Le silence de l'amour

AmourCertains croient que bien parler en public, c’est en mettre plein la vue et faire de grandes phrases. Ce sont les Cicéron (j’en ai parlé ICI) qui pensent qu’un bon discours c’est « Celui à qui on ne peut rien ajouter et qui n'a rien omis de tout ce qui pouvait embellir son ouvrage". Inversement les Démosthène pensent que le bon discours c’est " Celui à qui on ne peut rien retrancher et qui n'a rien dit que de parfait".

Mais d’autres vont plus loin et considèrent que ce qui fait la parole, c’est le silence.

Cela mérite une explication.

C’est la thèse de Jacques Lusseyran dans son ouvrage « Le monde commence aujourd’hui », que je découvre, et l’auteur avec. Une révélation. Un livre qui se déguste, par l’écriture et par la densité des personnes (réelles) qui y sont décrites.

Jacques Lusseyran est un auteur devenu aveugle à huit ans, déporté à Buchenwald en 1944, à 19 ans, et libéré an avril 1945, devenu ensuite professeur de français aux Etats-Unis. C’est ce parcours qu’il relate dans ses livres, dont « le monde commence aujourd’hui », en 1958. Le livre relate les rencontres de l’auteur dans ce camp de Buchenwald, où il séjourne dans le bloc des estropiés, des cul-de-jattes, des handicapés, et des fous. Toutes ces rencontres sont des leçons de vie et de résilience.

Le chapitre sur la parole en public est inséré au milieu de ce récit, à propos de son métier de professeur.

C’est un texte à mettre dans les mains de tous ceux qui veulent parler en public, conférenciers ou professeurs. Voire aux artistes avec leur public.

Car la première chose entre un orateur et son public, c’est une histoire d’amour :

« Si l’orateur ne commence pas par l’amour, c’est qu’il est ingrat et niais.

Il est ingrat, car le public, lui, ne se fait jamais faute de l’aimer. Il aime l’orateur d’instinct, c’est sa fonction de public. Il l’aime boiteux, hagard, dépenaillé, élégant, autoritaire. Il lui donne sa parole dans un élan de sensibilité. Son attente est déjà de l’abandon, et presque de l’espoir ».

« Celui qui parle sans aimer est également niais. L’amour est, en effet, la seule arme qui donne à son talent -voire à sa science- une chance quelconque de se faire reconnaître. Fût-il le plus intelligent des hommes, un orateur sans amour met le public en fuite. Il sera écouté – par politesse ou même par intérêt- mais avec cet éloignement d’esprit irrémédiable que l’on peut si bien lire sur les visages des personnes qui regardent la télévision ».

La caractéristique ce cet amour, c’est qu’il ne s’adresse à personne en particulier. Il embrasse le public dans sa totalité. « Le public, tous les publics, est un organisme physique et moral complet ».

Et pour que s’accomplisse cet amour « impersonnel », il ne s’agit pas de persuader, mais d’« être présent », et pour être « présent », le secret c’est « d’accepter les autres ».

« Accepter le public, l’aimer : deux manières de reconnaître la même nécessité. Combien de professeurs conspués, de conférenciers à salles vides, doivent leurs malheurs à l’irrespect, à l’impertinence, au refus ? Ils n’en veulent pas, de leur public. Ils ne sont là, devant lui, que par devoir. Ils baissent les yeux, tournent la tête, cherchent un abri dans les feuillets qu’ils ont noircis. Au fait, ils ne sont là pour personne, pour eux-mêmes non plus. Ils rêvent d’être ailleurs. Ils n’aiment pas ».

Voilà pour l’amour.

Et maintenant, le silence.

« Si l’on me demandait de quoi est faite la parole, je répondrais, je crois : le silence. La parole est le moyen privilégié que les hommes détiennent de faire entendre le silence.

Le public n’écoute pas ceux qui ne s’interrompent jamais, il ne les entend plus. Pour bien parler il faut donc apprendre à se taire, et c’est une rude école. La tentation est de garder la parole dès qu’on l’a prise, de se rassurer en parlant, en enchaînant les mots aux mots. « .

« C’est, à n’en pas douter, dans la seconde de silence que la rencontre avec le public a lieu. C’est même dans ce trou, dans ce court espace, que la parole naît ».

La fin du texte (écrit, rappelons-le en 1958) est l’expression, pour l’auteur, d’une crainte prémonitoire : la parole est malade aujourd’hui, et « il m’arrive même de ne plus être sûr que la mort puisse être évitée ».

Cette prédiction funeste, c’est quoi ?

« Aujourd’hui, il arrive de plus en plus que la parole ne soit pas parlée, mais déracinée, découpée en pièces, reproduite, à des millions d’exemplaires, jetée à travers le monde en vrac, sans public, sans retour. Cette seule pensée me fait peur ».

Avec ces mots, il pense à la télévision, à la radio, qui débite des paroles à travers l’espace, sans que personne ne les écoute vraiment. Que dirait-il aujourd’hui avec internet, les réseaux sociaux, YouTube et les autres ?

« Un jour viendra où l’univers sera une gigantesque outre de sons, et il n’y aura plus de bouches pour les prononcer, ces sons, ni d’oreilles pour les entendre ».

Et il nous donne une recommandation, que l’on pourrait faire nôtre, plus que jamais, aujourd’hui :

« Parlons de notre mieux, en le sachant, et bien en face : je veux dire en face d’autres hommes ».


Design thinking : observer et sentir comme un artiste

RouenCela fait quelque temps maintenant qu’on a l’habitude d’utiliser le mot dans les entreprises quand on parle des clients et d’innovation. Certains grands Groupes en ont fait un incontournable pour imaginer les services et parcours clients les plus différenciants, en déployant de nombreuses formations. Mais d’autres en sont encore à se méfier, y voyant « un truc de consultants », et restant dans une attitude plus cynique, genre « on ne me la fait pas, à moi ».

Ce mot qui fait innover certains, et douter les autres, c’est le Design, et son corollaire le « Design Thinking ». Et cela va bien au-delà de l’expérience clients, ou collaborateurs. Ce n’est pas non plus un accessoire, une « technique innovante », comme le disent certains consultants, y voyant comme un nouveau tour de cartes qu’ils promènent dans leurs poches pour épater la galerie.

C’est quoi alors ?

C’est un état d’esprit qui reste encore à diffuser plus largement, et qui concerne notre façon d’observer, d’interpréter, et de produire des idées et des innovations.

C’est vrai qu’à l’origine, quand on parlait de Design, c'était plutôt à la fin d’un processus de création. Le designer arrivait une fois une idée bien conçue, un nouveau produit imaginé, pour lui donner la meilleure apparence et le meilleur « look », afin de le rendre le plus attractif possible au client et au consommateur, permettant aussi de renforcer la perception de la marque. A la fin du XXème siècle, le design était ainsi un actif majeur pour valoriser, par exemple, des produits électroniques, des voitures, ou des biens de consommation courante. Mais c’était toujours, finalement, quelque chose de rajouté à un produit déjà conçu. Certains en sont peut-être encore restés là dans leur vision du Design.

Pourtant, ce que l’on va demander aujourd'hui au design, c'est, non plus de rendre plus attractive une idée pour les consommateurs, mais de créer ces idées qui vont satisfaire les besoins et les désirs profonds des consommateurs. On est passé à un rôle stratégique, pour créer de nouvelles formes de valeurs. Dans le monde actuel, les terrains d’innovation dans nos entreprises ne se limitent plus aux produits physiques, mais aux services, aux expériences, à nos façons de communiquer et de collaborer. Nos interactions avec notre environnement sont aussi sources d’innovations. C’est exactement le terrain de jeu favori du « design thinking ». Car il est à la source de démarches dites « centrées sur l’humain » : à l’heure où tous les produits et services peuvent être copiés, la compétition risquant de se concentrer sur le facteur prix, et donc au prix d’une baisse des marges, la différentiation est de plus en plus recherchée dans ces approches « centrées humain », beaucoup plus difficiles à copier. La Banque, l’Assurance, sont parmi les secteurs qui ont compris ces nouvelles approches, en tentant, mais pas toujours avec succès, d’y trouver leur différentiation. C’est en effet celui qui apportera la meilleure expérience à toutes les interactions des clients, quel que soit le canal, et notamment dans le numérique, qui aura l’avantage compétitif.

Si l’on s’en tient aux méthodologies, la littérature est abondante, et mérite d’être étudiée. Les ouvrages de Tom Kelley et David Kelley, fondateur d’une des premières et leader des entreprises de « design et innovation », IDEO, sont aussi très inspirants.

Mais le plus difficile est bien sûr d’acquérir cet état d’esprit « design thinking ». Les qualités à développer sont l’observation et l’empathie.

L’observation permet d’aller directement au contact du client, du consommateur, du collaborateur, pour aller y chercher ce qu’on ne trouvera pas dans un simple entretien. Car l’observation se fait aussi dans le contexte, et le contexte joue autant que le contenu observé. Cela se rapproche de l’observation par un artiste, qui va peindre en plein air pour capter le même sujet dans des contextes différents de lumière. On pense ainsi aux séries de peintures des cathédrales de Rouen par Claude Monet. Chaque toile est différente, avec le même sujet.

Deuxième qualité à développer : l’empathie. C’est cette capacité à comprendre les sentiments des autres. C’est en développant cette aptitude que l’on va comprendre les émotions des autres, et interpréter ainsi leurs besoins, leurs problèmes, leurs intérêts, leurs désirs et leurs envies, même s’ils ne l’expriment pas clairement quand on les interroge. Là encore, l’art nous aide à lire ces émotions. Et nous pouvons nous y éduquer en regardant ces tableaux qui nous inspirent. Les designers nous recommandent notamment les œuvres des expressionnistes et surréalistes, mais aussi les œuvres d’art contemporaines. Car ces œuvres ne copient pas la nature, mais nous donnent des impressions personnelles de l’artiste sur son environnement, et ses émotions intérieures. Et nous reconnaissons ensuite ces artistes dans la nature, ou leur style dans d’autres œuvres. En observant des atmosphères d’ombre et de lumière, on se rappelle Rembrandt. Une combinaison harmonieuse de bleu et de jaune va nous évoquer van Gogh.

Alors, pour développer ces qualités de « design thinker », capable de vraie observation et d’empathie, il nous suffit peut-être, régulièrement, de nous ressourcer auprès de la nature et des œuvres d’artistes.

Bon programme pour cette période de trêve des fêtes.

Profitons-en.


La co-création avec Sienna, 9 ans

SiennaUn des secrets pour innover, c'est d'aller chercher les inspirations et les idées au plus près des clients, et encore mieux, des fans.

Un qui a bien compris et mis ce simple principe en application, c'est LEGO, auquel Le Figaro de ce week-end consacre toute une page, un reportage de Keren Lentschner, en direct de Billung, le siège de LEGO au Danemark.

Elle raconte cette histoire d'un concours mondial organisé par LEGO, et gagné par Sienna, une jeune anglaise de 9 ans, qui a proposé de créer sa "cour de récréation" de ses rêves. Avec elle-même dedans, mais aussi le gentil chien de sa grand-mère. Le produit a vu le jour après que Sienna ait passé une semaine avec les designers de Billung. On peut la voir en vidéo nous raconter ça ICI. 

Ce qui est fort, c'est ce principe de co-création qui permet à tout le monde de proposer des idées sur la plateforme Lego Ideas, et en fonction des votes positifs de la communauté (il en faut 10.000 pour passer le cap) permet de déboucher sur un vrai produit du catalogue. Il y a déjà un million de fans (adultes) qui ont déposé des idées, et LEGO prévoit de sortir d'ici la fin de l'année 21 modèles grâce à cette plateforme de cocréation. Et qui utilise ainsi aussi la "sagesse des foules" par ce principe de votes.

Il paraît qu'il existe encore des gens qui croient que pour créer des produits et services innovants il faut des consultants sérieux et des experts qui font des études de marché et des analyses avec des "datas", si possible "big"...

Et si on allait plutôt chercher Sienna et ses copines ? A chaque entreprise de trouver la sienne.

 


La prescription contre l'autonomie

TravailUne erreur commise lors d'une opération de maintenance, des conséquences qui auraient pu mettre en danger, et immédiatement on va proposer de renforcer les procédures, de rajouter des contrôles, de rajouter des documents pédagogiques à destination des techniciens. L'idée bien sûr : comme ça, on aura moins d'erreurs.Et l'organisation fonctionnera mieux.

Pas si sûr que ça. Car tout travail contient justement une part d'autonomie, et que la prescription, les procédures, les documentations, ne peuvent à elles-seules tout régenter. D'ailleurs cela serait même étonnant que le travail humain se réduise à une exécution à la lettre de procédures et de prescriptions écrites. Cela serait même source de désorganisation totale, ce que l'on appelle la "grève du zèle" : en respectant à la lettre les procédures, on engorge les guichets, l'enregistrement à l'aéroport est paralysé, etc.

Car c'est précisément cette autonomie, et cet écart entre le travail prescrit et le travail réel, qui constitue la vraie vie du travail. Lorsque tous les travailleurs se contentent, pour "se couvrir" de s'en tenir au suivi scrupuleux des "bonnes pratiques", où chacun va se prémunir contre tout risque de voir sa responsabilité engagée, alors toute erreur devient considérée comme une faute, et toute créativité, toute prise d'initiative, est directement étouffée. C'est précisément ce genre d'organisation qui marche le moins bien. Les erreurs vont se multiplier, les opérationnels de première ligne étant paralysés devant toute prise d'initiative, et les experts en méthodes su leur dos en permanence, installés dans la croyance que leurs prescriptions ont un impact sur le fonctionnement : si les procédures n'ont pas permis le "zéro défaut", pour eux il n'y a qu'une seule réponse possible : il faut rajouter des procédures, envoyer des "notes", et encore de la "documentation".

Difficile de se débarrasser de cette croyance du management du surhomme, du zéro défaut, jamais atteint. Alors que c'est la fragilité qui caractérise l'homme, et heureusement. Car, on le sait, les gens créatifs sont fragiles, les gens innovants sont fragiles, les gens qui génèrent des qualités de relations humaines sont fragiles, les gens qui ont l'intelligence des autres sont souvent des gens fragiles (sinon ils ne s'intéresseraient pas aux autres).

La psychodynamique du travail, dont un des auteurs est par exemple Christophe Dejours, considère d'ailleurs que tout travail comporte une part de souffrance, car le travail opère sur le réel et le réel résiste : rien ne se passe exactement comme prévu dans la procédure. Le réel ne se comporte pas comme on l'attendait ou le souhaitait. Mais c'est justement en dépassant cette souffrance, par une activité "rusée", une initiative nouvelle, supérieure aux prescriptions de l'organisation, que le travailleur se mesure à la résistance du réel, et subvertir alors sa souffrance en plaisir. Cela comporte bien sûr sa part de risque. On constate même des cas où, étouffé par les prescriptions, le travailleur va se mettre inconsciemment en risque, comme pour se rebeller contre ce carcan des prescriptions contre lequel il n'arrive plus à se défaire autrement qu'en l'enfreignant, même inconsciemment.

 C'est pourquoi certaines organisations du travail permettent mieux que d'autres de bien fonctionner. J'en trouve une présentation dans un ouvrage de Yves Clot, titulaire de la chaire de psychologie du travail du CNAM.

L'organisation simple, c'est celle avec un lien direct entre les salariés et l'employeur, ou le chef, qui est ici une personne physique. Il n'y a pas, ou peu, de procédures formalisées. C'est comme cela que fonctionnent les petites entreprises, les commerces artisanaux.

L'organisation taylorienne, c'est celle qui vise à une meilleure organisation que l'organisation simple : la maîtrise du travail est assurée par les procédures, la régulation de la production. Cela est assurée par le déploiement de moyens tels que les normes, la hiérarchie, les gammes de méthodes. Ce type d'organisation remonte à plus d'un siècle. Elle continue à se développer aujourd'hui/

Une organisation plus innovante est apparue plus tard : l'organisation apprenante. C'est l'organisation où la recherche d'efficacité repose sur l'accroissement du capital humain et sa pleine utilisation, via précisément l'autonomie individuelle, la coopération, la prise de décision collective.

L'organisation taylorienne est la plus dangereuse : c'est celle qui implique un travail intense et une faible autonomie, ce que l'on appelle le "job strain", trés préjudiciable à la santé.

C'est bien sûr l'organisation apprenante qui est la plus favorable à la santé. La recherche d'efficacité ne repose pas sur le stress et l'intensité du travail, mais sur l'autonomie individuelle, et la participation des travailleurs à la prise de décisions collectives. Elle offre à chacun la possibilité d'apprendre et de se développer.

La difficulté, c'est que pour faire fonctionner une organisation apprenante les procédures, les notes, les méthodes, ne sont d'aucun secours décisif. Les ingrédients sont plus subtils : confiance, coopération, autonomie,...management.

Alors pour éviter les erreurs et développer nos organisations : un peu moins de prescriptions, un peu plus d'autonomie et de management.

Chiche?

 

 


L'organigramme ou l'élégance

_DSC3337bisJe recevais cette semaine pour le cycle de conférences de PMP sur l'innovation managériale deux invités de choix : Bernard Stirn, Président de l'Opéra de Paris, et Benjamin Millepied, directeur de la danse de puis un an. Le thème : Comment manage-t-on une institution et un corps d'élite. 

Echanges passionnants pour une belle rencontre. 

Benjamin Millepied, qui est revenu des Etats-Unis l'année dernière pour le poste, après avoir quitté la France à 16 ans, nous a avoué avoir découvert à l'Opéra de Paris un mot qu'il ne connaissait pas : le mot "organigramme". Toutes ces cases, ces hiérarchies, on comprend que cela l'effraie. Il est convaincu, il nous l'a dit, que " la hiérarchie n'amène pas au respect des autres".

Il a vite quitté le bureau qu'on lui a attribué pour se balader partout dans les locaux et cheminer avec son ordinateur au milieu des employés et des danseurs. Pour lui, ce système de bureaux fermés est d'un autre âge.

Il a envie de tout changer, de donner de l'air à cette atmosphère trop fermée; de libérer les énergies et d'enseigner aux danseurs à oser être eux-mêmes et à libérer leurs personnalités. 

Cela veut dire quoi?

La France est à l'origine du ballet, depuis Louis XIV, et a créé tous les grands ballets classiques. Mais la danse est devenue un monde trop rigide, enfermé dans des règles et des standards qui normalisent. Ce que veut Benjamin Millepied c'est retrouver un mot qu'il connaît mieux que celui d'organigramme : l'élégance. Cette élégance qui redonne de l'individualité au danseur, qui simplifie ( il est adepte de "Less is More", la simplicité préférable à la complexité).

EleganceRetrouver l'élégance c'est retrouver la personnalité du chorégraphe et du danseur, qui apportent leur style, qui créent. C'est cette création qu'il veut favoriser, faire émerger, et faire pousser les talents de demain qui vont sortir de cette école de danse de l'Opéra de Paris, gratuite depuis sa création (unique au monde). L'école, d'où tout part, et qu'il considère comme primordiale dans le dispositif, car c'est la formation qui construit le ballet de demain.

Il nous a cité Fred Astaire pour illustrer ce qu'il veut faire. 

Pour lui, l'objectif n'est pas de se replier frileusement sur la seule protection du classique, du patrimoine du ballet, mais d'abord d'être dans le présent, et de donner envie de demain, de créer le futur, avec le public d'aujourd'hui et de demain.

Ce public il veut aller le toucher par tous les canaux, et s'intéresse au digital : il a créé la "troisième scène", plate-forme numérique de programmes vidéos de danse.

Remplacer l'organigramme par l'élégance, et donner à tous l'envie de demain : voilà la belle leçon de management de Benjamin Millepied.

Alors, on danse?


L'escalator en panne

EscalatorC'est une image qui a été utilisée dans une publicité pour une marque de margarine, reprise par Seth Godin dans son dernier livre, " C'est à vous de jouer" : Deux individus, sûrement des cadres supérieurs d'entreprise, qui sont sur un escalator; ils ont l'ai pressés. Et soudain l'esacalator se bloque et s'arrête. C'est la panique ! Les deux cadres ne savent pas comment s'en sortir; le premier soupire; le deuxième va crier et appeler à l'aide; et personne pour réparer l'escalator ou leur porter secours. 

Ils ont l'air ridicules, et pourtant ils symbolisent notre propre incapacité à nous tirer d'affaire quand une situation est bloquée : nous ne voyons pas qu'il suffirait de descendre (ou monter) les marches; pas aussi pratique que de se laisser porter par l'escalator automatique, mais toujours mieux que de rester bloqué au milieu de l'escalator.

C'est précisément le sujet de ce drôle de livre : se lancer, ne pas avoir peur, monter les marches tout seul, profiter de sa liberté. 

Le livre est plus qu'un livre, c'est un bel objet, plein d'images, que l'on peut lire mais aussi ouvrir n'importe où pour en goûter les métaphores et les phrases qui claquent. Quel beau travail des Editions Dateino. Ce livre est un vrai cadeau, à distribuer autour de soi pour donner envie de se lancer et de créer, et d'entreprendre.

C'est du Seth Godin; et les fans, comme moi, adoreront; d'autres trouveront peut-être cela superficiel ou un peu vide : ce sont ceux qui sont souvent bloqués sur les escalators en panne. Car ce livre, Seth nous le dit lui-même, est un acte d'amour :

" Je n'ose imaginer combien le choix d'une vie focalisée sur les besoins égoïstes serait vide et manquerait d'amour. Une vie qui ne tournerait qu'autour du profit, ou de la tentative d'éviter ce qui pourrait mal se passer pour veiller à sa tranquilité.

Quelle formidable chance nous avons de pouvoir mettre de l'amour dans notre vie professionnelle, dans notre vie créative, dans la communauté dont nous choisissons de faire partie".

Tout ce que nous dit Seth Godin c'est de saisir l'opportunité quand c'est à vous de jouer et de changer les choses. 

Tout ce qu'il faut, c'est avoir soif. Ce qui nous empêche d'avoir soif, c'est la peur du zéro : le but n'est pas d'apprendre, mais d'avoir la meilleure note (c'est ce que l'école nous a enseigné), de poursuivre l'objectif de la norme. La soif, c'est l'inverse des gens qui ont surtout envie d'avoir 20/20; c'est l'envie d'apprendre, de chercher d'autres chemins, d'aller vers de plus en plus d'apprentissage.

Ce livre est une façon de nous aider à aimer notre soif, à ne plus avoir peur de notre peur d'avoir peur.

Alors, la prochaine fois que l'on se trouvera sur un escalator en panne, on fait quoi?

La vidéo ici :


Symbole

Moulinmystique
Dans nos temps modernes on ne fait plus trés souvent référence aux symboles. Cela semble des trucs d'un autre âge, des croyances désuètes. C'est Frithjof Schuon qui dans son ouvrage " sentiers de gnose" (1957) nous a dit que que l'homme moderne collectionne les clés sans savoir ouvrir les portes.

Pourtant certains nous disent que les leaders sont ceux qui sont capables de transmettre un capital symbolique.

Alors?

Savoir porter une attention aux signes symboliques qui nous entourent, que l'on peut contempler dans la nature, comme des regards animés, c'est déjà commencer à être sensible aux symboles.

Rien de mieux pour s'y exercer que de se replonger dans le siècle qui a particulièrement consacré les symboles, ce siècle charnière entre l'Antiquité et le monde moderne, le XIIème siècle, celui de l'art roman.Ce XIIème siècle est un modèle pour nous apprendre à "transmettre un capital symbolique".

J'avais déjà parlé de l'ouvrage de Frank Horvat et Michel Pastoureau sur les "figures romanes", avec de magnifiques photographies, ICI.

L'ouvrage de Marie-Madeleine Davy, " Initiation à la symbolique romane" (1977) est un précieux compagnon de voyage pour continuer dans cette aventure (pas de photographies ici mais des analyses de textes trés développées, et faciles d'accès).

Le XIIème siècle est considéré comme une époque charnière : le passage du monde antique au monde moderne, l'époque des transformations économiques, le temps des Croisades, qui confrontent la Chrétieneté à l'Orient. Un monde nouveau est en train de naître. La langue romane va succéder au latin (la langue romaine).Il naît ainsi une autonomie de la pensée médiévale, qui ne repense pas ce qui existait avant mais crée un monde nouveau.

C'est le temps où surgissent partout les églises, qui ont amené jusqu'à nous "l'art roman"; ces églises qui se construisent sur des temps considérables (Sainte Madeleine de Vézelay , commencée en 1096, sera par exemple achevée au mileu du XIIème siècle).

Le symbole, c'est un signe donnant accès à une connaissance. Sa fonction est de relier le haut et le bas, de créer une communication entre le divin et l'humain.Les symboles ont une fonction initiatrice à une expérience spirituelle. Le symbole, particulièrement au XIIème siècle, instruit et achemine vers la connaissance, il est une nourriture spirituelle. Il permet le passage de l'homme "charnel", celui vit à l'extérieur, à l'homme "spirituel", celui qui vit à l'intérieur. 

L'art médiéval, avec ses symboles sur les figures de pierre, est précisément destiné à permettre cet accès au divin. Ce n'est pas seulement un art pour permettre aux ignorants de découvrir dans la pierre ce qu'ils ne peuvent apprendre par les livres, ne sachant pas lire. Ce sont des messages plus complexes qui s'adressent à tous, et donc aussi aux lettrés, aus docteurs, aux pèlerins.

L'image de pierre va permettre, par sa vertu symbolique, de fixer un langage, qui sera compris différemment selon l'état de conscience de celui qui le saisit. Pour certains, le symbole ne voudra rien dire. Pour d'autres, il aura plein de significations. C'est pour l'être "éveillé" qu'il représentera un enseignement.

Le même symbole, qui ne change pas, sera ainsi diversement interprété et le message qu'il livre sera compris d'après l'état de conscience de celui qui l'appréhende, selon les âges de sa vie, selon les personnes.Pour celui qui saisit et connait le symbole, il se produit comme une "transfiguration" : on quitte le mode du bavardage, de l'échange, du divertissement, pour ouvrir une nouvelle vision. La vue du symbole ne provoque pas nécessairement une interprétation précise, mais plutôt comme un choc, un "coup frappé à la porte de l'esprit"

 Le XIIème siècle est riche en symboles, car le peuple de Dieu a besoin de symboles et d'emblêmes pour appronfondir sa foi, connaître son dogme. Les fresques des églises romanes sont comme une prédication d'ordre symbolique.

C'est pourquoi parcourir le livre de Marie-madeleine Davy permet de comprendre toutes les formes de symboles de ce siècle, leurs sources et leur sens. 

Le symbole est un langage qui établit une relation.

citons Marie-Madeleine Davy :

"Quand il s'exprime dans la pierre, il est encore autre chose, il est un silence. La parole peut divertir par le fait même qu'elle est parole; la pierre l'emporte sur le texte parce que la pierre est silence, elle est fidèle à la réalité, elle est dépouillée en dépit même de sa matérialisation. Plutarque disait que le crocodile est l'image de Dieu, en ce qu'il est le seul animal qui n'ait point de langue, car la raison divine n'a pas besoin de paroles pour se manifester, mais s'avançant par les chemins du silence, elle gouverne les choses mortelles selon l'équité".

Peut-être avons nous aussi besoin, parfois, de ces "chemins du silence", d'être ce crocodile, et de trouver dans la symbolique de ce XIIème siècle roman qui paraît si lointain, de quoi éclairer et avancer dans l'incertitude de notre quotidien d'aujourd'hui.....


Prolepse

BooksL'été est un moment parfait pour lire ce qu'on ne lit pas le reste de l'année. Par exemple des romans épais. 

J'ai ainsi repris "Canada" de Richard Ford; j'avais commencé il y a plusieurs mois, puis laissé, puis repris...Mais je ne l'avais pas mis dans le congélateur ( vous comprendrez plus loin...). Je suis enfin parvenu jusqu'au bout, grâce à cette pause d'août. J'ai adoré.

Ce roman est construit à patir d'une prolepse, puisqu'il commence par :

" D'abord, je vais raconter le hold-up que nos parents ont commis. Ensuite les meurtres, qui se sont produits plus tard. C'est le hold-up qui compte le plus parce qu'il a eu pour effet d'infléchir le cours de nos vies à ma soeur et moi".

( J'ai fait d'ailleurs ma prolepse au début de ce post...vous avez remarqué?).

Il faudra cent pages pour lire ce hold-up, et encore au mois cent cinquante pour lire les meurtres...

Prolepse : figure de style par laquelle sont mentionnés des faits qui se produiront bien plus tard dans l'intrigue. 

Ce décalage entre le récit et la narration se répète dans ce livre à plusieurs occasions. Il annonce à l'avance, rapidement, puis on aura le détail plus tard. On se laisse ainsi porter par ces détails d'une vie, ces rencontres, ces émotions.

C'est l'histoire de Dell Parsons, en 1960, il a quinze ans, dont les parents vont braquer une banque, et qui passera la forntière pour aller au Canada, où il fera de nouvelles rencontres. Il raconte tout ça à 66 ans ( c'est la dernière partie du livre). Tout le livre est une manière de voir le monde, de le subir ( Dell ne se révolte jamais, il vit et subit les évènements, qu'il annonce calmement à coups de prolepses). C'est un roman d'initiation, avec ces basculements de la vie qui viennent en fonction des évènements extérieurs. 

J'ai lu que Richard Ford avait commencé ce récit il y a vingt ans, puis avait mis le manuscrit dans son congélateur, pour le reprendre ensuite ( et oui, la voilà ma prolepse..). C'est donc un livre écrit sur plus de vingt ans.

La deuxième partie est cette partie post-congélateur. C'est celle qui se passe au Canada. Car le roman est celui, comme l'indique Richard Ford dans une interview au Magazine Littéraire " du passage crucial de la frontière. Du franchissement d'une frontière métaphorique entre deux âges, d'une frontière physique entre deux pays, les Etats-Unis et le Canada".

C'est un texte lent, qui raconte doucement, chapitre aprés chapitre, un destin, la perte de l'innocence, l'absurdité tragique qui fait dérailler la vie de ce jeune garçon, et de sa soeur...Et les dernières pages sont celles du vieux professeur qui vient de nous raconter tout ça pendant plus de 450 pages. Après nous avoir tout dit dès les premières lignes.

Les dernières pages sont comme un bilan. " J'avais renoncé à beaucoup de choses. Oui, mais voilà, moi, j'étais satisfait de ce que j'avais eu en retour".

Pour se libérer du poids de sa naissance, des aléas, le héros "essaie"...Ce sont les dernières lignes :

" Ce que je sais, c'est qu'on a plus de chances dans la vie, plus de chances de survivre, quand on tolère bien la perte et le deuil et qu'on réussit à ne pas devenir cynique pour autant; quand on parvient à hiérarchiser, comme le sous-entend Ruskin, à garder la juste mesure des choses, à assembler des éléments disparates pour les intégrer en un tout où le bien ait sa place, même si, avouons-le, le bien ne se laisse pas trouver facilement. On essaie, comme disait ma soeur. On essaie, tous tant que nous sommes. On essaie".

Lire ce livre, dépasser les premières lignes de prolepse pour aller jusqu'à cet "on essaie", voilà une belle expérience. 

Un rapport avec le management et la performance?

Certains disent que la lecture d'oeuvres de fiction est un "must" pour être un meilleur leader, plus empathique. voir ainsi cet article de HBR par exemple ( " to lead, Read"), ou Fast ICI ( "Reading litterature makes you smart"). 

Alors , pour s'inspirer, et prendre ce recul qui permet de dire "On essaie", lisons de la littérature;  le "Canada" de Richard Ford est un bon compagnon.


Pourquoi avons-nous besoin des artistes dans l'entreprise?

Zonefranche_On pense que pour que l'entreprise fonctionne au mieux, que les consultants soient les plus performants, il faut des experts, de plus en plus d'experts, et de plus en plus pointus...

Et si on devait garder une place pour les artistes et les dilettantes?

C'est un des sujets abordés dans mon livre " Zone Franche : quand management et culture se rencontrent" aux Editions du palio.

Et dans cette vidéo :

 


Symboles romans


Romanart2La notion de symbole, en français moderne,  a plusieurs mots en latin, ayant tous des significations différentes, et expréssément distingués au XIIème siècle, époque de l'art roman : signum, figura, exezmplum, memoria, similitudo, autant de nuances qui étaient connues à l'époque, et oubliées de nos jours.

Dans son ouvrage sur les "figures romanes", dont j'ai déjà parlé ICI, Michel Pastoureau explore cette symbolique romane, qui permet d'interpréter les sculptures, les figures, que l'on trouve dans les édifices de l'époque.

La symbolique romane est construite sur un mode dit "analogique", c'est à dire que c'est la ressemblance entre deux sujets, deux mots, deux noms, qui fait le lien symbolique.

Ainsi pour les arbres : le noyer est considéré comme maléfique car le mot latin est nux, qui signifie nuire, nocere. C'est pourquoi il ne faut pas s'endormir sous un noyer, ni tailler dans ce bois une statue du Christ.

Même chose pour le pommier, dont le nom, pas de chance, est malus, qui évoque le mal; c'est d'ailleurs pour ça que son fruit est devenu le fruit défendu en Occident.

Autre sujet de symboles, les nombres. Au XIIème siècle les nombres expriment aussi des qualités, et pas seulement des quantités.

Ainsi, les nombres impairs sont plus sacrés que les nombres pairs. Ne pouvant être divisés par deux, et restant impairs quand on leur ajoute un nombre pair, les nombres impairs vont symboliser la perfection, ce qui est incorruptible, la pureté, l"éternité.

Inversement les nombres pairs sont divisibles, et donc moins purs, et vont symboliser les hommes, la terre, le monde créé, donc imparfait. Ils représentent parfois le mal, la mort.  C'est pourquoi dans les sculptures et figures, les méchants vont par deux, ou quatre, alors que les bons vont par trois.

Chaque nombre a ses significations. Le Un indivisible, c'est Dieu. Deux, c'est le symbole de la comparaison, de l'opposition. Trois, c'est la Trinité, le nombre par excellence, il représente les choses spirituelles. Le nombre Quatre est celui qui, addtionné à Trois, donne Sept; Saint Augustin considère que Trois représente l'âme, l'esprit, et Quatre le corps, la matière. Additionnés, ils représentent l'union de l'âme et du corps. C'est pourquoi ici-bas on va par tois, alors que dans l'au-delà on va par quatre. 

Sept, c'est le nombre sacré, la perfection. Les sept jours de la Création, les sept sacrements, les sept vertus cardinales...Huit (Sept + Un) c'est le nombre du recommencement, du renouveau.

Neuf, c'est le nombre du Ciel et des anges (trois fois la Trinité). Douze, c'est le nombre pair gentil, l'exception, le nombre de la plénitude. Les douze tribus d'Israël, les douze apôtres, les douze signes du zodiaque...C'est le nombre de la vie quotidienne et des échanges où tout se compte par douze (on n'a pas encore inventé le système décimal).

Voilà de quoi s'amuser pour décrypter les figures des églises romanes, les sculptures.

Mais cette symbolique des nombres est-elle vraiment oubliée de nos jours, dans nos pratiques, dans nos affaires? Pas si sûr; comment ne pas s'empêcher, nous aussi, de rechercher dans les nombres que nous avons sous les yeux, dans l'observation des choses autour de nous, des interprétations, des lectures de signes invisibles?

Le symbole correspond au fait de rassembler deux morceaux d'un objet, chaque moitié complétant l'autre. La première moitié est celle du monde réel et matériel; la seconde moitié, l'interprétation, celle du monde immatériel.

Avec le symbole, nous réconcilions le matériel et l'Immatériel.

Joli programme, non ?