Artiste du pouvoir

ViolonEn ce moment, on a presque l’impression qu’il est ressuscité, vous n’avez pas remarqué ? Oui, c’est de Napoléon dont je parle. Les émissions, les livres, les discours, les polémiques, et bientôt une exposition à la grande halle de la villette, difficile d’y échapper. Qui ignore encore qu’il est mort le 5 mai 1821 à Sainte-Hélène ? On retiendra même l’heure, c’est l’heure exacte qu’a choisi Emmanuel Macron pour déposer une gerbe sur sa tombe aux Invalides ce mercredi 5 mai, à 17H49. C’est l’heure où a été arrêtée la pendule de l’Empereur et que l’on peut voir au musée de l’Armée à Paris (quand il sera réouvert).

En 1921, pour le centenaire, c’est le maréchal Foch qui avait prononcé le discours au même endroit ( «  Napoléon ! Si le prestige de ce nom a conquis l’admiration du monde, il est non moins certain que son éclat grandit, à mesure que le recul du temps permet de mesurer l’ampleur de la tâche accomplie »). Cent ans après, l’éclat en a pris un coup, avec notamment la polémique sur le rétablissement de l’esclavage, mais Emmanuel Macron n’en a pas moins terminé son discours par : « Sans doute l’œuvre totale de Napoléon tout en clair-obscur, n’a-t-elle pas livrée encore tous ses secrets. Mais incontestablement, elle continue de nous forger. Le soleil d’Austerlitz brille encore ».

Alors, entre l’éclat du nom et le soleil d’Austerlitz qui brille, chacun retient quelque chose de Napoléon.

Le directeur du musée des Beaux-Arts d’Ajaccio, Philipe Costamagna, qui prépare l’ouverture du premier musée Napoléon de France, à Ajaccio, en 2024, vient de publier à l’occasion « Les goûts de Napoléon ». Tout y passe ; ses goûts de nez et de bouche, les livres, les femmes, mais aussi le goût du pouvoir.

Ah, le goût du pouvoir, il n’a pas disparu avec Napoléon. Il continue dans les allées de la République, mais aussi dans les Comex et couloirs de nos entreprises.

Alors, quelle est la conception napoléonienne du pouvoir.

On connaît cette citation célèbre, rapportée par un témoin de l’époque (Roederer, comte de l’Empire, dans ses Mémoires), et reprise par Philippe Costamagna : « J’aime le pouvoir, moi ; mais c’est en artiste que je l’aime... Je l’aime comme un musicien aime son violon. Je l’aime pour en tirer des sons, des accords et de l’harmonie ; Je l’aime en artiste ».

C’est une conception chevaleresque du pouvoir qui fonde l’Empire. Ce qui fait tenir la société et le pouvoir, pour Napoléon, c’est l’honneur, concept un peu flou qui permet d'y mettre tout ce que l'on veut (on n'avait pas encore inventé la "raison d'être"). Le pouvoir de l’empereur repose sur un serment fait au peuple français de le servir et de le couvrir de gloire. Et cela vaut pour tout le pays : « Une nation ne doit jamais rien faire contre l’honneur ». Il instaure ainsi une nouvelle religion de l’honneur, créée avec la Légion du même nom dont il est le créateur (car s’il a le goût du pouvoir, il a aussi le goût de l’apparat, et il portera le collier de grand maître de la Légion d’honneur à toutes les cérémonies officielles ; comme le feront aussi les Présidents de la République lors de leur investiture ensuite, et encore aujourd’hui – sauf que depuis le changement de protocole institué par Valéry Giscard d’Estaing, le collier n’est plus porté, mais présenté sur un coussin de velours rouge).

Napoléon aimait le pouvoir plutôt en absolu, auquel il trouve un foncement intellectuel sans complexes : « J’ai commandé non par amour du pouvoir, mais parce que je sentais que j’étais plus instruit, plus clairvoyant, que je valais mieux que tous les autres ». Un génie politique autoproclamé.

Il considère d’ailleurs que le pouvoir doit être concentré entre le plus petit nombre de décideurs possibles. Ecouter, avoir des débats contradictoires, mais in fine décider seul, c’est encore ainsi qu’on considère qu’il convient de décider pour être efficace, y compris dans nos organisations et entreprises. La décision à plusieurs est toujours suspecte de non-décision et de compromis.

Et Napoléon apprécie ces débats contradictoires qu’il organise au conseil d’Etat, qui n’a qu’un rôle consultatif, mais où Napoléon peut siéger parfois huit heures d’affilée. Cette institution créée par lui de trois cents places, ouverte à tous les citoyens dans une salle spéciale des Tuileries, est ce qui lui permet d’avoir un contact direct avec le peuple, qu’il encourage à être franc et incisif. Le but est de pouvoir faire accoucher à l’Empereur ses meilleures idées, et permet à des jeunes ambitieux de se faire remarquer par Napoléon. Ne dirait-on pas que Napoléon invente l’intelligence collective.

S’il est tellement affamé de pouvoir, qu’il appelle cette « maîtresse », c’est aussi parce qu’il a « trop fait pour la conquérir », et qu’il en est comme amoureux, et entend donc s’y consacrer corps et âme. Le pouvoir et le travail sont liés chez Napoléon, au point d’en faire un mode de vie. Les histoires et témoignages sont nombreux sur son rythme de travail acharné, pour rendre les plus productives possibles ses journées. Pas question de laisser la politique à l’administration. Napoléon veut tout vérifier, signer et viser lui-même. Comme fait remarquer avec malice Philippe Costamagna, « Quand il dit « je ne connais pas chez moi la limite du travail », on peut aussi entendre « la limite du pouvoir » tant il aime à décider de tout ».

Et comme il ne peut jamais rester trop longtemps éloigné de ce « travail », Napoléon a conçu son mode de vie spécialement pour s’y consacrer à chaque moment : Il y a des écritoires dans toutes les pièces, pour pouvoir rédiger des ordres et des directives dès que l’idée lui en vient. Ses berlines sont aussi spécialement équipées pour en faire de petits bureaux mobiles, et il a à son service des secrétaires zélés et infatigables toujours prêts à prendre au vol sous sa dictée les lettres et décrets. Voilà une version manuelle et humaine de nos applications et outils modernes pour nous aider dans nos réflexions et décisions sur nos smartphones et nos ordinateurs. Et cela n’exclue pas les moments de décontraction, pendant lesquels l’Empereur se met à chanter, ou à faire la sieste sur des méridiennes prévues à cet effet. Tout est prévu (tiens, on n’a pas toujours ces méridiennes pour faire des siestes dans nos bureaux aujourd’hui). Philippe Costamagna consacre un chapitre au mobilier de Napoléon, et à ce style Empire, et rappelle que le confort étant un élément constitutif du goût napoléonien, Napoléon demande toujours une méridienne (ou dormeuse) dans ses cabinets pour pouvoir s’y allonger régulièrement.

Mais le pouvoir selon Napoléon, ce sont aussi les dérives que l’on constate sur la fin. Philippe Costamagna ne manque pas de remarquer que l’Empereur va devenir de plus en plus autoritaire, au point de ne plus tolérer ces débats contradictoires au conseil d’Etat, qu’il va remplacer par « la certitude absolue de son génie et de son pouvoir ». Et les débats au conseil d’Etat vont devenir de longs monologues où l’Empereur cherche à imposer son avis plutôt qu’à s’enrichir des objections. Il en arrive même, après 1809, souligne l’auteur, à ne plus y venir, ou, quand il y vient rarement, à arriver en retard et à partir en avance.

Ne reconnaît-on pas là, encore, ce travers des dirigeants qui n'arrivent plus à écouter, qui monologuent en croyant persuader, et qui s’isolent de leur entourage, par excès de confiance ou d’orgueil. C’est un travers qui a traversé les siècles. 

Ce parcours des caractéristiques et de la conception du pouvoir par Napoléon, dans leurs bons et mauvais côtés,  est un bon point de vue pour « nous forger » et nous challenger dans nos propres conceptions et pratiques.

A chacun de trouver ces sons, accords et harmonies pour être cet artiste du pouvoir.

Et aimer son violon. Car on comprend que c'est l'artiste qui donne le bon son de l'instrument. Et non l'inverse.


Un jardin qui ne sert à rien

JardinchartreuxA l'emplacement de l'actuel jardin du Luxembourg, s'élevait à Paris, de 1257 à la Révolution, la chartreuse de Paris. Le domaine s'appelait le domaine de Vauvert, où un château avait été bâti avant l'an Mille, qui, délabré, servait de refuge à une sorte de cour des miracles, où se déroulaient, selon les rumeurs, sabbats de sorcières apparitions de revenants, d'où l'expression qui est restée de "diable Vauvert". Puis les chartreux s'y installèrent.

Je lis tout ça dans le livre récit de François Sureau, " L'or du temps" qui nous promène pendant 800 pages dans un voyage en France, le long de la Seine, avec pas mal de détours et digressions pleins d'anecdotes. 

Selon leur règle, le chartreux vit seul dans une petite maison, et chaque maison donne sur un grand cloître par un couloir. Au rez de chaussée, un atelier et un jardin. Ce jardin est invisible aux regards. C'est une vie solitaire, dont le public ne sait rien, et n'a pas accès au domaine. 

Cette chartreuse de Paris garda ainsi pendant cinq siècles la sympathie des parisiens. Les chartreux étaient devenus très populaires par "leur bienfaisance et leurs vertus". Elle est un rappel à Paris de la Grande Chartreuse, située dans la montagne au-delà de Voiron, et qui, elle, par contre, a connu incendies, avalanches, et le pillage par le baron des Adrets qui y brûla ses livres au temps des guerres de Religion. 

Ce qui caractérise le jardin du chartreux, c'est qu'il est cultivé par le chartreux pour son compte, sans considération pour le rendement qu'il procure, mais pour son seul délassement. Il est l'occasion d'entrevoir, dans une fleur, un arbuste, "quelque chose de la puissance créatrice de Dieu"

C'est donc un jardin non pas utilitaire, mais contemplatif.

En clair, comme l'indique François Sureau, " le jardin des chartreux ne sert donc à rien". Il aide à penser. 

C'est le lieu d'un repos, d'une méditation et d'un combat.

Cette chartreuse de Vauvert a disparue aujourd'hui, mais on peut peut-être encore se laisser inspirer par ces lieux, personnels, à chacun le sien, qui "ne servent à rien" et destinés à notre seule contemplation, rien que pour soi, et comme un secret. 

A chacun son jardin. Pour nous aider à penser. Dans une contemplation inspirante. 


Baiser Lamourette

Baiser« L’union  fait la force » : C’est la devise de la Belgique, mais aussi de la Bulgarie, de l’Angola, ou de la Bolivie. C’est un proverbe dont on ignore l’origine. Il nous dit que c’est en étant unis que nous accomplissons ensemble les plus grandes choses, et restons invincibles. C’est le sens de la fable d’Esope, « les enfants désunis du laboureur ». Un laboureur avait des enfants désunis. Pour leur donner une leçon, il leur demande d’apporter un fagot de baguettes. Il leur donne d’abord à casser le fagot entier. Ils n’y parviennent pas. Puis il distribue les baguettes une par une, ce qui permet à chaque enfant de casser chaque baguette facilement. D’où la conclusion de la fable donnée par le laboureur : « vous aussi, mes enfants, si vous restez unis, vous serez invincibles à vos ennemis ; mais si vous êtes divisés, vous serez faciles à vaincre ».

On va ainsi peut-être retrouver les vertus de la solidarité et du collectif, y compris dans nos entreprises. Certains parlent même d’une initiative de « gouvernement d’union nationale » pour une action collective de l’Etat.

Justement, on peut évoquer un épisode de notre histoire pendant la Révolution, que je retrouve dans l’ouvrage passionnant de Jonathan Israël, « Idées révolutionnaires – Une histoire intellectuelle de la Révolution française », et qui est resté célèbre comme le « baiser Lamourette ».

Cela se passe en juillet 1792. La période est tendue. Louis XVI est de plus en plus considéré comme un prisonnier. Et surtout la France est en guerre contre l’Autriche et le Roi de Prusse et accumule les revers. Le 30 juin, l’Assemblée émet un décret réglant les formes de la déclaration de la patrie en danger. Et le 7 juillet au matin, en plein milieu de ces discussions sur la « patrie en danger », Lamourette, évêque constitutionnel de Lyon, demande la parole pour un discours passionné. Aucune querelle n’est insurmontable, dit-il, excepté celle entre des gens malveillants et des personnes mal intentionnées. La situation était compliquée car la majorité de l’Assemblée accusait la gauche de vouloir une république et l’on prêtait aux feuillants (partisans de la monarchie constitutionnelle) un projet condamnable de vouloir un régime mixte s’appuyant sur la noblesse et le bicamérisme.

Lamourette insiste pour dire que les malheurs de la France proviennent justement de la « désunion de l’Assemblée nationale ». Et il invite les députés à dépasser leurs dissensions et à reconnaître en chacun d’eux la « probité » et « l’honneur » et à ramener la représentation nationale à l’unité.

Et il invite ses collègues :

« Foudroyons, Messieurs, par une exécration commune, et par un dernier et irrévocable serment, foudroyons et la république et les deux chambres ; jurons-nous fraternité réelle, confondons-nous en une seule et même masse d’hommes libres, également redoutable à l’esprit d’anarchie et à l’esprit féodal : et le moment où nos ennemis domestiques et étrangers ne pourront plus douter de ce que nous voulons une chose fixe et précise, et que ce que nous voulons, nous le voulons tous, sera le véritable moment où il sera vrai de dire que la liberté triomphe et que la France triomphe ».

Et propose alors que :

« Ceux qui rejettent et haïssent également et la république et les deux chambres se lèvent »

Et il encourage alors :

« Jurons de n’avoir qu’un seul esprit, qu’un seul sentiment : jurons de nous confondre en une seule et même masse d’hommes libres. Le moment où l’étranger verra ce que nous voulons, nous le voulons tous, sera le moment où la liberté triomphera et où la France sera sauvée ».

A ce moment, l’Assemblée est prise d’une émotion collective. Chacun se lève pour applaudir, parfois les larmes aux yeux, et des accolades s’échangent entre députés de tous bords. C’est ainsi que cet instant a été surnommé « le baiser Lamourette ».

Toutefois, cette entente ne durera pas plus de deux jours. Les disputes reprennent presque aussitôt.

Cette réconciliation va être considérée par les Républicains comme un complot organisé par la Cour et le Clergé. Le jacobin Billaud-Varennes s’écrie alors « voir tel député se jeter dans les bras de tel autre, c’est voir Néron embrasser Britannicus, c’est voir Charles IX tendre la main à Coligny ».

Lamourette va devenir suspect aux yeux des Révolutionnaires, et la monarchie constitutionnelle bientôt s’effondrer. Il est vite arrêté, emprisonné et guillotiné en 1794, après avoir renié son « irrévocable serment ».

Que retiendront nos contemporains, nos dirigeants, et nos comités de Direction de ce « baiser Lamourette » ? On parle peut-être moins souvent aujourd'hui de "probité" et d' "honneur", il est vrai...


Le retour de la momie

BenthamCette momie a un message plus que jamais d'actualité en ce moment.

Mais qui est cette momie?

C'est celle de Jérémy Bentham, philosophe libéral anglais du XVIIIème siècle. Il a été momifié, conformément à sa volonté, en 1850, et est exposé à l'University College à Londres.

En 1791, il est l'auteur d'un projet soumis aux députés de l'Assemblée nationale française, fraîchement élue.

De quoi parle ce projet?

De surveillance, de liberté, de prison.

Et alors ?

La réponse s'appelle un panoptique.

Pour en savoir plus, c'est ICI, dans ma chronique du mois sur "Envie d'entreprendre".

Suivez la momie.


L'appel d'offres à la façon Lorenzo

Portes-baptistere-san-giovanni-florence-01Répondre à un appel d'offres, être ce consultant qui essaye de convaincre, ce prestataire, cet offreur de services, on connaît ça.

Mais comment fait-on pour gagner?

Et comment réussir un concours ?

Être celui qui emporte par sa modernité, contre les classiques qui ont plein de références.

C'est le sujet de ma chronique du mois sur "Envie d'entreprendre", c'est ICI.

Soyez Lorenzo et porte du paradis.

A la porte de Florence 


Le problème de Diagoras : Pourquoi nous aimons dire "parce que"

DiagorasIl y a des livres que l’on croit avoir lu rien qu’en en entendant parler.

C’est le cas pour moi de « Le Cygne noir » de Nassim Nicholas Taleb : ça parle de l’imprévisible, de ce cygne noir qui apparaît et qui vient contredire l’idée que tous les cygnes sont blancs ; c’est un livre qui nous dit que rien n’est certain, tout est imprévisible, et que l’imprévisible peut venir contredire à tout moment tout ce que l’on croit prévisible.

Voilà ; pourquoi se taper les 500 pages ? tout est dit, non ? Comme ici.

Alors, j’ai enfin ouvert le livre, plus de dix ans après sa parution en français. Et, forcément, ça en dit un peu plus.

On y apprend notamment pourquoi nous nous conditionnons à ne pas croire aux cygnes noirs, l’histoire nous cachant les cygnes noirs et nous donnant une idée erronée des chances qu’ils ont de se produire.

C’est ce que Nassim Nicholas Taleb appelle « le problème de Diagoras ».

C’est quoi ça ?

Il s’agit d’un personnage d’il y a plus de deux mille ans, nommé Diagoras, athée, à qui on montra des tablettes peintes représentant des dévots qui avaient prié et survécu à un naufrage qui leur était arrivé. Cela pour dire que prier protège de la noyade. Et Diagoras demanda alors : «  Où sont les portraits de ceux qui avaient prié et qui sont morts ? ». Cette histoire est rapportée par Cicéron dans « De natura deorum ». 

Ce que raconte cette histoire, c'est notre tendance à ne rechercher que les événements qui viennent conforter notre interprétation. C'est comme ça que l'on se fabrique de la désinformation. On recherche des causes qui n'en sont pas. C'est ainsi que s'écrivent les livres pour nous expliquer comment devenir un dirigeant performant : on prend un échantillon de dirigeants qui ont "réussi", on cherche leurs caractéristiques communes (le courage, la capacité à prendre des risques, l'optimisme, peu importe) et on en déduit ce qu'il faut faire pour réussir comme eux. En faisant cela on oublie tous ces dirigeants tout aussi courageux, prenant des risques, et optimistes, qui se sont plantés lamentablement, d'autant plus faciles à oublier que les gens qui échouent écrivent rarement leurs mémoires.

Ce "problème de Diagoras" est aussi celui qui nous fait croire à la stabilité : Nassim Nicholas Taleb évoque ainsi Giacomo Casanova, qui connut un nombre incalculable de revers de fortune et réussit toujours à s'en tirer avec succès. Il fait ainsi partie de ces aventuriers qui se sentent élus par le destin. En fait, cela n'existe que parce que nous n'entendons pas parler de tous ces aventuriers et qui n'ont pas eu cette chance. 

C'est pourquoi nous sommes souvent encouragés à prendre des risques, non pas par témérité, mais par ignorance et cécité face aux probabilités. Moins nous croyons au hasard sauvage qui engendre les cygnes noirs, plus nous croyons à un fonctionnement idéal de l'évolution. Alors que l'évolution est une succession de hasards, parfois heureux, parfois malheureux, nous avons tendance à ne voir que les premiers. Une métaphore de Nassim Nicholas Taleb illustre bien le phénomène :  c'est comme si l'on voyait sortir de riches joueurs du casino, et que l'on en déduisait que le goût du jeu est bon pour l'espèce parce que jouer permet de devenir riche.

Pourtant cette idée de l'évolution qui fait un super boulot pour nous placer dans le meilleur des mondes est "complètement bidon, à la lumière du problème de Diagoras".

Ce qui nous conduit à nous tromper ainsi, c'est cette obsession du "parce que" qui nous fait croire que toute chose a une cause identifiable et que nous nous jetons sur celle qui nous plait le plus, refusant le hasard. Mais nous préférons dire "parce que" plutôt que d'accepter le hasard. 

Ce problème de Diagoras est en fait ce qui nous permet de déformer le rôle et l'importance des cygnes noirs. La partie inconsciente de notre mécanisme de déduction va fabriquer une histoire à partir de ceux qui ont réussi (je peux faire pareil, donc, et c'est facile), et ne va pas tenir compte de tous ceux qui ont échoué et ont été oubliés. C'est comme ça que les start-up se plantent aussi.

Le conseil de Nassim vaut pour chacun d'entre nous : Méfiez-vous du "parce que" et maniez-le avec précaution, surtout lorsque vous soupçonnez la présence du problème de Diagoras.

Sage leçon, non ? 


Quelles stratégies pour gagner ? Les enseignements des 36 stratagèmes

StratagemesPour parler stratégie, les auteurs chinois sont aussi d'utiles gudes. On connaît Sun Tzu, du moins on fait comme si on le connaissait, avec "L'art de la guerre".

Mais on peut aussi aller voir "Les 36 stratagèmes". Ecrits par un anonyme de la dynastie Ming (1366 à 1610) ils représentent six catégories de stratégies pour comprendre l'adversaire, et prendre des initiatives stratégiques gagnantes. Et dans chaque catégorie, six stratagèmes pour trouver la bonne façon la mieux adaptée. 

De quoi s'y essayer dans nos analyses concurrentielles.

Ce n'est pas que du chinois. Cela peut être encore source d'inspiration pour les stratégies du monde moderne et les nouvelles formes de guerre, même électroniques.

C'est le sujet de ma chronique de février dans "Envie d'entreprendre". 

Pas besoin de stratagème, c'est direct ICI.

Bonne stratégie.


Les 150 commères et les mythes communs : l'art de raconter des histoires

CommeresIl y a des films, des livres qui partagent le monde en deux : ceux qui l'ont vu ou qui l'ont lu, et les autres. C'est le cas de "Sapiens" de Yuval Noah Harari, traduit en plus de 40 langues, vendu par millions à travers le monde, 250.000 en France. Je viens de passer de l'autre côté de la force d'attraction. En parcourant cette brève histoire de l'humanité ( 500 pages quand même!), depuis le néolithique jusqu'à nos jours, on y découvre des tas d'anecdotes qui permettent de faire des parallèles avec nos temps modernes. 

Un des "trucs" que l'on retrouvera est notamment cette affirmation que le seuil critique de la capacité d'organisation humaine est de 150 individus.

Pourquoi ça?

Cela remonte à la "révolution cognitive", il y a 70.000 ans, quand l'espèce humaine (oui, Homo Sapiens) commence à développer l'intelligence et le langage. Et le langage a évolué alors comme une manière de bavarder. C'est la coopération sociale qui est la clé de notre survie. Et les capacités linguistiques acquises ainsi il y a 70.000 ans ont permis de pouvoir bavarder pendant des heures. C'est ce que l'on appelle la "théorie du commérage" .En clair, notre langage s'est développé pour pouvoir bavarder et faire la commère. C'est encore le cas aujourd'hui nous fait remarquer l'auteur : 

" Vous croyez vraiment que les professeurs d'histoire parlent des causes de la Première Guerre mondiale quand ils se retrouvent à déjeuner ou que, dans les conférences scientifiques, les physiciens nucléaires profitent des pauses pour parler de quarks? ça arrive. Plus souvent, toutefois, ils parlent de la prof qui a découvert que son mari la trompait, de la querelle entre le chef de département et le doyen, ou des rumeurs suivant lesquelles un collègue se sert des crédits de recherche pour se payer une Lexus" (l'auteur a l'air de bien connaître les mœurs du monde de la Recherche universitaire...).  

Et donc ce seuil de 150 individus, c'est celui de la taille naturelle maximale d'un groupe lié par le commérage.  Il n'est pas possible pour un individu de connaître plus de 150 personnes. C'est aussi la limite pour les bavardages efficaces. C'est donc la limite des groupes qui peuvent fonctionner comme une petite entreprise familiale, sans conseil d'administration, ni de pyramide de hiérarchie rigide. (Pourtant, il y a des entreprises de moins de 150 qui ont déjà du mal).

Mais alors, une fois passé la magie des groupes de commères à 150, on fait comment alors ?

Ce qui va permettre de franchir ce seuil, et de fonder des cités de plusieurs dizaines de milliers d'habitants et des empires de centaines de millions de sujets, c'est quoi?

Ce sont les "mythes communs". Pour créer la coopération humaine à grande échelle, il faut qu'il y ait une "imagination collective". C'est ainsi que les "primitifs" vont cimenter leur ordre social en croyant aux fantômes et aux sorciers, les Etats vont créer des mythes nationaux. Et dans le monde des entreprises, ce sont les hommes d'affaires qui sont les sorciers.

Ce qui va faire ce "mythe commun",selon Yuval Noah Harari, c'est cette capacité à "raconter des histoires efficaces", car la difficulté n'est pas de raconter des histoires, mais de convaincre tous les autres d'y croire. Et quand ça marche, cela permet à des millions d'individus "Sapiens" de coopérer et de travailler ensemble à des objectifs communs. C'est ce qui permet à l'auteur de parler de "réalité imaginaire". Avec cette étrange remarque : " La plupart des défenseurs des droits de l'homme croient sincèrement à l'existence des droits de l'homme". 

Voilà une intéressante leçon, qui dure encore, qui nous vient des "Sapiens" d'il y a 70.000 ans. Faire la commère jusqu'à 150, puis passer aux "réalités imaginaires" et aux histoires qui font des mythes communs ensuite. Un bon vade mecum pour les dirigeants d'aujourd'hui.


Au nom de quoi a-t-on le droit de diriger les entreprises ?

EntrepreneursfamilleVoilà une question bien politique.

La réponse a évolué dans le temps.

D'abord au nom du propriétaire fondateur entrepreneur qui a tous les droits, c'était au XIXème siècle...

Et puis on a vu apparaître les managers professionnels, les experts , les professionnels du management qui avaient la compétence.

Oui, mais il y a aussi les parties prenantes, les actionnaires, les investisseurs...

Mais finalement qui a le droit alors?

La réponse dans ma chronique de ce mois-ci sur Envie d'entreprendre, ICI 

Soyez politiques...


Pourquoi l'autorité ?

AutoritéVous avez dû remarquer, comme moi, un paradoxe : Alors que dans nos entreprises on parle de plus en plus  de co-construction, d' "entreprise libérée", de tout ce qui permet de fonctionner sans le poids de la hiérarchie et des niveaux de contrôle, nos hommes politiques n'arrêtent pas de vanter les mérites de l'autorité et appellent à son retour (d'ailleurs, en votant pour eux, vous allez voir ce que vous allez voir, enfin un chef !). 

C'est Manuel Valls qui proclame en 2015 que " L'autorité est une exigence, une éthique, des actes".  Nicolas Sarkozy nous racontait la même chose pendant la campagne des Primaires : " Le peuple veut l'autorité contre la chienlit".  C'est aussi, selon certains, ce qui explique l'élection de Trump : On a tous besoin, (non plus d'amour), mais d'autorité ! 

Le paradoxe, c'est que dans l'entreprise, ce qui provoque les aspirations à plus de collaboration et de liberté, c'est qu'on trouve justement qu'il y a trop de hiérarchie et de chefs. Même chose à l'école. On aimerait des formes d'éducation plus libres, moins contraignantes, moins autoritaires.

 Car l'étymologie du mot "collaboration" c'est travailler ou labourer ensemble. Rien à voir avec l'attitude des français souhaitée par l'occupant allemand pendant la seconde guerre mondiale, ou cette qualification méprisante de "collaborateur" utilisée par Nicolas Sarkozy Président pour parler de François Fillon Premier Ministre. Et la collaboration c'est aussi le développement de "l'économie collaborative", où chacun apporte sa pierre, petite ou grande, payante ou gratuite : Covoiturage, coworking, crowdfunding, etc. Ce qui permet de rapprocher, grâce aux technologies de l'information, l'offre et la demande, par des moyens plus souples et plus fins que par des organisations classiques empêtrées dans les hiérarchies et l'organisation verticale ou matricielle. 

Même chose pour l'innovation : les entreprises vont la chercher à l'extérieur de leurs murs et de leur pyramide, car elles ne parviennent plus à la trouver seulement en interne. Alors les partenaires, les consultants, les profils nouveaux comme les designers et les ethnologues, vont collaborer pour trouver les idées innovantes.

Alors pourquoi la politique en reste-t-elle à son besoin d'autorité ? Sans parler d' "autoritarisme".

Anne Chemin y consacre une enquête dans Le Monde daté de samedi 17 décembre. 

 Elle souligne ainsi que notre pays "fortement empreint d'autorité est aussi celui où l'on se plaint sans cesse de sa disparition". 

 En fait, nos responsables politiques continuent à défendre la concentration des pouvoirs dans les mains d'un chef fort, ou dans la pratique du 49-3. Il se trouve que les députés français sont nettement plus âgés que leurs homologues européens; ce sont donc des élus qui ont grandi dans l'après-guerre et ont encore une conception "très jupitérienne de l'action publique". 

 Selon l'enquête d'Anne Chemin, c'est dans l'histoire qu'il faut aller chercher ce besoin d'autorité; et cette histoire c'est celle de la monarchie. Selon le sociologue François Dubet, cité dans l'article, la France est un "pays autoritaire au sens où l'entendait le sociologue Michel Crozier. Ce pays très centralisé instaure des autorités fortes, incarnées et lointaines dont le modèle est le roi, qui est à la fois tout-puissant et très distant. Ce modèle a traversé les siècles, il est devenu napoléonien, puis républicain".

Mais, en fait, ce modèle qu'aime nos politiques, il est lui aussi en crise :

" Les citoyens ont le sentiment que cet Etat puissant et lointain est impuissant, que les alternances ne débouchent sur rien, que le pouvoir s'est déplacé vers l'Europe ou les régions. Ce sentiment nourrit une demande d'autorité ambiguë : ce que l'on veut rétablir, ce n'est pas l'autorité mais ses symboles - les estrades à l'école ou les ordonnances au gouvernement".

Toutefois, les jeunes générations sont aussi celles qui aspirent à la démocratie participative, des organisations plus horizontales, la liberté de l'entrepreneuriat, et non  à suivre comme des moutons des partis politiques. Elles attendent de la délibération et de la participation. Il s'agit plus d'individualisation que d'individualisme : L'individualisme c'est chacun pour soi; l'individualisation c'est chacun son choix. 

 Un clivage fort se manifeste alors entre les générations, que nous connaissons aussi d'ailleurs dans nos entreprises. Le professeur Vincent Tiberj l'exprime très bien :

" Les personnes nées avant les années 60 et 70 affichent une culture de déférence envers les autorités. Les générations suivantes ont en revanche été élevées dans une culture critique et distancée envers elles, qu'il s'agisse des professeurs, des chefs d'entreprises ou des hommes politiques".

Malheureusement ces valeurs d'émancipation sont encore peu représentées sur la scène politique. Les nouvelles générations aspirent plus à une "citoyenneté d'engagement", e, quand elles ne trouvent pas d'offre qui correspondent à leur choix, elles ne vont pas voter (alors que les plus anciens vont voter par "citoyenneté de devoir"). C'est pour ça qu'on les écoute moins en politique.

Mais le risque est fort, et c'est la conclusion de l'enquête d'Anne Chemin dans Le Monde, ce n'est pas en appelant au retour de l'autorité, à l'appel au gouvernement par ordonnances, que les politiques vont répondre aux aspirations de ces nouvelles générations. Les activistes de "Nuit debout" ou les bénévoles d' "En marche" sont à contre-courant complet de ces exhortations proférées par Manuel Valls. Elles veulent une démocratie plus horizontale.

Il subsiste toutefois, dans ces aspirations, une exigence aussi de grandeur (de symboles) à l'égard de ceux qui détiennent l'autorité, particulièrement en France (l'histoire du "président normal" n'a pas trop convaincu comme on l'a vu). Philippe d'Iribarne, sociologue, qui est interviewé dans le même numéro du Monde, explique bien que cette vision du dirigeant symbolique n'est pas la même dans d'autres pays : En Europe du Nord, le chef est censé orchestrer la coopération et les compromis nécessaires à la bonne marche de l'entreprise ou du pays. Aux Etats-Unis, la vision est encore différente : le dirigeant y est plutôt considéré comme dans la position contractuelle du client : il exige un certain produit et n'a pas le droit de demander plus que ce sur quoi on s'est accordé.

Alors, quand les politiques vont-ils évoluer pour se débarrasser de leurs  visions verticales d'autorité ?

Sans pour autant jeter les symboles de la grandeur.

Dur compromis, que nos chefs d'entreprise, et les candidats à la présidence de la République de 2017 en France, vont avoir à affronter.