Qui a encore besoin des Etats-Nations ?

EtatnationDans son livre "En finir avec l'économie du sacrifice" Henri Guaino (j'en ai déjà parlé ICI) s'en prend, chapitre après chapitre, à ceux qu'il appelle les "bons élèves", ceux qui savent trop bien une leçon qu'il estime valable pour une autre époque, "celle où ils sont formés et promus", et qu'ils continuent d'appliquer à une époque; la nôtre, où le contexte est différent. Discours contre l'élite, qui s'appuie paradoxalement sur de nombreuses citations tirées des économistes du XIXème siècle entre autres, de Keynes à Malthus et Léon Walras. 

Parmi les sujets, la disparition des Etats-Nations (j'ai déjà évoqué le sujet ICI). On constate en effet que l'Etat-Nation est souvent décrit comme un archaïsme inadapté au XXIème siècle, qui impose des frontières dans un monde qui a besoin d'être global, avec une unité du commerce, bénéficiant du progrès des techniques de communication.Les Etats-Nations sont sources de coûts, de droits de douane, de contrôle des capitaux, mais surtout de discontinuités juridictionnelles et de différences de devises.

Pour défendre l'Etat-Nation Henri Guaino va chercher un article de 2012 d'un économiste de Harvard, Dani Rodrik, dont on trouve l'article en question à télécharger ICI.Cela donne envie de comprendre de plus près leurs arguments.D'ailleurs Henri Guaino n'hésite pas à les reprendre un par un dans le chapitre qu'il consacre au sujet : " Les trop bons élèves ont appris que les Etats-Nations allaient disparaître, ils en tirent des plans sur la comète". Mais il est utile, pour comprendre, de se référer aussi au texte original.

C'est vrai que l'on pourrait croire qu'avec le développement de l'internet, de l'information, de la mondialisation, on se sent de plus en plus citoyen du monde. Les entreprises sont mondiales, leurs employés voyagent d'un continent à l'autre. Les instances qui régulent le commerce et les échanges sont de plus en plus internationales. Ce besoin de se libérer des instances nationales ne date pas d'hier, et rassemble à la fois les libéraux et les socialistes, puisque Dani Rodrik vient citer Léon Trotsky, en 1934, à l'appui : " Comment garantir l'unité économique de l'Europe, tout en préservant la totale liberté du développement des peuples qui y vivent? La solution à cette question peut être obtenue en libérant les forces productives des fers que leur imposent les états nationaux". Quels libéraux ne deviendraient pas trotskystes à cette lecture?

D'ailleurs ces citoyens du monde existent. Mais là où l'étude de Dani Rodrik est intéressante, c'est qu'elle montre, à partir d'une enquête de World Values Surveys, couvrant 83.000 individus dans 57 pays, à partir de questions sur leur attachement au local, au national, et au global, que c'est bien l'attachement national qui est le plus fort, pour toutes les régions, dépassant aussi, et c'est là la surprise, l'attachement local. On pourrait penser que cet attachement national est surtout le fait de sous-groupes particuliers, et que les jeunes, bien éduqués, entrepreneurs, seront plus attachés au global. Il y a en effet des différences, mais cela ne change pas le résultat général : y compris chez les jeunes de moins de 25 ans ayant une éducation universitaire, et les professionnels, l'identité nationale est plus forte que le local et le global. Ce sentiment s'est amplifié avec la crise de 2008-2009, car ce sont les interventions nationales qui ont permis d'éviter l'effondrement; ce sont les gouvernements nationaux qui ont apporté les stimulations fiscales. Comme l'a dit Mervyn King, chairman la la Bank of England, " les banques sont globales dans la vie, et nationales dans la mort".

Bon, mais une fois que l'on a dit que les peuples ont un attachement à l'échelle nationale, la question qui reste est : mais est-ce que q'est une bonne chose? Est-ce que ce sentiment national n'est pas quand même un frein l'obtention de tous les bénéfices économiques et sociaux de la globalisation, et que ceux qui l'ont compris sont encore une minorité, mais qui a raison de le croire contre la majorité des retardataires ? Est-ce que la mondialisation n'est pas malgré tout une fatalité. Ne va-t-on pas vers un mode de gouvernance unifié, adapté au bon fonctionnement des marchés mondiaux ?

Dani Rodrik est convaincu qu'une gouvernance globale est impossible. Pourquoi?

La géographie, la grande diversité des préférences et des cultures, créent un besoin de de diversité institutionnelle qui ne converge pas entre les pays. On ne peut pas isoler la production et les échanges qui sont aussi dépendants d'institutions non marchandes. Au-delà des échanges, il y a aussi des besoins d'investissements dans les transports, les infrastructures, les moyens de communications, la logistique. Mais aussi un droit des contrats, la prévention de la fraude, ou la distribution des revenus en conformité avec les normes sociales. Ceci forme un tout, et chaque pays peut avoir son modèle, chacun tout aussi bénéfique, selon le contexte, au marché. Et ce sont principalement les Etats qui fournissent ce cadre. 

Autre frein, ou résistance, à la convergence : la distance et la géographie. On pourrait croire que dans un monde où les communications et les échangent s'accroissent, les différences entre les frontières juridiques diminuent, les modes de vie se rapprochent, tout le monde s'habille pareil et écoute la même musique. La baisse des coûts de transport et de communication va accentuer ce phénomène. Oui, et non car justement les études montrent que la distance géographique a encore des effets notables. Dani Rodrik cite une étude de Disdier et Head de 2008 ( à lire ICI), qui concerne le comportement des internautes américains : ceux-ci sont d'autant plus enclins à visiter les sites internet des autres pays que ces pays sont proches du leur (et inversement). Pour les pays non membres de l'OCDE ils indiquent que 10% de distance en plus abaisse la probabilité de visite de 44%. Pour les pays de l'OCDE la baisse reste quand même de 9%. La proximité avec le niveau de développement et la culture reste donc bien important. Ces études montrent que la distance est toujours décisive dans l'économie mondiale du début du XXIème siècle. Les relations interpersonnelles restent aussi conditionnées par la géographie. Rodrik indique que l'Iphone d'Apple pourrait être produit n'importe où, mais qu'une fois que l'écosystème local, les relations avec les fournisseurs locaux, sont établis, il devient plus diffcile d'aller produire ailleurs. 

 Finalement dans ce modèle de la mondialisation et de la globalisation, les Etats-Nations sont au centre. Citons maintenant Henri Guaino :

" A la place des villes-Etats d'hier et des grandes concentration urbaines d'aujourd'hui qui fracturent la société au lieu de l'entraîner, imaginons les Nations comme des centres d'économies-monde dont les métropoles ne seraient que des parties, certes essentielles et au sommet de la hiérarchie, mais étroitement imbriquées dans un ensemble plus vaste formant un tout, un système productif cohérent sans pour autant se suffire à lui-même. Représentons-nous ces Nations occupant le centre d'une économie-monde non comme des ensembles fermés mais comme des foyers qui irradient bien au-delà de leurs frontières. Les Nations, donc, au centre, au cœur des économies-monde qui se chevauchent et se concurrencent, formant chacune un assemblage de culture, d'espace, de logistique, de capital humain, de capital social, de biens publics, de biens communs, d'institutions agencés par l'Histoire, la géographie, le génie d'un peuple, la politique pour créer, découvrir, inventer, innover, imaginer, produire des biens, des services, des idées, du bien-être et de la prospérité, rayonnant dans le monde à travers ses œuvres, ses productions et ses entreprises. L'enjeu pour une Nation dans le monde actuel : être un centre, éviter d'être rejetée à une périphérie".

Le défi n'est pas de supprimer les Etats-Nations mais de bien agencer les différents éléments qui font une Nation, en mobilisant les ressources matérielles et immatérielles pour éviter que, à l'intérieur même de l'ensemble, se forment des périphéries qui mettraient de côté des populations ou des territoires aux marges de pôles de développement en nombre trop limités, qui provoquerait la révolte des laissés pour compte.  

A la fin de son article Dani Rodrik répond à la question : La réponse à ma question " Qui a besoin des Etats-Nations ? We all do.

Pour Henri Guaino, deux voies sont possibles pour l'ordre du monde et l'économie mondiale : la première est celle d'un archipel de grandes métropoles "accaparant toutes les forces vives et les richesses au centre des économies-monde. C'est le choix de ceux qui rêvent d'une Europe qui dissoudrait les Nations". On a compris que ce n'est pas sa préférence.

" La deuxième voie est celle où chaque Nation, mobilisant toutes ses ressources, cimentant sa cohésion, tissant sans relâche les liens de sa solidarité, sachant protéger sans faveur, s'efforce de s'ériger en centre d'une économie-monde et de la faire rayonner".

De quoi nous inspirer pour ne pas opposer l'Etat-Nation à la mondialisation, mais y trouver des convergences stratégiques.

Il ne suffit pas de penser global...

 


Est-ce la fin des Etats ?

GAFAQuand on écoute les représentants des GAFA (sigle les grands de l'économie du numérique Google, Apple, Facebook, Amazon), ils sont catégoriques sur la fin du concept d'Etat national, avec une fiscalité locale qui croit encore que les frontières existent. Dans le monde numérique et des échanges mondiaux, il est possible d'optimiser la fiscalité en se localisant où l'on veut dans le monde; et c'est pour ça qu'il est si facile d'échapper au fisc des Etats qui taxent le plus. Car ces entreprises du numérique vendent des services immatériels qui dépassent les frontières et évitent ainsi les impôts nationaux.

Pour Google et les autres, ce n'est que le signe que la gestion par des Etats nationaux, c'est fini, ou presque. Jean-Pierre Robin en faisait le thème de sa chronique dans le Figaro mardi dernier : " La révolution numérique est-elle l'ennemi juré de la fiscalité ?". La réponse est Oui; la fiscalité est "obligée de faire sa mue". 

En fait ce sont les révolutions industrielles successives qui viennent bouleverser les systèmes de fiscalité. La première révolution, c'était le capitalisme des manufactures et de l'industrie. Cela a donné naissance au salariat, et donc à l'impôt progressif sur les salaires. La seconde révolution industrielle, c'est celle de la consommation de masse de l'après-guerre. Et c'est là qu'apparaît une invention française par Maurice Lauré, la TVA (Taxe à la Valeur Ajoutée) qui va être adoptée par tous les pays du monde, sauf aux Etats-Unis. Avec la troisième révolution industrielle, celle de l'information et de l'internet, c'est le principe fiscal de la territorialité qui est remis en cause. Avec le numérique, même le travail n'est plus enfermé dans l'entreprise, avec le développement des autoentrepreneurs. De même, la distinction entre le professionnel et le particulier disparaît : l'économie dite collaborative conduit à un troc moderne généralisé entre particuliers (location d'appartement avec Airbnb, prêt de voitures entre particuliers avec Drivy, location de places disponibles en voiture avec BlaBlaCar, etc...Cela ne fait que croître). Et dans cette nouvelle économie le fisc a du mal à intervenir. 

Comme l'indique Jean-Pierre Robin, dans cette nouvelle économie, "le fisc risque d'y perdre ses assiettes", et "les bases fiscales sont de plus en plus laminées".

Mais le développement de ces GAFA va encore plus loin : elles s'insèrent maintenant dans de nouveaux services comme la santé ou l'éducation qui étaient auparavant des attributs des Etats, apportant une forme de concurrence qui vient les bousculer.

Autre domaine où les Etats perdent leur monopole : les relations internationales. Ainsi certaines entités économiques sont aujourd'hui plus riches que les Etats ( ces firmes multinationales dites FMN).La société civile prend également de la puissance, via les ONG et les forums mondiaux, qui veulent peser dans les relations.

Le dernier ouvrage de Robin Rivaton est justement consacré à l'Etat, " Quand l'Etat tue la nation".  En gros, l'Etat (français) est la cause de tous nos maux, et de l'immobilisme de la société française. Comme il le dit, " c'est la faute de l'Etat si la confiance n'est plus là et s'il est incapable de créer l'étincelle pour investir, innover, embaucher. C'est la faute de l'Etat s'il est incapable de faire évoluer les structures sociales et que reviennent sur la table les mêmes débats année après année".

Il évoque, lui aussi, le pouvoir des multinationales privées qui deviennent les maîtres du jeu en remplacement des "Etats omnipotents". Il y voit une revendication des élites avec pour objectif "la fin des nations au profit de libres communautés d'intérêts". C'est ainsi que "de plus en plus nombreux sont les Etats qui vendent l'accès à leur nationalité, y compris sans condition de résidence. La nationalité ne devient que l'accès à un bouquet de services. L'avocat suisse Christian Kalin est le spécialiste de la commercialisation des nationalités- 250.000 dollars pour le passeport de Saint-Christophe-et-Niévès qui donne la possibilité de voyager dans 132 pays sans visa, offre l'absence d'imposition, et n'oblige à aucune déclaration fiscale". 

Il cite aussi le cas de l'Estonie qui "vient d'accueillir son 10.000ème e-citoyen qui n'a aucun lien physique avec le pays. L'objectif est de 10 millions d'e-citoyens en 2025, alors qu'il n'y a que 1,3 millions d'habitants dans le pays.".

On comprend aussi que Robin n'aime pas trop cette tendance, et que s'il considère que l'Etat tue la nation, il veut, lui sauver la nation avec un autre Etat, plus moderne, seul capable de garder des services universels. Il veut "retrouver un Etat utile par opposition à l'Etat futile". Il appelle à ce que l'Etat retrouve "son rôle de plate-forme". Beaucoup de formules dans la fin du livre, comme "il faut" ("il faut lancer la mobilisation générale contre la société immobile", "il faut bâtir des passerelles, en refondant la politique de l'emploi et la politique d'accompagnement à la création d'entreprise", Il faut rendre les institutions politiques plus dynamiques", ...).

Dans ce combat entre ceux qu'il appelle les "solutionnistes", "élite nourrie d'une lecture trop rapide d'Ayn Rand" (Et vlan !), et les "Il faut", "Il faut", pour sauver l'Etat et la nation, qui va gagner ?

Le match n'est pas terminé.....Et on a compris dans quelle équipe joue Robin.


L' homo œconomicus chez le psy

EconomieLe livre de Jean Tirole "Economie du bien commun" se dit à destination du grand public ("un large public" dit l'éditeur PUF dans sa présentation, le malin), mais avec ses 600 pages, ne ressemble quand même pas à un polar. C'est très scolaire et très sérieux. Cela ressemble à un manuel de cours. Mais il permet aussi de découvrir en quoi consiste le job d'un économiste-chercheur comme l'auteur, et de parcourir les grands sujets de la discipline du moment. Alors, je m'y suis mis...

Les 200 premières pages sont justement consacrées à la définition de l'économie et au métier de chercheur en économie.Avec ces transformations.

Car ce métier est, comme de nombreux autres, en pleine transformation. Jean Tirole se fait bon pédagogue pour nous le démontrer.

Car ce qui faisait et fait l'originalité de la discipline économique, c'est l'homo œconomicus. Cet être virtuel est né lorsque l'Economie (qui, selon l'auteur, est une science, par sa démarche scientifique, mais pas une science exacte), qui était auparavant "imbriquée dans l'ensemble des sciences sociales et humaines", a pris son indépendance qu cours du XXème siècle, et a construit son identité propre.

Cet homo aeconomicus, c'est celui qui prend des décisions de manière rationnelle, agit au mieux de ses intérêts étant donné l'information dont il dispose. Et ainsi les politiques économiques sont destinées à combler les différences entre rationalité individuelle de chacun, et rationalité collective, faisant l'hypothèse que ce qui est bon pour un acteur économique n'est pas forcément bon pour la société dans son ensemble.

Mais ces certitudes se sont trouvées fragilisées récemment, quand on a découvert que cet homo œconomicus ne se comporte finalement pas si rationnellement que le disait la théorie initiale. Et c'est ainsi que l'économie revient vers les sciences sociales et la psychologie pour incorporer leurs apports. Et pour Jean Tirole ce mouvement est normal car " l'anthropologie, le droit, l'économie, l'histoire, la philosophie, la psychologie, la science politique et la sociologie ne forment qu'une seule et même discipline, car elles ont les mêmes objets d'études : les mêmes personnes, les mêmes groupes, et les mêmes organisations".

 Ce qui vient perturber le comportement supposé rationnel de l'homo aeconomicus, c'est par exemple que nous procrastinons, c'est à dire que nous remettons au lendemain ce que l'on n'a pas envie de faire aujourd'hui, et avons, selon le langage de l'économiste, "une trop forte préférence pour le présent". Cela correspond à nos comportements "court-termistes" auxquels s'intéressent les économistes et les politiques : livrés à nous-mêmes nous n'épargnons pas pour notre retraite, nous abusons de l'alcool, nous nous adonnons au jeu, nous achetons trop vite n'importe quoi à un démarcheur baratineur...Pour nous "protéger" la puissance publique va mettre en place des incitations ou des interdictions : subventionner l'épargne-retraite, un délai de réflexion imposé pour le démarchage, l'interdiction de la publicité pour le tabac, etc; on connaît la chanson. Et ainsi on se trouve face au dilemme entre le respect du choix de l'individu (le moi du présent) et le paternalisme (la défense des intérêts à plus long terme). Ce phénomène est aussi dans le champ d'analyse des neurosciences : le système limbique nous fait aimer le présent, le cortex préfrontal nous fait prendre en compte le futur. 

Mais ce qui vient perturber la rationalité de l'homo œconomicus, ce sont ce que l'auteur appelle " les comportements prosociaux". C'est quoi cette maladie ?

Ce sont "des comportements dans lesquels l'individu ne donne pas la primauté à son intérêt matériel et internalise de façon désintéressée le bien être d'autres parties" (voilà comment parle un économiste...Vous comprenez pourquoi l'auteur est un économiste et pas un écrivain). On pourrait appeler ça de l'altruisme, mais Jean Tirole n'est pas d'accord : " L'altruisme est une explication beaucoup trop simpliste"...Et en avant pour la séance de l'homo œconomicus chez le psy.

Les économistes et sociologues ont mis au point des "jeux" de toutes sortes pour tester ces comportements prosociaux, comme par exemple celui (paraît-il très connu) du "jeu du dictateur"..

Cela consiste à proposer, dans des conditions d'anonymat, à proposer à un individu (appelé le dictateur) de choisir entre l'action A qui lui garantit 6€ et donne 1€ à l'autre joueur, et l'action B qui donne 5€ à chacun. Le comportement rationnel consiste à choisir A, qui donne le meilleur bénéfice pour A (dans ce jeu du dictateur, d'où son nom, le joueur B n'a rien à dire). Et pourtant en pratique les trois quarts des joueurs dictateurs à qui ce choix est proposé choisissent B. Aussi parce que le sacrifice associé à l'action généreuse (B) est faible par rapport à l'égoïsme (A). 

Cette "générosité" est en fait motivée par trois facteurs possibles distincts : la motivation simple (je suis naturellement généreux), la motivation extrinsèque (je suis poussé par des incitations externes à être généreux), et enfin la volonté de donner une bonne image de moi, de me faire bien voir des autres, et aussi de moi-même. Et ainsi les disciplines de psychologie et sociologie vont intervenir pour aider à creuser ces "motivations".

Notamment cette histoire de "motivation intrinsèque" et "motivation extrinsèque" : on la retrouve dans les systèmes d'incitations. Les économistes ont généralement voulu croire que les incitations étaient une bonne chose, c'est à dire créent des comportements en phase avec les objectifs de la société ou de l'organisation. Exemple : rémunérer les professeurs en fonction de la réussite des élèves. Conséquence : on encourage le "bachotage" au détriment d'une formation plus pérenne.

En fait les incitations extrinsèques peuvent aller jusqu'à tuer les motivations intrinsèques. Et ainsi accroître les incitations extrinsèques peut être contre-productif.

Exemple : Faut-il payer les dons du sang ? En fait, cela peut au contraire faire baisser les dons, car si les donneurs sont rétribués, la générosité risque d'être interprétée comme de la cupidité. Idem si l'on rétribue son enfant si il a de bonnes notes en classe cela risque de lui faire perdre sa motivation intrinsèque pour réussir et ne plus être motivé que l'appât du gain. Même histoire pour les politiques publiques : on ne peut pas compter exclusivement sur les sanctions et les incitations financières pour obtenir des citoyens un comportement prosocial. C'est le cas des mégots de cigarettes sur les trottoirs, des crottes de chien, etc...Des actions sur la norme sociale sont moins coûteuses; ce sont toutes les techniques d'influence par exemple, ou de nudge

Pour Jean Tirole, le seul moyen de se sortir de ces sujets complexes serait de rétablir la convergence entre toutes les disciplines (sociologie, anthropologie, psychologie, droit,...) telle qu'elle existait à la fin du XIXème siècle.

Ainsi, en Economie aussi, on a besoin d'open innovation et de systèmes collaboratifs...

Et l'influence sera plus forte que les systèmes contraignants d'incitation.

Rêvons que nos politiques s'en inspirent...


Pourquoi nous avons besoin des nomades

NomadesA l'heure de la mondialisation, on peut observer une distinction entre deux types d'individus : les nomades - ceux qui se projettent dans la nouvelle économie mondiale, pour qui le terrain de jeu est le monde - et les sédentaires - ceux qui sont attachés à des territoires, qui sont attachés à la Nation, leur lieu géographique. C'est Pierre-Noël Giraud, économiste, qui a développé ses analyses sur ce sujet, et que je découvre. 

Les nomades gagnent de plus en plus de place dans nos sociétés : les marchandises et les capitaux circulent, et les jobs peuvent être exercés partout, peu importe le lieu où l'on est, grâce aux moyens de communication. On peut installer une usine dans n'importe quel endroit du monde, et la déplacer; on peut installer le centre de Recherche & Développement dans l'endroit que l'on veut; on peut mettre le siège et les fonctions Corporate dans tel ou tel pays, et le déplacer aussi si besoin.

A l'inverse, les sédentaires occupent les jobs de la distribution, et de commerce ou de service local : c'est le cas du boulanger, de l'instituteur, de l'ouvrier en bâtiment, des employés municipaux pour l'entretien de la voirie, etc...Les sédentaires vendent des services qui ne peuvent pas circuler, contrairement à ceux des nomades.

Les emplois nomades (qui recouvrent l'industrie, les services liés, l'agriculture) restent minoritaires et représentaient selon Pierre-Noël Giraud en France en 2008 28% des emplois. Mais par contre leur valeur ajoutée par emploi est toujours supérieure à celle des emplois sédentaires (qui recouvrent, eux, les services publics et privés, et le Bâtiment).  Pour savoir si votre emploi est nomade ou sédentaire,indique Pierre-Noël Giraud,  il suffit de vous demander si, dans le cas où vous le perdriez, celui-ci serait recréé dans le même territoire ou bien délocalisé quelque part ailleurs à un coût plus compétitif.

Autre constat de Pierre-Noël Giraud, les sédentaires ont intérêt à avoir beaucoup de nomades sur leur territoire : plus il y a de nomades riches dans le coin, plus ils vont donner du travail aux sédentaires. On comprend bien que dans une ville où les cadres mobiles sont nombreux, le commerce marche mieux, les demandes de services divers, sont plus importantes, y compris pour les chauffeurs Uber ou la livraison de repas à domicile. Mais, en revanche, l'intérêt pour les nomades d'un territoire, qui sont en compétition avec les nomades partout dans le monde, est d'avoir des sédentaires pauvres, productifs, mais pauvres, auxquels ils pourront acheter les services meilleur marché que les nomades des autres territoires. 

Ainsi, en Inde, les nomades sont très riches, et encore plus riche du fait qu'ils peuvent s'acheter des services à la personne pour presque rien auprès d'une population sédentaire pauvre. Ainsi, plus les sédentaires sont pauvres, plus les nomades sont compétitifs. 

D'où la compétition des territoires pour attirer les nomades, les sièges sociaux, les centres de R&D, etc...

Car les nomades font souvent le marché; voir ainsi le prix de l'immobilier à Paris qui monte grâce au marché des nomades, avec des sédentaires pauvres qui ont de plus en plus de mal à s'y loger.

Mais quand dans un territoire le nombre de nomades diminue, les problèmes commencent. C'est le cas en France où le % de nomades est en diminution, et est de l'ordre de 20% aujourd'hui. Car des nomades ont déjà quitté le territoire France pour d'autres destinations (ils ont par exemple suivi les sièges, les centres de R&D, les usines, qui ont été délocalisés).

Alors, avec ces nomades qui diminuent, les sédentaires qui restent, et qui sont de plus en plus nombreux, vont s’appauvrir, voire même devenir ce que Pierre-Noël Giraud appelle des "hommes inutiles" dans un autre de ses ouvrages, chômeurs de longue durée ou travailleurs pauvres. Ce phénomène risque d'ailleurs de s'aggraver avec l'arrivée sur les territoires de ce que l'on pourrait appeler les "nomades inutiles", les migrants qui rejoignent très vite la masse des hommes inutiles déjà présents. 

L'enjeu pour s'en sortir, si l'on suit Pierre-Noël Giraud, c'est de réorganiser la répartition entre les nomades et les sédentaires, car c'est en faisant revenir des emplois nomades en Europe que les sédentaires s'en sortiront. 

Reste à savoir concrètement comment s'y prendre. L'auteur cite un exemple : Airbus, pour vendre ses avions aux chinois, doit les fabriquer à 40% en Chine. L'auteur suggère une politique de réciprocité qui proposerait aux chinois de faire atterrir leurs avions en Europe à condition que 40% de ces avions soient construits en Europe. Ouais...

On peut aussi imaginer de créer des conditions de vie et d'accueil des "nomades" plus compétitives. 

Reste le sujet que l'on peut soumettre à tous les politiques qui veulent notre bonheur pour 2017 : Comment attirer et conserver les nomades dont nous avons besoin pour ne pas nous sortir de la mondialisation. Car il ne suffira pas de s'occuper des mesures pour protéger les sédentaires, et de taxer les nomades (le meilleur moyen de les décourager).

Un axe de travail qui n'est pas encore très développé dans les programmes. Et qui concerne aussi nos entreprises, nomades ou sédentaires.


Sapere Aude !

 

SapereAudeJe lis dans le journal de Julien Green à la date du 4 août 1946 :

" Le jour où un homme se rend compte qu'il ne pourra jamais tout savoir est un jour de deuil. Puis vient le jour où le soupçon l'effleure qu'il ne pourra même pas savoir beaucoup de choses, et enfin l'après-midi automnale où il lui apparaît qu'il n'a jamais très bien su ce peu qu'il croyait savoir".

Mais, malgré ce peu que l'on sait, s'exprimer en tant qu'individu, s'exprimer pour soi, est un don que beaucoup n'osent utiliser. Kant l'exprimait déjà avec force, en répondant à la question "Qu'est-ce que les Lumières?" en 1784. Cela mérite relecture (le texte complet figure dans le numéro hors série de L'OBS sur "les Lumières - Un héritage en péril") : 

" Les Lumières se définissent comme la sortie de l'homme hors de l'état de minorité, où il se maintient par sa propre faute. La minorité est l'incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre. Elle est due à notre propre faute quand elle résulte non pas d'un manque d'entendement, mais d'un manque de résolution et de courage pour s'en servir sans être dirigé par un autre. Sapere Aude, aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des lumières".

Cette formule latine, Sapere Aude, est attribuée à Horace, mais reste associe à ce texte de Kant. 

" La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu'un si grand nombre d'hommes, alors que la nature les a affranchis depuis longtemps de toute direction étrangère, restent cependant volontiers, leur vie durant, mineurs; et qu'il soit si facile à d'autres de se poser comme leurs tuteurs. Il est si commode d'être mineur. Si j'ai un livre qui me tient lieu d'entendement, un directeur qui me tient lieu de conscience, un médecin qui juge de mon régime à ma place, etc, je n'ai pas besoin de me fatiguer moi-même. Je ne suis pas obligé de penser, pourvu que je puisse payer; d'autres se chargeront pour moi de cette besogne fastidieuse. Que la plupart des hommes finissent par considérer le pas qui conduit à la majorité, et qui est en soi pénible, également comme très dangereux, c'est ce à quoi ne manquent pas de s'employer ces tuteurs qui, par bonté, ont assumé la tâche de veiller sur eux. Après avoir rendu tout d'abord stupide leur bétail domestique, et soigneusement pris garde que ces paisibles créatures ne puissent oser faire le moindre pas hors du parc où elles les ont enfermées, il leur montrent ensuite le danger qu'il y aurait à essayer de marcher tout seul".

Kant peut revenir; les enclos où nous nous enfermons, refusant d'être les héros de nous mêmes, sont encore présents, empêchant l'innovation d'éclore et de se développer. Et que dire de l'Etat, qui veut toujours nous protéger et tout décider à notre place ? Alors que cette formule nous aide à croire en notre propre force et notre propre volonté.

Sapere Aude !

C'est mieux que Nuit Debout....

 


La politique autrement ? : encore un effort, Bruno Le Maire !

BrunoLeMaire" Des milliers de gens se sont agrégés autour de moi". 

Celui qui parle comme ça, c'est Bruno Le Maire, qui était l'invité des anciens HEC cette semaine, pour nous convaincre de sa volonté, on pourrait dire son acharnement, à "faire de la politique autrement"..

Est-ce si sûr?

Il nous a débité ses "convictions", à coup de "Je pense que...", "Je propose que...", " Je fais telle proposition". Elles sont souvent pleines de bon sens, c'est sûr. 

Mais est-ce vraiment faire de la politique autrement ça?

Pour se préparer il fait le tour de la métropole et des territoires d'outre-mer. Il est allé dans des tout petits villages, à La Réunion, en Guyane,, où il n'y avait que 1.700 habitants.Il a visité la Creuse, la Bretagne (la france profonde, ça fait mieux que Paris ou Lyon). Il écoute les gens, nous dit-il. Et pour garder la forme, il mange des pommes...

Cela ne vous rappelle personne? Oui, un homme politique qui faisait ça au siècle dernier.

Pour préparer tout ça, il s'entoure, il "agrège" des gens autour de lui. La formule en dit long...

Une  anecdote retient mon attention : à Vincent Beaufils, Directeur de Challenges, qui lui demande pourquoi la société civile n'arrive pas à émerger dans la politique (il pense à Nous Citoyens de Denis Payre notamment), il répond par une anecdote (sûrement ancienne, souvenir de ses jeunes années) qui doit lui sembler convaincante : il accompagnait Jacques Chirac (oui, encore lui) dans un commissariat de police à Nîmes, face à des policiers "remontés". Chirac a parlé avec eux, à l'écart des journalistes, et, selon Bruno le Maire, admiratif, les a "retournés en trente minutes". A Bruno Le Maire qui lui fait part de cette admiration, Jacques Chirac répond (et là Bruno Le Maire se met même à imiter la voix de Jacques Chirac ! Effet garanti) : " La politique, c'est un Métier !".

Ainsi, en trente minutes de "retournement" dans un Commissariat de Nîmes avec Chirac, la société civile est mise de côté, sans sommation.

J'ai du mal à y croire. Car la société civile ne se laisse pas faire comme ça, et les partis politiques sont peut-être en voie d' "Übérisation", eux-aussi. Je lis dans Le Monde d'aujourd'hui un article de Jean-Baptiste de Montvallon sur précisément " Partis politiques : peut-on faire sans eux?". On y lit que selon une enquête du Cevifop, réalisée en 2015 auprès de 2064 personnes, seuls 12% des français font confiance aux partis politiques. Ces partis politiques considérés comme " un entre-soi en vase clos, coupé de la société; une absence de renouvellement des hommes - encore si peu de femmes- et des idées; des militants et des adhérents qui partent, découragés (le PS comme l'ex-UMP en ont perdu la moitié depuis 2007); des cadres sortis du même moule et des "professionnels de la politique" qui se disputent des places d'honneur semblant leur être exclusivement réservées". Voilà comment sont décrits les partis politiques.

Bruno Le Maire nous dirait qu'il veut précisément changer tout ça. La question, c'est : comment? 

Emile Servan-Schreiber, chercheur adepte des "marchés prédictifs", et qui a créé sa société Lumenogic pour les mettre en oeuvre, allait encore plus loin dans le Figaro il y a quelques semaines, en indiquant :

" L'intelligence collective d'une multitude de citoyens de mieux en mieux informés pourrait certainement améliorer la qualité des prévisions sur lesquelles se fondent les décisions du gouvernement et les votes des législateurs. Nous vouons encore un culte au génie individuel, à l'homme providentiel, à l'expert. Notre démocratie dite "représentative" fonctionne encore sur un principe d'organisation ultra-pyramidale, avec, au sommet, un seul cerveau qui décide du sort de dizaines de millions de personnes, et 577 députés censés représenter chacun l'opinion de centaines de milliers d'âmes. Notre civilisation hyper connectée change la donne. Aujourd'hui plus rien ne justifie un tel manque de démocratie réelle, directe, participative. C'est aussi pour cela que le peuple se détourne des partis et des politiques. On ne sauvera notre démocratie qu'en aplatissant radicalement la pyramide".

Il va plus loin encore en imaginant une "primaire numérique" ouverte à toutes les candidatures, tous les talents, y compris dans la société civile. Voilà qui serait une innovation de rupture. Il va tenter cette expérience trés bientôt avec un hebdomadaire en ligne (à suivre de près). Pour lui, si suffisamment de citoyens s'exprimaient virtuellement, les personnalités qui émergeraient auraient la légitimité suffisante pour concurrencer les candidats des partis à l'élection présidentielle.

Pour lui l" Übérisation" des politiques est en marche.Ils ne résisteront pas à l'ère des réseaux sociaux.

Et l'intelligence collective est aux portes du pouvoir.

De ces réseaux sociaux, de cette intelligence collective, Bruno Le Maire, empêtré dans ses jeux de "JE, JE, JE", soutenus par tous ceux qui se sont "agrégés à lui", ne nous en a pas parlé. Et si nous aussi, on avait envie de nous exprimer, on fait comment ?

Peut-on lui conseiller d'avoir un peu moins le regard attendri et admiratif vers ce Commissariat de police de Nîmes, et ces trente minutes avec Jacques Chirac en "retourneur de policiers", et d'aider la société civile, c'est à dire nous tous, à s'exprimer, et à bousculer le système ? 

Cela est en marche depuis un certain temps dans nos entreprises, du moins certaines, dont celle-ci qui a compris que "les super sachants ne savent plus".

Alors pourquoi pas les politiques ?

S'il vous plaît, encore un effort, Bruno Le Maire ! 


L'utopie des règles

ReglesOn a tendance à souvent critiquer la bureaucratie, pourtant nous en avons de plus en plus, et pas seulement dans les administrations publiques, car cette bureaucratie est tout aussi présente dans les entreprises privées. Comme si nous avions le sentiment qu'opérer dans un cadre de règles et de "process" formalisés, avec des hiérarchies, des rôles, de responsables impersonnels, exerçaient sur nous une sorte d'attrait caché. On invente chaque jour des jobs qui consistent à établir des règles, des contrôles, des interdits, des procédures, et il y en a de plus en plus.

C'est la thèse de David Graeber, dans les essais réunis dans "Bureaucratie". Il est l'inventeur du concept de "Bullshit job" (jobs à la con).

Ce qui est rassurant dans les procédures bureaucratiques, c'est leur impersonnalité, leur côté froid, sans âme : elles sont simples, prévisibles, elles traitent tout le monde de la même façon. Cela nous permet de traiter avec d'autres êtres humains sans se livrer ni besoin d'interpréter. Comme une transaction à un guichet : je peux mettre l'argent demandé sur le comptoir sans avoir à me soucier de ce que pense la caissière. C'est commode et pratique.

Mais David Graeber explore une autre dimension et fait l'hypothèse que l'idée que nous nous faisons de la rationalité, de la justice, et même de la liberté, repose sur ce type de relations impersonnelles caractéristiques de la bureaucratie.

L'origine remonte à loin (Platon, Aristote) : les traditions intellectuelles occidentales ont toujours considéré que les fonctions rationnelles des êtres humains existent pour nous empêcher d'être les victimes de nos bas instincts. Nos pulsions sont bestiales, et nos facultés d'imagination peuvent nous rendre antisociaux. La Raison est donc là pour être la force morale qui tient en respect notre nature inférieure, et l'empêche de conduire au chaos. Puis le concept a évolué : la rationalité devient un instrument, une machine, un moyen de calculer comment atteindre un objectif, de la façon la plus efficace possible, sans que pour autant cet objectif ne soit évalué en termes rationnels. La Raison, c'est alors la meilleure façon d'obtenir ce que nous voulons. 

Dans les deux cas, la rationalité  est extérieure aux désirs et aux passions. Mais dans le premier cas elle  freine les passions, dans le deuxième elle facilite les choses.

Ces deux acceptations de la rationalité restent présentes, selon David Graeber, et c'est là toute l’ambiguïté :

" Parfois la rationalité est un moyen, parfois elle est une fin. Parfois elle n'a rien à vois avec la morale, parfois elle est l'essence même du juste et du bon. Parfois elle est une méthode pour résoudre des problèmes, parfois elle est elle-même la solution de tous les problèmes possibles".

Croire que la rationalité est l'application de la pensée pure, imperméable aux émotions, est une erreur. Les psychologues cognitifs ont montré que la pensée pure séparée des émotions n'existe pas. Un être humain sans émotions serait incapable de penser.

Alors c'est quoi cette histoire de rationalité? N'est ce pas plutôt une forme d'arrogance, où nous allons qualifier d' "irrationnels" ceux qui ne sont pas d'accord avec nous, en indiquant qu'ils n'ont pas simplement tort, mais qu'ils sont cinglés. Ainsi la rationalité se sacralise, devient une vertu politique que l'on n'a pas le droit de contester. D'où le triomphe de la bureaucratie. 

C'est précisément ce que David Graeber appelle "l'utopie des règles". 

La bureaucratie mécanique et impersonnelle crée des "jeux", avec des "règles". Dans presque toutes les situations où nous nous trouvons il y a des "règles". Ces règles ne sont pas toujours explicites mais nous les suivons (d'où cette notion d'"utopie des règles"). Alors que l'on pourrait appeler "jeu" la libre expression des énergies créatrices, l'improvisation même,  "les jeux" de la bureaucratie sont faits de règles. 

D'où en dernière analyse, selon David Graeber :

" L'attrait de la bureaucratie, c'est la peur du jeu".

Nous en arrivons à une idée bureaucratisée de la liberté qui nous entraîne vers le rêve d'un monde où le "libre jeu" est cerné de toutes parts, où toutes les facettes de la vie sont cernées par des "règles". Un monde idéal où chacun connaît les "règles" et respecte "les règles". Fantasme utopique et illusion.

Et c'est ainsi que "la bureaucratie est le moyen principal qu'utilise une infime partie de la population pour extraire la richesse de nous tous". 

Ces situations où la bureaucratie des règles crée ce monde "idéal", on le connaît aussi dans nos entreprises, qui veulent ainsi réglementer la "gestion de projet", le "Programme Management",...

A grande échelle dans la société, en arrive à une situation dans laquelle l'effort pour se libérer du pouvoir arbitraire finit par produire encore plus de pouvoir arbitraire.

Résultat :

" Les réglementations étouffent la vie, des gardes armés et des caméras de surveillance apparaissent partout, la science et la créativité sont étranglées et nous passons tous une part croissante  de nos journées à remplir des formulaires".


Servant Leader : toujours moderne

ServantleaderQuand on parle agilité, flexibilité, inventivité, aujourd'hui, ceux qu'on appelle les "Grands Groupes" n'ont pas la côte. Alors, imaginez les "grands groupes public", avec de l'Etat dedans, c'est la catastrophe.

Dans ces groupes, on est souvent habitués à jauger l'importance des Directions à deux mots clés : le pouvoir et l'autorité. Et pour cela, pour exister il faut avoir le maximum d'effectifs sous ses ordres. Je suis puissant quand je dirige un tas de collaborateurs, regroupés par services ou Départements. Et je dirige tout ça avec une autorité naturelle : je commande, je contrôle, et ils exécutent.

Pourtant ce modèle, on le sait, même dans les grands groupes, et même dans les entreprises publiques, n'est plus très à la mode. Alors, il faut apprendre à adopter de nouveaux comportements et de nouvelles formes d'organisation et de management.

C'était le thème d'un séminaire que j'organisais la semaine dernière avec les managers d'une Direction importante d'un tel type de Groupe. Pour bien travailler sur les nouveaux comportements, on avait choisis deux mots "nouveaux" : Négociation et Influence. 

Influence, c'est une forme d'intervention qui ne fait pas appel à l'autorité absolue mais des formes de manipulation, de négociation.

Et pour un manager, c'est adopter de nouveaux comportements où l'on se met au service des autres (ses collaborateurs, ses partenaires, ses fournisseurs, ses clients), en partageant un objectif commun, et en débattant sur les moyens.

J'ai à cette occasion ressorti ce concept de "Servant Leader". Il a été formalisé dans les années 70 par Robert K. Greenleaf. C'est un ouvrage de management qui a traversé le temps, et survécu à son auteur (décédé en 1990), et qui est aujourd'hui porté par par le "Greenleaf Center for Servant-Leadership", à Indianapolis. Le genre de vie pour un livre de management qui n'est pas très fréquent. 

Ce "servant leadership", c'est le leadership au service des autres. Celui qui nous fait lâcher sur le style d'affrontement permanent entre ceux qui gagnent et ceux qui perdent. Comme quoi ce type de réflexion existait avant que l'on ne parle tant aujourd’hui de "l'entreprise libérée".

Pour approcher le comportement d'un "servant leader", Robert K. Greenleaf a formalisé les dix qualités essentielles. Il est intéressant de se les remémorer et de s'auto-évaluer pour mesurer si on les pratique dans nos comportements de leadership et de management.

Ces dix qualités, ce sont :

  • Ecoute: (Ecouter activement, regarder, observer..)
  • Empathie (Etre avec, comprendre…)
  • Soulager (Aider les autres à soigner leurs maux; les accompagner dans la résolution de leurs problèmes…)
  • Conscience (Avoir pleine conscience des situations, et dans un premier temps de lui-même…)
  • Persuasion (Convaincre plutôt qu’imposer en travaillant sur la confiance, l’honnêteté, connaissance plutôt que sur le pouvoir, la force, la hiérarchie…)
  • Conceptualisation (envisager un meilleur futur, encourager les autres, communiquer, inspirer…)
  • Prévoyance (Avoir la capacité de prévoir ce qui ressort d’une situation (connaissance, expérience, faire des patterns). Comprendre les leçons du passé; bien analyser le présent
  • Soutien (Etre là; Juste être là quand il le faut…)
  • Développement des autres (faire grandir les personnes et s’engager dans l’évolution des personnes)
  • Création d’une communauté (Initier les communautés de pratiques par exemple…)

Plus facile à lister qu'à incarner au quotidien. 

Mes managers en séminaire ressentaient que le dégrisement des anciens comportements allaient peut-être leur prendre un peu de temps.

Mais n'est-ce pas très moderne de reprendre ces concepts des années 70, qui restent tellement d’actualité pour faire bouger , encore aujourd'hui, nos grands groupes, et pas que publics. Et peut-être même que les plus petites structures et les entrepreneurs peuvent s'y intéresser. Il n'y a pas d'âge pour passer de l'autorité à l'influence, et du pouvoir à la négociation.....


Un compte rendu à 100.000

NECKER

Necker, c'est le ministre des Finances de Louis XVI qui succède à Turgot, le réformiste qui s'est mis tout le monde à dos, dont j'ai parlé ICI. Necker, c'est un autre style : le banquier suisse qui veut convaincre par sa vertu, y aller prudemment. Pour lui il suffit d'y croire et de bien expliquer pour convaincre

 Il  y croit tellement qu'il publie en 1781 un " Compte rendu au roi" ,qu'il fait approuver par le Roi (qui l'apprécie moyennement néanmoins). Etrange compte rendu où il va détailler tous les comptes de l'Etat, les expliquer, en vantant au passage son action au poste de ministre des Finances. 

Ce qui est impressionnant, c'est le tirage : au total plus de 100.000 exemplaires, soit, selon Ghislain de Diesbach, dont je lis le " Necker ou la faillite de la vertu", " chiffre jamais réalisé par aucun livre jusqu'alors, la Bible exceptée"

L'ouvrage permet de détailler les comptes de l'Etat, une sorte de cour des comptes avant l'heure, mais préparée pour vanter Necker lui-même. 

Transparence, explication, voilà qui plaît au peuple.

Au peuple, mais moins au Roi Louis XVI, qui virera Necker peu de temps aprés...

Le compte rendu de Necker aux 100.000 exemplaires vendus ( et Necker précisera que "le produit de la vente est destiné à soulager les malheureux qui trouveront un adoucissement à leur misère dans le tableau des finances de l'Etat") pourrait-il être un modèle pour les dirigeants, d'entreprise, ou de l'Etat, d'aujourd'hui ?

Vaut-il mieux être Necker ou Louis XVI ? 


Turgotines et VTC : toujours la même histoire

8_TurgotineEn 1774, le jeune Roi Louis XVI ( 20 ans) nomme contrôleur général des Finances ( équivalent du ministre des Finances), Turgot. 

Turgot, c'est celui qui a un plan en tête, et une doctrine : le libéralisme. Il veut libéraliser le commerce et les échanges, développer la concurrence, pour développer la prospérité économique.

En 1775, il s'attaque aux transports publics. 

A cette époque, les transports publics sont assurés par un système d'affermage, par des concessions particulières. Ce système de monopoles conduit à une incoordination entre les horaires, entre les tarifs, et lenteur dans les trajets, car le service est assuré par des voitures lourdes, démodées. Mais par contre il apporte des avantages et privilèges acquis à ceux qui exploitent ces services.

Pour améliorer cette situation, on peut penser à l'instauration d'une ferme générale qui administrerait l'ensemble ( genre on nationalise); c'est pas le genre de Turgot. On peut imaginer un système complètement libre, avec de la concurrence. Là, Turgot hésite car, comme le signale Edgar Faure dans l'ouvrage de référence qu'il a consacré à l'expérience ministèrielle de Turgot ( " la disgrâce de Turgot"), l'époque n'ayant jamais vu fonctionner le commerce libre, exagérait la crainte de la concurrence. Et il aurait fallu attendre un peu que se constitue un véritable réseau d'entreprises privées.

Alors Turgot imagine, comme une formule transitoire, un système de régie, avec à la clé les rationalisations nécessaires. A la place des multitudes de contrats qui existaient on instaure une formule simple et unique. On substitue aux vieilles voitures des voitures plus légères, plus rapides, plus confortables ( sur ressorts, qui rend le voyage plus confortable que les vieilles diligences). Ce sont ces voitures qui seront baptisées par le public les "turgotines".

Autre innovation, ces voitures seront tirées par des chevaux de poste : c'est le système de la Poste qui prend l'engagement de la régularité : les maîtres de poste sont astreints à " fournir les chevaux sans aucun retard et avec la célérité que le service exige". Les voitures doivent partir à heure fixe, désservir toutes les grandes routes; un vrai service moderne. Le service est meilleur, pour les exploitants, pour les clients...

C'est la création d'un véritable service de messagerie.

Tout est bon , non?

Et bien non, cette réforme est fortement combattue, et par qui, je vous le donne en mille : les transporteurs privés (que pourtant Turgot a prévu d'indemniser) , mais aussi tous les privilégiés qui gravitent autour du système. Edgar Faure cite ainsi le duc d'Aiguillon qui avait le privilège insolite de faire, à perpétuité, " rouler telle quantité de carosses, coches, cabriolets et calèches entre Paris et les lieux où seraient le roi, les enfants de France et ses conseils". Le genre de bon coup qu'on n'aime pas lâcher, c'est sûr...

Alors, ça crie de partout : on dit que vingt mille personnes vont se trouver ruinées; On reproche aussi à ce système de gêner la fréquentation des offices : les anciens entrepreneurs étaient tenus dans leurs contrats de procurer aux voyageurs la faculté d'entendre la messe...et la réforme des voitures vient perturber ce système..

Turgot ne se laisse pas trop impressionner par tout cela; le service se développe, et ses ennemis aussi ( c'est d'ailleurs la marque principale du ministère de turgot; il se met tout le monde à dos, d'où cette "disgrâce" qui interviendra en mai 1776, vingt mois aprés son arrivée au poste de contrôleur général.

Cette drôle d'histoire qui date de 1775, c'est la même que l'on retrouve aujourd'hui entre les taxis et les VTC...

Mais Turgot n'est plus là pour développer les "turgotines", et défendre la liberté contre les privilèges...