Figure

FigureromaneJ'avais déjà parlé ici de la photographie, reconnue officiellement comme un des Beaux-Arts seulement en 2006.

Je découvre aujourd'hui que la sculpture est un terme qui n'a existé en France qu'à partir du XVIème siècle, et restera longtemps un terme savant. Alors que les sculptures existent depuis plus longtemps, notamment dans l'art roman, sur les cathédrales et églises.

C'est qu'à l'époque romane, c'est à dire au XIème et XIIème siècle, pour qualifier les sculptures sur pierre ou sur bois, le latin utilise le mot "image" et "figure" (figurae).. L'artisan qui sculpte ces "images" n'est pas un sculpteur, mais un "tailleur". 

Je lis cela dans un merveilleux ouvrage de Frank Horvat, photographe, et Michel Pastoureau, historien de la couleur (!) sur justement les "figures romanes".Ces figures sculptées sur les chapiteaux, dans des endroits souvent innaccessibles à l'oeil nu, sont reproduites dans toute leur beauté dans ce livre.

Frank Horvat, le photographe, avoue dans l'introduction qu'il a d'abord été attiré par une "naiveté" des artistes romans, dont il s'est mis à douter aprés avoir lu le texte de Michel Pastoureau qui accompagne le livre. Car l'église romane est vraiment ce "temple de l'image".

D'autant que ce terme d' "image" fait référence, non seulement aux images physiques ou plastiques (sculptées, peintes, dessinées), mais aussi aux images et figures mentales, celle qui proviennent des rêves ou des visions.

Si un moine a fait un rêve sur le diable, ou le christ, il peut en faire le récit à son abbé qui, pour en conserver la mémoire, va demander à un tailleur de le sculpter dans la pierre, sur un des chapiteaux du cloître. C'est pourquoi on ne comprend pas toujours ce qui est représenté dans ces "figures". Il nous manque les rêves et les histoires. De là à considérer que ces "figures" sont des traces de la psychanalyse des moines, on n'est pas loin.

Ce livre est donc une occasion de réfléchir à notre regard : photographier de près les sculptures, c'est les découvrir, les voir, autrement. Imaginer que ces figures sont les images mentales des moines, c'est imaginer que l'on peut comprendre leur inconscient. Porter le regard sur ces figures, c'est comprendre que la vérité n'existe que par notre regard, chacun a la sienne.


Îlots de décélération

LievretortueOpposer la vitesse et la lenteur, on connaît l'histoire. J'ai dû déjà en parler ICI ou .

La vitesse, c'est le truc du capitalisme d'aujourd'hui. Tout va vite. Les visiteurs des musées restent en moyenne moins de dix secondes devant un tableau.

Mais, en même temps, ce style d' "homme pressé" qui court trop vite n'est plus trop dans le coup. Et l'on voit de plus d'éloges de la lenteur.  En 1986, c'était le "slow food". Et depuis de nombreuses associations ont fait prospérer ce besoin de "qualitatif", de "prendre son temps", pour sortir du "stress" et vivre mieux. Gilles Lipovetsky et Jean Serroy, dans leur livre " L'esthétisation du monde", dont j'ai déjà parlé ICI, appellent ça " une "esthétique de la lenteur".

Certains croient voir dans cette tendance les prémisses d'une nouvelle façon de vivre, pouvant aller jusqu'à la "décroissance", un nouvel art de vivre.

Nos deux auteurs n'y croient pas du tout. Car cette aspiration à la lenteur s'accompagne d'aspirations parfaitement contraires.

" On proteste contre la frénésie du rythme de travail, mais on ne supporte pas l'attente aux caisses des supermarchés ou les lenteurs de l'ordinateur. On aime marcher ou rouler à vélo, mais qui est prêt à renoncer à l'avion pour découvrir le monde? Qui est prêt à renoncer à l'immédiateté des e-mails?"

Ce qui va se passer, selon eux, c'est, comme on manquera toujours de plus en plus de temps, un besoin persistant de gagner du temps et d'aller toujours plus vite, entout, et en même temps la recherche de ce qu'ils appellent des " îlots de décélération".

Ce sont des petits moments de bonheur pour "recharger ses batteries", savourer l'instant, de trouver des moments de qualité de vie, nous permettant par ailleurs d'être plus efficaces, plus réactifs.

Ainsi notre monde sera double : d'un côté le monde de la vitesse, de l'efficacité, de la consommation de masse, rapide, immédiate, de la nouveauté pour la nouveauté; et de l'autre un monde plus raffiné, avec ses plaisirs plus sélectifs, ses émotions.

C'est pourquoi le style de vie ne peut pas se réduire aux idéaux portés par le marché et la consommation, mais aussi inclure une part d'enrichissement et de développement de soi.

C'est pourquoi les auteurs imaginent que, aprés que la modernité ait gagné le défi de la quantité, qui a fait prospérer le capitalisme que nous connaissons, vient le temps de l'hypermodernité où nous entrons aujourd'hui, qui va relever un nouveau défi, celui de la qualité dans notre rapport aux choses, à la culture, au temps vécu.

Alors, où sont nos "îlots de décélération" qui nous permettent d'aspirer à cette vraie vie ?


Hybrides

Seat-600-seatVous pensez que le capitalisme, c'est synonime de standardisation du monde, de tout ramener au fric, avec des produits laids, interchangeables, la consommation de masse, bref que le capitalisme c'est la déchéance esthétique et l'enlaidissement du monde ?

Et bien lisez, comme moi,  le dernier livre de Gilles Lipovetsky et Jean Serroy, " L'esthétisation du monde - Vivre à l'âge du capitalisme artiste" pour vous persuader du contraire.C'est une saga étonnante qui nous aide à décripter notre monde actuel.

Les auteus veulent démontrer que le capitalisme, depuis déjà plus d'un siècle, mais avec une accélération depuis les années 80, s'est approprié une dimension esthétique, mettant en scène tout un univers esthétique, créant des produits, des services, intégrant l'art et le "look" dans l'univers consumériste. Le Design a envahi tous les produits, et est devenu une composante quasi incontournable pour vendre et développer les marchés.Ce que les auteurs appellent le "capitalisme transesthétique".

Un élément caractéristique de ce capitalisme transesthétique, bien relaté par les auteurs : le rôle du design.

Le design aujourd'hui, ce n'es plus seulement les meubles et les voitures, il est partout, dans les brosses à dent, les objets du quotidien; on fait même des stickers pour décorer les poubelles de nos immeubles façon bambou ou tour Eiffel. Même les services deviennent "design" : les consultants les plus branchés adoptent le "design thinking".

Les objets design aujourd'hui mélangent les styles, mêlent fonctionnalités et "tendances" de la mode. Tel ce canapé "Seat 600" du studio Bel & Bel ( photo en tête ce ce post) qui est fabriqué à partir de la carosserie avant de la Seat classique, avec un haut-parleur, des clignotants, des phares. Avec le design les objets deviennent des objets "hybrides". Tout se mélange : Karl Lagerfeld fait des collections pour H&M, Cartier lance une gamme de montres avec un bracelet en plastique.

Ces hybridations ont un but : faire du commerce en surprenant le consommateur "blasé" qui a tout vu, qui ne fait plus la différence entre les produits. C'est pourquoi ce mélange des univers hétérogènes, des styles, est une stratégie efficace, bien intégrée par le capitalisme moderne.

Nous sommes dans le temps des hybrides.

Car ce phénomène d'hybridation ne se limite pas qu'au design. on mélange les genres dans la mode ( chic de porter une veste à fils d'or avec un jean tout troué, non ?), dans la musique, le théâtre, la danse...on a plein d'exemples en tête.

La cuisine s'y met aussi : mélanges asiatiques et méditerranéens, cuisine fusion, etc..

On mélange aussi à la télévision les philosophes et les chanteurs de variétés, les politiques et la mode, plus c'est innatendu et provoquant, plus ça marche.

Alors, si on est dans ce temps des hybrides, on pourrait se demander ( ce que les auteurs ne font pas) si dans nos entreprises et le management, il n'y aurait pas aussi le temps des hybrides, des brassages improbables, des mélanges de styles. Certaines entreprises le cultivent. D'autres en sont restées aux vieux systèmes.

Alors, prêts pour l'hybridation ? Et si c'était la clé de l'innovation et du développement ?

 


Comment changer le monde

MondrianChanger le monde, certains en rêvent; beaucoup ne savent pas trop comment faire.Alors on accepte ou, au mieux, on s'adapte.

Adam Kahane pense, lui, que ce sont les histoires qui changent le monde, les histoires que l'on se raconte sur le futur et qui changent notre vision du futur, notre compréhension du présent, et nos actions.

Il a eu trois vies : Diplômé de Physique, il s'est d'abord intéressé à la prévision du futur, pour s'apercevoir que c'était impossible. Sa deuxième vie l'a amené à se confronter à la vraie vie, et a notamment travaillé pour Shell, pour la planification, et développé les méthodes de "scenario planning" : mieux comprendre le futur, les différents scenarios possibles, pour mieux s'y préparer et s'y adapter. Mais c'est à l'occasion d'une expérience en Afrique du Sude qu'il s'est lancé dans sa troisième vie, en s'intallant dans ce pays, pour non plus s'adapter au futur, mais le transformer : comment, dans un présent et des futurs possibles que l'on n'accepte pas, non pas s'adapter, mais le transformer. Il a passé, dit-il, vingt ans à affiner et construire les démarches qu'il soutient aujourd'hui, en tant que professeut à Oxford, et fondateur d'une entreprise sur le sujet,

Ces recherches et expériences sont relatées dans les livres qu'il a publiés, et notamment "Transformative Scenario Planning", petit ouvrage d'à peine une centaine de pages, mais trés inspirant.

Les situations pour lesquelles il a imaginé cette approche sont du type de celle qu'il a connue en Afrique du Sud : une situation que les personnes considèrent comme innacceptable, ou non pérenne (par exemple l'apartheid); une situation où individuellement, ou même avec un petit groupe, on ne peut rien faire, il nous faut la participation où l'engagement de nombreuses parties prenantes; Une situation où les acteurs ne peuvent pas transformer la situation directement, car il y a trop de divergences entre eux (certains sont d'une opinion, d'autres d'une opinion complètement contraire, même s'ils sont d'accord sur le fait qu'il y a un problème et qu'il faudrait le résoudre).

Voilà typiquement l'objet du "transformative scenario planning" : ce n'est pas un moyen pour les acteurs de s'adapter à une situation, ni de les forcer à adopter des propositions déjà formulées, ni même de négocier entre eux des propositions; non, il s'agit pour les acteurs de travailler de manière collaborative et créative pour sortir de l'ornière où ils se sentent, et d'aller de l'avant.

Cette démarche comprend cinq étapes, que Adam Kahane représente sous forme d'un U :

- Réunir une équipe qui comprend toutes les parties prenantes,

- Observer ce qui se passe,

- Construire les histoires sur ce qui pourrait arriver,

- Découvrir ce qui peut et ce qui doit être fait,

- Agir pour transformer le système (c'est là que l'on est dans le bas du U).

Pourquoi un U ?

Parce que, pour Adam Kahane, cette démarche est aussi une démarche intérieure, qui nous conduit comme une introspection collectivement. Les premières étapes sont celles où l'on observe, où l'on comprend les différences d'opinion, où l'on commence à changer nos regards, où l'on fait une pause. C'est d'ailleurs là le secret ( Adam Kahane appelle ça un "mystère") de l'approche : plutôt de confronter, parfois violemment, les protagonistes, et de chercher tout de suite les solutions, le "transformative scenario planning" va d'abor faire prendre du recul, suspendre les jugements.

TransformativeCar une fois exploré les certitudes et incertitudes du futur, et décrit les scenarios et les histoires qui décrivent des options de réponses pour les incertitudes ( j'ai déjà évoqué ces méthodes ICI ou ICI), si l'on veut agir pour transformer il faut cette pause. Elle peut durer quelques instants, ou un trés long moment, comme une promenade en forêt, en solitaire, pour laisser émerger les possibles.

 C'est ce que Adam Kahane appelle "The inner game of social transformation" : la transformation qu'il essaye de provoquer ne peut pas se réduire à une application mécanique des étapes et workshops qu'il propose; c'est d'ailleurs pourquoi il raconte de nombreuses tentatives qui ont échouées.C'est tout le paroadoxe qu'il met en évidence : dans ces situations où l'on croit qu'il faut des actions urgentes et rapides pour sortir de la crise ( le rêve de tous les chefs de guerre), il défend à l'inverse de faire une pause, de "suspendre", comme on suspendrait les ingrédients de la situation et des blocages sur une corde devant l'ensemble des acteurs et parties prenantes pour imaginer autre chose.

A l'intérieur de ce paradoxe, il y a aussi un dilemme (encore un) : un dilemme c'est une situation où nous sommes face à deux impératifs apparemment opposés et avec lesquels nous devons néanmoins composer. Les deux impératifs dont parle Adam Kahane sont le pouvoir et l'amour, deux "drives" en tension permanente.

L'amour est le "drive" qui nous permet de nous ouvrir, de nous connecter aux autres idées, aux autres acteurs, aux autres possibilités. Nous avons besoin de l'amour pour créer le potentiel pour transformer nos pensées et nos actes et ainsi transformer le système.

Le pouvoir ("power") est à l'inverse est le "drive" pour rélaiser son potentiel et grandir.C'est ce pouvoir qui permet d'utiliser le potentiel que nous créons avec l'amour.

Certains pourraient croire que le pouvoir et l'amour s'opposent, sont en conflit. Adam Kahane nous enseigne l'inverse. L'ouverture et la connection aux autres sans le pouvoir, l'action, ne produit qu'un sentiment d'amitié mais rien de trés tangible pour faire changer les choses. Inversement l'exercice du pouvoir de chacun, sans ouverture ni amour, laisse chacun inchangé avec sa propre perspective, ses idées, sa volonté, mais ne change rien au système. Un pouvoir sans amour est toujours abusif.

D'où la conviction de Adam Kahane que la transformation des systèmes sociaux de manière collaborative n'est possible qu'en choisissant à la fois l'amour et le pouvoir. C'est d'ailleurs le sujet d'un de ses autres livres.

Alors, changer le monde : juste faire vivre ensemble amour et pouvoir, c'est simple, non ?

NOTA : Pour certains, c'est l'art qui change le monde; d'où l'illustration de Mondrian en tête de ce post.


Démesure

GiacomettiRoman, essai, mais aussi témoignage, émouvant. Cela commence au musée d'art moderne, un tableau qui "arrête le regard", on connait cela aussi. Portrait d'une femme assise, en robe rouge. Et ce qui arrête le regard de l'auteur, c'est justement le regard :

" Sous les résilles des traits foncés, la force de ses yeux profonds, comme creusés dans la matière, m'attirait. Et plus je les fixais, plus ils m'aimantaient, comme s'ils tournaient légèrement dans leur orbite pour m'hypnotiser".

Ce sentiment d'être avec le tableau, Il n'y a plus rien autour.

Ce portrait c'est celui de "Caroline' peint par Alberto Giacometti en 1965, il a alors 60 ans, peu avant sa mort.

Et elle, Caroline, qui ne s'appelait pas Caroline, mais Yvonne, elle a 20 ans. Et c'est le dernier modèle, mais aussi le dernier amour de Giacometti.

L'auteur a retrouvé à Nice cette Caroline, aujourd'hui une vielle femme qu'on pourrait dire "indigne", et c'est cette rencontre, dans ce petit appartement, avec les canaris sur le balcon, que racontent les 126 pages de roman-témoignage. Entre souvenirs et nostalgie, on s'y croirait, on ,'ose pas faire de bruit, à surprendre ainsi cette rencontre entre Franck Maubert l'auteur, et Caroline. Le titre : "Le dernier modèle" (Prix renaudot essai 2012).

Cet amour il est forcément "fou". On se promène avec Giacometti et Caroline dans un Paris d'avant; Et l'auteur qui la retrouve à Nice retouve aussi ce regard qui l'avait arrêté dans le tableau :

" Le même regard me fait face. Pas de difficulté à le saisir, il est immédiat, il ne ment pas, il interroge. C'est bien celui de la "Caroline" de Giacometti, son dernier modèle. J'en perçois la force et la détresse dépouillée de tout".

Il ne ment pas, mais il se cache. On apprendra Caroline petit à petit, des souvenirs, des demi-confessions. Une écriture à la Modiano.

Alberto Giacometti aime les femmes, surtout, ou notamment, les prostituées qui le fascinent, comme Caroline l'a fasciné. Elle, elle est fascinée par cet Alberto qui ne cesse de parler lors de leur première rencontre, et elle est "envoûtée" :

" Je me souviens de nos promenades de la nuit, nous marchions où nous menaient nos pas, légèrement ivres. Il parlait de tout et je l'écoutais, j'aimais l'écouter et, jusqu'à la fin, j'ai aimé l'écouter".

Elle va poser pour lui dans cet atelier au bout de l'impasse du 46 rue Hyppolyte-Maindron. Et l'on retrouve ce regard : pour Alberto, les yeux sont le reflet de l'être.

A l'issue de la première séance de pose, qui dure une bonne heure :

" Caroline découvre une des feuilles, le papier est percé, troué au niveau des yeux. Elle ne se reconnaît pas, mais elle ne s'autorise aucune remarque." Je ne me serais pas permis quoi que ce soit. Je me contentais d'être une éponge : quand il était anxieux je le devenais aussi".

Il l'emène à Londres pour une de ses expositions à la Tate, et là ils passent une soirée avec Francis Bacon, dont Alberto s'écrie: " Voilà la personne  qui m'a influencé plus que tous les autres".

Pourtant, s'interroge Franck Maubert, l'art de Bacon et celui de Giacometti n'ont pas de points communs a priori. Mais ce qui les rapproche c'est le traitement du corps humain.

" L'artiste anglais exhibe la chair, jusqu'à la scarifier, voire la liquéfier, là où le sculpteur la rend désséchée, quasi momifiée. Au-delà du formel on peut y voir, pour l'un comme pour l'autre, un souci de brutale vérité de la condition humaine, un même attachement à exprimer l'angoisse de la solitude de l'être confronté à lui-même, être nu totalement exposé. Dans un cas comme dans l'autre, même rapport au corps. Chacun à sa manière le distord et l'interroge. Ils cherchent à exprimer une tension, le "dedans" de l'être, sans pour autant s'attacher au sentiment".

Ce sont tous deux des "artistes extrêmes", qui se sont concentrés toute leur vie sur un même sujet, dans le même atelier, sans modifier leur mode de vie.

Les dernières pages du récit relatent la mort d'alberto, dans un hôpital de Suisse, racontée par Caroline. Et l'auteur se retire, comme nous, à regrets, sur la pointe des pieds :

" La lumière commence à baisser. Caroline allume une petite lampe posée sur la table près de l'entrée. Je lis des marques de fatigue sur son visage et préfère la laisser. Elle me fixe une dernière fois, et je sais qu'aujourd'hui, aujourd'hui ou les autres jours, elle ne me racontera rien de plus. J'ai bien compris qu'elle préfèrerait garder encore des secrets pour elle. Aux mystères de Caroline répondent les énigmes d'Alberto".

En la quittant, il se rappelle ses mots : "j'étais sa démesure".

Démesure, dernier modèle, regard, corps, brutale vérité de la condition humaine.

On ressort de ce roman/essai un peu chaviré, presque une envie d'aller, comme Alberto et Caroline, prendre un café ou une coupe de champagne Chez Adrien, près de Montparnasse, ou, vers quatre heure du matin, des huitres et une assiette de frites Chez Dupont, près de la gare Montparnasse, dans ces leux qui n'existent plus que dans les livres et sur les vieilles photos.


Le garçon qui aimait les plans d'affaires...

BusinessplanUne rencontre cette semaine : il est ingénieur (la meilleure école, à ce qu'on dit), la trentaine, il a participé à une aventure entreprenariale; il aimerait maintenant être consultant. On parle de ses passions...Il me dit que ce qu'il aime, ce sont les "plans d'affaires"...

C'est vrai qu'on peut aimer ça les plans d'affaires : ça parle d'un futur bien balisé, les colonnes sont les prochaines années, et les chiffres décrivent précisément tout ce qui va se passer, les revenus, les coûts, et les bénéfices, souvent en hausse.

C'est rassurant; il ne reste plus qu'à convaincre les investisseurs; des graphiques en couleurs, des pages bien numérotées; et c'est parti..Voilà ce qui fait réver un ingénieur trentenaire aujourd'hui ...

Ah bon ?

Ces exercices de planification, avec l'adjectif stratégique pour faire plus chic, ont effectivement occupé pas mal de monde, et de consultants, dans les entreprises et organisations ces dernières vingt années, et sûrement encore aujourd'huii.Ils permettent au moins de choisir la direction qu'a envie de suivre l'entreprise. Mais ce n'est certainement pas suffisant.

De fait, la conventionnelle planification stratégique est morte.La création de valeur aujourd'hui ne vient pratiquement plus de la planification, mais bien plus souvent de l'innovation et de l'adaptation à l'environnement. Richard David Hames, dont je poursuis la lecture de " The five literacies of global leadership" appelle ça la "navigation stratégique".

Naviguer inspire assurément différemment que planifier. Planifier, cela évoque la science du manager, celui qui prévoit, qui calcule; naviguer, cela se rapproche plus de l'art du leader.

Naviguer, c'est un peu planifier en temps réel. D'ailleurs, quand on veut en dire du mal, on dira que l'on "navigue à vue"...Mais aujourd'hui l'art de naviguer s'est perfectionné. Il suppose déjà d' être "connecté", c'est à dire capable d'incorporer les tendances sociales, politiques, sanitaires. Ainsi, les entreprises qui fabriquent des sodas se trouvent mêlées aux débats sur l'obésité des enfants, et prennent position sur la distribution de leurs produits dans les écoles.

Naviguer, c'est faire appel à une forme de pensée non linéaire, à un process cognitif différent, qui fait plus appel à la synthèse, à l'intuition, qu'à l'analyse (l'art du "grosso modo").

C'est une pensée plus intégrative que sélective. Plutôt que de résoudre un problème, elle cherche à transcender la perception d'une situation en évolution. Elle cherche le levier pour influencer ou dessiner tout un système, sans se limiter au contour de l'entreprise, en s'intéressant à tout un écosystème (l'écologie dans la compétition).

Forcément, avec une telle démarche, on risque d'avoir des surprises, des trucs pas prévus ( c'est même ce que l'on recherche)...De quoi cabosser un beau plan d'affaires, c'est certain.

Ce modèle donne aussi un bon coup de pied à un autre mythe, celui de l'individualité : ce mythe du chef, de l'entreprise, inspiré par sa volonté, sa croyance qu'il survivra, que son entreprise survivra, quoi qu'il arrive autour de lui. Illusion !

Dans le modèle de la navigation stratégique chacun est comme une communauté mobile, un être vivant qui doit vivre au contact avec tous les autres êtres vivants. Tous sont des composantes d'un vaste écosystème qui s'autoreproduit.

Cela change forcément aussi la conception du leader et du leadership : fini le concept du chevalier blanc, où le leader est un rôle. Le leadership devient plutôt un process d'apprentissage partagé, un catalyseur pour changer le statu quo, ce que Richard David Hames appelle un " process collaboratif pour réaliser les potentiels qui permettent de faire avancer la condition humaine". Le leadership est une affaire de tous et de chacun; c'est la contribution de chacun à ce qui assurera la survie de la société, de la communauté, de l'entreprise, dans son ensemble. C'est quelque chose de trés engageant, qui peut venir de n'importe qui, n'importe où, dans l'entreprise, dans la communauté, selon les circonstances.

Pas besoin de vendre une vision dans ce contexte ( ce que croient encore les leaders des plans d'affaires), car la communauté est tout le temps en train d'apprendre comment co-créer le futur qu'elle veut pour elle-même. C'est plus exigeanr car cela oblige les membres de la communauté à dialoguer en permanence sur le but poursuivi, la philosophie, l'éthique, qu'elle partage et qui guide son action.

Dans cette approche, la réflexion remplace les spécifications, l'inspiration remplace linformation, le questionnement remplace l'affirmation.

Cela ne remet pas en cause seulement le leadership, mais également le concept même de management.

Aprés avoir crû que le management était une histoire de contrôle, d'allocation de ressources, de faire faire des choses à des personnes qu'elles ne feraient pas spontanément, de corrdination, d'évaluation, on s'aperçoit que les personnes feront toujours ce qu'elle veulent faire plutôt que ce que quelqu'un d'autre (même un manager) croit qu'il lui a demandé de faire.Forcément, ce management qui tient compte de la compexité, des théories du chaos, on ne le connaît pas encore trés bien.

Le management n'est plus la collection des KPI (Key Performance Indicators), auxquels croient encore de nombreux "managers", mais un principe : le management est à considérer comme une fonction pour chacun, c'est le process qui permet d'organiser et de coordonner les ressources pour optimiser le business globalement pour une entreprise viable qui compte réellement.

Cela suppose de se concentrer sur ce qui rend vraiment l'entreprise, le système dans son ensemble, "viable". Cela consiste à élever le niveau de conscience de l'organisation, pour mieux comprendre ce qui se passe dans l'entreprise et autour d'elle, pour ainsi répondre plus intelligemment.

Richard David Hames compare ce process à la respiration, au souffle : il s'agit de trouver des moments où nous inspirons ( ce sont les moments où l'on se laisse du temps pour la réflexion, l'observation), et des moments où nous expirons ( ces moments où nous concentrons l'énergie nécessaire pour l'action). Cette respiration, qui fait alterner inspiration et expiration, permet ainsi cette navigation stratégique, par les managers, les leaders, c'est à dire par chacun et par tous.

Respirer, inspirer, expirer, ...Prendre du souffle pour naviguer dans la complexité.....

Cela ne risque-t-il pas de donner le mal de mer aux gentils garçons qui aiment les plans d'affaires ?


Innovation légumière

LegumesGrâce à l'Ecole de Paris, dont j'avais déjà parlé à propos de parfum, j'ai rencontré cette semaine Alain Passart, le chef étoilé de l'Arpège.

Aprés une carrière de cuisinier et de rotisseur, spécialiste de volailles, avec trois étoiles au Michelin, Alain Passart nous a raconté comment, presque soudainement, il a ressenti une grande panne, comme une perte d'envie de continuer, et une envie de rupture, de passer à autre chose.

C'est de cette rupture qu'est née sa nouvelle aventure, celle de la passion pour les légumes, le tissu végétal.

Derrière cette rupture, une vision : celle de faire les "grands crûs" des légumes. De concevoir toute la chaîne, depuis le jardin jusqu'à l'assiette du client.

Cette vision, c'est d'abord celle d'un artiste, plus que celle d'un entrepreneur. Il n'imagine pas ouvrir des restaurants dans le monde entier, ni même ailleurs en France. Il est complètement concentré sur sa petite entreprise, 40 collaborateurs, des jardiniers, des cusiniers (une quinzaine autour de lui), le personnel de salle.

Et cette rupture, ce n'est pas de repartir de zéro; non, il nous l'a rappelé, son passé de rôtisseur, de cusinier ( celui qui maîtrise la flamme, qui sait cuire), est au coeur de ce qu'il fait avec les légumes.

Par contre, il a redécouvert les saisons; chaque légume arrive au bon moment, à la saison, directement du jardin; et on ne mélange pas une saison avec une autre. C'est la nature qui décide; c'est elle qui permet, comme dans le jazz, d'improviser.

Dans son entreprise, le personnel est trés jeune, souvent moins de 30 ans. Et le rôle d'Alain Passart, dans cette cuisine, tel qu'il le conçoit, c'est de :

" faire sortir la créativité qui est dans mes collaborateurs, et non de faire la cuisine - ils savent que je sais faire la cuisine. Je m'efface totalement".

Diriger une équipe en s'effaçant; combien de dirigeants et managers devraient s'inspirer de cet exemple.

Cet effacement, c'est aussi celui du geste. Apprendre à faire le plat en économisant ses gestes, en étant léger ( et non avoir "la main lourde").

Autre élément que l'on sent qu'il a à coeur, le dialogue : les jardiniers et les cuisiniers doivent se parler; certains jours les cuisiniers vont au jardin; d'autres jours les jardiniers viennent voir les cuisiniers.

La créativité, ça consiste en quoi ?

Pour Alain Passart , il ne faut pas solliciter la créativité, comme si l'on se disait "tiens aujourd'hui je vais créer quelque chose"; non, la créativité ellevient toute seule, il faut savoir la laisser venir; peut-être prendre des notes de temps en temps sur ce qui me traverse la tête; et travailler sur un petit nombre d'idées. Là encore, petite leçon pour les équipes d' "innovation".

Cela reseemble à de l'improvisation, car Alain Passart est persuadé que c'est la nature qui a fait l'essentiel du travail; il n'y a plus qu'à regarder le cadeau qu'apporte le jardin pour continuer; en écoutant ce que nous dit la nature.

Ce qu'il préfère retenir, ce n'est pas tel ou tel plat qui serait son "préféré", ou un légume qui serait son préféré; non, ce qu'il aime, c'est la façon de faire un plat, les gestes, la main. C'est la main qui fait le cuisinier avant tout. Et cette main, comme les légumes, n'est pas la même selon les saisons. Elle est chaude en hiver, plus légère en été. Elle ne travaille pas pareil.

Et puis cette créativité, c'est celle qui assemble les couleurs, qui ose se faire plaisir; qui prépare le mélange des légumes crus dans l'assiette avant de se lancer dans la composition.

Belle leçon d'innovation, de passion d'artiste, de management aussi.


Cela donnait envie de la communiquer dans nos entreprises, et dans notre management.


A quoi servent les paquets cadeaux ?

Cadeau1On dirait une question d'enfant. Une question pour Noël.

Elle m'est revenue à l'occasion.

Un cadeau que l'on offre, c'est donner quelque chose sans rien demander en échange. C'est pour " faire plaisir", pour marquer un évènement heureux, pour fêter ensemble quelque chose. C'est complètement différent que d'acheter quelque chose ( les marchands et les commerçants, eux, ne font pas de cadeaux, ou des faux - on appelle ça des promotions - mais c'est pour faire acheter plus).

Un cadeau, c'est un "don" trés particulier, qui n'a pas grand chose à voir avec le besoin; c'est juste qu'en recevant le cadeau il arrive quelque chose de particulier, un cri de joie, une émotion, un petit plaisir.

Car ce qui est bien avec les cadeaux, c'est ce n'est justement pas leur valeur "marchande" qui en fait la vraie valeur; il peut-être un tout petit objet, comme un symbole. Car c'est souvent "ce qu'il veut dire" qui est important.

Le cadeau, le vrai, est comme une apparition. Il apparaît sous mes yeux.

C'est pour ça que le papier cadeau est important, la couleur, le ruban, les ficelles; c'est une tellement belle mise en scène pour l'apparition du cadeau.

Quelque chose dont je ne me doute pas va apparaître, je déchire le papier, je m'embrouille dans les noeuds de la ficelle; j'ouvre la boîte...et je sors le cadeau. C'est un moment de grâce, juste pour moi qui reçoit le cadeau, sous les yeux de celui qui fait ce don.

C'est maintenant que ça se passe, c'est le plus beau moment du cadeau; c'est un ..." présent" ( comme notre langue est bien faîte).

Ce moment de plaisir je vous souhaite de l'avoir connu pour Noël, forcément.

Mais ce symbole du cadeau et du présent, il y a plein de façons de le donner, y compris dans nos entreprises; on appelle ça la générosité; certains ont plus de mal que d'autres à la trouver. Il suffirait peut-être de juste penser à ce fameux paquet cadeau...Et à ce joli rituel qui l'accompagne, comme une chorégraphie.

C'était mon cadeau de Nöël pour mes lecteurs...Prenez le temps de défaire le paquet.


Penser plus librement

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Chaque année impaire, c'est la Biennale d'art contemporain de Venise; cette année c'est la 54ème. J'avais déjà parlé de la 53ème. Et l'année dernière, j'ai parlé de cette exposition à Rouen.

La Biennale de cette année a pour titre " Illuminations", orchestrée par la suisse Bice Curiger. Ce titre parle bien sûr de la lumière, mais c'est aussi une référence à une des caractéristiques intrinsèques de l'art : une expérience unique et qui nous illumine. L'art est ainsi ce symbole de l'expérience qui nous permet d'aller au-delà et ailleurs.

Ce parcours dans les productions artistiques du monde entier, et de tous genres ( sculptures, vidéos, oeuvres monumentales,...) est effectivement une vraie expérience.

Venise, c'est aussi maintenant le Palazzo Grassi et la Punta della Diogana, occupées par les oeuvres de la Fondation François Pinault. A la Diogana, l'exposition a pour thème : " Eloge du doute".

Dans le catalogue, François Pinault nous confie l'origine de sa passion ancienne pour l'art, et particulièrement l'art contemporain :

" Dès mes premiers pas de collectionneur, il y a plus de quarante ans, l'art m'a paru trés vite comme le meilleur moyen de chercher à dépasser ses propres limites. La fréquentation de oeuvres d'art éveille la curiosité, suxcite questions et remises en cause, déverrouille l'esprit. D'une certaine manière, elle permet de penser plus librement. (...)

L'intention de l'exposition " Eloge du doute" est de célébrer le doute dans sa dimension la plus dynamique, celle qui défie les vérités établies, celle qui pousse à s'interroger, celle qui réveille la vie en soi".

Pour penser plus librement, et rendre hommage au doute, l'expérience de la Biennale et celle de la Punta Della Diogana est unique.

On peut y aller jusqu'au 27 novembre.

Pour des photos, voir aussi le blog de mon ami Tristan.