-là, le jeu n’est plus un jeu.

C’est pourquoi aussi l’auteur décèle dans ses entretiens, parfois, ce sentiment de lassitude à « jouer le jeu ». Avec des fatigues physiques et ce sentiment de superficialité « un peu nauséeux ». Les planeurs expriment alors un désir « de faire quelque chose de concret », et surtout « d’utile ».

L’auteur en déduit même que « le jeu caractériserait finalement le capitalisme de ce début du XXIème siècle ». Diantre !

Ce portrait en dissection des « planneurs » et des consultants est quand même éclairant.

Il fournit même une réplique pour les consultants à qui l’on demanderait en quoi consiste leur job :

Mon job : « Jeu-travaille ».

Succès garanti !


Qu'est-ce que t'as lu pour les vacances ?

LivreBon, alors c’est ce qu’on appelle « la rentrée ». On retrouve les collègues, les clients, les chefs.

On discute avec les masques, on prend un verre.

D’habitude on se raconte les vacances, les grands voyages à l’autre bout du monde. Mais là, crise Covid oblige, on est allé dans la maison de grand-mère ou dans une randonnée dans un coin perdu. C’est moins impressionnant.

Alors, la question n’est plus « Où étais-tu en vacances ? », mais « Qu’est-ce que tu as lu pendant les vacances ? ».

Oui, tiens, la lecture, une manière de voyager loin en ménageant sa monture.

Mais la lecture, c’est comme les voyages, on ne va pas n’importe où, comme on ne voyage pas là où vont tous les « touristes » (c’est-à-dire tous les autres sauf moi).

Déjà, parler de lectures, c’est parler de livres. On ne va pas parler de Gala ou de Paris Match, pour mater les photos d’Emmanuel Macron et de Brigitte à Brégançon.

Non, la lecture c’est du sérieux.

Pas facile de rencontrer quelqu’un qui avouera avoir lu les mémoires de Nicolas Sarkozy. Non, ce dont on parle ce sont les livres qu’on a lus, ou encore mieux, « relus », les classiques. Joseph Kessel, Kundera reviennent souvent. Où même « Les misérables » de Victor Hugo, en version « Audible » lus par un acteur célèbre. Et puis il y aussi ceux qui ont lu « tout » Balzac ou Zola pendant l’été. Comme un concours du plus grand mangeur de saucisses.

Bien sûr, il y a aussi ceux qui sont fiers de n’avoir rien lu, « pas le temps de lire », et qui ont même parfois eu tellement de travail pendant l’été, car il faut relire les dossiers, préparer les rendez-vous ,analyser les rapports, et « faire les objectifs ». Ceux-là ne rigolent pas, au point de culpabiliser ceux qui ont pris le temps de se poser et de lire, comme de bons fainéants.

Et puis lire, des trucs pour le boulot, des rapports,des manuels techniques, des notes professionnelles, pourquoi pas, mais alors des romans !

Et pourtant, les romans aussi viennent nous inspirer, et nous faire découvrir d’autres monde, ou plutôt notre monde, mais dans des endroits où nous n’allons pas, avec des personnes que nous ne connaissons pas. C’est aussi le moyen de changer parfois notre perception du monde, et de développer la créativité et l’imagination. A l’heure où les talents de « story telling » sont clés pour les relations humaines, le roman est un guide et un professeur. Charles Danzig l’a si bien dit dans son livre (encore un), « Pourquoi lire ? »

Au point que certaines études font un lien entre la réussite professionnelle et la lecture de romans de fiction, comme dans cet article de Fastcompany.

Selon Michael Benveniste, professeur cité dans cet article, la lecture de fictions améliore nos capacités de raisonnement et de logique. «La fiction offre un espace pour spéculer sur le rôle constitutif que les valeurs 'floues' - comme les croyances, les normes et les expériences – jouent dans des contextes sociaux", explique-t-il. Un psychologue, Raymond Mar, indique aussi que lire l’histoire d’un personnage et s’identifier à lui, nous aide à faire preuve de plus d’empathie dans la vie réelle.

Une autre étude citée nous apprend que lire pendant 6 minutes nous permet de diminuer de 68% notre taux de stress, abaisser notre fréquence cardiaque, et atténuer la tension des muscles. Ce serait mieux que d’écouter de la musique ou de boire une tasse de thé.

Lire est aussi une façon de façonner nos rôles modèles ; la lecture des descriptions des personnages influence notre personnalité et nos comportements.

Alors, bon, mais là c’est la rentrée ; Au boulot ! On range les livres…ou pas ?


Saint Thomas n'y croit plus

SaintthomasSaint Thomas serait bien malheureux aujourd'hui. Lui qui ne croyait que ce qu'il voyait, il serait bien en peine de faire la différence entre les vérités et les fake news, y compris parmi les vidéos qui peuvent être contrefaites avec l'intelligence artificielle. On a la souvenir de cette vidéo "deepfake" de Barack Obama lui faisant dire les pires horreurs, et qui était un fake total.

C'est sur cette technologie que part le roman de Sabri Louatah, "404" qui est une science fiction, une dystopie, située dans un temps pas si lointain, en 2022. A cette date, les vidéos "deepfake" sont de mieux en mieux simulées grâce à l'intelligence artificielle et au deep learning, l'auteur les appelle des "mirages". Au point qu'on n'arrive plus à distinguer les vraies des fausses vidéos qui circulent sur les réseaux sociaux. Terminée la preuve par l'image. Saint Thomas est K.O. Le roman relate par exemple le récit d'une mère qui a perdu son enfant et qui refabrique grâce aux fausses vidéos permises par Facebook , et fabriquées à partir du stock de vidéos qu'elle possède de son enfant, des vidéos de cet enfant disparu en le faisant vieillir et grandir à l'image. 

L'auteur imagine qu'un nouvelle application de streaming est créée, il l'appelle "404", qui empêche d'éditer et d'enregistrer les flux vidéos , empêchant ainsi toute fabrication de "mirage" à partir de toute vidéo sur 404. C'est donc une vidéo inviolable, et non reproductible. Drôle d'application, qui ne serait finalement que l'équivalent de "la télévision avant le magnétoscope". Cela s'appelle "404" en rappel du message d'erreur 404 quand on n'accède pas au site demandé. 

Mais cette application va se révéler monstrueuse, car elle va offrir à ceux qui sont attirés par elle "le plaisir de se montrer sans conséquences", et donc de débiter les pires horreurs, ou les images les plus crues. On peut donc, en se connectant sur cette plateforme, "entendre ce que les gens disent quand ils savent que leurs paroles s'envoleront pour toujours"; car les vidéos sur 404 ne peuvent être vues qu'en direct, et non enregistrées; et donc on ne tiendra pas rigueur à ceux qui se lâcheront en propos racistes ou misogynes. Ainsi, au lieu de se sentir épié, surveillés ou policés sur Facebook, avec 404, on se sent libre. Ce que souhaite l'auteur de cette application 404 part d'un bon sentiment : il s'agit de libérer les gens de la "fréquentation du faux".

Mais, malgré ces bons sentiments, cette géniale idée de géniale application va tourner au cauchemar. L'application devient le lieu de rassemblement du communautarisme. Avec des "agoras" de débats de cette communauté des arabes vivant en France. L'auteur va jusqu'à imaginer qu'une région de France, l'Allier, au centre de l'hexagone, où les Français arabes se sont réfugiés, et où l'application "404" est lancée en priorité, comme un prototype, finit par envisager de demander son indépendance. 

Ce roman dystopique oblige à imaginer les conséquences du "règne du faux" que nous connaissons déjà aujourd'hui, et les pertes d'identité qui en découlent. Et nous rappelle aussi que les bonnes intentions peuvent parfois mal tourner.

Et pour troubler encore un peu Saint Thomas, la vidéo du fake Obama :


Un jardin qui ne sert à rien

JardinchartreuxA l'emplacement de l'actuel jardin du Luxembourg, s'élevait à Paris, de 1257 à la Révolution, la chartreuse de Paris. Le domaine s'appelait le domaine de Vauvert, où un château avait été bâti avant l'an Mille, qui, délabré, servait de refuge à une sorte de cour des miracles, où se déroulaient, selon les rumeurs, sabbats de sorcières apparitions de revenants, d'où l'expression qui est restée de "diable Vauvert". Puis les chartreux s'y installèrent.

Je lis tout ça dans le livre récit de François Sureau, " L'or du temps" qui nous promène pendant 800 pages dans un voyage en France, le long de la Seine, avec pas mal de détours et digressions pleins d'anecdotes. 

Selon leur règle, le chartreux vit seul dans une petite maison, et chaque maison donne sur un grand cloître par un couloir. Au rez de chaussée, un atelier et un jardin. Ce jardin est invisible aux regards. C'est une vie solitaire, dont le public ne sait rien, et n'a pas accès au domaine. 

Cette chartreuse de Paris garda ainsi pendant cinq siècles la sympathie des parisiens. Les chartreux étaient devenus très populaires par "leur bienfaisance et leurs vertus". Elle est un rappel à Paris de la Grande Chartreuse, située dans la montagne au-delà de Voiron, et qui, elle, par contre, a connu incendies, avalanches, et le pillage par le baron des Adrets qui y brûla ses livres au temps des guerres de Religion. 

Ce qui caractérise le jardin du chartreux, c'est qu'il est cultivé par le chartreux pour son compte, sans considération pour le rendement qu'il procure, mais pour son seul délassement. Il est l'occasion d'entrevoir, dans une fleur, un arbuste, "quelque chose de la puissance créatrice de Dieu"

C'est donc un jardin non pas utilitaire, mais contemplatif.

En clair, comme l'indique François Sureau, " le jardin des chartreux ne sert donc à rien". Il aide à penser. 

C'est le lieu d'un repos, d'une méditation et d'un combat.

Cette chartreuse de Vauvert a disparue aujourd'hui, mais on peut peut-être encore se laisser inspirer par ces lieux, personnels, à chacun le sien, qui "ne servent à rien" et destinés à notre seule contemplation, rien que pour soi, et comme un secret. 

A chacun son jardin. Pour nous aider à penser. Dans une contemplation inspirante. 


Développement personnel en grande vadrouille : redevenons Thésée !

TheseeOn appelle ça le développement personnel. Ce sont des rayons entiers de livres, qui vous donnent tous les bons conseils pour réussir votre vie, et y croire. C’est aussi le fond de commerce des coachs.

Et c’est le thème du dernier livre de Julia de Funès, petite fille du célèbre Louis de Funès, Docteure en philosophie et conférencière, « Développement (im)personnel ». Le titre nous dit tout : pour elle, tout ça c’est bidon, et ces livres, comme certains coachs qui en font la promotion, sont des imposteurs. Préparez-vous à la grande vadrouille du développement personnel en ouvrant ce petit livre d’à peine 150 pages, plein d’épines.

Ce qu’elle reproche à cette « littérature », c’est de mettre le lecteur dans le « wishful thinking », sans tenir compte des contraintes réelles de la vie, et d’être complètement centrée sur l’individu, sans aucun contact avec ce qui se passe dans les relations avec les autres. Ainsi, un des trucs de ces prophètes du développement personnel, c’est la « confiance en soi ». Pour réussir, et transformer tous nos rêves et désirs en réalité, il suffit d’avoir « confiance en soi » et d’y croire.

Pas la peine de trop se casser la tête à chercher comment. Un peu de volonté, que diable, et hop, un bon coup de pédale et nos souhaits deviennent réalité, les affaires qui ne marchaient plus repartent comme un vélo. On ferme les yeux, on visualise un avenir radieux, et c’est comme si on y était. Vas-y, champion, la victoire est au coin de la rue. Un bon bouquin de « développement personnel » et le coach qui va avec te poussent dans le dos comme un vent salutaire qui te donne des ailes.

Julia de Funès vient détruire ce genre d’attitude en quelques mots : « ici, la manipulation consiste à confondre confiance en soi et assurance ».

Un peu de philosophie, Docteure, pour bien différencier ces deux notions.

L’assurance, c’est cette « affirmation de soi, la certitude et l’absence de doute sur soi-même ». Et ça n’a rien à voir avec la confiance.

La confiance, qui vient de cum fide, « avec foi », c’est au contraire une foi, un « pari sur l’inconnu, un saut dans l’ignorance, un doute ».

Avoir la foi, croire, c’est précisément douter, et non se croire trop sûr de soi. C’est pourquoi je crois en Dieu car je ne suis pas certain de son existence. C’est pourquoi la confiance, par la fragilité et le doute qu’elle suppose, est l’exact contraire de la certitude de l’assurance.

L’assurance, c’est celle de celui qui se sent tellement autonome, se dérobant à toute dépendance, qu’il ne doute de rien. C’est une forme de fatuité qui nous fait nous croire tout-puissant, mais aussi ridicule. Et que l’on appelle indûment la confiance.

La confiance, à l’inverse, c’est celle qui me relie aux autres, qui me fait sentir ma vulnérabilité, mon incertitude, et l’autre peut parfois trahir ma confiance. Elle peut parfois être décevante. C’est sûr, c’est moins drôle.

Alors, pour celui qui se croit en « confiance en soi », et en fait en état d’assurance, le futur, comme le présent, consiste à « rêver sa vie ». Car le meilleur moyen d’oublier la réalité contraignante et décevante, n’est-ce pas de croire et de rêver sa vie, en se racontant des histoires, avec des mensonges pour soi, et pour les autres.

Pour Julia de Funès, c’est cette came que nous vendent les livres de « développement personnel » et dont elle veut nous prévenir de succomber, au risque de se mettre dans une position de dépendance, sinon de soumission, à l’égard de l’auteur.

Alors, dans la dernière partie de ce petit ouvrage, elle pose la bonne question : Comment se libérer des idéologies du développement personnel ?

Ce qu’elle reproche principalement au développement personnel, c’est cette tendance à tout rationnaliser, à séquencer, parcelliser, en étapes conscientes, calibrées, mesurées. On pourrait ainsi changer sa vie en cinq étapes, appliquer les dix recettes pour être heureux, etc. Et tout ça, bien sûr, très vite, ce qui nous permettra de « retrouver confiance en soi en cinq semaines », « méditer en cinq secondes », « devenir soi en quelques heures ». Ce qui compte, c’est que ça aille vite.

Le contrepoison de ces délires, pour elle, c’est la philosophie, capable de « déconstruire » les balivernes du développement personnel trop facile.

En appelant en renfort Socrate, Kant, David Humes, Sartre, Bergson, Paul Ricoeur, et même Marcel Proust, qu’elle nous donne envie de lire (ou relire), elle nous communique son envie de revaloriser la liberté de chacun.

Alors que le développement personnel nous enferme dans un comportement stéréotypé conforme aux conseils prodigués par les auteurs, comme si les recettes pour tous valaient changement personnel, nous incitant à l’introspection narcissique pour mieux se retrouver, à se concentrer sur la manière de s’exprimer pour mieux communiquer, la philosophie est la porte de la libre création de soi par soi.

Citons Julia de Funès dans son éloge de la philosophie :

 « A l’image de Thésée qui parvient, grâce à un fil, à sortir d’un dédale, chacun d’entre nous peut tisser au milieu des labyrinthes de la vie son propre « phil’ » conducteur pour trouver des issues aux significations figées, qui finissent par nous faire dépérir par manque d’évasion ».

« Si la philosophie, âgée de 3000 ans, est toujours là, si demandée, si attendue malgré son accès difficile, c’est qu’elle n’est pas une mode. Grâce à sa compréhension fine des principes des choses, du caractère inamovible des êtres, de la constance des trames qui meuvent les vies, les limites s’élargissent, les points de vue gagnent en rigueur et en ampleur. La philosophie ouvre les perspectives, décongestionne, réinvente des possibilités d’envol pour permettre à chacun de mieux affirmer sa pensée et mieux vivre sa liberté ».

On l’a compris, pour mieux vivre sa liberté, il vaut mieux laisser les livres de développement personnel, et leurs fausses recettes pour « devenir soi » (titre de ce livre de Jacques Attali, que Julia de Funès met en morceaux) et ouvrir les livres des philosophes.

Voilà un bon conseil – philosophique – pour notre stock de lectures de l’été.


Des rites pour du sens

SymboleQuand on parle de rites, on pense aux ethnologues, en observation de populations primitives, de leurs pratiques religieuses. Claude Lévi-Strauss, dans « Tristes tropiques » fera ainsi le récit de son séjour avec les Nambikwaras, sur les plateaux du Brésil central.

Mais les rites ne sont pas réservés à la religion, ni aux populations primitives. Aujourd’hui, à l’époque moderne, les rites sont encore dans nos sociétés. Ils font partie de la vie politique, familiale, économique. Et même de nos entreprises.

Mais on peut aussi constater que la pratique et l’importance des rites tend à se réduire. On ne ritualise plus autant les grands moments de la vie, ni nos activités. Cela peut même sembler dépassé pour certains. Et l’on pourrait peut-être en déduire que c’est précisément la disparition des rites dans notre vie qui en vide le sens. Car ce manque de sens, ce besoin de sens exprimé aujourd’hui, notamment par les collaborateurs de nos entreprises, il est bien présent.

C’est l’hypothèse que développe Marc Augé, ethnologue directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales dans son ouvrage « Pour quoi vivons-nous ? » (2003), plaidant ainsi pour la renaissance des rites dans nos relations les uns avec les autres.

Qu’est-ce qu’un rite ?

Cela correspond à « ‘l’accomplissement de certains gestes dans un ordre prescrit ; ces gestes sont accompagnés ou non de paroles (prières, formules dites rituelles) ; ces gestes consistent en signes formels (signes de croix, imposition de la main sur le front, bras levés vers le ciel, etc.) et en manipulation d’objets ou de substances (une pierre, une statue, une croix, de l’huile, de l’eau, du sang, du vin.) ».

On peut donc décrire, et les ethnologues en sont de fins analystes, de façon précise le déroulement des rites.

Mais le sens du rite ne se trouve vraiment qu’en fonction du temps où il se situe et de l’espace dans lequel il se déroule.

Dans le temps, on pense aux rites liés aux changements de saisons, à l’arrivée de la pluie. Le temps aussi des moments charnières de la vie : la naissance, la puberté, la mort. Le temps des événements de la vie aussi : l’inscription dans une classe d’âge, le mariage, les funérailles. On voit que le rite intervient aux moments de passage, et que tout rite constate en fait un passage, comme si, dixit Marc Augé, « n’étant jamais assurés de la suite (pas même du retour des saisons), les hommes s’efforçaient toujours d’en ritualiser la nécessité ».

Tout rite prend aussi place dans un espace particulier, et situe les uns et les autres dans l’espace. Les espaces qui font l’objet de rites spécifiques sont par exemple les limites et frontières entre les uns et les autres, les carrefours, lieux de rencontres et d’échanges, les marchés, les espaces publics.

C’est pourquoi, comme le souligne Marc Augé, « le rapport au temps et à l’espace, dans l’activité rituelle, est toujours un rapport aux autres ».

Dans ce rapport aux autres, il y a la toile de fond de la cérémonie rituelle constituée par la collectivité qui l’entoure. La conscience de l’existence de cette collectivité et le fait de se sentir en faire partie ajoute à l’émotion du moment. C’est pourquoi on imagine mal un défilé du 14 juillet ou un match de foot sans spectateurs, comme semblent pourtant l’imaginer certains après la période de confinement.

Le rite a aussi un but explicite de créer un lien entre celui qui en est l’objet (le nouveau-né, l’initié) et un ou plusieurs autres (les parents, les membres de son entourage, ses compagnons).

C’est pourquoi ce que Marc Augé appelle « le sens », n’est pas « je ne sais quelle signification métaphysique ou transcendante, mais simplement la conscience partagée(réciproque) du lien représenté et institué à l’autre ».

Et donc le rite est « le dispositif spatial, temporel, intellectuel et sensoriel (il peut faire appel à la musique, au mouvement, aux couleurs) qui vise à créer, à renforcer ou à rappeler ce lien. Ce faisant, il établit des identités relatives (relatives à la vie familiale, à la vie affective, à la vie politique, à la vie professionnelle) - identités qui supposent toujours l’établissement préalable de liens avec certains autres, certaines catégories d’autres : parents, partenaires, citoyens, collègues. Pouvoir créer ce lien avec les autres est la condition nécessaire pour créer de l’identité, des identités ».

Ainsi, ce serait cette difficulté à penser le lien aux autres qui nous ferait douter du sens ou qualifier notre époque de « crise d’identité ».

Le lien que permet le rituel est un lien symbolique, au sens où les partenaires d’un acte symbolique échangent entre eux des signes de reconnaissance. On sait en effet que le symbole, au sens étymologique, est une pièce de monnaie coupée en deux dont la réunion des deux moitiés permettait à des partenaires, par exemple commerciaux, de se reconnaître mutuellement.

On pourrait penser que nous n’avons plus besoin de ces liens et de ces rituels. En effet, l’afflux des images et des informations qui nous parviennent peuvent donner l’illusion que le monde est à nos portes, l’actualité notre journal de bord, les horaires de la télévision pouvant remplacer dans notre agenda la liturgie chrétienne et les cloches des églises de l’ancien temps. L’avenir serait alors à la solitude, à la fin des rites et à la mort du lien symbolique. Erreur, nous dit Marc Augé, car « le lien symbolique est consubstantiel à l’idée de langage, d’humanité et de société ».

C’est pourquoi il n’imagine pas, et cela résonne encore plus en lisant cela en ce moment, « six milliards d’individus rigoureusement éloignés les uns des autres et communiquant par écrans interposés ».

Alors si le rite est bien la condition du sens social, c’est à nous de le faire revivre, sous la forme de « rites laïques ». Car il ne s’agit pas de confondre rite et religion (on a souvenir, à titre de mauvais exemples, des rites politiques qui s’assimilaient à des rites religieux, sous les régimes autoritaires).

L’auteur ne nous donne pas de « recette de rites ». C’est à nous et à chacun de les inventer et de les pratiquer, de prendre conscience que les autres existent et que nous pouvons avec eux échanger, ne seraient-ce que des sourires, des larmes, ou quelques mots, pour nous prouver que nous existons.

Nous pouvons construire ces rites dans nos entreprises, dans notre management, dans notre communication.

En ce moment où les liens semblent un peu distendus, où l’on pourrait croire que le télétravail va devenir la norme, ce rappel à la vie, aux liens symboliques, et à la relation des uns avec les autres, fait du bien, et donne envie de vraie vie.

Ce que le rite nous enseigne : « survivre, si on le désire, c’est comprendre que l’on n’est jamais tout à fait seul ».

Quels rites allons-nous retrouver ou mettre en œuvre pour retrouver ce sens de la collectivité ?


L'appel d'offres à la façon Lorenzo

Portes-baptistere-san-giovanni-florence-01Répondre à un appel d'offres, être ce consultant qui essaye de convaincre, ce prestataire, cet offreur de services, on connaît ça.

Mais comment fait-on pour gagner?

Et comment réussir un concours ?

Être celui qui emporte par sa modernité, contre les classiques qui ont plein de références.

C'est le sujet de ma chronique du mois sur "Envie d'entreprendre", c'est ICI.

Soyez Lorenzo et porte du paradis.

A la porte de Florence 


Savoir-faire et savoir-être

EcouteOn les appelle les métiers de relations humaines, on pense aux coachs, mais aussi aux consultants de toutes sortes, car une mission de conseil, c'est aussi une relation humaine entre celle ou celui qui a convaincu le client d'acheter la mission, et le client lui-même en tant que personne. 

Pour exercer ces métiers, on apprend par les formations, les livres, les conseils des autres, mais surtout par l'expérience, et pas seulement celle liée à l'activité professionnelle. Quand on exerce ce métier de coach ou de consultant, on apprend aussi beaucoup de ses clients. 

Vincent Lenhardt, considéré comme un des pionniers qui a introduit le coaching en France, et qui en a formé pas mal, vient de publier un petit ouvrage très personnel, " La sagesse du coach", qui lui permet de nous livrer des convictions intimes. 

Un passage intéressant du livre est cette réflexion sur ce qui fait les qualités fondamentales d'un coach, et on ne peut s'empêcher d'y projeter les qualités d'un consultant ou même d'un manager. 

Paradoxalement, ce ne sont pas les méthodologies ou les expertises qui constituent pour l'auteur les qualités premières, mais des qualités plus humaines, de l'ordre de l'immatériel.

Il en propose quatre, indissociables.

La première : la "qualité d'être".

C'est la plus importante. C'est cette disposition à être tranquille d'esprit, en paix. C'est cette capacité à être avec l'autre dans une relation où l'autre nous aide à nous sentir plus intelligent.

La deuxième : la capacité à gérer des relations

Cela consiste à construire une relation saine, exempte de manipulation, sans laisser aller à une manipulation qui chercherait à réduire l'autre à un objet de pouvoir ou de séduction.

La troisième : l'aptitude à comprendre les problèmes et les enjeux de son client

Rien à voir avec des offres ou des méthodologies, on y voit ici de l'intelligence relationnelle, de l'empathie. Il y faut une connaissance du domaine d'activité ou du métier de son client. Pas besoin d'être un expert du domaine, mais de garder une posture de généraliste qui peut accompagner le client dans sa problématique sans se substituer à lui.

La quatrième : maîtriser les techniques propres à l'exercice du métier

Plus que de maîtriser, il s'agit d'incarner. D'avoir la crédibilité, grâce à l'expertise et la capacité à trouver les bonnes approches sur mesure à chaque problème ou enjeu soulevé.

Comme souvent dans nos métiers de relations humaines, le savoir-être compte un peu plus que le savoir-faire.

De quoi identifier nos sources de progrès.


Celui qui sauve plus de vies qu’un chirurgien

EmpathieJe reprends cette citation de Tom Peters, qui l’utilise dans ses présentations ainsi que dans son livre, « The Excellence Dividend ». Cette image n’est pas destinée à diminuer toute reconnaissance envers les chirurgiens qui sauvent, bien sûr, de nombreuses vies.

Mais elle parle d’autre chose : du management.

Car on imagine aisément comment un mauvais manager peut causer tellement de mal à une quantités d’employés et de subordonnés tout au long de sa carrière, peut-être des centaines ou des milliers, avec parfois des situations dramatiques. Et cela souvent en toute impunité. Car les collaborateurs découragés, les employés qui n’ont pas pu révéler complètement leur potentiel, même s’ils souffrent parfois, ne vont pas toujours se plaindre, voire ne le pourront pas. Certains ne s’apercevront même pas du mal qu’ils ont subi. Pour eux, le management, c’est celui de leur chef, ils n’en imaginent pas d’autre. Alors, ils rongent leur frein et plient l’échine. Ils ne connaîtront jamais tout ce qu’un excellent manager leur aurait permis de devenir. Et ils resteront avec ces managers, qui ne sont pas non plus des êtres méchants, pas tous, mais tout simplement qui ne savent pas manager. Ni inspirer leurs collaborateurs. Ils sont parfois eux-mêmes les descendants de mauvais managers qui ne leur ont rien appris non plus.

Alors, forcément, inversement, et c’est le credo de Tom Peters depuis plus de trente ans, le management, l’excellence du management, c’est ce qui permet à un grand nombre d’individus d’accéder à des opportunités de croissance et de développement personnel, comme de passer de l’ombre à la lumière.

Mais c’est quoi exactement ce management excellent ?

Ce manager, c’est un peu comme le réalisateur d’un film. Tom Peters cite le réalisateur Robert Altman, qui disait, lors de la cérémonie de remise d’un Oscar :

« Le rôle d’un réalisateur est de créer un espace où les acteurs et actrices peuvent devenir plus que tout ce qu’ils ont été auparavant, plus que ce qu’ils avaient rêvé de devenir ».

En lisant et relisant cette citation, tout manager prend conscience que rechercher l’excellence dans le management correspond à un véritable effort humaniste. A l’heure des big data et des machines « intelligentes », qui remplacent l’homme dans de nombreuses tâches, voilà un défi qui reste de notre responsabilité. Et qui fait et fera la différence. Tout le reste est finalement, si l’on suit Tom Peters, accessoire.

Le paradoxe, c’est que c’est art du management ne s’apprend pas dans les écoles de commerce et d’ingénieurs, mêmes les plus prestigieuses. Pourtant, au début de leur carrière, les élèves de ces écoles raflent les meilleurs jobs dans les entreprises, ce sont les cadres à potentiels, les consultants juniors que l’on veut embaucher dans les firmes de Conseil. Et puis dix ou quinze après, ou même avant, on va aller chercher les profils de designers, de sociologues, de philosophes, d’anthropologues.

C’est ce qui fait dire que le management est un art libéral, qui n’est pas contraint par une forme d’enseignement scolaire particulier. Tout le monde peut y avoir accès. Mintzberg, un auteur particulièrement influent dans l’enseignement et la Recherche en management, dit même qu’un diplôme en philosophie est la meilleure préparation pour le « business leadership ». Car il est sûrement vrai que les programmes des écoles prestigieuses accordent une part importante aux analyses quantitatives, ce qu’adorent les étudiants. Et ils adorent aussi ensuite, dans leurs premiers jobs, faire des « analyses quantitatives », éplucher les chiffres, convaincus pour certains que plus ils seront calés en analyses et en chiffres, plus ils seront compétents. Pour ce genre d’étudiants et de juniors, tout ce qui s’apparente à du « soft », les aspects humains, les sujets d’organisation, les relations entre les personnes, l’art du contact et de l’empathie, sont des distractions inutiles par rapport à la vraie vie, les chiffres, les « business plans », les calculs.

Oui, mais combien faut-il de temps pour être cet « excellent manager » ?

Tom Peters a un chiffre : 5.

5 décennies ?

5 ans ?

Non, non.

Son chiffre, c’est : 5 minutes !

L’excellence, c’est votre prochaine conversation, votre prochaine réunion, c’est vous taire et écouter, vraiment écouter, c’est de dire « Merci » pour une toute petite chose, c’est la prochaine fois que vous apporterez des fleurs à votre bureau (ou non), c’est votre envie de comprendre ce que font les autres dans les autres départements de votre entreprise (ou non), c’est votre capacité à transformer des moments insignifiants en modèles d’EXCELLENCE.

L’EXCELLENCE n’est pas un but lointain que l’on atteint après des années de pratique, après un parcours professionnel de travail acharné. L’EXCELLENCE est un mode de vie, qui nous inspire jour après jour, minute après minute.

Alors, que faire dans les cinq minutes ?

Pour exprimer mon engagement, que faire dès lundi matin à mon arrivée dans les bureaux de mon entreprise, de mon employeur. Rien de plus simple qu’un sourire. Pas si facile si on a tant de choses à faire, des réunions, des délais à respecter, des engagements. Avec toutes ces choses à faire sur l’agenda, très chargé, on n’a pas trop le temps. Pas facile de prendre le temps de sourire et d’échanger des plaisanteries avec les collègues.

Pourtant ce premier sourire de la journée sera peut être le meilleur investissement vers l’excellence et le management.

Pour Tom Peters, l’attitude du matin est la plus grande décision de notre vie. Surtout pour tous ceux qui veulent être ou devenir des managers « excellents ».

Alors ?

Et si ainsi l’on sauvait plus de vies qu’un chirurgien ?


Robots : le frisson de l'angoisse du futur

RobotsAvec le développement des nouvelles technologies, du monde des « Data », de l’intelligence artificielle, on parle de plus en plus des robots, et il s’en produit chaque jour de nouveaux. On connaît déjà Nao, Paro ou Pepper, qui accueillent les clients, avec plus ou moins de bonheur, dans les magasins ou les hôtels, mais aussi qui sont les compagnons des pensionnaires des maisons de retraites.

C’est une vieille histoire, cette fascination de l’homme pour donner vie à un compagnon artificiel. La littérature et le cinéma ont beaucoup aidé à développer cet objet de fantasmes.

Laurence Devillers, dans son ouvrage « Des robots et des hommes – Mythes, fantasmes et réalité », en retrace l’histoire et en éclaire les perspectives pour le futur, de plus en plus proche. Fascinant.

Déjà, d’où vient ce terme de robot ?

Laurence Devillers nous rappelle qu’il vient du tchèque robota, qui veut dire corvée. C’est l’idée que cette drôle de machine va travailler à notre place. Et donc générer cette peur qu’elle nous remplace. Mais c’est aussi une idée d’inspiration pour les artistes. Ainsi de la légende du sculpteur Pygmalion qui, ne trouvant pas de femme à son goût, crée une sculpture à l’image de la femme désirée. Et, Aphrodite ayant donné vie à cette sculpture, voilà notre sculpteur qui tombe amoureux de sa création. C’est le mythe classique de l’imitation de la nature par la technique, montrant la part de subjectivité dans l’apprentissage.

C’est aussi de ce mythe qu’est née la légende du Golem, née à Prague en 1580 : c’est le nom usuel pour désigner une créature humanoïde créée à partir de matière inerte par une sorte de magicien.

Mais derrière ce mythe, il y a aussi une angoisse, que l’on retrouve encore aujourd’hui avec nos robots contemporains.

Ainsi, le Golem, « embryon » en hébreu, est dans la mystique juive un être artificiel, dépourvu de libre arbitre et incapable de parole, qui est façonné pour assister ou défendre son créateur. Mais voilà, dans ce mythe, le temps passant, le Golem se montre de plus en plus violent dans Prague et terrorise la population. Alors le rabbin Maharal, son créateur, accepte de « désactiver le robot » en échange de l’amélioration de la situation de la communauté juive. Cette légende est une bonne illustration du rôle d’apprenti sorcier que nous pouvons avoir, et le risque de ne plus maîtriser nos créations ou inventions. On a encore ça aujourd’hui lorsque l’on parle de manipulations génétiques, et d’intelligence artificielle, et même avec la PMA et la GPA : la peur d’aller trop loin.

Laurent Testot, dans son récit «  Cataclysmes – Une histoire environnementale de l’humanité » nous donne un nouvel éclairage sur cette histoire de robots. Il raconte comment, dans les années 1815-1816, on assiste à un passage de relais entre la nature et l’humanité : c’est en gros à partir de ce moment que l’homme va devenir le principal agent de transformation du globe. A partir de 1818, l’humanité dans son ensemble va devenir l’agent géologique : c’est à partir de là que la révolution industrielle va initier cette émission massive de gaz à effet de serre d’origine humaine dont on parle tant aujourd’hui. L’humain monte en puissance dans le monde physique, et ça ne va plus s’arrêter.

Ce phénomène de prise de pouvoir par l’homme de la Nature est repris, voire précédé, par la fiction. Laurent Testot rappelle ce concours lancé en 1816 par Percy Shelley, son amante Mary Godwin, plus connue sous son nom ultérieur d’épouse, Mary Shelley, et Lord Byron qui partage avec le couple ses soirées mondaines sur le Lac Léman. Le temps est exécrable, cent trente jours de pluie entre avril et septembre. Le Lac Léman déborde et inonde Genève. Lord Byron s’extasie sur la puissance « tellurique » des tempêtes. Les tableaux de William Turner et d’autres peintres dévoilent des ciels au rouge surnaturels, dont des analyses récentes confirment la fidélité chromatique de leurs œuvres. On attribue cette situation à la grande quantité de matériaux projetés dans la stratosphère par l’explosion du Tambora ( volcan sur l’île indonésienne de Sumbawa) qui désintègre la montagne et la remplace par un cratère de six kilomètres de diamètre et profond de plus d’un kilomètre.

Ce concours est lancé alors que Percy, Mary et Byron débattent de leur obsession de fin du Monde dans leur chalet au-dessus du Lac Léman. Ce concours doit désigner celui qui saura le mieux dépeindre l’horreur entrevue derrière les trombes d’eau incessantes et le froid mordant de cet été 1816 ( la température a chuté de 1 à 7% selon les régions du monde, lors de cet été 1816 et on parlera en Europe de « l’année sans été »). Byron va dépeindre une apocalypse marquée par des journées crépusculaires, des guerres pour la nourriture, et une Terre stérilisée. Percy Shelley, persuadé que la Terre se refroidit, imagine les glaciers progresser et recouvrir la Terre. Mais c’est la jeune Mary Shelley qui va l’emporter avec sa nouvelle : Frankenstein ou le Prométhée moderne.

Cette nouvelle parle d’extinction de l’humanité, alors que la banquise recouvre le monde. Et aussi de la création par le Docteur Frankenstein d’une nouvelle espèce, potentiellement immortelle, animée par l’électricité dérobée à la foudre. C’est un Golem produit, non plus par la matière et la mystique, mais par la science. Alors que le rabbin avait la possibilité de « débrancher le Golem », le Docteur Frankenstein, dévoré par son ambition d’égaler Dieu, n’a pas prévu de coupe-circuit pour sa créature. Sa créature va lui échapper. Elle tente au début de s’intégrer à la population, mais est rejetée en raison de la peur qu’elle inspire. Et elle va donc se mettre à haïr les humains qui l’ostracisent, et en devenir meurtrière. Elle exige ensuite de son créateur qu’il fabrique une compagne pour briser sa solitude. Frankenstein acquiesce, avant de s’apercevoir que cela risque d’entraîner une descendance de sa créature qui supplantera l’humanité d’autant plus facilement que le froid croissant laisse les humains indifférents. Le Docteur détruit alors sa nouvelle création. Il meurt dans un monde glacé, en traquant la chose qu’il a façonnée.

C’est ainsi que Mary Godwin, dans ce récit sur fond de trouble climatique, pose, dès 1816, ce dilemme que nous vivons, et que nos descendants vivront encore plus, face à tous ces androïdes et intelligences artificielles qui pourraient être mieux adaptés que nous, les humains, à un monde altéré.

On retrouve cette histoire dans le roman de Marc Dugain, « Transparence », publié en mai dernier. Elle met en scène, dans un futur proche,  une société du Numérique, baptisée Endless, qui a créé un programme qui consiste à transplanter l’âme humaine dans une enveloppe corporelle artificielle. Ces robots copies conformes des humains seront à même de sauver l’humanité, en se comportant mieux que les humains eux-mêmes, et en étant immortels. La découverte est tellement révolutionnaire que Endless rachète Google. Un roman , bien que pas très bien écrit, qui fait réfléchir. 

Du Golem à Frankenstein, et aux robots modernes et futurs animés par l’intelligence artificielle, on n’a pas fini de projeter nos angoisses de fin de l’humanité dans le futur.