Le véritable symbole du libéralisme économique

KalaaaC'est ainsi que nomme Roberto Saviano, dans son livre sur l'archéologie de la mafia de Naples, la camorra, "Gomorra", paru en 2006, un objet bien connu de celle-ci, une véritable icône. 

Cet objet est une arme tristement célèbre, la Kalachnikov, l'AK-47, la plus répandue. L'auteur y consacre tout un chapitre.

Mais pourquoi serait-ce un véritable symbole du libéralisme économique ?

"Grâce à son invention, Mikhaïl Kalachnikov a permis à tous les groupes petits et grands luttant pour le pouvoir de se doter d'une arme. Kalachnikov a fait un geste en faveur de l'égalité : des armes pour chacun, des massacres pour tous. La guerre n'est plus réservée aux armées".

L'inventeur avait inventé cette arme pour armer les forces armées de l'URSS, avec la conviction d'œuvrer pour la défense de sa patrie, au service du pouvoir. 

"Avant de prendre sa retraite de général de corps d'armée, il touchait un salaire fixe de cinq cents roubles, soit à l'époque environ cinq cents dollars par mois. Si Kalachnikov avait eu la possibilité de faire breveter son arme à l'ouest, aujourd'hui il serait sans nul doute un des hommes les plus riches de la planète". (Kalachnikov est décédé en 2013, à l'âge de 94 ans). 

"On estime que plus de cent cinquante millions d'armes de la famille des Kalachnikov ont été produites à partir du projet d'origine du général".

 L'histoire de cette arme se lit comme un cours de capitalisme libéral, dans sa version illicite et sans morale.

Car le produit a connu son succès grâce au génie de sa conception : il permet de tirer dans les situations les plus variées; il ne s'enraie pas, fonctionne même couvert de terre, même plein d'eau, et s'empoigne facilement. Sa détente est si souple, nous dit Roberto Saviano, "qu'elle peut être pressée par un enfant".

Et mieux encore : "Simple à utiliser, facile à transporter, il est si efficace qu'on n'a pas besoin d'entraînement". C'est le redoutable président congolais Kabila qui aurait dit à son propos : "Il peut transformer même un singe en combattant".

C'est ainsi qu'au cours des dernières décennies, les armées de plus de cinquante pays ont utilisé la Kalachnikov comme fusil d'assaut. Plus de cinquante armées régulières sont équipées de Kalachnikov, et bien sûr il est aussi impossible d'énumérer les groupes clandestins, paramilitaires et de guérilleros qui l'utilisent. Et sans compter tous les terroristes, et auteurs d'attentats et de crimes, qui ont continué encore après l'année du livre de Roberto Saviano. 

Et ce qui a fait aussi sa notoriété, c'est son prix très compétitif, y compris dans les échanges illégaux par les criminels. Cette arme est aussi devenue un indice pour évaluer la situation des droits de l'homme : "Moins elle est chère et plus les droits de l'homme sont bafoués, l'Etat de droit gangréné, tout ce qui favorise les équilibres sociaux miné et sur le point de s'écrouler. En Afrique de l'Ouest, ce prix peut descendre jusqu'à cinquante dollars. Au Yemen, on peut même trouver des fusils AK-47 d'occasion achetés et revendus plusieurs fois, à six dollars".

Forcément, dans la mesure où elle détient une part importante du marché international des armes, la camorra fixe le prix des Kalachnikov, devenant ainsi, indirectement, l'instance qui évalue l'état de santé des droits de l'homme dans le monde occidental.

Et puis, en bon capitaliste détenteur d'une marque mondialement célèbre, le général Kalachnikov est devenu un entrepreneur à succès. C'est comme cela qu'un homme d'affaires allemand crée une marque de vêtements signés Kalachnikov. Le général a aussi une bouteille de verre remplie de vodka, avec un bouchon en forme de canon.

Et le résultat est impressionnant : "La Kalachnikov a tué plus que les bombes atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki, plus que le virus HIV, plus que la peste bubonique, plus que la malaria, plus que tous les attentats commis par les fondamentalistes islamistes, plus que tous les tremblements de terre réunis. Une quantité colossale inimaginable de chair humaine. Seul un publicitaire parvint à en donner une idée convaincante : lors d'un congrès, il suggéra de prendre une bouteille et de la remplir de sucre en poudre. Chaque grain de sucre était un mort tué par la Kalachnikov".

Et puis le général Kalachnikov qui considère que ce n'est pas son problème : Chacun n'est responsable que de son corps et de ses gestes; seul ce que ma main a fait relève de ma conscience morale. Ce général porte en lui l'impératif quotidien de l'homme au temps du marché : fais ce que tu dois faire pour gagner, le reste ne te concerne pas.

Un véritable symbole, en effet.


Le capitalisme est-il foutu ?

CapitalismeAvec le réchauffement climatique, mais aussi les crises que nous connaissons, le capitalisme est souvent accusé du pire, au point de considérer que pour aller mieux, il faudrait se débarrasser de ce capitalisme que l’on se plaît à caractériser d’ « à bout de souffle ». Cela fait au moins le bonheur des auteurs et éditeurs qui reprennent ce discours, ainsi que les politiques qui vont pêcher les voix avec ce type de slogan.

Pour les entrepreneurs et dirigeants ou managers d’entreprises, ces discours n’ont pas d’intérêt.

Mais on peut aussi les considérer comme un scénario à envisager si les mouvements qui emportent ces idées venaient à s’imposer. Et les équilibres des votes pour les élections européennes pourraient en donner un avant-goût.

Le capitalisme, c’est quoi en fait ? Pour faire simple, on peut dire que c’est un mode d’organisation économique qui repose sur la séparation du capital et du travail. On peut dire qu’il introduit une séparation entre la propriété des moyens de production (le capitaliste) et le travailleur (qui reçoit un salaire). Cette économie s’oppose à celle de l’économie primitive qui reposait sur la chasse, la pêche, le troc, mais aussi à l’économie féodale, dans laquelle c’est le seigneur qui possède les moyens de production, transmis héréditairement, et aussi la force de travail qui est serve. Tout cela change avec la première révolution industrielle (lire Luc Boltanski dans « le nouvel esprit du capitalisme »), qui met en place un « capitalisme de l’autonomie », où domine la figure du bourgeois, entrepreneur calculateur avisé, à la fois émancipateur (vis-à-vis des anciennes hiérarchies qui pesaient sur les sociétés traditionnelles) et conservateur (il érige le travail en morale).

Puis, toujours selon Luc Boltanski, on passe au capitalisme de la grande entreprise, entre 1930 et 1960, qui va reposer sur l’organisation rationnelle du travail, le fordisme, le gigantisme, la planification. Et avec les années 1990, on est passé dans l’ère du « capitalisme dématérialisé de réseau ». On s’est libéré du modèle de l’organisation fonctionnelle et des hiérarchies (enfin, peut-être pas encore partout), pour passer à l’entreprise réactive, flexible, agile. C’est le moment du développement de la sous-traitance et de l’externalisation. Le succès, c’est d’augmenter son réseau, de mobiliser un grand nombre de connexions dans différents réseaux.

Je retrouve ICI un entretien avec Olivier Besancenot, chantre de cet anticapitalisme, qui éclaire l’intention : « Pour nous, l’anticapitalisme est la volonté d’en finir avec la société actuelle, et d’en bâtir une nouvelle. Aujourd’hui, il y a une dictature du capital sur l’économie et la société : tout se transforme en marchandise. Or, nous ne pensons pas que le capitalisme puisse être moralisé, ni réformé. A nos yeux, la mondialisation libérale n’est pas un moment particulier du capitalisme, lequel pourrait changer de visage. Après les années de croissance exceptionnelle de l’après-guerre, le marché s’est trouvé saturé, et le taux de profit a eu tendance à diminuer. Pour maintenir le taux de profit à niveau constant, les entreprises ont bloqué l’évolution des salaires et amputé les acquis sociaux. D’autre part, on a vu se développer les marchés financiers, qui offrent la possibilité de faire de l’argent avec de l’argent. La financiarisation de l’économie est inscrite dans le patrimoine génétique du capitalisme, car la spéculation tend à y supplanter l’investissement dans l’économie réelle. Ni les mots, ni les lois ne pourront empêcher ces dérives là, et l'on ne peut espérer que les capitalistes se tirent volontairement une balle dans le pied ».

En clair, si on ne casse pas tout, c'est foutu.

Le capitalisme est-il foutu?

Car pour se sortir de cette situation, le message des anticapitalistes est clair : la révolution. Olivier Besancenot le dit clairement dans cet entretien : « La révolution ? C’est possible ! Quantitativement, il n’y a jamais eu sur Terre, dans l’histoire du capitalisme, autant d’exploités…Notre problème est simplement de revaloriser la force du nombre ».

Oui, c'est bien là "le problème", qui n'est pas si simple.  C'est la bonne formule de Karl Marx : "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !", formule qui figure dans l'épitaphe inscrite sur sa tombe.

Ce qui perce bien aujourd’hui c’est la version écologique de l’anticapitalisme. Cela remonte loin, à Thomas R. Malthus, qui, en 1798, expliquait dans son « Essai sur le principe de population » que les ressources terrestres, à l’accroissement arithmétique, ne suffiraient bientôt plus à nourrir la population humaine, qui croît de manière géométrique. Mais c’est justement le XIXème siècle, et le développement du capitalisme, avec les avancées des sciences et de la mécanisation, qui va donner tort à Malthus. C’est le commerce mondial et le développement des rendements agricoles qui vont sauver l’histoire. Mais on va alors parler des désastres et dommages faits à la nature par cette expansion. Au point qu’au XXème siècle, cette critique environnementaliste va gagner en force, dénonçant une attitude de prédateurs et de consommateurs face à la nature.

Cela se matérialise encore mieux avec la fondation du Club de Rome, en avril 1968, par des économistes, industriels et universitaires, qui décident de recenser les effets du capitalisme sur la planète. C’est le fameux rapport Meadows, « Halte à la croissance ? » (Avec un point d’interrogation, mais bon..). Leur conclusion est sans appel : L’humanité devrait connaître un effondrement général de son niveau de vie avant 2100. C’est de là que se développe ce mouvement de ceux qui prônent la décroissance, encore vif aujourd’hui.

Mais un autre mouvement a aussi émergé, moins médiatisé peut-être, celui des défenseurs de « l’écologie industrielle ». Ce mouvement s’est créé aux Etats Unis autour de Suren Erkman, un ingénieur suisse. Son idée est de réorganiser le tissu industriel et urbain comme un écosystème. Tout ensemble d’entreprises, tout quartier urbain, comme un système naturel, fait circuler certaines quantités de matières, d’énergie, de déchets, de gaz, d’êtres vivants, dont nous pouvons analyser le « métabolisme » - les flux, les stocks, les pertes, les dégradations. Aux hommes et aux politiques de s’ingénier pour que ce système polluant devienne un écosystème : qu’il récupère ses dépenses d’énergie, recycle ses déperditions, réutilise ses déchets, protège les espèces. Ce faisant, on repense l’entreprise comme la ville à l’image d’une chaîne alimentaire, en réinstallant usines, immeubles et ateliers au cœur d’un grand recyclage naturel. Regardez la communication de Groupes comme Suez, ou Veolia, ils sont à fond là-dedans. Y aurait-il une alternative au ralentissement de la course à la croissance dans cette construction (capitaliste) d’un nouvel environnement ?

Oui, si la révolution anticapitaliste gagne du terrain, le capitalisme et ses entrepreneurs n’ont pas dit leur dernier mot.

De quoi bâtir les scénarios alternatifs du futur.


Vous y croyez à la transition énergétique ?

TransitionPour l’historien des sciences Jean-Baptiste Fressoz, la réponse est évidente, c’est non.

Ah bon ?

C’est la thèse qu’il développe dans son livre qui vient d’être publié « Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie ».

Il est interrogé sur le sujet dans le dernier numéro de L’Obs, dans un dialogue avec Jean-Marc Jancovici. Cela en vaut la peine d’aller voir de plus près leurs analyses. Malheureusement ce n’est pas une lecture très optimiste. Mais elle permet aussi de mieux comprendre, et de participer au débat avec des faits.

Cette histoire de transition énergétique, dont le gouvernement et les médias n’arrêtent pas de nous parler, au point d’en faire une étape obligée dans les déclarations des entreprises et de leurs dirigeants, repose en fait sur une idée, a priori rassurante, que les énergies vont se substituer les unes aux autres, et que les gentilles énergies renouvelables vont donc remplacer les méchantes énergies fossiles.

Or, ce que met en évidence Jean-Baptiste Fressoz, c’est que les sources d’énergie ne se substituent pas les unes aux autres mais plutôt qu’elles s’accumulent et sont en symbiose. Il suffit de constater que l’humanité n’a jamais brûlé autant de charbon, de pétrole et de gaz qu’aujourd’hui (et ces énergies fournissent encore l’essentiel de la consommation), même si les énergies solaire et éolienne se développent à toute vitesse, participant à l’électrification et à la décarbonation de l’économie.

De plus, comme le fait remarque Jean-Marc Jancovici, « Il y a un angle mort : ces panneaux photovoltaïques et ces mâts d’éolienne sont fabriqués dans un monde qui carbure encore aux fossiles. C’est aussi pour cela que ce n’est pas cher ! ».

En bon historien, Jean-Baptiste Fressoz est allé rechercher comment cela s’était passé dans les précédentes révolutions industrielles, et il a constaté un phénomène identique, par exemple dans la révolution industrielle qui est présentée comme une transition du bois au charbon : « Pour extraire le charbon dans les mines, il a en réalité fallu des quantités de bois astronomiques. En Angleterre, en 1900, les étais de mines atteignaient des volumes plus importants que tout le bois de feu brûlé en 1750 », ce qui est pour lui la démonstration que l’arrivée d’une nouvelle source d’énergie tend à accroître l’usage des anciennes, comme pour le pétrole aujourd’hui. Même si, comme le font remarquer les journalistes de L’Obs, on pourrait dire que le passé ne présage pas de l’avenir. Mais il y a de quoi être troublé par ces démonstrations.

Ce que veut montrer Jean-Baptiste Fressoz, c’est l’intrication des énergies entre elles, et qu’on ne peut pas se contenter de les étudier séparément (les spécialistes su charbon étant distincts des spécialistes du bois ou des spécialistes du pétrole). Il faut une vision, comme en beaucoup de choses, que l’on appelle « systémique ».

Alors, forcément, fort de ces constats, on ne peut que déplorer, avec Jean-Baptiste Fressoz, que les renouvelables ne feront qu’à peine ralentir le réchauffement. « Dans les années 1970, l’éolien et le solaire étaient liés à l’écologie et porteurs d’utopie. Maintenant qu’ils sont dans une phase industrielle ascendante, certains de leurs promoteurs les présentent, à tort, comme pouvant régler tous nos problèmes sans que nous ayons à penser la taille de l’économie ni à questionner nos modes de vie ».

Le constat pour l’auteur est sans appel : « Dès qu’on parle transition, on parle technologie, « solutions », innovations, investissements verts… Sans voir qu’une partie importante de l’économie mondiale ne sera pas décarbonnée en 2050 ».

Alors, on fait quoi ?

Dans le dossier de L’Obs, Jean-Marc Jancovici apporte sa réponse : « Le critère qui va devenir central est la quantité de matière. Moins on aura besoin de matières pour avoir le même service, plus on sera résilient », car dans un monde qui se décarbone, l’accès à des ressources lointaines va devenir plus compliqué.

Jean-Baptiste Fressoz partage cet avis dans une autre interview ici : «Les énergies renouvelables sont intéressantes dans l’absolu, mais si c’est pour faire avancer des voitures qui pèsent deux tonnes et empruntent de nouvelles routes reliant des maisons remplies d’objets, ça ne change pas ».

En parallèle, les solutions de recyclage, souvent évoquées, posent aussi problème, comme le souligne Jean-Baptiste Fressoz : « Aujourd’hui, un pneu contient deux fois plus de matériaux différents qu’une voiture entière produite il y a un siècle. C’est la même chose avec le téléphone : Un appareil des années 1920 contenait vingt matériaux tandis qu’un smartphone utilise plus de cinquante métaux différents ».

On comprend que pour Jean-Baptiste Fressoz, comme pour Jean-Marc Jancovici, la seule solution c’est cette fameuse décroissance physique qu’ils considèrent inévitable, pour nous contraindre à réduire l’usage de la voiture individuelle, limiter le nombre de vols en avion, manger moins de viande. Pas très encourageant. Jean-Marc Jancovici a une idée pour « la rendre moins douloureuse » : « Planifier ». Ouais…Ce que certains appelleraient le totalitarisme sans le goulag.

Car derrière ces réflexions, cela va sans dire (mais encore mieux en le disant – Merci Talleyrand), il y a le retour d’une critique du capitalisme, comme l’avoue Jean-Baptiste Fressoz dans la conclusion de son livre : « La transition est l’idéologie du capital au XXIème siècle. Grâce à elle, le mal devient le remède, les industries polluantes, des industries vertes en devenir, et l’innovation notre bouée de sauvetage. Grâce à la transition, le capital se trouve du bon côté de la lutte climatique ».

Mais alors, la croissance verte, l’innovation ?

Pour Jean-Baptiste Fressoz, l’idée que grâce à l’innovation on pourra décarboner sans douleur est trompeuse. Les technologies qui concernent le captage et le stockage du carbone ? « Balbutiantes ». L’avion à hydrogène ? Celui « que même Boeing a laissé tomber tant c’est techniquement une chimère ». Il n’aime pas trop non plus ce fonds de « France 2030 » doté de 53 milliards d’euros qui veut développer les « innovations de rupture ». Il préfèrerait des techniques bon marché qui peuvent se démocratiser, se globaliser, comme les panneaux solaires par exemple.

Il y a aussi la géo-ingénierie solaire, cette idée que l’on pourrait injecter du soufre dans la stratosphère pour réfléchir une partie du rayonnement solaire, permettant de refroidir la Terre sans baisser la concentration en gaz à effet de serre de l’atmosphère. Là l’auteur a un doute : « Si nous ne parvenons pas à baisser nos émissions, il est probable que cette « solution » sera tôt ou tard mise sur la table ». Mais il ajoute quand même « malgré tous ses dangers et ses incertitudes ».

En attendant le pétrole se porte bien, comme le souligne Jean-Marc Jancovici : « Il y a encore assez de combustibles fossiles pour transformer la planète en étuve ». Car le drame, c’est que le mur climatique arrive bien plus tôt que celui des ressources.

Aujourd’hui, il fait froid.

Profitons-en.


Sauver la planète ou sauver la démocratie ?

PlaneteAAOn a cru pouvoir dire qu’elle était heureuse.

Et puis on l’a critiqué, voire on l’a accusée d’être la cause de tous nos problèmes, et avec elle, pourquoi pas, le capitalisme lui-même, et même la croissance.

Oui, elle, c’est la mondialisation.

Le débat est encore en vigueur.

Déjà, c’est quoi la mondialisation ?

On désigne par ce terme le processus d’intensification et de fluidification des échanges, et donc le libre-échange des marchandises, des capitaux, des services, des personnes, des techniques et de l’information, en gros la liberté des échanges, pour le bien de tous sur toute la planète (pour ses partisans). Pour les autres, il faut au contraire du protectionnisme, empêcher les marchandises des étrangers, et les étrangers eux-mêmes, de pénétrer chez nous, afin de protéger nos affaires et nos populations et productions locales.

La directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, donne son avis dans un entretien pour « Le Monde » le 12 novembre 2023 : « Pendant longtemps, nous avons trop insisté sur les bénéfices de la mondialisation. Ils ont été considérables : Sur les trois dernières décennies, l’économie mondiale a triplé, en particulier au profit des économies en développement qui, elles, ont quadruplé, et il en est résulté une incroyable réduction de la pauvreté. Mais tout le monde n’en a pas profité. Trop longtemps, l’attention n’a pas suffisamment porté sur ceux dont les emplois et les moyens de subsistance se sont évaporés, parce que les mécanismes de compensation ont été insuffisants ».

 Et ce manque de prise en compte de ces populations ayant moins profité de la mondialisation qui est à la source, toujours selon Kristalina Georgieva, des mouvements altermondialistes et du populisme (qu’elle n’aime pas trop, on l’a bien compris).

C’est pourquoi elle veut proposer de « repenser la mondialisation ».

Diantre ! Et comment alors ?

Elle se veut conseil aux pays de ne pas jouer la carte de l’intérêt national contre les autres, et au contraire de « réfléchir aux mécanismes permettant de poursuivre l’intégration mondiale et d’équilibrer les risques ». Ouais, il va falloir encore un peu d’effort pour être un peu plus concret. Et réfléchir encore un peu donc.

Le principal risque qu’elle met en avant, et dont on parle de plus en plus, c’est celui de « fragmentation du commerce mondial », qui consisterait à un repli de chacun sur lui-même. Et donc elle nous suggère de résister le plus possible à cette tentation d’imposer des barrières commerciales, dont plusieurs partis politiques en Europe font pourtant un des piliers de leur programme électoral.

Et pourtant, c’est elle qui cite ces chiffres, le nombre de barrières commerciales est passé de 500 en 2017 à 2000 en 2019, et 3000 en 2022. Pourtant, on connaît l’histoire : dès qu’un pays prend une mesure protectionniste, il est probable que le pays partenaire va en faire immédiatement autant. Ce que Kristalina Georgieva appelle « une pente dangereuse ».Celle qui nous mènerait à être tous plus pauvres et moins en sécurité.

Cette fragmentation pourrait atteindre « entre 0,2% et 7% du produit intérieur brut (PIB) mondial, 7%, le cas extrême, équivaudrait à exclure deux pays comme l’Allemagne et le Japon de l’économie mondiale ».

En fait dans les politiques dites « politiques industrielles » des États, il y a les bonnes (agir pour rendre son économie plus attractive pour les investisseurs) et les moins bonnes (instaurer des barrières commerciales au mépris des règles de l’Organisation mondiale du commerce).

Mais quand même, insiste l’auteur de l’interview du Monde (Marie Charrel), n’y a-t-il pas quand même un « bon protectionnisme », ne serait-ce que pour protéger l’environnement, ou éviter que des produits ne fassent trois fois le tour de la planète avant d’être vendus ?

C’est l’histoire qui nous a appris que la division du travail entre les pays est bénéfique en permettant d’apporter de la nourriture, des biens et des services à tous.

La directrice générale du FMI voit plutôt la réponse dans la réflexion sur les chaînes d’approvisionnement mondiales en tenant compte de leur empreinte carbone, mais, là encore, « en prenant garde également à l’ampleur des préjudices que leur restructuration pourrait causer à des travailleurs ailleurs sur la planète ». Elle voit plutôt des solutions en subventionnant la R&D pour permettre aux technologies vertes de pénétrer plus rapidement l’économie, ce qui serait une bonne utilisation d’argent public.

Donc, pour la directrice générale du FMI, c’est encore la technologie qui apporte les meilleures réponses.

Intéressant.

Mais la critique de la mondialisation, qu’elle n’évoque pas, c’est aussi de contester la croissance elle-même des échanges et des économies.

Dominique Reynié, directeur général de la Fondapol, Think Tank libéral, aborde le sujet dans une récente tribune d’opinion dans Le Figaro (14/11/2023). Et pour lui ces débats sur la croissance, ou plutôt la décroissance, sont une menace sérieuse pour la démocratie elle-même.

Encore une menace !

Pour lui, les politiques climatiques mises en place par les gouvernements, notamment en France, n’ont pas vraiment fait l’objet de discussion générale, ni n’ont été approuvées par les électeurs (il rappelle que lors des élections européennes de 2019 le total des votes en faveur d’une liste écologiste n’a été que de 9,4% pour l’ensemble de l’Union européenne). Ces politiques sont plutôt des accords entre chefs d’ États, ou de négociations entre groupes parlementaires.

Oui, mais devant l’urgence climatique, ne devons nous pas considérer qu’il faut prendre les décisions au nom de vérités scientifiques, et non en fonction des votes des citoyens, ces citoyens ne pouvant les contester, car ne disposant pas des compétences requises ?

Voilà exactement la menace qu’il veut dénoncer : « l’usage abusif du thème de l’urgence climatique » qui donne l’impression d’un forçage de l’agenda gouvernemental.

Il appelle cette forme d’écologisme un « altruisme autoritaire ».

Oui, mais que répondre à ceux qui nous disent que l’on ne peut pas refuser de « sauver la planète » et que « nous n’avons pas le choix » ?

Alors, dans ce cas, c’est bien la démocratie qui devient un problème, puisqu’elle suppose justement l’existence d’un choix. Et donc cet enjeu climatique « favorise l’émergence d’une nouvelle tendance illibérale ».

En fait, cette lutte contre le réchauffement climatique emporte avec elle un combat contre le capitalisme, et est idéologiquement orientée : « centralisation, bureaucratisation, planification, hyperréglementation, fiscalisation, méfiance ou hostilité à l’égard du capital, de l’entreprise et du profit ». « Lorsque Jean Jouzel estime que le capitalisme est antinomique avec les politiques climatiques, il ne parle plus en climatologue ».

Mais alors, la décroissance ?

Dominique Reynié a du mal à croire que cette notion ait du succès auprès des populations : « La globalisation démontre les bienfaits du capitalisme pour l’humanité. La part de la population mondiale vivant dans la pauvreté est tombée de 16% en 2010 à 8,5% aujourd’hui, alors que nous n’avons jamais été aussi nombreux. Il suffit de constater ces performances inouïes pour comprendre que l’humanité n’acceptera jamais une gauche « décroissantiste », ni même la sobriété ».

Il retrouve les mêmes arguments que la directrice générale du FMI, avec des chiffres similaires.

En fait, pour lui, « la poursuite du développement humain, dont la condition est la croissance, est bel et bien l’un des moteurs de la démocratisation du monde. Ne pas faire bénéficier l’écologie de la puissance du capitalisme, c’est sacrifier le climat et la démocratie à l’idéologie ».

D’où la résistance des ménages aux programmes gouvernementaux de dégradation de leur mode de vie (rappelons-nous les « gilets jaunes »).

En fait, le lien entre la démocratie et la croissance apparaît comme essentiel. La démocratie s’est précisément implantée à partir du XIXème siècle, grâce au développement économique, au progrès social qui en a découlé, et au suffrage de masse qui a conféré un pouvoir législatif indirect au mouvement ouvrier. « La démocratie doit beaucoup à l’industrialisation, c’est-à-dire à la carbonation des sociétés ».

Et donc, « le projet de décroissance, plus ou moins assumé, parfois euphémisé avec le mot de « sobriété », n’est pas seulement un programme anticapitaliste, c’est aussi un chemin rapide pour en finir avec la démocratie ».

Avec Kristalina Georgieva et Dominique Reynié, on comprend que les résistances à la fragmentation du commerce mondial et à la tentation « altruiste autoritaire » ont de bons défenseurs.

Devra-t-on choisir entre sauver la planète et sauver la démocratie ?

Un bon débat…démocratique, qui nous concerne tous, nous citoyens.


Des chiffres qui parlent, ou qui rendent fous ?

ChiffresAALes dirigeants, directeurs de la Communication, les analystes, les consultants, bref, tout le monde, le savent : le chiffres parlent et ne peuvent être contestés. Si vous voulez faire sérieux et informés, rien de tels que de balancer des chiffres.

C’est pourquoi on en arrive à se sentir « dominés » par les chiffres, qui prennent le pouvoir sur les opinions et les avis de chacun.

Et c’est l’objet d’un livre salutaire de Valérie Charolles, philosophe des chiffres (sic) : « Se libérer de la domination des chiffres ».De quoi relativiser cette croyance de l’objectivité absolue des chiffres. Et l’auteur redonne grâce à un métier des chiffres très en vogue aujourd’hui : celui de faire parler les chiffres.

Car les chiffres ne sont rien sans celui qui a ce talent de « faire parler les chiffres ». On connait tous le truc pour les entreprises, comme pour les ministres : Quand il s’agit de parler à l’extérieur, on va aller chercher les chiffres qui donnent l’image la plus positive possible de la réalité décrite. Et, pour parler à l’intérieur, par exemple demander un effort démultiplié de productivité, ou de résultat, on va insister sur les chiffres qui décrivent les problèmes et viennent justifier les projets à soutenir. Trouver le bon chiffre à produire relève de l’art, et les nouveaux artistes des chiffres ont acquis un nouveau nom grâce aux nouvelles technologies : Ce sont maintenant des « data scientists » qui viennent remplacer les directions de la statistique ou des études que l’on connaissait dans le monde d’avant.

Et tout le monde connait les astuces pour bien présenter les chiffres dans le sens qui nous arrange : choisir la donnée de base, ajuster la période de référence, bricoler l’échelle et le type de présentation. Et le tour est joué.

C’est la même chose avec les sondages. Et le pire pour faire dire n’importe quoi aux chiffres, ce sont les pourcentages.

Par exemple, annoncer « une croissance de notre résultat de 70% » ne dira pas grand-chose si l’année précédente a été catastrophique, et peut-être que cette entreprise ne va pas beaucoup mieux que celle qui annonce une progression de 5%, mais par rapport à une année précédente qui était, elle aussi, plutôt bonne.

Exemple d’effet trompeur de présentation, que relève l’auteur, celui du taux de chômage des jeunes. Selon la dernière parution de l’Insee, le taux de chômage des jeunes au deuxième trimestre 2022 est de 17,8% en France. Mais cela ne veut pas dire que près d’un jeune sur cinq est au chômage, car ce taux de chômage des 15-24 ans correspond à la population des jeunes au chômage, mais non par rapport à l’ensemble des jeunes, mais seulement aux jeunes actifs. Et ne comprend donc pas les jeunes scolarisés, qui poursuivent leurs études. Or ces jeunes scolarisés représentent en France plus des deux tiers des jeunes de 15-24 ans. La proportion des jeunes au chômage est donc trois fois moindre que le chiffre annoncé, et longuement débattu par les politiques et penseurs. Et ces jeunes ne sont pas les pires, les chômeurs de la catégorie 25-49 ans étant deux fois et demie plus nombreux que les 15-24 ans.

Un effet encore plus pervers de ce mode de présentation est que, lorsque la part des études longues va augmenter (une bonne chose a priori pour suivre le niveau d’exigence des compétences), cela fera augmenter le chômage des jeunes (du fait de la baisse du nombre des jeunes actifs). Et inversement, un gouvernement qui choisirait de proposer des petits boulots et stages à ces jeunes hors des études longues obtiendrait des effets positifs immédiats sur ce taux de chômage.

Autre sujet qui alimente les débats sur les chiffres, le chiffre du taux de croissance du PIB.

Car ce chiffre est devenu l’indicateur universel privilégié de la santé économique d’un pays.

Et l’on a tendance à le comparer à ceux connus lors de cette période que l’on appelé « les trente glorieuses », c’est-à-dire les années entre 1945 et 1973, où les taux de croissance annuels moyens dans l’OCDE étaient de 4%, et même autour de 5% pour la France, au point que la Commission Attali sur les freins à la croissance, nommée par Nicolas Sarkozy en 2007, avait conclu que la France devait justement viser une croissance de 5% par an (au lieu des 2% de l’époque) pour ne pas décrocher du reste du monde. En 2022, il était de 2,6% en moyenne annuelle.

Voilà encore un malentendu, source d’erreurs de jugement, que s’ingénie à démontrer Valérie Charolles dans son livre.

Car l’idée que, sans croissance, la sphère économique ne produirait rien, est profondément ancrée, et associée à la peur d’un déclassement au niveau mondial.

D’abord, la comparaison avec ces fameuses « trente glorieuses » est effectivement trompeuse. Cette période qui succède à la deuxième guerre mondiale est aussi celle d’un effort massif de reconstruction, forcément activateur de croissance, et aussi la période de l’arrivée de plus en plus massive des femmes dans l’économie marchande. Au début du XXème siècle, les femmes représentaient un tiers de la population active en France, surtout dans des métiers d’agricultrices, d’employés de maisons et d’ouvrières. Tout commence à changer après la guerre : fini le temps où le salaire des femmes subissait un abattement légal (oui, vous avez bien lu) par rapport à celui des hommes jusqu’en 1946, et fini aussi où il était interdit aux femmes d’exercer une profession sans le consentement de leur mari jusqu’en…1965 (oui, vous avez bien lu). Et donc les « trente glorieuses » c’est aussi le temps où le travail des femmes va entrer massivement dans le calcul du PIB et de la croissance.

Autre élément qui vient booster le PIB, la population des agriculteurs indépendants (ceux qui consommaient leurs propre production, qui échappait au calcul du PIB), va aussi diminuer.

On comprend combien tout est différent aujourd’hui et que l’on ne peut pas complètement comparer cette période « glorieuse » avec celle d’aujourd’hui.

On connait même des mouvements inverses aujourd’hui, avec la tendance à limiter la consommation pour une part de plus en plus importante de la population, à privilégier les circuits courts, les circulations douces, les achats d’occasion, toutes ces habitudes qui vont plutôt vers une diminution du PIB, sans pour autant, d’ailleurs, que le niveau de vie des personnes en question soit considéré comme trop affecté.

Et pourtant, l’obsession de cette croissance reste une idée fixe de nombre de décideurs et de politiques.

Et là encore les comparaisons entre pays sont trompeuses. Valérie Charolles fait remarquer qu’avoir 5% de PIB supplémentaire quand on a déjà un PIB important est forcément beaucoup plus avantageux que 5% de plus quand on part de très bas. On n’arrête pas de comparer nos pays européens à la Chine, en oubliant que, entre 2005 et 2007 (les années du rapport Attali) les 2% de croissance moyenne de la France correspondaient à une augmentation de son PIB de 650 dollars par habitant, alors que les 11% en Chine ne correspondaient qu’à un PIB supplémentaire de 150 dollars.

Onze ans plus tard, c’est toujours pareil. La Chine a progressé, mais ses 6,6% de croissance représentent 645 dollars par habitant, pendant que la France, avec ses 1,7%, a créé une richesse nouvelle de 705 dollars par habitant ; sans parler d’un pays comme l’Ethiopie, avec ses 6,8% d’augmentation du PIB, qui ne représente que 50 dollars par habitant.

En fait, comme le souligne Valérie Charolles, la présentation de ces taux de croissance en pourcentage ne nous permet pas de percevoir que cela correspond à un accroissement continu des inégalités au niveau mondial.

Et les incantations sur la croissance sont aussi à observer avec prudence, car, finalement, dire que le taux de croissance de la France doit être de 5% par an, c’est dire que la richesse du pays doit doubler en quinze ans, et tripler en vingt-deux ans. Alors que la France connaît aujourd’hui un niveau de vie parmi les plus élevés du monde, certains se demandent légitimement à quoi nous servirait un PIB trois fois plus important en l’espace d’une génération. Et cela attise aussi les contestations de ceux, nombreux aussi, qui veulent participer à la préservation des ressources. Si on limitait la croissance à 1% par an, chiffre que nos instances dirigeantes jugeraient sûrement déplorable, il ne faudrait malgré tout que soixante-dix ans pour que la richesse double (soit « moins d’une vie » comme le remarque Valérie Charolles).

Oui, pour comprendre et parler de croissance, il faut sûrement aller un peu plus loin que la lecture des taux de croissance. Là encore, le chiffre parle, mais ne dit pas toujours toute la vérité.

Et pourtant, nous sommes malgré nous dans une période où le chiffre et les faits ont pris la place des « mots et des choses ».

Mais le chiffre n’est jamais neutre non plus quand il s’agit de décrire des comportements humains car les humains vont justement réagir par rapport aux données et à la présentation des chiffres qu’on leur propose, et adaptent forcément leurs comportements en fonction.

Que dire de cette habitude que nous avons prise de fixer les objectifs quantifiés, et mesurables, pour « piloter la performance ». Surtout quand ils viennent du haut, on sait tous que fixer de tels objectifs n’équivaut pas forcément à se donner la capacité à les atteindre. Et parfois cette manie du chiffre peut faire du mal. Face à la tension due à l’obsession de la réalisation des objectifs, on parle depuis les années 2000 de cette nouvelle (pas si nouvelle) maladie de « burn-out ». Le burn-out  correspond à une acceptation volontaire des objectifs par un employé qui n’arrive pas à faire face aux objectifs fixés et s’effondre physiquement à cause de cette impossibilité à faire face, sans toujours même s’en rendre compte. Ce sont ces employés qui se donnent à fond, mais n’y arrivent pas.

Car la logique de ce type d’indicateurs, si l’on n’est pas assez prudent dans leur fixation, c’est aussi l’idée que la performance doit être constamment répliquée, et même continûment améliorée. Or l’auteur, philosophe pleine de bon sens, nous le dit : « Aucun système vivant ne peut fonctionner en étant toujours au maximum de ses capacités. Il y va de sa survie ; la stabilité du tout repose sur l’absence de maximisation de toutes ses composantes au même instant ».

Peut-être que l’obsession des chiffres pourrait bien nous rendre dingues. Et qu’y mettre un peu de hauteur et d’humain est encore nécessaire, en faisant attention aux biais de comportement qu’ils peuvent provoquer. Voilà ce que Chat GPT ne pourra pas faire à notre place…Pour le moment.


Souveraineté économique : De quoi parle-t-on ?

SouveraincoqCela fait quelque temps, depuis l’épidémie de Covid, que l’on reparle de politique industrielle en France, pour relocaliser des productions en France, étonnés que nous avons été de constater pendant cette épidémie combien nous étions dépendants (trop) pour les masques, les tests, le doliprane et les médicaments.

Avec une question : ne doit-on pas mettre un peu en veilleuse la politique de concurrence, et réveiller une « politique de souveraineté » avec une dose de protectionnisme, voire plus.

Pour s’en faire une idée, quoi de mieux que de relire les chroniques d’Emmanuel Combe sur le sujet parues dans L’Opinion en 2020 et 2021. C’est l’objet du livre « Chroniques (décalées) d’un économiste », qui a obtenu le prix lycéen du livre d’économie en 2022.

Emmanuel Combe, qui a été pendant dix ans vice-président de l’Autorité de la concurrence, est un fervent défenseur de la politique de concurrence, de la liberté d’entreprendre, et de la liberté tout court.

Ce livre est aussi un manuel des leçons à tirer, d’un point de vue économique et pour nos entreprises et gouvernants, de la crise Covid, et à ce titre de quoi nous préparer à la prochaine crise sanitaire, que certains experts nous prévoient dans les dix ans à venir.

Pour lui, c’est clair : la politique industrielle ne doit pas se faire aux dépens de la politique de concurrence.

Vouloir reconstituer une forme de souveraineté économique en voulant protéger des secteurs économiques « stratégiques » trop dépendants des importations ne peut se concevoir sans permettre de maintenir une concurrence à l’intérieur de l’Europe, afin de stimuler l’innovation et l’efficacité économique, qui sont la raison d’être de la concurrence. Désigner à l’avance un « champion » en lui octroyant un monopole, voire des aides publiques, serait, selon Emmanuel Combe, « dangereux ».

On parle aussi de « souveraineté numérique » à reconstituer. Là encore, Emmanuel Combe nous encourage à rester sceptiques face à la volonté de la Commission européenne et à ses initiatives en ce sens : « Cette politique s’apparente à ce que l’on appelle parfois en économie une politique de « rattrapage technologique ». Elle repose sur l’idée selon laquelle un soutien public temporaire peut permettre à une industrie en retard de revenir dans la course, en particulier lorsqu’il y a des économies d’expériences ». On appelle économies d’expériences, l’avantage acquis par une entreprise qui produit depuis longtemps, ce qui lui a permis d’obtenir un coût unitaire de production plus bas par rapport à une entreprise qui est entrée plus récemment dans le marché.

Le risque, c’est, par une telle politique volontariste des pouvoirs publics, de ne jamais pouvoir faire ce rattrapage, surtout si le rythme de l’innovation est très rapide. Peut-être vaut-il mieux de chercher à devancer l’innovation de demain, ce que l’on appelle stratégie du « saute-mouton ».

Autre risque, si cette aide publique perdure, au lieu de rester temporaire, c’est d’encourager une entreprise qui restera moins efficace que ses concurrents, mais qui compte sur ces aides pour subsister.

Autre dada de la souveraineté, le sujet des relocalisations de produits dits « stratégiques », en considérant que si la part des importations extra-Union européenne est forte et en progression pour un produit, il serait nécessaire de corriger cette situation critique.

Mais, qui dit que le fait d’importer massivement un produit nous rend dépendants ? Pas Emmanuel Combe, qui souligne que la situation n’est vraiment critique que si nous dépendons d’un seul pays ou d’une seule entreprise fournisseur. Sinon la concurrence s’exerce pleinement et nous pouvons passer facilement d’un fournisseur à l’autre. La solution est donc plutôt, en cas de dépendance des importations, non pas de relocaliser mais de varier les sources d’approvisionnement.

De même, vouloir relocaliser en fonction de la demande d’un produit que l’on considèrerait trop dépendant des importations ne tient pas compte de la question, tout aussi importante, de la capacité du pays à offrir le même produit à des conditions de structures de coûts suffisantes. On pense bien sûr aux semi-conducteurs pour lesquels la Corée du Sud, Taïwan, le Japon et les Etats-Unis ont pris le leadership. C’est pourtant la voie choisie par les représentants du Conseil de l’UE et du Parlement européen, en avril 2023, avec le « Chips Act », qui vise à déverser des subventions publiques pour relocaliser la production des puces électroniques en Europe, et ainsi permettre à l’UE de représenter 20% de la chaîne de valeur mondiale de semi-conducteurs d’ici 2030 (aujourd’hui le chiffre est à 9%). Pour cela 43 milliards d’euros vont être investis (par le public et le privé) pour développer les centres de production. Et en même temps, le régime des aides publiques d’Etats va être assoupli. C’est ce que Bruxelles appelle « une politique industrielle interventionniste ».

Et puis, parler de relocalisation, c’est aussi faire l’hypothèse qu’il existe des entreprises françaises (ou européennes) qui seraient parties ailleurs pour produire. Emmanuel Combe rappelle un chiffre de l’Insee qui indique que, entre 2014 et 2016, 2% des PME ont délocalisé des activités, et 2,6% l’ont envisagé sans le faire. Ce n’est pas le raz-de-marée.

Et on trouve même des secteurs d’activité où il n’y a pas ou trop peu de producteurs français avec le savoir-faire nécessaire pour produire localement. Dans ce cas le problème n’est pas lié à des délocalisations massives et excessives, mais à un manque de base industrielle nationale.

Autre argument d’Emmanuel Combe, avec la robotisation et le développement des technologies, certaines industries vont, de leur plein gré, pour accroître leur réactivité, décider de revenir et de produire en France et en Europe. Imaginer des aides publiques ou fiscales pour celles-ci ne serait alors qu’un effet d’aubaine inutile.

Aimer la liberté et la concurrence, promouvoir l’innovation, rester vigilant face aux politiques de protectionnisme et de subventions publiques, aux risques de soutien excessif d’entreprises en difficulté, voilà une leçon pour lire et évaluer les politiques publiques, qui reste valable en 2023 et au-delà.


Internet des sens ou victoire de l’avachissement ?

CanapéAprès avoir été enfermés à cause du Covid, en 2020 et 2021, est-ce que l’on se remet à bouger et à voyager, ou bien préférons-nous rester chez soi ?

Et comment cela va-t-il évoluer dans les années à venir ?

Voilà une bonne question de prospective pour les entreprises de transports, de voyages et de tourisme. Et pour interroger nos comportements et envies.

Le Directeur de SNCF Voyageurs, Christophe Fanichet, indiquait au Figaro que « le 8 mars, jour de l’ouverture des ventes pour l’été, nous avons établi un record avec un million de billets vendus ».

Pour les vacances de février, c’était 11 millions de billets vendus, soit plus qu’en 2019, avant la crise sanitaire. Et globalement en 2022, la fréquentation a augmenté de 5% par rapport à 2019. Ce qui augmente le plus, dans les TGV, ce sont les voyages pour raison privée, qui compensent la baisse des voyages professionnels (le télétravail est passé par là).

Côté trafic aérien, même constat : Air France espère retrouver cet été son trafic de 2019.

Concernant le tourisme, Atout France indiquait dans sa note de conjoncture de février 2023 que les recettes du tourisme international vers la France en 2022 étaient de 58 milliards d’euros, soit un niveau supérieur à celui de 2019.

Mais tout cela va peut-être changer avec le développement de ce que l’on appelle déjà « The Internet of Senses (IoS) », popularisé par les enquêtes et recherches de la firme suédoise Ericsson.

Grâce aux technologies d’Intelligence Artificielle, de réalité virtuelle, et à la 5G, nous pourrions, d’ici 2030, avoir la possibilité d’ajouter les sens du toucher et de l’olfactif dans les expériences virtuelles. On envisage aussi de permettre de ressentir les poids et la vitesse d’objets digitaux.

On imagine bien les révolutions que cela apporterait dans les expériences d’achat en ligne (pouvoir toucher, sentir et goûter les produits), ainsi que pour le tourisme (pourquoi se déplacer si on peut vivre la même expérience avec un casque connecté ?).

Il y a même déjà un « Institut de l’Internet des sens » 

Des expériences existent aussi pour combiner le physique et le virtuel pour améliorer l’expérience du touriste, et faire revivre l’histoire (« History Tourism »). Ainsi l’office du tourisme de Singapour prépare une expérience dans un fort de la 2ème guerre mondiale pour faire revivre en virtuel la défense de ce fort par les troupes britanniques.

Les technologies de réalité virtuelle sont aussi utilisées pour améliorer la visite des villes.

L’Ukraine a ainsi entrepris de digitaliser ses monuments et lieux historiques de Kiev pour garder son patrimoine et sauver son histoire avant que les Russes ne la détruisent complètement. On peut voir les lieux et objets en ligne ou vie des QR codes.

Les start-up font aussi partie du jeu pour faire émerger cet internet des sens.

 Ainsi la société grenobloise Aryballe développe depuis 2018 un nez artificiel permettant de capter et analyser les odeurs.  

Mais ces promesses ne convainquent pas tout le monde. Pascal Bruckner vient de publier un livre qui condamne ce « sacre des pantoufles » qu’il assimile à un « renoncement du monde ». Avec ces outils digitaux, on serait condamnés à rester chez soi, sortir dehors dans le vrai monde étant assimilé à un danger. C’est comme si on avait pris l’habitude d’être enfermés à cause du Covid, et qu’on en redemandait encore après. Pascal Bruckner n’est pas très sensible à la « féérie digitale » et y voit plutôt la « victoire de l’avachissement », avec une question : Qu’apprenons-nous avec la réalité virtuelle ? La réponse : « à rester assis ou allongés. Nous y prenons des leçons de siège. Il faut des corps rassis pour une société elle-même rassie qui vise à faire tenir les gens tranquilles, chez eux, pour mieux les livrer aux hold-up des cerveaux. L’écran, quel qu’il soit, est vraiment la tisane des yeux ; il n’interdit ni ne commande rien mais rend inutile tout ce qui n’est pas lui, il nous divertit de tout, y compris de lui-même ».

« Aujourd’hui, se ramasser chez soi, c’est aussi se déployer à la façon d’un radar qui reçoit les émissions du monde entier, les deux mains pianotant sur le clavier, la télécommande, le smartphone ». C’est ce que l’auteur appelle la « vita virtualis » : « Bien au chaud dans la Caverne, loin des intempéries, on regarde ce qui vient du lointain non comme la lumière des Idées mais comme les ténèbres de l’aléa ».

Et cet enfermement volontaire devient le mode de vie normal : « Même une activité aussi simple que d’aller au cinéma est devenue problématique : Pourquoi sortir de chez soi, s’enfermer dans une salle obscure avec des inconnus, voir un film, peut-être médiocre, alors que j’ai un choix illimité de spectacles sur mon écran (en France, la fréquentation des théâtres et cinémas a déjà chuté de presque 40% en 2022) ? ».

On comprendrait alors que ce besoin de loisirs par écran fasse sortir pour manifester contre l’allongement du temps de travail et la réforme des retraites même les plus jeunes.

Pascal Bruckner affiche son pessimisme sur notre temps : « Nous sommes entrés depuis la fin du XXème siècle dans un temps stérile et trop de camps rêvent de soumettre l’humanité à un impératif de régression ».

Et tout concoure à nous faire peur de sortir et de bouger, le changement climatique, les épidémies, le terrorisme, les guerres.

« Comment s’étonner que les jeunes générations soient hantées par des cauchemars, ne croient plus à l’avenir et courent se jeter dans le terrier, tête la première, en attendant la fin du monde ? Le besoin de sécurité absolue peut étouffer jusqu’au goût des autres. La fin du monde, c’est d’abord la fin du monde extérieur, c’est le manque d’attirance pour la vie commune. ».

Le livre se termine quand même par une note d’espoir en espérant que le clan des « partisans de la résistance » (les jeunes générations montantes, et les moins jeunes, qui veulent encore forger l’avenir et y contribuer activement), et le clan des « apôtres de la capitulation », ceux pour qui « le chez-soi est un empire qui annexe tout le dehors et l’avale sans ménagement ».

Alors, quoi choisir : l’internet des sens ou la victoire de l’avachissement ? Capituler dans son canapé ou agir et innover ? 

La quatrième révolution industrielle a besoin de nous.

 


La guerre des écologies

EcologieAu moment où l’on parle de plus en plus d’écologie et de « faire attention à l’environnement » tout le monde ne rame pas dans la même direction.

C’est Yves Citton, philosophe et écrivain, qui distingue ce qu’il appelle « l’écologie gestionnaire » et « l’écologie radicale ».

L’écologie gestionnaire, c’est celle qui vise à gérer et protéger l’environnement de manière efficace et durable, tout en tenant compte des besoins économiques et sociaux. Cela consiste à économiser nos ressources afin de prolonger (de manière prétendument plus « soutenable » et « durable ») les mêmes modes de vie et de production adoptés par le monde occidental depuis les révolutions industrielles successives, dans la perspective de les étendre aux pays dits « émergents ».

C’est toute la liste des actions de ce qu’on appelle « la croissance verte », avec la taxe carbone, marchés de droits à polluer, compensations, mais aussi les mesures pour économiser l’énergie et éviter les gaspillages de toutes sortes, que l’on nous vend comme les mesures pour « sauver la planète ».  C’est aussi cette écologie gestionnaire » qui met l’accent sur la science et la technologie pour trouver toutes les solutions aux problèmes environnementaux, tels que la pollution ou la perte de biodiversité, et pourquoi pas le réchauffement climatique.

Dans cette vision de l’écologie, qui est très répandue dans les milieux d’entreprises notamment, on va parler de « capitalisme vert » ou d’ « éco-business », sans se poser de questions sur la finalité ou la nécessité de notre productions marchande de biens matériels et immatériels. Il s’agit en fait d’une tentative (que d’autres voient comme vouée à l’échec) pour prolonger le plus longtemps possible le système économique que nous connaissons et toutes ses valeurs associées aux idées de « développement », de « croissance » et de « consommation ». C’est finalement une belle histoire presque indolore, où en « respectant l’environnement », on va s’en sortir. C’est la vision du monde des gentils.

Et puis,  il y a « l’écologie radicale », qui peut prendre plusieurs formes plus ou moins radicales. Mais le principe c’est de considérer que seules des alternatives collectives concrètes permettront de faire émerger d’autres formes de vie. Dans cette vision, on considère que la crise écologique renvoie à une crise plus générale du social, du politique et de l’existentiel et qu’elle ne pourra être résolue par des mesures ponctuelles de sauvegarde des environnements naturels. Il ne s’agit donc pas seulement de modifier dans un sens « durable » le cadre classique de l’économie capitaliste, mais de concevoir des « formes de vie » alternatives.

Ce projet est donc bien plus global, et implique de promouvoir les nouvelles pratiques (de ralentissement, de circuits courts, de mise en commun des savoirs et de la créativité, de décroissance, de nouvelles formes de production et de consommation) qui nous permettent, comme l’exprime Yves Citton, de « revaloriser les liens qui nous attachent les uns aux autres ainsi qu’à notre environnement ». Mais dans une version plus extrême, elle débouche aussi sur une forte critique du capitalisme en tant que tel. D’où aussi les actions violentes de jets de purée sur les tableaux des musées, et autres du même genre, pour faire prendre conscience, et vite, de changer radicalement notre mode de vie. Et c’est parfois cette critique de la société industrielle, et de ses structures économiques et politiques, qui prend le dessus. Et forcément, cela fait moins envie à ceux qui font l’économie aujourd’hui, dans les entreprises notamment. Et on en vient vite à douter des intentions réelles de ceux qui défendent cette vision, le sentiment anticapitaliste les faisant suspects d’être de méchants révolutionnaires d’extrême-gauche.

C’est la confrontation de ces deux visions que l’on voit à l’œuvre dans la résistance, parfois violente, à des projets de barrage ou dans des luttes de populations autochtones. En ce moment, on parle de ce projet d’installer une usine du Groupe Le Duff à Liffré en Ille-et-Vilaine : La vision gestionnaire de la Direction et des élus locaux, c’est la vision de la création d’emplois (500) permise par cette usine de viennoiseries surgelées ; la vision des associations écologistes, c’est la dénonciation de la menace sur des zones humides, et la forte consommation d’eau que l’exploitation de l’usine va entraîner, bref un projet « climaticide ».

Alors, doit-on opposer ces deux visions et choisir son camp ?

Yves Citton apporte une lecture originale et nous prévient : « Il convient de déjouer les pièges de cette guerre des écologies. Le pire serait de les opposer de façon monolithique et d’exiger que nous prenions parti pour l’une et contre l’autre, comme si elles relevaient d’un conflit statique.

Il convient d’affirmer la complémentarité dynamique du gestionnaire et de la radicalité : Au cours même des conflits qui les opposent, les radicaux et les gestionnaires font avancer ensemble les frontières de notre attention collective aux questions écologiques. Les « zadistes » qui occupent des zones à développer (ZAD) en les érigeant en zones à défendre exercent des poussées contre l’inertie productiviste qui sont tout à la fois indispensables à la réorientation radicale de nos modes de développement et encore profondément insuffisantes face à l’échelle des problèmes auxquels nous devons faire face.

C’est grâce à la pression des radicaux que les gestionnaires deviennent des traducteurs (eux aussi indispensables) diffusant de « meilleures pratiques » - effectivement, quoique lentement et de façon diluée – à travers les institutions (politiques, économiques, juridiques) qui gouvernent nos comportements collectifs et qui constituent une échelle de médiation absolument incontournable.

C’est dans l’articulation dynamique (plutôt que dans l’opposition statique) du gestionnaire et de la radicalité qu’il faut aller chercher une issue possible à nos fourvoiements actuels ».

C’est pourquoi Yves Citton, pour articuler cette dynamique qu’il appelle, utilise cette notion d’ « écologie de l’attention ».

Cette écologie de l’attention désigne l’ensemble des pratiques et des dispositifs qui permettent de gérer et protéger notre capacité à porter attention aux choses qui nous entourent et qui nous relient à l’univers. Dans un monde où nous sommes constamment sollicités par de nombreuses distractions, et où notre attention est constamment divisée, l’écologie de l’attention est celle qui met l’accent sur l’importance de protéger notre capacité à porter attention aux choses qui sont importantes pour nous, tant sur le plan personnel que sur le plan collectif. On pense aux pratiques de méditation, de pleine conscience, tout ce qui nous permet de se concentrer sur une seule chose à la fois et de mieux apprécier ce que nous faisons.

C'est aussi la pratique de "l'attention flottante" : " c'est en ne prêtant pas attention à ce qu'essaie de nous dire quelqu'un qu'on comprendra mieux le sens de son message". C'est une approche psychanalytique de l'attention qui vise à pouvoir mieux découvrir autrui en ne prêtant pas attention à ce que ce dernier veut dire. D'où l'idée de laisser "flotter" son attention , en suspendant les contraintes du raisonnement pour se laisser porter par des effets de résonances. Au lieu de se laisser distraire par trop de sollicitations sans réagir, il s'agit de "tirer de notre distraction l'occasion d'un détachement qui, en nous libérant de nos œillères volontaristes, nous permettra de réenvisager les problèmes d'une façon inédite". (je cite Yves Citton).

C'est cette attention flottante qui nous aide à opérer "un pas de côté" permettant "d'imaginer un tiers exclu, là où la querelle s'enferre dans une alternative strictement binaire".

On remarque d'ailleurs que cette attention flottante n'est possible, en général, que que si l'on se trouve en présence physique du corps de l'autre, car c'est la présence des corps, le sien comme celui des autres, ainsi que la disponibilité de notre attention aux signaux envoyés par ces corps, qui crée aussi cette attention, comme le fait remarque Diana Filippova dans son ouvrage, "Techno pouvoir". Dans un monde réduit aux écrans, cette attention est beaucoup plus difficile à exercer. 

C’est pourquoi pour Yves Citton cette écologie de l’attention est liée à l’écologie en général, par cette nécessité qu’elle nous impose de porter attention aux choses qui nous entourent et à notre relation à elles.

C’est en prenant soin de notre capacité à porter attention que nous pouvons mieux apprécier et comprendre notre environnement, et ainsi nous aider à mieux le protéger.

C'est en développant notre attention flottante que nous serons "incités à prendre acte des transformations relationnelles et technologiques qui structurent notre époque actuelle". 

L’écologie sera-t-elle ainsi sauvée par notre capacité d’attention et d’écoute de ce qui nous relie au monde ?

A chacun d’exercer son attention.


Âge exponentiel

ExponentialJ’avais déjà évoqué ICI, à propos de l’ouvrage de Salim Ismail, " Exponential organizations" (une mise à jour est prévue cette année) ces entreprises qui ont une croissance exponentielle, et ce qui les caractérise.

Ce terme « exponentiel » est repris par Azeem Azhar, rédacteur de la newsletter « Exponential view », dans son livre « Exponential – How accelerating technology is leaving us behind and what to do about it », publié en 2021. Voilà une lecture appropriée pour éclairer 2022 et au-delà.

Car la thèse de l’auteur est que nous vivons un écart (« gap ») entre le monde des technologies (oui, exponentielles) et le monde « normal » auquel nous avons été habitué, celui de nos institutions, de nos humanités, des entreprises d’hier et d’aujourd’hui. Et que ce « gap » s’accroît, et a des conséquences sur nos modes de vies, le travail, et la géopolitique. Il appelle cela « l’âge exponentiel », et cela va au-delà des technologies. Nous y sommes.

Ce  »gap » pose deux problèmes majeurs.

Le premier est cette croyance ancrée que les technologies sont indépendantes de l’humanité, c’est-à-dire qu’elles seraient une force qui s’est créée d’elle-même, mais n’auraient pas de lien avec les structures de pouvoir des humains qui les ont créées. Dans cette vision, les technologies sont neutres, et ce sont les utilisateurs de ces technologies qui décident d’en faire du bien ou du mal. Elles sont des outils neutres. Azeem Azhar pense exactement l’inverse : les technologies ne sont pas neutres car elles sont créées par des hommes qui dirigent leurs inventions en fonction de leurs préférences et idéologies, et donc elles recréent un système de pouvoirs qui existe dans la société. C’est ainsi que nos smartphones ont un design adapté à la main d’un homme, moins à celle d’une femme (avec une hauteur moyenne de 14 cm le smartphone correspond bien à la moyenne des mains d’homme, mais est un peu trop grand pour les mains de femme, en moyenne plus petites, sans parler du problème de la taille des poches, obligeant les femmes à porter les téléphones dans leur sac à mains), et que de nombreux médicaments sont moins efficaces sur les personnes noires ou asiatiques. Et donc la technologie, et les technologies exponentielles, ne sont pas neutres et interagissent directement avec nos organisations sociales, politiques, économiques.

Le deuxième problème posé par les technologies est, selon l’auteur, plus insidieux. De nombreuses personnes qui ne sont pas dans le monde des technologies font assez peu d’efforts pour le comprendre. Et les deux cultures ont tendance à s’éloigner : la culture technologique se développe dans de multiples directions, alors que l’autre, celle des humanités et des sciences sociales, qui est celle des politiques et commentateurs, n’arrive plus à suivre ce qui se passe. En l’absence de dialogue entre les deux, il est difficile d’imaginer les bonnes solutions.

Face à ce « gap », les entreprises les plus technologiques sont devenues de plus en plus grandes, laissant derrière elles les entreprises plus traditionnelles. Les marchés sont devenus des « winner-takes-all », où les entreprises que Azeem Azhar appelle les entreprises « superstar » dominent, creusant l’écart avec les autres.

Comment cela s’est-il produit ? C’est l’objet de ce livre de Azeem Azhar, qui en recherche les causes et en liste les conséquences.

Il met en évidence les trois origines de ce développement exponentiel des superstars.  

Ce qui a permis l’essor de ces superstars c’est en priorité ce que l’on appelle « l’effet réseau », qui permet à tout nouveau membre du réseau d’augmenter la valeur du réseau lui-même. C’est ce qui fait le succès de Facebook, PayPal, Microsoft ou Google. La plupart des gens qui utilisent un réseau social utilisent Facebook parce que c’est là où tout le monde est. Même histoire avec la croissance de Microsoft. L’entreprise a dominé le marché des système d’exploitation pour ordinateurs personnels depuis les débuts de l’informatique. Dès l’an 2000, Microsoft détenait 90% du marché des ordinateurs personnels, et n’est jamais descendu depuis en-dessous de 75%. C’est ce pouvoir de l’effet réseau qui fait la réussite de Microsoft. En devenant leader, Microsoft est devenu le choix dominant des développeurs, et donc des utilisateurs qui pouvaient trouver plus de choix de software et de hardware. C’est cet effet qui rend plus difficile l’entrée des compétiteurs sur le marché. Autre conséquence de l’effet réseau, une fois que tout le monde utilise Windows, et échange des documents sur Excel et Word, il devient plus pratique à chacun de les utiliser aussi. Ainsi l’effet réseau commence avec le système d’exploitation, puis se transmet au traitement de textes et aux tableurs.

Avec cet effet réseau, on comprend qu’une fois qu’un leader s’est imposé, il devient quasi impossible de le déloger pour les compétiteurs, d’où cette expression de « winners-takes-all », car les clients eux-mêmes ont tout intérêt à rejoindre le plus grand réseau, car c’est dans celui-ci qu’ils tireront le plus de valeur.

Cet effet réseau ne date pas d’hier, mais un deuxième phénomène est venu l’accélérer avec internet : le développement des plateformes. Grâce au web, la possibilité de connexion entre acheteurs et vendeurs n’a jamais été aussi facile. Et là encore, les grandes entreprises exponentielles raflent la mise. Quelques chiffres pour mesurer l’ampleur du phénomène : eBay attire chaque année 185 millions d’acheteurs actifs, Alibaba 779 millions, Tik Tok 50 millions aux Etats-Unis (été 2020). Et à chaque fois l’offre est surabondante. Et ce modèle se déploie dans le monde entier.

Mais une troisième force, en plus de l’effet réseau et des plateformes, permet aux entreprises exponentielles d’être incontournables : c’est leur capacité à tirer de la valeur de ce que l’on appelle les « actifs intangibles ». C’est le moteur de recherche de Google, les données du réseau de Facebook, le design et l’identité de marque d’Apple, qui en font la plus grande valeur. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : En 2019, tel que cité par Azeem Azhar, l’actif net comptable des cinq plus grosses entreprises de l’âge exponentiel – Apple, Google, Microsoft, Amazon, Tencent – représentait 172 milliards de dollars, alors que leur valorisation boursière était de 3,5 trillions (mille milliards) de dollars. En clair la valeur comptable ne représente que 6% de la valeur estimée par le marché, le reste étant ces fameux « actifs intangibles ».Et l’avantage, c’est que si le premier actif intangible créé peut coûter cher en développement, ensuite il peut être copié à l’infini sans coûts importants supplémentaires. C’est cette « économie de l’intangible » qui permet aux stars de l’âge exponentiel de dominer. Et cela continue. On vient de voir la capitalisation d’Apple passer les 3000 milliards, faisant d’Apple le premier groupe à atteindre une telle valeur, qui dépasse la richesse produite chaque année par le Royaume-Uni (environ 2.700 milliards de dollars). Aujourd’hui 55% du Nasdaq 100, qui est l’indice des 100 plus grandes valeurs technologiques américaines, est occupé par six valeurs « Gafam » ( Google, Apple, Facebook, Tesla, Amazon et Microsoft). Tesla a rejoint en 2020 le club des entreprises valant plus de 1000 milliards de dollars, valant à lui seul plus que les 10 premiers constructeurs automobiles de la planète, et se payant plus de 200 fois ses bénéfices (car il est maintenant bénéficiaire, ayant vendu en 2021 près d’un million de voitures électriques, deux fois plus qu’en 2020).

L’actif intangible qui booste le plus fort est bien sûr l’intelligence artificielle : c’est l’exploitation de la masse de données par les algorithmes qui démultiplie la valeur. C’est elle qui vous permet de vous voir proposer le produit, le film, la lecture, qui vous correspondent parfaitement, merci Amazon, Netflix et autres.

Tout cela n’est pas anodin ; l’émergence de ces superstars de l’âge exponentiel, avec l’effet réseau, les plateformes et les actifs intangibles, est venu bouleverser l’ensemble de l’économie mondiale.

Au siècle dernier, nous avions appris la théorie des rendements décroissants, nous convainquant que plus une entreprise grossissait, plus son taux de rentabilité diminuait. D’où la méfiance vis-à-vis des conglomérats trop gros, auxquels le marché demandait d’être découpés en morceaux autonomes, et y appliquaient ce qu’on appelait une « décote de conglomérat ». Ces superstar, que certains appellent aussi des « néo-conglomérats » ont fait mentir cette théorie, et n’ont pas cette décote par les marchés. Au moment où des entreprises « traditionnelles » General Electric, Toshiba ou J&J annoncent leur démantèlement, les superstar se développent verticalement en procédant à des acquisitions pour se renforcer. Amazon vient par exemple de monter au capital de Rivian, le constructeur de camions électriques qui s’est introduit en bourse en novembre. A la différences de leurs prédécesseurs, ces entreprises technologiques utilisent la même plateforme pour développer leurs activités. Ainsi tous les produits d’Apple partagent la même plateforme de développement. C’est cette démarche qui permet aussi à Amazon de fusionner les données utilisateurs de tous les produits, puis de les vendre ou de s’en servir pour faire de la publicité.

Les grandes entreprises d’hier misaient sur les économies d’échelle liées à l’offre (plus on produit, moins chaque produit coûte cher à fabriquer). Les entreprises plateformes modernes profitent des économies d’échelle liées à la demande, grâce justement à l’effet réseau ( tout nouvel utilisateur est plus intéressant que le précédent). Fondé en 1892, General Electric est restée la plus grosse entreprise mondiale cotée jusqu’en 2005. On peut imaginer que les entreprises plateformes vont faire encore mieux, et poursuivre ce que l’on constate : plus elles grossissent plus elles sont rentables. Ces entreprises ont aussi pour caractéristiques d’investir massivement en Recherche & Développement (avec des budgets bien supérieurs à ceux des Etats), se permettant ainsi de rentrer dans des marchés nouveaux à partir de zéro. C’est comme ça qu’Alphabet s’attaque au marché de la fusion nucléaire, mais aussi des voitures autonomes, ou la cyber sécurité.

Alors, si l’on admet que ces entreprises superstars vont continuer à occuper des positions dominantes, et bousculer l’économie mondiale, est-ce un problème ? Les législateurs et les Etats ont déjà commencé à répondre oui, pour éviter les abus de position dominante qui, en général, ne sont pas bons pour les consommateurs. Mais on ne semble pas en être là de façon évidente. Google et Amazon s’approchent d’une position de monopoles, mais les consommateurs, à première vue, ne semblent pas en pâtir. Ils bénéficient de produits et services toujours meilleurs et moins chers. Le problème est plutôt du côté des potentiels concurrents qui voudraient accéder au marché et s’en trouveraient empêchés. Autre problème : les taxes et impôts auxquels échappent ces entreprises, car la caractéristique des actifs intangibles est qu’ils peuvent facilement passer d’une frontière à l’autre pour optimiser les taxes.

Les propositions et idées ne manquent pas. Jean-Marc Daniel évoque dans Le Figaro de jeudi 6/01 une réduction de la durée des brevets, pour réduire la « rente innovation ». Mais il pense aussi que « le capitalisme va digérer cette nouvelle donne ».

On a aussi les propositions au niveau européen qui sont sur la table, comme la taxation des Gafam ou les règlements DMA (Digital Markets Act) et DSA (Digital Services Act), qui visent à réformer les règles de l’espace numérique et de la concurrence contre ces grands monopoles de la Tech (l’idée est de permettre un accès équitable aux plateformes). C’est pas gagné car les positions ne sont pas encore bien alignées, et déjà les propositions sont critiquées par les juristes. Tout cela en veillant à ne pas étouffer l’émergence de nouveaux acteurs de la Tech en Europe, qui a quand même pris pas mal de retard. Un bon sujet pour la Présidence de l’UE qui est tenue par la France depuis le 1er janvier, pour six mois.

En attendant les superstars de l’âge exponentiel continuent leur croissance.

Une chose sûre : elles nous condamnent à mettre au feu une partie de nos livres de management du XXème siècle, pour nous appeler à réinventer le nouveau monde exponentiel.

De quoi susciter la peur pour certains, l’audace pour d’autres.

A chacun de choisir et d’agir.


Changements d’habitudes pendant la Covid : des gagnants et des perdants

PerdantsgagnantsPendant la COVID les ventes continuent, et même explosent pour certains.


Prenez les ordinateurs : avec la pandémie et le télétravail qui se prolongent, une étude rapportée par Le Figaro, indique que sur les trois premiers mois de l’année 2021, les ventes d’ordinateurs ont bondi de 55%. Il s’en est vendu dans le monde 82,7 millions. Les gros gagnants sont bien sûr les ordinateurs portables dont les ventes ont augmenté de 79% sur un an. Et celui qui en a profité le plus, c’est Apple, avec 6,6 millions de Mac vendus.


Mais il n’y a pas que les ordinateurs. Un autre produit a trouvé son marché pendant la pandémie : Le carton ondulé. Selon un article du Wall Street Journal, traduit en français par L’Opinion, les Américains ont consommé plus de carton ondulé que jamais en 2020. Le carton ondulé, c’est celui des cartons d’expédition. Avec le e-commerce qui a flambé, les cartons ont été plus consommés. Et, alors qu’avant, pour expédier des produits dans un magasin, par exemple 25 enceintes Bluetooth, il fallait un carton géant, avec les envois à des particuliers par Amazon, ce sont autant de boîtes individuelles qui sont utilisées, et il faut plus de carton. Les fabricants ont suivi la tendance. L’article indique que l’entreprise International Paper Co a annoncé en décembre qu’il abandonnait son activité papier pour se concentrer sur le carton-caisse, dont il est le plus gros producteur en Amérique du Nord. De même, le fabricant de cellulose Domtar Corp a annoncé la conversion d’une usine de papier à Kingsport, dans le Tennessee, en la deuxième plus grande usine de carton-caisse du pays, alors que jusqu’à présent, cette entreprise n’avait jamais produit de carton-caisse. Avec cette annonce, le cours de l’action Domtar Corp a bondi de 27% en une journée, et est encore en forte hausse sur le premier trimestre 2021.

Et puis, pendant la Covid, avec les sites de ventes en ligne, les anciens et tous ceux qui se sont créés, les fournisseurs de paiements en ligne ont aussi trouvé de quoi en profiter. Par exemple, Stripe, dont les clients ont connu des ventes exceptionnelles : son chiffre d’affaires en 2020 a augmenté de près de 70%, pour atteindre 7,4 milliards de dollars. L’entreprise n’a été créée qu’en 2010, par deux frères irlandais, Patrick et John Collison. Elle n’a cessé de trouver de nouveaux clients en 2020, dans des secteurs qui décollaient comme la télémédecine par exemple. Mais aussi « You Probably Need a Haircut », site où des coiffeurs au chômage proposent des tutoriels en ligne pour se couper soi-même les cheveux.

Pendant la pandémie, si nos achats en ligne ont augmenté, en revanche, une autre habitude a connu une décroissance : l’écoute de la radio. Eh oui, la radio, on l’écoutait surtout hors domicile, en voiture notamment (la moitié de l’écoute, selon une étude des audiences de Médiamétrie rapportée par un article des Echos du 16/04). Et avec le télétravail et le couvre-feu, on est sortis un peu moins. C’est ainsi qu’entre janvier et mars, les radios en France ont perdu 2,1 millions d’auditeurs par jour.
Le pire, c’est l’audience des matinales, qui a perdu 1,5 millions d’auditeurs sur un an. Un expert de Publicis Média, interrogé par Les Echos, y voit aussi une raison supplémentaire : « Peut-être un ras-le-bol de l’information autour du Covid ? ».

On n'a pas fini de compter les gagnants et les perdants; et ça risque de continuer après, si les nouvelles habitudes perdurent, même après la crise.

A suivre.