Mobilité urbaine : Tous en trottinettes ?

TrottinettesIl fut un temps, un temps lointain, où circuler en ville voulait dire circuler en voiture. De nombreuses infrastructures ont été conçues et réalisées pour permettre de faire circuler au mieux les voitures. A Paris, on a eu le boulevard périphérique, un ruban de 35 km autour de Paris, dont le dernier tronçon a été inauguré en 1973 (les premiers travaux avaient débuté en 1956) par le Premier Ministre de Georges Pompidou, Pierre Mesmer, qui le présentait comme un « succès » et « un ouvrage bien intégré dans l’ensemble du paysage parisien ».

En 1967, on avait déjà eu une autre réalisation spectaculaire, la voie express rive droite, inaugurée le 22 décembre par Georges Pompidou, Premier ministre du Général de Gaulle, et fier d’annoncer qu’elle permettrait de traverser Paris en 13 minutes, sans rencontrer un seul feu rouge.

Aujourd’hui, tout a changé, et, pour avoir un impact sur l’aménagement des villes, on va plutôt parler d’en faire sortir la voiture.

Un site américain, Planetizen, vient de faire une consultation de ses lecteurs (donc pas vraiment un sondage, mais une participation libre des lecteurs, surtout américains), pour « élire » les 100 meilleures personnes reconnues pour ce talent à imaginer et mettre en œuvre les villes d’aujourd’hui.

Les trois premiers sont des architectes et professeurs d’urbanisme américains, Jan Gehl, Andrés Duany, et Donald Shoup. Mais la surprise pour nous vient de la quatrième place : Anne Hidalgo, Maire de Paris, saluée comme ayant « dépriorisé l’automobile » dans la capitale, et « réduit la pollution de l’air en améliorant la sécurité routière ».

Car aujourd’hui la mobilité urbaine, dans le monde entier, ce sont les pistes cyclables et les engins « doux » comme les vélos, les trottinettes et microvoitures électriques sans permis. Une récente enquête de McKinsey auprès de plus de 30.000 personnes « mobility users » dans 15 pays (Australie, Brésil, Chine, Egypte, France, Italie, Allemagne, Japon, Norvège, Arabie Saoudite, Afrique du Sud, Corée du Sud, Emirats Arabes Unis, Royaume Uni et Etats Unis) vient le confirmer : Un quart des répondants vivant dans des zones urbaines disent réfléchir à abandonner leur véhicule privé, et le remplacer par d’autres modes de transports. Ce qui marche le mieux dans les intentions, ce sont les navettes autonomes partagées, les solutions de micromobilité (trottinettes, vélos, scooters) et ces voitures sans permis à trois ou quatre roues, très légères et roulant à 45 km/h.

A l’heure où Paris va interdire les trottinettes partagées à partir de septembre, l’étude indique, toujours dans ces 15 pays, que c’est la propriété privée de ce genre de véhicules qui est en train de faire des adeptes : 60% des répondants indiquent un intérêt pour s’acheter bientôt une trottinette.

En gros, pour se déplacer en ville, on aura pour les courtes distances, à pied ou en trottinette, pour les distances moyennes les taxis et Uber, et pour les plus grandes distances les voitures partagées. Car depuis le Covid, on aime moins les transports publics collectifs, ceux où l'on s'entasse dans des caisses métalliques, et on s’est mis à aimer les solutions individuelles de "micromobilité". Pas facile quand même d’imaginer le bazar si tous les usagers du métro se mettaient à rouler en trottinette !

Pour 27% des répondants, l’intégration des « microcars », petites voitures électriques sans permis, est considérée comme une possibilité dans le mix de mobilité, et un sur deux imagine de remplacer leur véhicule personnel par ce type de véhicule, dans les dix ans à venir.

Ces tendances restent à confirmer, mais elles permettent aussi d’imaginer comment vont évoluer nos villes, et les conséquences sur l’activité économique et les entreprises. Voilà un « driver » à ne pas oublier dans nos exercices de prospective et nos visions pour le futur.

 

 

 


Discernement technologique et Low Tech : Et si c'était vrai ?

LowTechL’entreprise aujourd’hui qui veut parler de sa stratégie, aux clients, au collaborateurs, aux actionnaires, aux médias, elle ne peut plus oublier les sujets de climat.

C’est particulièrement visible en ce moment dans les assemblées générales, comme le raconte Le Figaro de ce mercredi 26 avril : «Cette année, le principal cheval de bataille des actionnaires, petits porteurs et fonds, est le « Say on Climate », c’est-à-dire toutes les résolutions concernant le climat ».

Ces résolutions, en France, ne sont que consultatives, mais envoient quand même un signal fort et très observé.

Le Figaro, dans le même article, rappelle que selon un sondage de Scalens, la question du climat est devenue la première préoccupation des actionnaires individuels (20%).

Forcément, il y a encore des couacs. Ainsi, TotalEnergies a ainsi décidé, l’année dernière, d’écarter de son AG de mai 2022, l’examen d’une résolution climatique externe déposée par onze actionnaires, qui lui demandaient d’atteindre les objectifs de lutte contre le réchauffement climatique fixés par l'Accord de Paris. Leur résolution visait à inscrire dans ses statuts une obligation de consulter annuellement ses actionnaires sur le plan climat, en fixant ses objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre et ses moyens pour y parvenir. Patrick Pouyanné avait répondu que c’était au Conseil d’Administration de fixer ces objectifs, et non à l’AG.

Cette coalition d’actionnaires entend renouveler cette demande pour l’AG de 2023.

Pour les plus vertueux, les initiatives se multiplient, comme celle de Getlink qui a entrepris de publier un nouvel indicateur, sa « marge décarbonnée », en soustrayant une « facture carbone » théorique à sa marge opérationnelle.

Mais on a aussi des initiatives plus étonnantes, comme celle de Danone qui vient de confirmer un partenariat avec la marque de luxe Balmain pour lancer une collection « capsule » de vêtements à partir de bouteilles plastiques recyclées, et une collection de bouteilles d’eau (série limitée !) estampillées Balmain. De quoi susciter un gros buzz et beaucoup d’émoi écologique.

Si l’on veut faire un peu de prospective pour anticiper l’évolution plausible de l’environnement de nos entreprises le sujet de la technologie n’est pas très éloigné de celui du climat.

On peut en effet imaginer que les solutions se trouvent dans ce que l’on appelle le « solutionnisme technologique », expression surtout utilisée par ses détracteurs.

 Il s’agit de l’idée selon laquelle l’innovation technologique sera capable de résoudre les problèmes écologiques. C’est une idée répandue qui a aussi inspiré le plan France 2030, qui prévoit de dépenser 30 milliards d’euros d’argent public sur dix technologies clé, en vue de faire face à nos « besoins croissants ». C’est faire l’hypothèse que nos besoins vont croître et que ce sont ces solutions technologiques qui sont la réponse. : mini centrales nucléaires, électrolyseurs géants, solutions numériques, et bien sûr l’intelligence artificielle.

Mais un autre scénario est développé, et souhaité, par les tenants des « Low Tech » : partant du constat que nos ressources sont menacées, et sans nier les avantages de la technologie, ils prônent plutôt ce que Philippe Bihouix appelle dans son livre référence « L’âge des Low Tech » (mis à jour en 2021 dans une version en Poche), le « discernement technologique ». Le Low Tech, c’est de s’orienter vers plus de frugalité et de préservation des ressources naturelles.

A ceux qui penseraient que cette tendance « Low Tech » va nous faire reculer en innovation, Franck Aggeri, professeur à Mines Paris PSL, et auteur de « L’innovation, mais pour quoi faire » et co-auteur de « L’économie circulaire », répond dans une interview parue dans L'Obs cette semaine. Le titre : « Innover, mais différemment ».Pour lui, innover différemment, c’est adopter une démarche générale de simplification, et développer la circularité, c’est-à-dire le bouclage des flux de matières, de produits, et d’énergie, afin de réduire la pression sur les ressources et l’environnement. Comme il l’indique dans cet entretien, « Le problème n’est pas tant que les ressources vont disparaître, mais que plus on les exploite plus elles sont coûteuses à extraire, de moins en moins riches et de plus en plus polluantes ».

Alors, cette économie des ressources et le quotidien des comportements « Low Tech », dans un scénario de basses technologies, on commence à connaître, et, bien qu’il y ait toujours des râleurs et des résistances, on s’y est presque habitués, crise de l’énergie et de l’Ukraine aidant : suppression des sacs plastiques, des couverts en plastique chez Mac Do et partout, suppression de l’impression des tickets de caisse (là ça râle encore, et la mesure a été repoussée), suppression des prospectus papiers des promos de la grande distribution, extinction de l’éclairage des boutiques la nuit. Certains élus ont aussi proposé d’interdire les jets privés, mais là ça coince trop.

Pourtant, avec Philippe Bihouix, on n’en est qu’au début, et son livre nous fait vivre la vie quotidienne au temps des basses technologies, à une intensité beaucoup plus forte. Accrochez-vous !

Tout y passe.

Si l’on prend les services, il y voit une occasion de les « démachiniser » en posant la question : Pourquoi remplacer les humains par des machines partout ? Et ne pourrions-nous pas « revoir à la baisse la quantité de technologie et de machines que nous utilisons, comme ces bornes utilisées par les serveurs dans les restaurants qui permettent de gagner quelques points de productivité sur la main d’œuvre et d’éviter toute erreur de facturation » ? ( certains vont crier au retour des luddites en lisant de telles propositions).Et que dire de ces machines pour acheter et imprimer nos billets de trains SNCF, machines et écrans bourrés d’électronique, donc de métaux rares , branchés en permanence, machines qui aggravent le déficit commercial, car l’essentiel du contenu de ces machines est fabriqué à l’étranger, et leur énergie achetée à l’extérieur. Et puis ces machines sont aussi à l’origine de ce que Philipe Bihouix appelle le « néo-prolétariat », « chargé des tournées en camionnette pour approvisionner les distributeurs de café et de confiseries dans les stations de métro, changer les bonbonnes d’eau dans les entreprises, assurer la maintenance de toutes ces machines compliquées, fragiles et capricieuses-car sans maintenance tout cela tombe rapidement en panne ».

Le Low Tech, c’est aussi réduire les besoins à la source. Et nous sommes dans un pays où les stocks en place sont énormes dans des domaines aussi variés que les outils, le matériel de bricolage, les livres, les jouets. Quelques évidences relevées par Philippe Bihouix : « Il se vend chaque année des milliers d’exemplaires du Petit Prince, de L’écume des jours, ou des Misérables, alors que le nombre déjà imprimé et disponible doit largement permettre à chacun de les découvrir ou de s’y replonger à l’envi, sans créer des listes d’attente dans les bibliothèques municipales ». Autre chiffre : On a fabriqué plus de 6 milliards de figurines Playmobil depuis leur création en 1974, soit trois ou quatre par enfant, et sans doute bien peu ont atterri dans les pays pauvres.

C’est aussi prendre conscience des arbitrages peut-être nécessaires sur la consommation des ressources rares ? Prenez l’hélium, qui est nécessaire en grande quantité pour les appareils IRM, qui peuvent sauver des vies. Or, l’hélium est un gaz non renouvelable, car « il s’échappe de l’atmosphère, étant trop léger pour être retenu par la gravité terrestre, et il est donc récupéré dans certains gisements de gaz naturel, où il s’est accumulé à travers les âges géologiques par la radioactivité naturelle de l’uranium et du thorium ». Et Philippe Bihouix de poser la question (en anticipant notre réponse) : Est-il raisonnable d’utiliser l’hélium aussi dans des ballons Mickey pour les fêtes d’anniversaire ?

L’auteur s’attaque même à l’amour. Il cite Cecil Rhodes, fondateur de la compagnie De Beers, encore aujourd’hui dominante sur le marché du diamant, qui disait que l’avenir de son empire était assuré « tant que les hommes et les femmes tomberont amoureux ». Et il se prend à imaginer un avenir différent : « Renoncer à l’or et aux pierres précieuses au profit du collier de coquillages, ou à tout le moins faire avec l’énorme stock existant. N’offrir que des bouquets de fleurs des champs lorsqu’elles poussent, au printemps et en été, et abandonner ces affreuses fleurs coupées qui arrivent d’Equateur ou du Kenya par avions entiers ». Et pourquoi ne pas s’attaquer aussi à la consommation ostentatoire, du maquillage à la voiture de sport, sur laquelle se base désormais, en grande partie, la compétition sexuelle. Car, rappelons-nous, « En chantant sous le balcon, en s’accompagnant de sa guitare, Roméo avait bien su séduire Juliette avec une activité totalement neutre en carbone ».

On peut y croire, ou pas, mais pour l’entreprise aujourd’hui qui imagine les scénarios pour demain , et les impacts possibles, ces tendances Low Tech, dont les proportions sont encore incertaines, méritent d’être interrogées.

Et Philippe Bihouix est une bonne référence pour nous prévenir, car il est certain que «La prise de conscience et l’envie d’agir concrètement progressent, et que le « monde d’avant » se craquèle un peu partout ».

Ce sont les syndicats, mais aussi les employés et les candidats qui interpellent les dirigeants d’entreprises, et aussi les actionnaires, y compris dans les AG. Ce sont ces élèves des grandes écoles qui exigent de l’entreprise des engagements « écolos ». Ce sont les clients qui bousculent les fournisseurs et les marques. Ce sont les citoyens qui demandent aux gouvernants et aux candidats aux élections, de moins en moins poliment, de prendre en compte les enjeux environnementaux, de façon de plus en plus sérieuse.

Pour l’entreprise, il ne s’agit plus de se contenter de parler d’efficacité technologique, mais de parler de réduction à la source, dans la sobriété. Cela concerne les comportements, les nouveaux usages, et les choix d’organisation, politiques, règlementaires, ainsi que les évolutions culturelles et morales de nos environnements.

Alors, il est sûrement nécessaire de s’y préparer.

Qui est prêt ?


Internet des sens ou victoire de l’avachissement ?

CanapéAprès avoir été enfermés à cause du Covid, en 2020 et 2021, est-ce que l’on se remet à bouger et à voyager, ou bien préférons-nous rester chez soi ?

Et comment cela va-t-il évoluer dans les années à venir ?

Voilà une bonne question de prospective pour les entreprises de transports, de voyages et de tourisme. Et pour interroger nos comportements et envies.

Le Directeur de SNCF Voyageurs, Christophe Fanichet, indiquait au Figaro que « le 8 mars, jour de l’ouverture des ventes pour l’été, nous avons établi un record avec un million de billets vendus ».

Pour les vacances de février, c’était 11 millions de billets vendus, soit plus qu’en 2019, avant la crise sanitaire. Et globalement en 2022, la fréquentation a augmenté de 5% par rapport à 2019. Ce qui augmente le plus, dans les TGV, ce sont les voyages pour raison privée, qui compensent la baisse des voyages professionnels (le télétravail est passé par là).

Côté trafic aérien, même constat : Air France espère retrouver cet été son trafic de 2019.

Concernant le tourisme, Atout France indiquait dans sa note de conjoncture de février 2023 que les recettes du tourisme international vers la France en 2022 étaient de 58 milliards d’euros, soit un niveau supérieur à celui de 2019.

Mais tout cela va peut-être changer avec le développement de ce que l’on appelle déjà « The Internet of Senses (IoS) », popularisé par les enquêtes et recherches de la firme suédoise Ericsson.

Grâce aux technologies d’Intelligence Artificielle, de réalité virtuelle, et à la 5G, nous pourrions, d’ici 2030, avoir la possibilité d’ajouter les sens du toucher et de l’olfactif dans les expériences virtuelles. On envisage aussi de permettre de ressentir les poids et la vitesse d’objets digitaux.

On imagine bien les révolutions que cela apporterait dans les expériences d’achat en ligne (pouvoir toucher, sentir et goûter les produits), ainsi que pour le tourisme (pourquoi se déplacer si on peut vivre la même expérience avec un casque connecté ?).

Il y a même déjà un « Institut de l’Internet des sens » 

Des expériences existent aussi pour combiner le physique et le virtuel pour améliorer l’expérience du touriste, et faire revivre l’histoire (« History Tourism »). Ainsi l’office du tourisme de Singapour prépare une expérience dans un fort de la 2ème guerre mondiale pour faire revivre en virtuel la défense de ce fort par les troupes britanniques.

Les technologies de réalité virtuelle sont aussi utilisées pour améliorer la visite des villes.

L’Ukraine a ainsi entrepris de digitaliser ses monuments et lieux historiques de Kiev pour garder son patrimoine et sauver son histoire avant que les Russes ne la détruisent complètement. On peut voir les lieux et objets en ligne ou vie des QR codes.

Les start-up font aussi partie du jeu pour faire émerger cet internet des sens.

 Ainsi la société grenobloise Aryballe développe depuis 2018 un nez artificiel permettant de capter et analyser les odeurs.  

Mais ces promesses ne convainquent pas tout le monde. Pascal Bruckner vient de publier un livre qui condamne ce « sacre des pantoufles » qu’il assimile à un « renoncement du monde ». Avec ces outils digitaux, on serait condamnés à rester chez soi, sortir dehors dans le vrai monde étant assimilé à un danger. C’est comme si on avait pris l’habitude d’être enfermés à cause du Covid, et qu’on en redemandait encore après. Pascal Bruckner n’est pas très sensible à la « féérie digitale » et y voit plutôt la « victoire de l’avachissement », avec une question : Qu’apprenons-nous avec la réalité virtuelle ? La réponse : « à rester assis ou allongés. Nous y prenons des leçons de siège. Il faut des corps rassis pour une société elle-même rassie qui vise à faire tenir les gens tranquilles, chez eux, pour mieux les livrer aux hold-up des cerveaux. L’écran, quel qu’il soit, est vraiment la tisane des yeux ; il n’interdit ni ne commande rien mais rend inutile tout ce qui n’est pas lui, il nous divertit de tout, y compris de lui-même ».

« Aujourd’hui, se ramasser chez soi, c’est aussi se déployer à la façon d’un radar qui reçoit les émissions du monde entier, les deux mains pianotant sur le clavier, la télécommande, le smartphone ». C’est ce que l’auteur appelle la « vita virtualis » : « Bien au chaud dans la Caverne, loin des intempéries, on regarde ce qui vient du lointain non comme la lumière des Idées mais comme les ténèbres de l’aléa ».

Et cet enfermement volontaire devient le mode de vie normal : « Même une activité aussi simple que d’aller au cinéma est devenue problématique : Pourquoi sortir de chez soi, s’enfermer dans une salle obscure avec des inconnus, voir un film, peut-être médiocre, alors que j’ai un choix illimité de spectacles sur mon écran (en France, la fréquentation des théâtres et cinémas a déjà chuté de presque 40% en 2022) ? ».

On comprendrait alors que ce besoin de loisirs par écran fasse sortir pour manifester contre l’allongement du temps de travail et la réforme des retraites même les plus jeunes.

Pascal Bruckner affiche son pessimisme sur notre temps : « Nous sommes entrés depuis la fin du XXème siècle dans un temps stérile et trop de camps rêvent de soumettre l’humanité à un impératif de régression ».

Et tout concoure à nous faire peur de sortir et de bouger, le changement climatique, les épidémies, le terrorisme, les guerres.

« Comment s’étonner que les jeunes générations soient hantées par des cauchemars, ne croient plus à l’avenir et courent se jeter dans le terrier, tête la première, en attendant la fin du monde ? Le besoin de sécurité absolue peut étouffer jusqu’au goût des autres. La fin du monde, c’est d’abord la fin du monde extérieur, c’est le manque d’attirance pour la vie commune. ».

Le livre se termine quand même par une note d’espoir en espérant que le clan des « partisans de la résistance » (les jeunes générations montantes, et les moins jeunes, qui veulent encore forger l’avenir et y contribuer activement), et le clan des « apôtres de la capitulation », ceux pour qui « le chez-soi est un empire qui annexe tout le dehors et l’avale sans ménagement ».

Alors, quoi choisir : l’internet des sens ou la victoire de l’avachissement ? Capituler dans son canapé ou agir et innover ? 

La quatrième révolution industrielle a besoin de nous.

 


La guerre des écologies

EcologieAu moment où l’on parle de plus en plus d’écologie et de « faire attention à l’environnement » tout le monde ne rame pas dans la même direction.

C’est Yves Citton, philosophe et écrivain, qui distingue ce qu’il appelle « l’écologie gestionnaire » et « l’écologie radicale ».

L’écologie gestionnaire, c’est celle qui vise à gérer et protéger l’environnement de manière efficace et durable, tout en tenant compte des besoins économiques et sociaux. Cela consiste à économiser nos ressources afin de prolonger (de manière prétendument plus « soutenable » et « durable ») les mêmes modes de vie et de production adoptés par le monde occidental depuis les révolutions industrielles successives, dans la perspective de les étendre aux pays dits « émergents ».

C’est toute la liste des actions de ce qu’on appelle « la croissance verte », avec la taxe carbone, marchés de droits à polluer, compensations, mais aussi les mesures pour économiser l’énergie et éviter les gaspillages de toutes sortes, que l’on nous vend comme les mesures pour « sauver la planète ».  C’est aussi cette écologie gestionnaire » qui met l’accent sur la science et la technologie pour trouver toutes les solutions aux problèmes environnementaux, tels que la pollution ou la perte de biodiversité, et pourquoi pas le réchauffement climatique.

Dans cette vision de l’écologie, qui est très répandue dans les milieux d’entreprises notamment, on va parler de « capitalisme vert » ou d’ « éco-business », sans se poser de questions sur la finalité ou la nécessité de notre productions marchande de biens matériels et immatériels. Il s’agit en fait d’une tentative (que d’autres voient comme vouée à l’échec) pour prolonger le plus longtemps possible le système économique que nous connaissons et toutes ses valeurs associées aux idées de « développement », de « croissance » et de « consommation ». C’est finalement une belle histoire presque indolore, où en « respectant l’environnement », on va s’en sortir. C’est la vision du monde des gentils.

Et puis,  il y a « l’écologie radicale », qui peut prendre plusieurs formes plus ou moins radicales. Mais le principe c’est de considérer que seules des alternatives collectives concrètes permettront de faire émerger d’autres formes de vie. Dans cette vision, on considère que la crise écologique renvoie à une crise plus générale du social, du politique et de l’existentiel et qu’elle ne pourra être résolue par des mesures ponctuelles de sauvegarde des environnements naturels. Il ne s’agit donc pas seulement de modifier dans un sens « durable » le cadre classique de l’économie capitaliste, mais de concevoir des « formes de vie » alternatives.

Ce projet est donc bien plus global, et implique de promouvoir les nouvelles pratiques (de ralentissement, de circuits courts, de mise en commun des savoirs et de la créativité, de décroissance, de nouvelles formes de production et de consommation) qui nous permettent, comme l’exprime Yves Citton, de « revaloriser les liens qui nous attachent les uns aux autres ainsi qu’à notre environnement ». Mais dans une version plus extrême, elle débouche aussi sur une forte critique du capitalisme en tant que tel. D’où aussi les actions violentes de jets de purée sur les tableaux des musées, et autres du même genre, pour faire prendre conscience, et vite, de changer radicalement notre mode de vie. Et c’est parfois cette critique de la société industrielle, et de ses structures économiques et politiques, qui prend le dessus. Et forcément, cela fait moins envie à ceux qui font l’économie aujourd’hui, dans les entreprises notamment. Et on en vient vite à douter des intentions réelles de ceux qui défendent cette vision, le sentiment anticapitaliste les faisant suspects d’être de méchants révolutionnaires d’extrême-gauche.

C’est la confrontation de ces deux visions que l’on voit à l’œuvre dans la résistance, parfois violente, à des projets de barrage ou dans des luttes de populations autochtones. En ce moment, on parle de ce projet d’installer une usine du Groupe Le Duff à Liffré en Ille-et-Vilaine : La vision gestionnaire de la Direction et des élus locaux, c’est la vision de la création d’emplois (500) permise par cette usine de viennoiseries surgelées ; la vision des associations écologistes, c’est la dénonciation de la menace sur des zones humides, et la forte consommation d’eau que l’exploitation de l’usine va entraîner, bref un projet « climaticide ».

Alors, doit-on opposer ces deux visions et choisir son camp ?

Yves Citton apporte une lecture originale et nous prévient : « Il convient de déjouer les pièges de cette guerre des écologies. Le pire serait de les opposer de façon monolithique et d’exiger que nous prenions parti pour l’une et contre l’autre, comme si elles relevaient d’un conflit statique.

Il convient d’affirmer la complémentarité dynamique du gestionnaire et de la radicalité : Au cours même des conflits qui les opposent, les radicaux et les gestionnaires font avancer ensemble les frontières de notre attention collective aux questions écologiques. Les « zadistes » qui occupent des zones à développer (ZAD) en les érigeant en zones à défendre exercent des poussées contre l’inertie productiviste qui sont tout à la fois indispensables à la réorientation radicale de nos modes de développement et encore profondément insuffisantes face à l’échelle des problèmes auxquels nous devons faire face.

C’est grâce à la pression des radicaux que les gestionnaires deviennent des traducteurs (eux aussi indispensables) diffusant de « meilleures pratiques » - effectivement, quoique lentement et de façon diluée – à travers les institutions (politiques, économiques, juridiques) qui gouvernent nos comportements collectifs et qui constituent une échelle de médiation absolument incontournable.

C’est dans l’articulation dynamique (plutôt que dans l’opposition statique) du gestionnaire et de la radicalité qu’il faut aller chercher une issue possible à nos fourvoiements actuels ».

C’est pourquoi Yves Citton, pour articuler cette dynamique qu’il appelle, utilise cette notion d’ « écologie de l’attention ».

Cette écologie de l’attention désigne l’ensemble des pratiques et des dispositifs qui permettent de gérer et protéger notre capacité à porter attention aux choses qui nous entourent et qui nous relient à l’univers. Dans un monde où nous sommes constamment sollicités par de nombreuses distractions, et où notre attention est constamment divisée, l’écologie de l’attention est celle qui met l’accent sur l’importance de protéger notre capacité à porter attention aux choses qui sont importantes pour nous, tant sur le plan personnel que sur le plan collectif. On pense aux pratiques de méditation, de pleine conscience, tout ce qui nous permet de se concentrer sur une seule chose à la fois et de mieux apprécier ce que nous faisons.

C'est aussi la pratique de "l'attention flottante" : " c'est en ne prêtant pas attention à ce qu'essaie de nous dire quelqu'un qu'on comprendra mieux le sens de son message". C'est une approche psychanalytique de l'attention qui vise à pouvoir mieux découvrir autrui en ne prêtant pas attention à ce que ce dernier veut dire. D'où l'idée de laisser "flotter" son attention , en suspendant les contraintes du raisonnement pour se laisser porter par des effets de résonances. Au lieu de se laisser distraire par trop de sollicitations sans réagir, il s'agit de "tirer de notre distraction l'occasion d'un détachement qui, en nous libérant de nos œillères volontaristes, nous permettra de réenvisager les problèmes d'une façon inédite". (je cite Yves Citton).

C'est cette attention flottante qui nous aide à opérer "un pas de côté" permettant "d'imaginer un tiers exclu, là où la querelle s'enferre dans une alternative strictement binaire".

On remarque d'ailleurs que cette attention flottante n'est possible, en général, que que si l'on se trouve en présence physique du corps de l'autre, car c'est la présence des corps, le sien comme celui des autres, ainsi que la disponibilité de notre attention aux signaux envoyés par ces corps, qui crée aussi cette attention, comme le fait remarque Diana Filippova dans son ouvrage, "Techno pouvoir". Dans un monde réduit aux écrans, cette attention est beaucoup plus difficile à exercer. 

C’est pourquoi pour Yves Citton cette écologie de l’attention est liée à l’écologie en général, par cette nécessité qu’elle nous impose de porter attention aux choses qui nous entourent et à notre relation à elles.

C’est en prenant soin de notre capacité à porter attention que nous pouvons mieux apprécier et comprendre notre environnement, et ainsi nous aider à mieux le protéger.

C'est en développant notre attention flottante que nous serons "incités à prendre acte des transformations relationnelles et technologiques qui structurent notre époque actuelle". 

L’écologie sera-t-elle ainsi sauvée par notre capacité d’attention et d’écoute de ce qui nous relie au monde ?

A chacun d’exercer son attention.