Jeff : Amour et haine

AmazonOn parle beaucoup d’Amazon en ce moment, devenu le grand gagnant de la crise Covid, avec le développement du commerce sur sa plateforme. La capitalisation boursière de 1.695,9 milliards de dollars, le chiffre d’affaires record de 386,1 milliards de dollars en 2020, le résultat net de 21,33 milliards de dollars, tout est là pour impressionner, et pas seulement les investisseurs. Amazon, aujourd’hui, c’est trois milliards de visites par mois sur son site, 50% du commerce en ligne aux Etats-Unis, et 20% en France.

Et puis, il y a aussi le fondateur, Jeff Bezos, qui a créé Amazon dans son garage, il y a seulement vingt-sept ans, pour devenir l’un des hommes les plus riches du monde. Tout ce qu’il faut pour incarner la réussite, version « American dream ». Il est devenu aussi le gourou de méthodes (ou plutôt de pratiques) de management qui ont fait le tour du monde, popularisées sous le terme de « Jeffismes ».

Les Echos les recensaient ce mois-ci dans un article d’Elsa Coneta. J’avais déjà évoqué ici l’obsession du client et l’histoire des deux pizzas (pas d’équipe plus grande que celle capable de se nourrir avec deux pizzas). Il y a aussi la devise d’Amazon, « It’s still Day One », peinte en grosses lettres sur tous les murs du siège et des entrepôts. C’est la terreur de Jeff Bezos de devenir une « Day Two Company », c’est-à-dire une entreprise qui aurait perdu l’agilité de ces débuts, et son esprit d’entrepreneur, pour devenir une machine bureaucratique, comme un dinosaure ou un mammouth.   

Autre dada, la technique du communiqué de presse : tous les projets doivent être présentés par un communiqué comme s’il devait être vendu aux journalistes. Pareil dans les réunions : les slides PowerPoint sont interdites, et remplacées par un essai rédigé de six pages maximum, avec des témoignages d’utilisateurs. Le document est partagé en silence au début de la réunion, qui ne démarre que quand chaque participant l’a lu.

Il y a aussi un « Jeffisme » pour le recrutement, le « Bar Raiser » : Il faut monter le niveau. Pour cela, pour chaque embauche intervient un « Bar Raiser », un salarié qui n’a pas de lien avec le service qui recrute, mais qui va s’assurer que le candidat est bien meilleur que la moitié des collaborateurs de sa catégorie.

Jeff Bezos, c’est aussi le « radin » qui chasse les coûts partout. Il appelle cela la frugalité. C’est lui qui avait annoncé avoir fait retirer toutes les ampoules des distributeurs de snacks dans les entrepôts pour faire des économies d’électricité. Il a mis en place les "Door Desk Awards » pour récompenser les employés les plus économes. Cela s’appelle « Door Desk » car les premières tables des bureaux de l’entreprise avaient été fabriquées avec de vieilles portes sur lesquelles étaient vissés des pieds. Tous les salariés voyagent en classe éco, et dorment dans les hôtels bon marché. Les salariés doivent payer pour garer leur voiture dans les parkings de l’entreprise. L’entreprise se refuse à financer les transports en commun, de peur que les salariés ne quittent leur travail prématurément pour attraper le dernier bus de la journée.

Ces pratiques deviennent culte dans de nombreuses entreprises maintenant, au point de devenir des gadgets de dirigeants qui aimeraient bien qu’on les compare à Amazon. Mais il ne suffit pas toujours de cumuler les pratiques anecdotiques lues ici ou là pour accaparer la performance de ces modèles.

Jeff Bezos n’est pas non plus complètement le dirigeant-culte qu’on aimerait. Les critiques, notamment en France, sont nombreuses sur le personnage et l’entreprise (rançon du succès ?) pour en faire le méchant des GAFA. Ceux qui critiquent ainsi sont ceux qui disent que cette entreprise manque de « raison d’être », qu’elle se débrouille pour ne pas payer d’impôts, qu’elle maltraite ses salariés, qu’elle ne respecte pas l’environnement. Sans parler des poursuites des régulateurs pour pratiques anticoncurrentielles.

Jeff Bezos est devenu l’icône qui partage les opinions. Le bon sujet pour se disputer lors d’un diner ou même en Zoom. Il y a les « Pour » qui l’adorent, et les « Contre » qui le détestent, voire le boycottent. Difficile de trouver le juste milieu, on est obligé de choisir son camp. Pour l’activité de vente en ligne (qui est loin de constituer l’essentiel du business d’Amazon, qui réalise 63% de son résultat net avec Amazon Web Services, le service de stockage et de traitement de données en ligne pour les entreprises), c’est carrément devenu un choix de société : ceux qui ne jurent plus que par le service clients qu’ils admirent sont en guerre contre ceux qui se refusent à acheter quoi que ce soit (du moins officiellement) sur Amazon.

Comme disait Voltaire : « Qu’il est dur de haïr ceux qu’on voudrait aimer ».

Pendant ce temps, les investisseurs voient l’action Amazon, qui dépasse aujourd’hui les 3.000 dollars, atteindre 5.000 dollars bientôt.

A suivre. 


La Covid-19 nous a-t-elle rendus meilleurs ?

JDSbernardinsPartout dans le monde, passer de 2020 à 2021, ça va être surtout en finir avec 2020, et l’espoir d’en finir avec cette pandémie, et les brusques arrêts dans nos économies,  qui nous a tant perturbé, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais c’est aussi le bon moment pour se demander s’il va rester quelque chose de bien de cette pandémie, qui nous donnera de bonnes ondes pour l’année à venir. C’est Michel Houellebecq qui a déjà prédit que le monde d’après serait « le même, en un peu pire ».

D’autres sont plus optimistes.

C’est le cas de Jean-Dominique Sénard, Président de l’Alliance Renault-Nissan, que je retrouvais pour une conférence au collège des Bernardins mi-décembre. Il est optimiste pour le futur : la crise nous aura appris, dans nos entreprises, et pour Renault aussi, la vulnérabilité de nos systèmes économiques et notre dépendance vis-à-vis du monde extérieur, et nous aura donc aussi enseigné qu’il va falloir « s’y mettre vite pour corriger tout cela, et être plus solides et moins vulnérables ». Alors que les Etats auront joué un rôle déterminant de protection pour nous tous pendant cette période, il est convaincu que ce sera maintenant aux entreprises, par leur inventivité et grâce à leurs ingénieurs et collaborateurs, de gérer les conséquences et de faire naître le monde de demain. La crise a été un révélateur des élans de solidarité dans les entreprises, qui ont montré leur volonté de bien commun, et le maintien de ce lien humain restera décisif, même si le télétravail va prendre de l’ampleur.

Le World Economic Forum apporte aussi sa contribution, avec la publication de « Covid-19 : La grande réinitialisation » sous la Direction de Klaus Schwab, son fondateur, et Thierry Malleret, directeur associé de Monthly Barometer, un service d’analyse prédictive. J'avais déjà parlé ICI de cette "grande réinitialisation". 

L’ouvrage fait état d’une conviction : La pandémie accélèrera les changements systémiques déjà apparents avant la crise, mais ouvrira aussi de nouvelles possibilités de changement : « les possibilités de changement et le nouvel ordre qui en résulte sont désormais illimités et n’ont d’autre frein que notre imagination, pour le meilleur ou pour le pire. Les sociétés pourraient être sur le point de devenir plus égalitaires ou plus autoritaires, ou orientées vers plus de solidarité ou plus d’individualisme, favorisant les intérêts de quelques-uns ou du plus grand nombre ».

C’est donc l’occasion de « profiter de cette occasion sans précédent pour réimaginer notre monde, afin de le rendre meilleur et plus résilient lorsqu’il réapparaîtra de l’autre côté de cette crise ».

Les auteurs abordent l’impact de la pandémie au niveau « macro » sur la géopolitique et les économies, l’impact au niveau « micro » sur les industries et les entreprises, et enfin les conséquences possibles au niveau individuel.

Car c'est aussi à notre niveau individuel que les choses pourraient changer, ce qu’ils appellent une « réinitialisation individuelle ». Diantre ! Mais c’est peut-être aussi ici que tout commence, car nos entreprises, et nos économies, sont aussi les conséquences de nos comportements individuels. Nous en sommes les acteurs et non de simples observateurs.

Alors, qu’est-ce qui pourrait changer au niveau individuel ?

Il est sûr que la pandémie a déjà changé beaucoup de choses au niveau individuel, rappelant à chacun sa fragilité humaine innée. Nous avons pris conscience de ce sentiment d’incertitude au sujet de ce qui nous attend. Mais c’est aussi ce qui pourrait nous faire changer dans notre rapport avec les autres et avec notre monde, dans notre façon de penser et de faire les choses, nous obligeant à aborder nos problèmes intérieurs d’une manière que nous n’aurions pas envisagée auparavant.

Comme si nous réinventions notre « carte mentale ».

En effet, cette pandémie a peut-être, pour certains d’entre nous, obligé à ralentir et à nous donner plus de temps pour réfléchir, loin du rythme et de la frénésie du monde « normal » (même si pour d’autres c’était « business as usual », voire même une période de suractivité à coups de Zoom et de Teams, comme pour se persuader que rien ne devait et ne pouvait être changé), et à l’exception, bien sûr, de tous les travailleurs héroïques dans les soins de santé ou les supermarchés, et toutes ces professions au contact des « besoins essentiels ».

Des questions évidentes ont ressurgi, comme : savons-nous ce qui est important ? Accordons-nous une trop grande priorité ou un temps excessif à notre carrière ? Sommes-nous esclaves du consumérisme ? Et les réponses ont peut-être évolué.

Le livre du World Economic Forum parcourt ainsi quelques-uns de ces changements potentiels et nous fait y réfléchir.

La créativité

La pandémie et les questions qu’elle a posées ont fait exploser la créativité de start-up dans les domaines de la technologie et de la biotechnologie, nous faisant assister à de nombreuses innovations de la part des entrepreneurs.

L’histoire a montré qu’en période de confinement, les personnalités créatives prospèrent. C’est ainsi qu’Isaac Newton a connu une période de prospérité pendant la peste , lorsque l’université de Cambridge a du fermer ses portes en 1665 à la suite d’une épidémie. Pendant cette période d’isolement dans la demeure familiale, Newton a connu une effusion d’énergie créatrice, qui constituera le fondement de ses théories sur la gravité et en particulier le développement de sa théorie de la gravitation universelle (grâce à un pommier près de sa maison qui lui fera comparer la chute d’une pomme au mouvement orbital de la lune). Les auteurs citent aussi Shakespeare qui, alors que les théâtres de Londres ont dû fermer forcés par la peste de 1593, se tourna vers la poésie. Quelques années plus tard, en 1606, les théâtres de Londres étant de nouveau fréquemment fermés à cause de la peste bubonique, et de nombreuses représentations annulées, Shakespeare écrira en un an seulement « Le Roi Lear », « Macbeth » et « Antoine et Cléopâtre ».

On peut penser que cette créativité propice aux périodes où des évènements dévastateurs se produisent sera peut-être de nouveau constatée dans le monde des arts et de la culture post-Covid.

Le temps

On peut penser que la pandémie a aussi modifié notre notion du temps. Au cours des périodes de confinement, pour certains, « les jours semblaient durer une éternité, et les semaines passaient étonnamment vite ». Cela pourrait nous faire reconsidérer notre rapport au temps, à mieux reconnaître sa valeur, et à ne pas le laisser filer. Est-ce que la nécessité de devenir plus résistant psychologiquement que nous avons connue pourrait nous obliger à ralentir et à être plus conscients du temps qui passe ?

La consommation

 Allons-nous devenir plus conscients des conséquences de nos choix et habitudes et décider de réprimer certaines formes de consommation ? Ou bien allons-nous vivre un « revenge buying » en nous précipitant dans les magasins pour acheter encore plus, ou au Mac Do pour une double ration de double Cheese ?

Certains pensent néanmoins que la consommation ostentatoire pourrait tomber en disgrâce. «  Le fait de disposer du modèle le plus récent de n’importe quel objet ne sera plus un signe de statut mais sera considéré, au mieux, comme déconnecté de la réalité et, au pire, comme purement et simplement obscène ». Dans un monde post-pandémique qui pourrait être assailli par le chômage, les inégalités insupportables et l’angoisse au sujet de l’environnement, l’étalage de richesses ne serait plus acceptable.

On retrouverait alors un mode de vie qui recherche un sens et un but à la vie, un mode plus « frugal » par rapport aux sociétés consuméristes.

La nature et le bien-être

On sait déjà que la nature est un bon antidote à de nombreux maux actuels , car elle nous fait du bien et atténue la douleur physique et psychologique. La Covid-19 et les rappels des autorités sanitaires de marcher ou de faire de l’exercice chaque jour sont venus placer ces considérations au premier plan.

On peut alors imaginer que dans l’ère post-pandémique, beaucoup moins de personnes ignoreront le rôle central et essentiel de la nature dans leur vie. La pandémie aura permis cette prise de conscience à grande échelle, et pourrait permettre de créer des liens plus profonds et plus personnels au niveau individuel pour nous rendre plus attentifs à la préservation de nos écosystèmes et la nécessité de produire et consommer de manière respectueuse de l’environnement.

Alors, allons-nous nous orienter individuellement vers d’autres choix de vie, envers la nature, la consommation, et le temps ? Serons-nous devenus plus créatifs ?

Qui va écrire "Le Roi Lear 2021" ?

Voilà de quoi nous ouvrir les yeux de la confiance sur l’année 2021.

Ça commence dans une semaine…


Six millions de prédictions de comportement humain par seconde : Gouvernance algorithmique

ALGOSAvec le développement des systèmes qui traitent et analysent des masses de données, peut-on penser que la gestion de nos villes va substituer une gouvernance algorithmique à la gouvernance démocratique par des élus ? C’est la thèse de Shoshana Zuboff, auteur de « The age of surveillance capitalism : the fight for a human future at the new frontier of power ». Ce capitalisme de surveillance dont elle parle, c’est cette capacité à capter l’expérience humaine et d’en faire une matière première pour la transformer, grâce aux algorithmes d’intelligence artificielle, en prévisions comportementales qui pourront être monnayables sur un nouveau marché. C’est ce que font Google et Facebook avec les données fournies sur leurs plateformes. C’est Facebook qui a annoncé dans un memo de 2018, que son « IA Hub », qui traite quotidiennement des milliards de données est capable de produire « 6 millions de prédictions de comportement humain par seconde ». Whaou !

Alors, pour nos villes, à l’heure des élections municipales, comment ça marche ? C’est une filiale de Alphabet, holding de Google, Sidewalk Labs, qui installe des kiosques wifi gratuits dans les grandes villes, qui a proposé à la ville de Toronto de gérer son front de mer, dans une zone de la ville partiellement abandonnée  : cela consiste à s’approprier les données de tout ce qui s’y passe, et de gérer ces « urban data ». Ainsi tout ce qui se passe dans les appartements, les voitures, dans la rue, dans un café, que cela implique des êtres humains ou des machines, ou même des animaux, devient une « donnée urbaine » que l’on peut utiliser ; et rares sont ceux qui, comme Google, ou Amazon, sont capables de les traiter de manière efficace. L’objectif de Sidewalk Labs était d’en faire « le quartier le plus innovant du monde ». Après pas mal de discussions et résistances des locaux, plus la crise du covid-19, ce projet a finalement été abandonné par Google en mai dernier. Pour le moment. La ville du futur va encore attendre un peu, mais pas trop longtemps, à en croire Shoshana Zuboff. Et le CEO de Sidewalk Labs, Daniel L. Doctoroff, a lui-même déclaré que «  la crise sanitaire actuelle nous rend encore plus convaincus de l’importance de réimaginer les villes du futur ».

Car les progrès de l'intelligence artificielle ne s'arrêtent pas. Dans Le Figaro du 18 juin, Yann Le Cun, responsable de la recherche en intelligence artificielle chez Facebook et professeur à l'Université de New York donne sa vision des progrès à venir :

" La prochaine grande évolution de l'I.A consistera à la doter, grâce à l'apprentissage non supervisé, du sens commun. C'est ce qui permet à un bébé de comprendre dès le deuxième ou troisième essai qu'un objet tombe quand il le lâche. Nous y parviendrons à un horizon indéterminé, peut-être dans cinq ou vingt ans. Pour cela, il faut faire grossir la taille des réseaux neuronaux. Si cela marche, la machine pourra apprendre comment fonctionne le monde en regardant simplement des videos".

Dans une ville gouvernée par les algorithmes, les citoyens n’ont plus besoin de se réunir, ou les élus de délibérer, pour savoir comment vivre ensemble. Ce sont les algorithmes qui peuvent définir, et de manière optimale, par exemple le niveau de bruit acceptable. On passe ainsi à un nouveau modèle de société où, pour résoudre les problèmes, on ne table pas sur la démocratie et l’égalité, mais sur un savoir asymétrique et un pouvoir instrumental qui peut dicter l’harmonie à la société. C’est du moins ainsi que le présente Shoshana Zuboff ; on sent bien qu’elle n’aime pas trop ça.

Alors, entre Doctoroff et Zuboff, va-t-on devoir choisir son camp ?

Les prédictions sont ouvertes…Il doit bien exister un algorithme quelque part parmi les millions de prédictions produites pendant les secondes et minutes qu’il nous a fallu pour lire cet article.

Et les prochains maires de nos villes seront des machines qui regardent des videos...


Faut-il changer la ville ?

VilleAC’est Orange et les mouvements de nos mobiles qui l’ont révélé : le 17 mars, début du confinement annoncé, 17% des Franciliens quittaient leur domicile pour s’installer en région. On y voit la recherche de vert et de nature, de logements de résidence plus grands, de regroupements en famille pour les jeunes actifs et étudiants. Et peut-être aussi la peur des contacts générés par les centres urbains.

On peut alors se demander aussi si cette crise ne va pas inciter à une décentralisation sociale plus forte, poussant les habitants des villes à se relocaliser à la campagne ou dans des villes moyennes. Et inversement, va-t-on assister à de nouveaux modèles pour les villes, pour refaçonner les grandes villes, et en premier lieu Paris, de manière plus « hygiéniste » ?

Cette obsession de l’hygiène était importante au XVIIème et XIXème siècle. Denis Cosnard, dans un article du Monde de jeudi 30/04, rappelait que l’épidémie de choléra à Paris en 1832 avait causé plus de 20.000 morts, et a été à l’origine d’une prise de conscience pour rendre Paris plus hygiénique. Cela incitera à traiter l’eau (qui peut jouer un rôle néfaste si elle stagne) au chlore, et à tout faire pour qu’elle circule. C’est à cette époque que la ville se transforme, en pavant, bitumant, asphaltant les rues pour que l’eau ne demeure pas dans des cloaques, mais circule dans des dispositifs d’adduction d’eau. Puis arrive Haussmann, préfet de la Seine en 1853, qui va accélérer le mouvement : destruction des immeubles insalubres, percement de larges avenues, ouverture de parcs et jardins, avec l’objectif de faire circuler l’air et l’eau dans la capitale. La collecte et le tri des déchets se généralise grâce à l’invention d’un des successeurs d’Haussmann, Eugène Poubelle. C’est pourquoi ce XIXème siècle est l’âge d’or de l’hygiénisme.

Et puis depuis les années 1970, cet hygiénisme passera au second plan.

Allons-nous y revenir ? Et imaginer des villes différentes ?

Dans une note publiée dans Metropolitiques, l’architecte Jacques Ferrier pose le sujet : la ville dense a trahi ses habitants.

On constate, face à la crise sanitaire, que les grandes villes s’isolent les unes des autres, alors qu’il n’y a pas si longtemps on vantait le concept de « villes-monde » incitant à voir dans toutes ces villes comme Paris, New-York, Shanghai, Londres, un club d’élites urbaines interchangeables et connectées entre elles. On y croyait. Et puis, boom : « Le confinement a révélé la fragilité et les faiblesses d’un environnement construit, dont on pensait que la sophistication et la performance techniques le rendaient invulnérable, si ce n’est aimable ». La ville dense, au cœur de la crise sanitaire, a été stoppée net.

Alors, en prévision de crises et de révélations des fragilités futures (climat, énergie, disponibilité de l’eau) peut-on changer quelque chose au modèle et quoi ? La parole est à l’innovation, une innovation « transdisciplinaire, contextuelle, sensible ». Et peut-être aussi de nouvelles méthodes de management et de gestion des villes.

Jacques Ferrier propose dans sa note des pistes immédiates pour agir, en agissant directement sur l’architecture (c’est sa spécialité, forcément) : Penser la ville quartier par quartier, comme des espaces de proximité, à dix minutes de marche de chez soi (ce qu’il appelle le micro-urbanisme). Imaginer une nouvelle dimension de la proximité et de nouveaux espaces communs : alors que chacun est chez soi sans contacts dans les immeubles collectifs, comment créer, en gardant les distances sociales, des lieux communs de rencontres et d’échanges, des « espaces communs vivants » et des « pièces collectives », halls et jardins, ombres d’arbres et préaux. Enfin, il imagine aussi de designer la ville pour mieux accueillir la nature, par la « décompaction de l’immeuble de logements ». Tout cela pour créer « un environnement urbain en résonance avec la planète et les hommes qui l’habitent ».

Alors plutôt que d’amener les urbains à la campagne, peut-être inventera-t-on une nouvelle forme de ville.

Pour Paris, avec 20.000 habitants au km2, il va y avoir besoin de créativité et d’imagination citoyenne.

Peut-être de quoi alimenter les nouveaux programmes des élections municipales. Et aussi donner aux entreprises, start-up et entrepreneurs des idées de services innovants, et cette "innovation transdisciplinaire, contextuelle, sensible".


Fulgurances du lendemain

NewtonJérôme Fourquet, auteur de « L’archipel français » et Directeur à l’IFOP, fait remarquer dans une interview aux Echos du 27 mars, que la période actuelle d’épidémie introduit une nouvelle ligne de partage dans le monde du travail. Il y a les télétravailleurs, majoritairement les managers et cadres de nos entreprises. Il y a ensuite les travailleurs actifs qui continuent d’occuper leur poste de travail sur site, parfois la peur au ventre de la contamination. Et puis il y a ceux qui sont en chômage technique ou à l’arrêt. Chacun de ces trois groupes, selon un sondage (de l’IFOP) correspond à peu près à un tiers des actifs. Avec des différences : près des deux tiers des cadres et professions intellectuelles télétravaillent, contre seulement 10% des employés et ouvriers, et la moitié d’entre eux sont à l’arrêt. Ces données indiquent bien que la période de confinement n’est pas vécue de la même manière par tous, y compris au sein de la même entreprise.

Pour les managers en télétravail, c’est parfois une période intense. Les Comex, c’est tous les jours, pendant maximum 45 minutes. Puis s’enchaînent les réunions « de crise », les communications au personnel, tout ça avec Skype, Teams, ou Citadel pour les plus soucieux de la sécurité ( Microsoft a annoncé que sa solution Teams était utilisée chaque jour par 44 millions de personnes soit un bond de 40% en une semaine; le nombre d'utilisateurs quotidiens a été multiplié par sept en France). Et entre les réunions on a les groupes Whatsapp. On peut y envoyer des photos rigolotes à ses collègues, mais aussi toutes les informations utiles ou inutiles qui vont permettre d’occuper la journée. Pas de répit. « Je n’ai jamais été aussi fatigué » disent certains. Les journées commencent tôt et finissent tard ; plus trop de temps pour se poser tranquillement pour réfléchir à son bureau. La vie familiale et les réunions s’interpénètrent. Pas le temps de s’ennuyer. Mais, c’est vrai, pour certains dirigeants, « le télétravail, on ne sait pas comment faire ». Teletravail

Pourtant, le philosophe Roger-Pol Droit, dans Le Monde du 27 mars, citant Sénèque Schopenhauer, nous prévient : « Vivre sans temps mort, toujours accaparé par quelque chose, toujours occupé à quelque travail, quelque jeu…n’est pas propice à la rumination où, sans qu’on le sache d’abord, des nouveautés éclosent. Les temps d’ennui ne sont pas des catastrophes. Il y flotte au contraire des sensations et intuitions inhabituelles, d’abord imperceptibles, qu’il convient de laisser venir. Dans la fadeur de l’inaction, ce fond vide de contours et de projets, croissent souvent les fulgurances du lendemain ».

« Ennuyez-vous sans crainte. Il en sortira quelque chose. Parce que la pensée écarte les murs ».

Alors, si on rapproche le sondage de l’IFOP des recommandations de Roger-Pol Droit, ce sont peut-être les 50% d’ouvriers et employés à l’arrêt qui vont faire émerger dans un fond vide de contours les fulgurances du lendemain, dont les dirigeants et managers vont avoir besoin.


Esprit, es-tu là ?

ReveriesPour certains, c'est une méthodologie, un truc de consultants, une démarche. Le mot est devenu un attrape-tout. Tout le monde s'en revendique, même sans trop savoir de quoi il s'agit exactement.

Mais pour les purs, c'est d'abord un état d'esprit.

Alors, c'est quoi le "design thinking" ? 

Facile de trouver de quoi s'informer. Sur Google, on tombe sur 4.950.000 résultats ! Dont le premier, " Le design thinking est terminé", Ah, zut !

Mais pour revenir aux sources, rien de tel que de reprendre l'ouvrage de Tim Brown, créateur de l'entreprise IDEO, qui a développé le "Design Thinking" et ses applications, " L'esprit Design", qui est ressorti en 2019 dans une nouvelle édition "enrichie et actualisée". 

Cet état d'esprit, c'est celui de savoir " convertir un besoin en demande". Car demander de quoi a besoin le client ne permet pas de recueillir le vrai besoin. On attribue à Henry Ford la citation suivante : " Si j'avais demandé à mes clients ce qu'ils voulaient, ils auraient répondu " Un cheval plus rapide"."

Ce n'est pas non plus avec l'analyse des données, même en grande quantité (oui, le "Big Data"), que l'on trouvera la réponse, car l'analyse des données va nous informer sur les comportements passés, et peut-être permettre de les corréler pour deviner les comportements futurs en continuité avec ceux d'hier, mais pas sur les  "disruptions" et innovations qui feront la différence.

Mais alors, "l'esprit design", ça consiste en quoi ?

Cela va consister à comprendre et faire émerger les besoins latents dont peut-être ceux que l'on va étudier ne sont mêmes pas conscients. 

Et pour ça trois ingrédients indissociables font la réussite : l'intuition, l'observation, et l'empathie. Tout le reste relève de la méthodologie; mais sans ces ingrédients, la méthodologie ne marchera pas.

Alors, parcourons ces trois ingrédients avec l'aide de Tim Brown.

L'intuition

C'est elle qui nous pousse à aller observer en dehors de notre quotidien, de ce que nous regardons habituellement, pour découvrir de nouvelles perspectives, de nouveaux environnements. C'est elle qui est guidée par notre curiosité, l'envie de faire de nouvelles rencontres, et de fréquenter des environnements variés, en allant nous confronter à ces petits détails de la vie que l'on pourrait facilement ignorer. 

Le design étant une activité fondamentalement créatrice, c'est cette intuition qui nous dit où aller chercher les inspirations. Si l'on veut chercher des idées novatrices pour des chaussures de femme, pourquoi ne pas aller discuter avec un guide spirituel qui marche pieds nus sur des charbons ardents? Ou avec des femmes possédant plus de 150 paires de chaussures ? L'intuition va nous permettre d'identifier les sources d'inspiration les plus inattendues. C'est ce qui nous fait sortir des analyses chiffrées pour s'autoriser d'aller flâner au feeling, comme un promeneur solitaire en pleine rêverie (Merci Jean-Jacques Rousseau). 

L'observation

Deuxième ingrédient de l'esprit design, savoir observer. C'est "regarder ce que les gens ne font pas et écouter ce qu'ils taisent"

C'est pourquoi dans cette pratique de l'observation, sur le mode "anthropologue", ce n'est pas la quantité, mais la qualité qui compte. Il est bon de se concentrer sur les comportements extraordinaires. En limitant les observations à ceux qui sont au centre de la courbe en cloche, c'est à dire les comportements de la majorité, on risque de n'aboutir qu'à confirmer ce que l'on sait déjà, sans apprendre quelque chose de nouveau et de surprenant. Il faut aller chercher sur les bords. J'avais déjà parlé ici des "déviants positifs", c'est la même idée. Le but est de rencontrer des personnes qui pensent autrement. Si vous vous intéressez aux acheteurs de poupées Barbie, un petit moment avec une collectionneuse qui en possède 1.400 vous apprendra sûrement plein de choses.

L'empathie

Cet ingrédient est majeur. 

Car l'esprit design consiste à traduire les observations en informations et ces informations en produits et services innovants. Cette empathie, cela consiste donc à ne pas considérer les personnes que nous observons comme des rats de laboratoire, mais à carrément "emprunter" la vie des autres pour imaginer des idées neuves. L'empathie nous aide à comprendre comment des individus extravagants s'adaptent au monde, et dans cette approche, un homme de 30 ans n'a pas les mêmes façons qu'une femme de 60 ans. C'est l'empathie qui nous permet de comprendre intuitivement les autres. 

Avec cet "esprit design" nous abandonnons la vision du consommateur comme un objet d'analyse, pour entrer dans une collaboration plus profonde avec le public observé, entre les concepteurs et les consommateurs.

Voilà de quoi s'exercer à ces trois ingrédients pour ne pas perdre l'esprit.


Singularitariens

SingularityLe perfectionnement continu des technologies numériques, et en particulier de l’intelligence artificielle, auquel nous assistons depuis le développement de l’internet, a fait émerger un concept original : la singularité.

La singularité, c’est cette période située dans le futur, très proche selon certains observateurs et chercheurs, pendant laquelle le rythme du changement technologique sera si rapide, et ses impacts tellement profonds, que la vie humaine en sera profondément et de manière irréversible, transformée. C’est un moment où l’accélération des technologies sera telle que les humains ne pourront plus l’assimiler et devront trouver de nouveaux modes de coopérations entre l’homme et les machines. C’est comme un point où les humains seront incapables de penser et comprendre suffisamment vite les changements pour rester dans la course.

Ceux qui ont compris et anticipent ce moment et toutes les transformations qu’il va falloir opérer dans nos organisations et dans notre vie elle-même, sont ceux qui s’appellent eux-mêmes les « singularitariens ». Ils ont compris les transformations qui s’annoncent et ont réfléchi à leurs implications pour eux, pour leur vie, et pour la vie de tous.

Le plus célèbre est sûrement Raymond Kurzweil, auteur de nombreux ouvrages sur le sujet, qui a été employé par Google en 2012 et devenu directeur de l’ingénierie pour conduire des projets sur l’apprentissage automatisé et le traitement automatique des langues.

L’idée de départ des singularitariens, c’est que la vitesse de changement de la technologie créée par les humains s’accélère et que la puissance de cette technologie se répand à une vitesse exponentielle. Or la perception de cette croissance exponentielle est difficile pour les humains habitués à voir le monde et son développement dans un mode plutôt linéaire. Avec le mode exponentiel, les technologies commencent leur développement presque imperceptiblement, et explosent ensuite rapidement, sans que l’on ne l’ait anticipé. Car la pensée humaine est extrêmement lente par rapport à la vitesse des machines. Les transactions réalisées par le cerveau humain sont plus lentes de plusieurs millions que les circuits électroniques contemporains. Ce qui rend notre capacité à processer de nouvelles informations très limitée par rapport à la croissance exponentielle des données et bases de données produites par les humains.

La Singularité est ce qui va nous permettre de dépasser ces limites de notre corps et de notre cerveau biologiques, grâce aux machines. Et ainsi de reprendre le pouvoir sur notre destin. Au point d’avoir dans les mains du pouvoir sur notre mortalité. D’ici la fin du XXIème siècle, la part non biologique de notre intelligence, celle aidée ou remplacée par les machines, sera des trillions de trillions plus importante que celle produite par l’intelligence humaine non aidée.

Pour comprendre et vivre en avance de phase ces transformations, le livre de référence de Ray Kurzweil reste «  The singularity is near », pourtant écrit en 2005, il y a 14 ans déjà.

Nous avons eu depuis la création de la « Singularity University » créée en 2008 par Raymond Kurzweil et Peter Diamandis, dont j’avais déjà parlé ici de son ouvrage « Abondance ».

Dans la vision « post-Singularity », on ne verra plus de différence entre l’humain et la machine, ou entre la réalité humaine et la réalité virtuelle. Nous sommes maintenant dans une époque où les humains travaillent avec des technologies de plus en plus avancées, pour eux-mêmes créer des technologies de nouvelle génération. Au point qu’au temps de la Singularité on ne distinguera plus la différence entre l’humain et la technologie. Non pas parce que les humains deviendront des machines, mais parce que les machines se comporteront comme des humains.

Reste à imaginer nos organisations et nos modes de fonctionnement dans cette ère de la singularité.

L’imagination, humaine, est aux commandes.


Robots : le frisson de l'angoisse du futur

RobotsAvec le développement des nouvelles technologies, du monde des « Data », de l’intelligence artificielle, on parle de plus en plus des robots, et il s’en produit chaque jour de nouveaux. On connaît déjà Nao, Paro ou Pepper, qui accueillent les clients, avec plus ou moins de bonheur, dans les magasins ou les hôtels, mais aussi qui sont les compagnons des pensionnaires des maisons de retraites.

C’est une vieille histoire, cette fascination de l’homme pour donner vie à un compagnon artificiel. La littérature et le cinéma ont beaucoup aidé à développer cet objet de fantasmes.

Laurence Devillers, dans son ouvrage « Des robots et des hommes – Mythes, fantasmes et réalité », en retrace l’histoire et en éclaire les perspectives pour le futur, de plus en plus proche. Fascinant.

Déjà, d’où vient ce terme de robot ?

Laurence Devillers nous rappelle qu’il vient du tchèque robota, qui veut dire corvée. C’est l’idée que cette drôle de machine va travailler à notre place. Et donc générer cette peur qu’elle nous remplace. Mais c’est aussi une idée d’inspiration pour les artistes. Ainsi de la légende du sculpteur Pygmalion qui, ne trouvant pas de femme à son goût, crée une sculpture à l’image de la femme désirée. Et, Aphrodite ayant donné vie à cette sculpture, voilà notre sculpteur qui tombe amoureux de sa création. C’est le mythe classique de l’imitation de la nature par la technique, montrant la part de subjectivité dans l’apprentissage.

C’est aussi de ce mythe qu’est née la légende du Golem, née à Prague en 1580 : c’est le nom usuel pour désigner une créature humanoïde créée à partir de matière inerte par une sorte de magicien.

Mais derrière ce mythe, il y a aussi une angoisse, que l’on retrouve encore aujourd’hui avec nos robots contemporains.

Ainsi, le Golem, « embryon » en hébreu, est dans la mystique juive un être artificiel, dépourvu de libre arbitre et incapable de parole, qui est façonné pour assister ou défendre son créateur. Mais voilà, dans ce mythe, le temps passant, le Golem se montre de plus en plus violent dans Prague et terrorise la population. Alors le rabbin Maharal, son créateur, accepte de « désactiver le robot » en échange de l’amélioration de la situation de la communauté juive. Cette légende est une bonne illustration du rôle d’apprenti sorcier que nous pouvons avoir, et le risque de ne plus maîtriser nos créations ou inventions. On a encore ça aujourd’hui lorsque l’on parle de manipulations génétiques, et d’intelligence artificielle, et même avec la PMA et la GPA : la peur d’aller trop loin.

Laurent Testot, dans son récit «  Cataclysmes – Une histoire environnementale de l’humanité » nous donne un nouvel éclairage sur cette histoire de robots. Il raconte comment, dans les années 1815-1816, on assiste à un passage de relais entre la nature et l’humanité : c’est en gros à partir de ce moment que l’homme va devenir le principal agent de transformation du globe. A partir de 1818, l’humanité dans son ensemble va devenir l’agent géologique : c’est à partir de là que la révolution industrielle va initier cette émission massive de gaz à effet de serre d’origine humaine dont on parle tant aujourd’hui. L’humain monte en puissance dans le monde physique, et ça ne va plus s’arrêter.

Ce phénomène de prise de pouvoir par l’homme de la Nature est repris, voire précédé, par la fiction. Laurent Testot rappelle ce concours lancé en 1816 par Percy Shelley, son amante Mary Godwin, plus connue sous son nom ultérieur d’épouse, Mary Shelley, et Lord Byron qui partage avec le couple ses soirées mondaines sur le Lac Léman. Le temps est exécrable, cent trente jours de pluie entre avril et septembre. Le Lac Léman déborde et inonde Genève. Lord Byron s’extasie sur la puissance « tellurique » des tempêtes. Les tableaux de William Turner et d’autres peintres dévoilent des ciels au rouge surnaturels, dont des analyses récentes confirment la fidélité chromatique de leurs œuvres. On attribue cette situation à la grande quantité de matériaux projetés dans la stratosphère par l’explosion du Tambora ( volcan sur l’île indonésienne de Sumbawa) qui désintègre la montagne et la remplace par un cratère de six kilomètres de diamètre et profond de plus d’un kilomètre.

Ce concours est lancé alors que Percy, Mary et Byron débattent de leur obsession de fin du Monde dans leur chalet au-dessus du Lac Léman. Ce concours doit désigner celui qui saura le mieux dépeindre l’horreur entrevue derrière les trombes d’eau incessantes et le froid mordant de cet été 1816 ( la température a chuté de 1 à 7% selon les régions du monde, lors de cet été 1816 et on parlera en Europe de « l’année sans été »). Byron va dépeindre une apocalypse marquée par des journées crépusculaires, des guerres pour la nourriture, et une Terre stérilisée. Percy Shelley, persuadé que la Terre se refroidit, imagine les glaciers progresser et recouvrir la Terre. Mais c’est la jeune Mary Shelley qui va l’emporter avec sa nouvelle : Frankenstein ou le Prométhée moderne.

Cette nouvelle parle d’extinction de l’humanité, alors que la banquise recouvre le monde. Et aussi de la création par le Docteur Frankenstein d’une nouvelle espèce, potentiellement immortelle, animée par l’électricité dérobée à la foudre. C’est un Golem produit, non plus par la matière et la mystique, mais par la science. Alors que le rabbin avait la possibilité de « débrancher le Golem », le Docteur Frankenstein, dévoré par son ambition d’égaler Dieu, n’a pas prévu de coupe-circuit pour sa créature. Sa créature va lui échapper. Elle tente au début de s’intégrer à la population, mais est rejetée en raison de la peur qu’elle inspire. Et elle va donc se mettre à haïr les humains qui l’ostracisent, et en devenir meurtrière. Elle exige ensuite de son créateur qu’il fabrique une compagne pour briser sa solitude. Frankenstein acquiesce, avant de s’apercevoir que cela risque d’entraîner une descendance de sa créature qui supplantera l’humanité d’autant plus facilement que le froid croissant laisse les humains indifférents. Le Docteur détruit alors sa nouvelle création. Il meurt dans un monde glacé, en traquant la chose qu’il a façonnée.

C’est ainsi que Mary Godwin, dans ce récit sur fond de trouble climatique, pose, dès 1816, ce dilemme que nous vivons, et que nos descendants vivront encore plus, face à tous ces androïdes et intelligences artificielles qui pourraient être mieux adaptés que nous, les humains, à un monde altéré.

On retrouve cette histoire dans le roman de Marc Dugain, « Transparence », publié en mai dernier. Elle met en scène, dans un futur proche,  une société du Numérique, baptisée Endless, qui a créé un programme qui consiste à transplanter l’âme humaine dans une enveloppe corporelle artificielle. Ces robots copies conformes des humains seront à même de sauver l’humanité, en se comportant mieux que les humains eux-mêmes, et en étant immortels. La découverte est tellement révolutionnaire que Endless rachète Google. Un roman , bien que pas très bien écrit, qui fait réfléchir. 

Du Golem à Frankenstein, et aux robots modernes et futurs animés par l’intelligence artificielle, on n’a pas fini de projeter nos angoisses de fin de l’humanité dans le futur.


La fin du travail ou de l'imagination ?

RemouleurQuand on parle de technologies, d’automatisation, pour certains, cela fait naître une angoisse : celle de la fin du travail. Si les machines et les robots font tout à notre place, que va-t-on devenir ? Des chômeurs inutiles ?

Cette peur ne date pas d’aujourd’hui, comme le rappelle Nicolas Bouzou, dans le livre co-écrit avec Luc Ferry, « Sagesse et folie du monde qui vient ». C’est Vespasien qui défendit que l’on utilise des grues pour reconstruire Rome détruite par Néron, par peur que cela ne fasse disparaître les emplois, c’est Elisabeth 1er, en 1489, qui refusa un brevet à l’inventeur de la machine à tricoter des bas, c’est le maire de Palo Alto qui écrivit au Président Hoover, en 1930, pour lui demander de freiner la technologie, « ce Frankenstein qui détruit les emplois ».

On connaît aussi l’épisode célèbre de la révolte des canuts de Lyon, en 1831, ces ouvriers tisserands qui détruisent les machines à tisser, attendu que de leur point de vue elles ne font que détruire leurs emplois.

Alors que l’automatisation est en soi un progrès, et libère les êtres humains de tâches pénibles, c'est pour tous ceux la l’ennemi même, et le signe du chômage.

Pour d’autres, cette perspective de la fin du travail génère une autre question : Mais qu’allons-nous faire de tout ce temps libre ? C’est le propos de la « lettre à nos petits enfants » écrite en 1930 par Keynes, transcription d’une conférence prononcée en pleine crise de 1929. Cette lettre est écrite dans le contexte d’une réflexion sur le sens de la vie, et Keynes se demande quel sera ce sens lorsque, bientôt, la nécessité de travailler aura pratiquement disparu. Le temps de travail sera alors fortement réduit, et le temps de loisirs aura augmenté en proportion.

Des passages sont cités dans le livre de Ferry et Bouzou.

« Pour la première fois depuis sa création, l’homme sera confronté à son problème permanent : que faire de sa liberté arrachée à l’urgence économique ? Comment occuper les loisirs que la science et l’intérêt combinés lui auront gagnés pour mener une vie judicieuse, agréable et bonne. (…) Trop longtemps on nous a formés pour l’effort, contre le plaisir. Pour l’individu ordinaire, celui qui n’a aucun talent particulier, notamment s’il n’est plus enraciné dans un terroir, dans la coutume et les conventions bien-aimées d’une société traditionnelle, s’occuper est un redoutable problème. (…) Pendant des lustres, le vieil Adam sera si fort en nous que nous aurons tous besoin de travailler un peu pour nous sentir bien. (…). Mais au-delà nous veillerons à étaler notre beurre sur le pain, c’est-à-dire à partager le plus largement possible le peu d’emplois qu’il restera. La journée de trois heures, la semaine de quinze heures pourraient régler le problème pour longtemps ».

Cette histoire de fin du travail, pourtant, rien ne la démontre, même aujourd’hui à l’ère des robots et de l’intelligence artificielle.

On voit bien les métiers qui disparaissent, mais on oublie aussi de compter tous les emplois qui se créent. Oui, les canuts perdent leur job avec la machine à tisser, mais on va créer des jobs pour d’autres artisans qui vont construire les machines, et les ouvriers qui les feront fonctionner. Mais il est vrai que ces emplois ne seront pas pour canuts, mais pour d’autres.

Quand on évoque le chômage pour incriminer les nouvelles technologies, on oublie que sept pays d’Europe voisins du nôtre, et notamment les plus innovants et les mieux dotés en nouvelles technologies, se trouvent pratiquement au plein-emploi.

Car si l’innovation supprime effectivement des emplois, elle ne cesse aussi d’en créer, et c’est ce qui rend les entrepreneurs optimistes.

Nicolas Bouzou, en économiste, rappelle que depuis des siècles, la technologie a développé l’emploi dans les secteurs qui se sont modernisés. Les gains de productivité que permet l’innovation technologique augmentent les rémunérations et donc la demande. La productivité augmentant avec la qualité de la technologie utilisée, on trouve ainsi les emplois les mieux payés dans les entreprises qui investissent le plus dans ces technologies. Et les salaires et profits des secteurs à haute valeur ajoutée génèrent des demandes nouvelles de produits et services, et génèrent de nouvelles demandes de produits et services, et créent de nouveaux emplois. On appelle ce mécanisme la « théorie du déversement », qui énonce que la hausse des salaires due aux progrès technologiques se « déverse » dans l’économie, générant de nouveaux emplois. C’est comme cela que Alfred Sauvy, économiste et démographe de l’après-guerre, explique la conjonction après la guerre de la diminution de l’emploi agricole et du plein-emploi. Les hausses de revenus des agriculteurs leur ont permis d’accéder à des biens de consommation, ce qui a entraîné des créations d’emplois dans la distribution.

Oui, mais, pour certains économistes, on pourrait maintenant assister à une croissance sans emplois, avec la montée en puissance d’entreprises comme Uber ou Airbnb, qui dégagent des profits importants sans créer de travail salarié en proportion. Mais c’est sans compter, là encore, sur les autres métiers et emplois créés par ailleurs autour de ces technologies.

Cette idée que l’innovation va détruire les emplois sans compenser les destructions par des emplois nouveaux est en fait constamment infirmée par l’histoire. Luc Ferry s’amuse à nous rappeler tous ces métiers qui ont disparus au XIXème et au début du XXème siècle, et dont tout le monde se fiche de leur disparition, n’étant même plus capables de dire en quoi ils consistaient : que faisaient les affineurs ? les archiers ? les agneliers ? les rémouleurs ? les allumeurs de réverbères ? les poinçonneurs des Lilas ? les aumussiers (fabricants de manteaux de fourrure dotés d’un capuchon) ? les fenassiers (qui plaçaient le foin dans les mangeoires d’une écurie) ? les brésilleurs (qui teignaient les habits en rouge brésil) ?

Mais qui pleure la disparition de ces métiers aujourd’hui ?

Inversement, qui aurait pu prévoir, en 1830, des métiers comme fabricant de GPS, programmeur, électricien, mécanicien auto, pilote d’avion, conducteur de TGV, chauffeur de taxi, conducteur de métro ?

Conclusion : Rien ne prouve que cette histoire de fin du travail ne soit autre chose qu’un singulier manque d’imagination.

Et c’est cette imagination, contrairement à  la vision de Keynes, qui pousse à créer et inventer pour faire surgir les nouveaux métiers.

A nous d’imaginer !

Et pour les métiers disparus, il reste la chanson.

 


Experts : confiance ou méfiance ?

ExpertsExpert : Voilà un beau métier, non ?

L'expert, c'est celui qui sait mieux que les autres, celui qui a de l'expérience et qu'on écoute. 

Mais c'est aussi celui qui a tendance, quand il maîtrise le maniement du marteau, à voir tous les problèmes en forme de clou.

Alors, comment se faire la bonne idée ?

En allant lire ma chronique du mois sur "Envie d'Entreprendre".

C'est ICI.

Pas besoin d'être expert pour en trouver le chemin.

Bonne découverte.