La prospective du passé et le balancier de l'Histoire

BalancierLe passé est constamment reconstruit et analysé à partir du présent.

Cette remarque est celle d'Edgar Morin dans son ouvrage "Où va le monde?" :

"Le passé est construit à partir du présent, qui sélectionne ce qui, à ses yeux, est historique, c'est à dire précisément ce qui, dans le passé, s'est développé pour produire le présent. La rétrospective fait ainsi sans cesse - et en toute sécurité - de la prospective : l'historien qui traite de l'année 1787-1788 prévoit avec perspicacité ce qui, dans les évènements de ces années, prépare l'explosion ultérieure (évidemment totalement ignorée par acteurs et témoins de cette période pré-révolutionnaire). Ainsi le passé prend son sens à partir du regard postérieur qui lui donne le sens de l'histoire. D'où une rationalisation incessante et inconsciente, qui recouvre les hasards sous les nécessités, transforme l'imprévu en probable, et annihile le le possible non réalisé sous l'inévitabilité de l'advenu".

Et comme le présent change sans cesse, ce sont autant d'occasions de relire le passé différentes.

On peut lire certains moments de notre histoire avec cette réflexion en tête, et par exemple ces trois journées de Juillet 1830, que l'on a appelé (ensuite) "les trois glorieuses". 

Camille Pascal, agrégé d'histoire, qui a été le collaborateur de ministres et du président Nicolas Sarkozy, s'est lancé, dans son roman "L'été des quatre rois", à faire revivre jour après jour, d'heure en heure, ce moment de l'histoire, que l'on vit comme si on y était. Le roman date de 2018, et peut aussi éclairer nos jours de 2024.

Alors reprenons l'histoire.

Le Roi Charles X n'est pas satisfait des élections législatives de 1827 qui ont fait entré à l'assemblée une majorité de ceux qu'il n'aime pas trop, à l'époque les libéraux. 

Alors il imagine et met en œuvre une bonne feinte, qu'il conçoit en secret un dimanche soir le 25 juillet 1830 : la publication   de six ordonnances destinées à lui redonner du pouvoir :

La 1re abolit la liberté de la presse, toutes les publications devront être approuvées par autorisation gouvernementale avant d'être diffusées.
La 2e dissout la Chambre des députés, qui vient pourtant d'être élue.
La 3e révise le droit de vote afin de réduire le poids des bourgeois libéraux.
La 4e convoque des élections en septembre.
Les 5e et 6e nomment des ultras (conservateurs) au Conseil d'État. 

Camille Pascal fait revivre ce moment avec finesse :

"Il signa la dernière des ordonnances, contempla son œuvre législative puis, se tournant vers ses ministres, troussa une petite phrase historique qui lui était venue en écoutant tous ces braves serviteurs et dont il se trouvait content : Voilà de grandes mesures. Il faudra beaucoup de courage et de fermeté pour les faire réussir. Je compte sur vous, vous pouvez compter sur moi. Notre cause est commune. Entre nous, c'est à la vie à la mort."

Mais ça ne se passe pas comme prévu. Dès le lendemain de la publication (lundi 26 juillet), le 27 juillet, c'est l'insurrection qui s'organise. Les boutiques et ateliers sont fermés tandis que les rues se remplissent et que les barricades bloquent les petites rues.

Nouvelle idée géniale le 29 juillet : changer de premier ministre. Encore Camille Pascal :

"Le Conseil des ministres s'achevait enfin. Le roi avait pris des décisions fortes, le maréchal Marmont était relevé de son commandement au profit du dauphin, et le duc de Mortemart invité à constituer un nouveau gouvernement. La nomination de ce libéral bien né était de nature à satisfaire tous les partis et à ramener enfin le calme. Il était donc temps pour Sa Majesté d'aller remercier les troupes et de passer en revue les jeunes élèves de Saint-Cyr venus mettre leur épée à son service.".

Et le roi semble y croire :

"Au reste, messieurs, en cédant ainsi, peut-être à tort, à l'empire des circonstances, je dois vous dire qu'au fond de mon coeur je suis convaincu que, dans la voie où nous sommes entraînés, il n'y a rien à faire de bien pour l'avenir de la France et le salut de la monarchie...Le duc de Polignac et monsieur de Peyronnet en avaient les larmes aux yeux. Tout le monde s'inclina et se retira, laissant Sa Majesté se réconforter par la prière".

Cela ne va pas calmer grand chose, et le 29 juillet les insurgés vont prendre le Palais Bourbon, où siège la Chambre des députés.

L'entourage du roi essaye, ce vendredi 30 juillet, de lui faire réaliser la situation. Camille Pascal encore, évoquant Vitrolles :

"Vitrolles, ne pouvant plus ignorer le mécontentement de son maître, franchit une nouvelle étape dans le courage politique. Il se redressa et, regardant le roi dans les yeux pour la première fois depuis le début de la conversation, lui tint à peu près ce langage : Je m'étonne, Sire, que Votre Majesté ne comprenne pas à quel point en sont arrivées les choses. Il ne s'agit pas de disputer de tel ou tel acte mais de faire reconnaître dans Paris l'autorité royale. Je dirais même plus, que le nom du roi soit reconnu à Paris, et nous en sommes loin!".

Et il poursuit :

"C'est au point que je considérerais comme un miracle que monsieur de Mortemart, ici présent, ministre de Votre Majesté, puisse d'ici à trois jours s'établir à Paris dans un ministère et y contresigner une ordonnance. Oui, Sire, cela tiendrait du miracle...".

 Alors tout le monde cherche une issue, et on parie sur le cousin du roi, le duc d'Orléans: "L'insurrection avait chassé Charles X sans espoir de retour, la haute banque et le corps diplomatique ne voulaient pas entendre parler d'une république, tout le monde réclamait la liberté, mais personne ne cherchait l'aventure, et seul le duc d'Orléans pouvait réconcilier tout le monde".

C'est du moins l'avis d'Adolphe Thiers, journaliste , qui va faire paraître dans son journal ce 30 juillet une proclamation en ce sens :

"Charles X ne peut plus entrer à Paris; il a fait couler le sang du peuple.

La république nous exposerait à d'affreuses divisions; elle nous brouillerait avec l'Europe.

Le duc d'Orléans est un prince dévoué à la cause de la révolution. Le duc d'Orléans ne s'est jamais battu contre nous. Le duc d'Orléans était à Jemappes. Le duc d'Orléans a porté au feu les couleurs tricolores. Le duc d'Orléans peut seul les porter encore; nous n'en voulons point d'autres.

Le duc d'Orléans ne se prononce pas; il attend notre vœu. Proclamons ce vœu, et il acceptera la Charte, comme nous l'avons entendue et voulue.

C'est du peuple français que le duc d'Orléans tiendra sa couronne".

 A partir de là, Thiers est à la manœuvre :

"Thiers savait maintenant qu'il pouvait gagner la partie qui se jouait depuis quatre jours et sur laquelle il avait misé toute sa vie. A ses yeux, le pacte avec les Orléans était scellé. Il suffisait désormais de prendre de vitesse les barbons qui, au palais du Luxembourg, tentaient de sauver la couronne de Charles X et les jeunes fous qui, à l'Hôtel de Ville, rêvaient tout éveillés d'une Seconde République. Les premiers avaient un demi-siècle de retard, les autres peut-être un demi-siècle d'avance et, seul à avoir compris où devait s'arrêter en cet instant le balancier de l'Histoire, il comptait bien en devenir le grand horloger".

On connaît la suite. Le roi abdique le 3 août; Le duc d'Orléans deviendra le roi des français; Thiers entamera une brillante carrière politique et deviendra Président de la République.

Le balancier de l'Histoire continue...


Mais non, la quatrième révolution ne va pas vous guillotiner, Madame !

PeurAAAvec l’intelligence artificielle et les nouvelles technologies dites exponentielles, on est maintenant dans ce que l’on appelle la quatrième révolution industrielle.

Lors d’un échange récent avec une dirigeante d’un grand groupe de services, celle-ci, à qui j’évoque cette « 4ème révolution », me rétorque : « 4ème révolution ! Cela fait peur. Vous voulez nous guillotiner ? ».

Oui, en 2023, la quatrième révolution n’est pas encore complètement familière, même à nos dirigeants, et fait même peur à certains. D’où l’intérêt, plus que jamais, de fréquenter les Think Tank qui créent les occasions et les rencontres, comme « 4ème Révolution », pour ne pas perdre pied.

On dira que cette année 2023 aura été l’année de l’intelligence artificielle. Ce concept est pourtant né il y a pas mal d’années, dans les années 50. Mais il est devenu très présent en 2023 avec l’essor de l’IA générative et ChatGPT, mis en ligne le 30 novembre 2022. Depuis, une compétition s’est engagée entre les entreprises installées et les start-up pour développer et créer les usages autour de ces technologies. Même les plus jeunes s’y mettent, et lancent leurs entreprises de formation et de mentoring en IA dès 16 ou 17 ans, tout contents d’inonder LinkedIn de leurs posts et découvertes.

Dans le supplément « Sciences et médecine » du Monde du 27 décembre, David Larousserie consacre un article pour rappeler tout ce qui s’est passé dans ce domaine en 2023 grâce à l’intelligence artificielle, comme par exemple l’identification de malformations cardiaques précoces sur un fœtus. C’est aussi en mai 2023 que Google et sa filiale DeepMind ont annoncé que les réponses de leur logiciel MedPalM-2 à des questions médicales étaient jugées meilleures, par des humains, que celles de vrais médecins. De quoi faire réfléchir sur le rôle des médecins et leur collaboration avec l’IA demain.

C’est encore DeepMind qui, en novembre, présentait un simulateur de la météo à dix jours plus rapide que les supercalculateurs actuels, et avec plus de précisions que le High Resolution Forecast (HRES), le système de simulation météorologique de référence de  l’industrie.

On constate aussi en 2023 combien la recherche en sciences et médecine a en partie échappé à la communauté scientifique pour se jouer dans les entreprises privées et les start-up. David Larousserie cite ce chiffre de 40% des exposés dans les conférences qui sont issus de laboratoires privés (le double de ce qu’ils étaient en 2012). De quoi faire réfléchir le monde académique sur son avenir, et le besoin de collaboration avec les entreprises privées.

Ce qui fait peur à certains, et qui enthousiasme d’autres, avec cette IA générative et ChatGPT, c’est qu’on ne comprend pas comment il fonctionne réellement. Il est construit pour apprendre à prédire le prochain mot d’une phrase, à partir d’une quantité gigantesque de textes qu’on lui présente. Mais alors comment fait-il pour induire les règles de l’arithmétique, du codage informatique, et à tout problème qu’on lui présente en langage courant ?Hugues Bersini, directeur du Laboratoire d’intelligence artificielle de l’Université libre de Bruxelles et membre de l’Académie royale de Belgique, y consacre une tribune dans ce même numéro du Monde (27/12) et le dit clairement : « Il devient inapproprié, même inconvenant, de s’obstiner à dire, comme on le lit trop souvent, que ChatGPT est incapable de raisonnement. Reconnaissons-le, il comprend et raisonne mais, malheureusement, d’où la naissance du malaise, d’une manière qui nous est, à nous, devenue parfaitement incompréhensible. Comment un prédicteur statistique du mot qui suit dans une phrase peut-il se retrouver à résoudre des problèmes logiques, mathématiques et informatiques d’une telle complexité ? ».

Ce qui permet cette « magie », c’est bien sûr la puissance de calcul à laquelle on a aujourd’hui accès.

Hugues Bersini : « Quelque chose de magique se produit dans ces milliards de paramètres, ces centaines de couches neuronales qui s’adaptent d’eux-mêmes pour composer ces gigantesques modèles de langage ».

Forcément cette magie attire les jeunes générations qui y voient, pleins d’optimisme, une façon de participer à la plus grande révolution de l’histoire de l’humanité, à un tournant dans l’histoire de l’humanité. Ce sont le genre de remarques que font les jeunes de San Francisco qui font l’objet de l’article de Corine Lesnes, dans ce même numéro du Monde.

Il s’agit d’un nouveau quartier de San Francisco, baptisé du surnom de « Cerebral Valley », où sont venus s’installer de nouveaux « techies » de l’IA, successeurs de ceux de la Silicon Valley. Et, alors que les géants de la Silicon Valley continuent à dégraisser, les start-up de l’IA recrutent. Terminé la bulle « dot.com », on est maintenant dans l’effervescence « dot.ai ».

Dans cette nouvelle ère, coder, qui était l’apanage des seigneurs de la tech il y a encore dix ans, est devenu sans importance. Avec les LLM (Large langage model), grands modèles de langage, « le concept entier de programmation d’ordinateurs va, à terme, être remplacé » souligne une des « techies » en question, Gloria Felicia (28 ans), créatrice d’entreprises de cette nouvelle génération. Elle a notamment fondé la start-up Menubites.ai, qui propose aux petits restaurants des photos embellies par l’IA pour leur permettre d’afficher les plats sur leur site internet sans passer par des photographes professionnels.

Elle est enthousiaste : « Pour la première fois, nous sommes confrontés au fait que les ordinateurs, sous une forme ou une autre, deviennent plus intelligents que la plupart des humains ».

Toute cette jeunesse évoquée dans l’article manifeste cette confiance dans l’avenir radieux et harmonieux promis aux humains. L’un d’eux prédit : « Les citoyens auront leur propre IA qui travaillera et gagnera de l’argent pour eux. Ils ne seront plus des consommateurs, mais des producteurs ».

Un autre : « Nous sommes face à quelque chose qui est plus grand que nous. C’est juste le début ».

Que cet optimisme puisse se propager et essaimer en 2024. On en aura besoin.

Mais non, la quatrième révolution ne va pas vous guillotiner, Madame !


Un horizon de la raison

AronAvec l’anniversaire de sa mort, il y a quarante ans, plusieurs médias ont reparlé de lui. Cela m’a inspiré de ressortir ses Mémoires (780 pages !) de ma bibliothèque, publiées en août 1983. Intéressant d’y revenir aujourd’hui.

Lui, c’est Raymond Aron, intellectuel qui a parcouru le XXème siècle et qui livre dans ces « Mémoires » une sorte de bilan de ses réflexions de philosophe politique sur le monde moderne, comme un « spectateur engagé » (titre d’un autre de ses livres).

C’est presque un testament, car il décède deux mois après, le 17 octobre 1983 : Il vient de témoigner au palais de justice de Paris en faveur de son ami Bertrand de Jouvenel, penseur politique qui avait été brièvement rallié au parti fasciste de Jacques Doriot, avant de s’engager dans la Résistance, et qu’un livre de l’historien Zeev Sternhell avait qualifié de « pro nazi ». Après avoir dénoncé « l’amalgame » à la barre, Raymond Aron rejoint une voiture de L’Express, où il est un chroniqueur régulier. Il a le temps de dire au chauffeur « Je crois que je suis arrivé à dire l’essentiel », puis s’effondre, terrassé par une crise cardiaque. Il avait 78 ans.

Dire l’essentiel, c’est ce que l’on retiendra de ses Mémoires.

On y trouve notamment cette réflexion à propos d’une anecdote de 1932 qui l’a marqué, à l’occasion d’une rencontre avec un sous-secrétaire aux Affaires étrangères, à qui il débite « un laïus, brillant je suppose, dans la plus pur style normalien » à propos de la situation internationale et de la politique allemande. « Il m’écouta avec attention, apparemment avec intérêt. Lorsque mon discours fut terminé, il me répondit, tour à tour ridicule et pertinent : « La méditation est essentielle. Dès que je trouve quelques instants de loisir, je médite. Aussi je vous suis obligé de m’avoir donné tant d’objets de méditation. Le président du Conseil, ministre des Affaires étrangères, dispose d’une autorité exceptionnelle, c’est un homme hors du commun (il parle d’Edouard Herriot). Moment propice à toutes les initiatives. Mais vous qui m’avez si bien parlé de l’Allemagne et des périls qui se lèvent à l’horizon, que feriez-vous si vous étiez à sa place ? ».

Raymond Aron en tirera leçon : « Je me suis efforcé, le plus souvent, d’exercer mon métier de commentateur dans un esprit tout autre, de suggérer aux gouvernants ce qu’ils devraient ou pourraient faire. Parfois, je savais mes suggestions inapplicables à court terme. Du moins, en influant sur l’opinion, je contribuais à faciliter l’action à mes yeux souhaitable ».

Entre les pages du livre, je retrouve la critique qu’en avait faite dans « Le Monde » Bertrand Poirot-Delpech (et que l’on peut retrouver grâce à Google en deux clics aujourd’hui). Son papier a pour titre "Quand le meilleur de la classe relit sa copie". Tout est dit. Il revient sur cette caractéristique de rigueur qu’exprime Raymond Aron, et qui le distingue :

« S’il est vrai que le génie permet tout, il ne suffit pas de tout se permettre pour être génial. La littérature et la formule à l’emporte-pièce ont des charmes qui valent souvent aux hommes de lettres une prééminence méritée, mais qui s’accordent mal à la rigueur d’une analyse économique ou diplomatique. En somme, les intellectuels ont le droit de s’exprimer en politique, comme tout citoyen, mais ils devraient cesser de se croire compétents dans une matière qui, plus que jamais, relève des spécialistes ».

Et de faire ainsi l’éloge de l’auteur et de ce qu’il appelle « une sûreté de raisonnement », « qu’il entretient depuis la khâgne, comme un sportif cultive sa forme. L’exercice de cette belle machine lui a tenu lieu d’ambition et de joie constantes ». « L’athlète n’est tombé dans aucun des pièges tendus par ce demi-siècle, et où tant d’autres ont trébuché. Il croit avoir accompli son « salut laïc ». Il a fait mieux : au moment où règnent l’à-peu-près, l’imposture et le pancrace, plaider, en actes, pour une déontologie du travail intellectuel, une morale de l’esprit, un horizon de la raison ».

Cet « horizon de la raison » reste de bon conseil pour tous les commentateurs et « experts » autoproclamés d’aujourd’hui qui occupent les réseaux sociaux et les chaînes d’information, ainsi que tous ceux qui confondent expertise et bavardage.

Et cette leçon toujours valable : Que feriez-vous si vous étiez à sa place ?

Relire Raymond Aron aujourd'hui pour retrouver le sens de cette rigueur. Une leçon pour tous.


Pouvoir de vieux

BidenDans la société, comme en politique, on dirait que ce sont les « seniors », ces fameux baby-boomers, qui vont faire la loi, du moins en Amérique. Sait on que d’ici 2040, le nombre d’américains de plus de 85 ans va doubler par rapport à 2020 ?

C’est tout le sujet d’un article du Figaro, par Hélène Vissière, du samedi 30 septembre.

C’est William Kole, auteur de « The big 100. The new world of super aging », qui le dit : « Les plus de 65 ans forment déjà le plus gros bloc d’électeurs dans la plupart des Etats car ils votent plus que les jeunes. Ils ont tendance à choisir des candidats proches de leur tranche d’âge. Et les Blancs étant largement majoritaires, conséquence des inégalités socio-économiques, ils penchent davantage côté républicain ».

Au niveau de l’Etat américain, pas besoin d’attendre 2040, Joe Biden a déjà 80 ans, et son principal challenger, Donald Trump, en a 77. Pas mieux au Congrès, où un membre sur quatre a plus de 70 ans, et où l’âge moyen des sénateurs est de 64 ans.

Mais certains octogénaires dominent aussi la scène, avec Harrison Ford, 81 ans, qui rempile avec le cinquième Indiana Jones, ou Mick Jagger qui, à 80 ans, remplit encore les stades.

L’auteur de l’article en conclut que « les baby-boomers retardent leur départ à la retraite ».

Alors, forcément, on se demande si c’est une bonne chose ou pas d’avoir des dirigeants aussi âgés. On va leur accorder les vertus de l’expérience, de la sagesse (quoique), mais on va aussi dire qu’ils sont plus dans le coup, comme la chanson de Sheila, reprise dans le film de François Ozon, Huit femmes, pour ne pas dire des vieux cons.

Le Figaro rapporte une anecdote de l’audition du patron de Tik Tok par des élus du Congrès américain, « qui semblaient ignorer le fonctionnement d’internet ». C’est William Kole, encore lui, qui parle de « vieille garde » en décalage avec les préoccupations de l’électorat plus jeune : « Elle s’intéresse davantage aux problèmes de retraite, par exemple liés à sa génération, qu’à l’endettement étudiant ou au réchauffement climatique ».

Une bonne nouvelle, en France, Gérard Larcher, 74 ans, vient d’être réélu par ses pairs Président du Sénat pour la cinquième fois.

Il est dans le coup, alors.

 


Diversité : modèle libéral ou républicain ?

MoutonIl n’est plus possible pour une entreprise de ne pas avoir un chapitre « Responsabilité Sociale et Environnementale » (RSE) dans sa stratégie et sa communication.

Et cela va toujours plus loin. Alors que l’on considérait que le sujet concernait d’abord la limitation des licenciements et l’attention à l’impact de son activité sur la nature, les jeunes générations d’aujourd’hui veulent aussi s’engager en faveur de la diversité et de l’inclusion, surtout ceux qui sont diplômés Bac+5, et qui constituent ceux que Monique Dagnaud et Jean-Louis Cassely appellent « ceux qui transforment la France », et qu’ils ont étudiés dans leur récent livre, évoqué  ICI.

Comme ils le rappellent, « Aujourd’hui en France, 45% des nouvelles générations ont fait des études supérieures et 20% ont poussé jusqu’à un niveau Bac+5 et au-delà ». Cela correspond à la classe d’âge des millenials, nés entre 1980 et les années 2000.

« Bien que minoritaires, ils sont prescripteurs de normes : transports écolo, alimentation en circuits courts, vie urbaine, morale de la sobriété ».

Dans l’entreprise, cette génération refuse une hiérarchie trop pesante, et veut un métier qui colle à sa représentation du monde (autonomie, quête de sens, impact social) qui permet d’agir positivement sur l’environnement, tout en évitant de tout sacrifier pour faire carrière. C’est pourquoi, d’ailleurs, comme le souligne les deux auteurs, ils veulent s’orienter souvent vers les start-up ou le statut de consultant, alors qu’autrefois la création d’entreprise était plutôt le fait de non-diplômés.

Cette génération est aussi celle qui a le plus d’addiction pour les réseaux sociaux, qui lui confère une forme de narcissisme : « Il y a indéniablement un art du storytelling et de la mise en avant de sa singularité. L’esthétique des réseaux sociaux est une nouvelle manière, finalement très bourgeoise, de montrer sa réussite ».

Marqués par la pratique des réseaux sociaux, ces jeunes générations vont privilégier « l’influence » exercée sur un plan horizontal, via internet, à l’autorité hiérarchique. C’est Brice Couturier, dans un récent ouvrage, « L’entreprise face aux revendications identitaires », qui remarque que pour cette jeune génération « l’idée de supériorité lui est, de manière générale, suspecte. Dans tous les domaines, elle y voit l’effet d’injustices sociales ».

C’est dans ce contexte que s’est développé le mouvement woke analysé par Brice Couturier, qui prolonge le livre d’Anne de Guigné paru l’année dernière, « Le capitalisme woke – Quand l’entreprise dit le bien et le mal ».

Ce qu’analyse Brice Couturier, c’est ce qu’il appelle le « mouvement woke radical », c’est-à-dire cette idéologie qui attire particulièrement les jeunes, et qui « a tendance à comprendre la société à partir d’une grille d’analyse qui valorise les facteurs ethnoculturels (la « race », le « genre », l’orientation sexuelle) au détriment des facteurs socio-économiques (les revenus, le milieu social d’origine, etc). Elle envisage les rapports sociaux comme un jeu à somme nulle, dans lequel chaque communauté cherche à « gagner du pouvoir » (empowerment) au détriment des autres ».

Anne de Guigné cite dans son livre une étude de la Fondation Jean-Jaurès indiquant que 72% des 18-24 ans se considèrent comme engagés – dont 17% très engagés – contre seulement 55% des plus de 65 ans. Mais cet engagement fort des jeunes ne passe pas par le vote, mais par le fait de rejoindre une association (80%),de parler de sa cause dans les médias traditionnels (74%) et de partager des messages dans les réseaux sociaux (70%).

Autre étude citée par Anne de Guigné, celle réalisée par l’EDHEC en 2019 auprès de 2700 étudiants. A la question « Quels sont les principaux critères de choix d’une entreprise pour y travailler ? », les réponses les plus fréquentes sont la diversité des collaborateurs (60%) et les principes de développement durable (50%).

Reste à l’entreprise de se débrouiller avec ça. Au risque parfois d’en faire un peu trop et de se laisser piéger par les surenchères communautaristes.

Anne de Guigné cite le cas de l’entreprise LEGO qui, en 2020, par solidarité avec le mouvement «Black Lives Matters », a solennellement décidé de ne plus faire de publicité pour ses figurines de policiers. Elle a aussi, à l’occasion du mois des fiertés, en 2021, sorti un kit aux couleurs du drapeau arc-en-ciel, emblème de la communauté homosexuelle. Le jeu se compose d’un ensemble de briques rangées par couleur et de onze figurines assorties, qui doivent représenter toutes les orientations sexuelles possibles. Le but pour l’entreprise est de « vanter le droit à la différence et à la tolérance ».

Cette histoire de diversité peut comporter des pièges pour l’entreprise qui s’y engage, car, comme le souligne Brice Couturier, si l’entreprise commence à offrir des avantages et à mettre en avant une communauté en particulier, elle risque de voir débarquer les revendications de toutes les autres communautés qui demanderont les mêmes avantages pour elles. Et l’entreprise se transforme en un empilage de communautés, au risque de perdre ce qui fait son unité.


Deux conceptions politiques s’opposent, qui séparent le monde anglo-saxon et le monde français, dans la façon d’appréhender ces sujets, ce qui explique que le mouvement woke est plus développé, pour le moment, dans le monde anglo-saxon qu’en France.

Le modèle anglo-saxon offre une vision libérale de la société et des entreprises, qui favorise l’autonomie de l’individu et l’auto-organisation des collectivités, la distinction du public et du privé et la limitation du pouvoir. Il va accueillir le pluralisme, la diversité des intérêts et des opinions, comme une source de progrès. Il va donc protéger les différences, et se méfier de « la tyrannie de la majorité », selon l’expression de Benjamin Constant.

Le modèle français, qui a son inspiration libérale, est aussi construit sur le républicanisme, c’est-à-dire qu’il privilégie le citoyen à l’individu, et l’idée de « vertu civique », qui signifie le sacrifice éventuel des intérêts particuliers au service du bien commun. A ce titre, l’idéal républicain tend à exiger du citoyen qu’il s’intègre à la cité politique en renonçant à certaines de ses attaches particulières. Et donc ce modèle n’aime pas trop le modèle multiculturaliste, et est hostile à toute forme de discrimination juridique, sociale ou politique. En cela il n’admet pas le principe d’ « affirmative action » tel que pratiqué aux Etats-Unis, qui a pour but de compenser, dans une logique discriminante, certains handicaps hérités du passé esclavagiste et raciste de l’Amérique.

L’entreprise est de fait aujourd’hui tiraillée entre ces deux modèles libéral et républicain et doit choisir où mettre le curseur. L’esprit d’entreprise et d’innovation pousse vers le modèle libéral, mais l’entreprise est aussi régie par la méritocratie républicaine, où les personnes sont appréciées en fonction de ce qu’elles font et non de ce qu’elles sont, et où l’accent est mis sur ce qui rassemble, sans pour autant occulter les différences, facteur de richesse pour l’entreprise.

D’où, dans ce tiraillement, l’ambiguïté du concept de diversité. Ce concept, en dehors des cas spécifiques des femmes et des personnes en situation de handicap (étrange proximité), est absent de notre système juridique. Aucune loi ne définit ce que pourrait être "la diversité en entreprise". Chaque entreprise est donc libre de définir ce qu'elle entend par le fait de "promouvoir la diversité ou "favoriser l'inclusion".

Ce concept est ambigu car il  impose en effet l’idée qu’il faudrait à tout prix rendre plus présentes et plus visibles les personnes issues des minorités discriminées, mais en même temps ne pas discriminer à compétences égales.

D’où le besoin de placer le curseur entre la reconnaissance des singularités et le maintien du collectif. Avec la question essentielle : pourquoi s’adresser en particulier à telle ou telle « communauté » ?

A chaque entreprise de choisir son modèle de diversité, et sa part de libéralisme et de républicanisme.

C’est Machiavel qui a dit : « Tout n’est pas politique, mais la politique s’intéresse à tout ».


Envergure

EnvergureAvec le télétravail, on a pris l’habitude de voir ses collègues, et les chefs, un peu moins souvent, du moins en réel (on dit « en présentiel »), parce que, par contre, les « visio » les « Teams » et les « Zoom », on s’y est tous mis.

Et il y a un secteur qui va bien en profiter, paraît-il.

Ah bon, lequel ?

C’est Frédéric Bedin, satisfait, qui le déclare dans Le Figaro du 9 août :

«  La pérennisation du télétravail dans les entreprises entraîne une hausse des réunions professionnelles d’envergure en présentiel ».

Satisfait, car il est justement cofondateur et président d’un groupe de relations publiques et d’évènementiel.

Et cette envie de se retrouver en vrai, et de faire des évènements, « des réunions d’envergure », c’est général. Toujours dans cet article du Figaro, on apprend que « le marché a retrouvé son niveau d’avant la pandémie », dixit Renaud Hamaide, co-président de l’Union des métiers de l’évènement (Unimev).

Pour faire cette « envergure », il faut voir grand. Finis les réunions ou les petits stands dans un salon. Maintenant on doit imaginer des « expériences » qui claquent.

C’est comme cela que le défilé de Louis Vuitton sur le pont Neuf privatisé à Paris a marqué les esprits (et aussi suscité des commentaires plus critiques de la part des élus de gauche de la majorité de la Ville de Paris, qui contestent ce qu’ils appellent « une privatisation de l’espace public »).

Et la fête d’envergure, ce n’est pas seulement pour la marque et les clients. Il y a aussi les employés (on dit « les collaborateurs » pour montrer qu’ils sont vraiment associés à l’entreprise). Et rien n’est trop grand et beau pour les charmer et les fidéliser.

C’est L’Oréal qui a visé grand en offrant à 8.500 collaborateurs une « Summer Party », avec music-hall, dance et show d’Aya Nakamura. Le tout bien relayé sur Tik Tok.

Car il ne suffit plus de bien distraire les employés, il faut le faire savoir et le montrer ; et les réseaux sociaux sont là nos bons amis pour nous y aider. Avec les photos et les vidéos des collaborateurs qui rigolent et chantent en chœur.

On peut aussi essayer de faire la fête dans le Metaverse. C’est ce qu’a tenté la Commission Européenne, en organisant une fête fin 2022 pour présenter son programme d’investissement Global Gateway, qui vise à multiplier les infrastructures dans les pays en développement (un programme de 300 milliards d’euros quand même). Elle a mis les moyens en argent public, en y consacrant 400.000 euros. L’objectif de cette fête, qui durait 24 heures dans le metaverse, avec DJ virtuel, était de sensibiliser le public des 18-35 ans aux sujets politiques européens.  

Petit problème : elle n’a attiré sur la plateforme que…6 participants !

L’envergure, ça ne marche pas à tous les coups.


Véhicules autonomes : un futur assombri par des cônes de chantier ?

SAFE-STREET-REBEL-CONESQuand on se prête à un exercice de prospective pour anticiper ce que pourrait être notre environnement contextuel à horizon dix ans, pour la société et nos entreprises, on n’échappe pas à une vision futuriste du développement des technologies, avec partout de l’intelligence artificielle, des robots, et bien sûr, des véhicules autonomes. Pour certains c’est un futur très désirable, source de progrès et d’innovations. Pour d’autres, les rebelles, en révolte contre la technologie, c’est une tendance à combattre.

On a déjà connu ça au XIXème siècle avec la révolte des Canuts, ouvriers tisseurs de soie, à Lyon, en 1831, qui ont cassé les machines à tisser en signe de protestation.  Ce sont quand même les machines qui ont gagné la bataille.

Mais ce style de révolte n’a pas disparu.

Prenez les voitures autonomes. Elles commencent à circuler, notamment en Chine qui est le premier pays à autoriser la circulation de voitures autonomes dans certaines de ses villes. Et la circulation de robots taxis sans conducteur est déjà une réalité à Pékin.

Mais à San Francisco, une parade a été trouvée par les rebelles pour empêcher les robots taxis de la compagnie Waymo et de Cruise de circuler.

Cela consiste à placer un cône de chantier sur leur toit, en signe de protestation contre la circulation de tels véhicules en ville.

Les rebelles agissent la nuit, en plaçant ces cônes sur les toits. Résultat : le véhicule allume ses feux de détresse et s’arrête en pleine voie. Et il faut l’intervention d’un technicien pour les faire redémarrer.

Pour le collectif Safe Street Rebel, pro-piéton et pro-vélo, il s’agit en fait de s’opposer à tout type de voitures, qui que soit le conducteur, autonome ou pas. Mais cette contestation des véhicules autonomes grandit. Ils sont aussi accusés par le chef des pompiers de San Francisco d’empêcher la circulation des véhicules d’urgence et des bus.

Et les rebelles ont encouragé les habitants à les suivre dans ces actions de blocage des véhicules et à faire de même, grâce à des tutoriels diffusés sur les réseaux sociaux.

La contestation porte aussi sur la revendication d’un « droit à la ville », afin de bloquer l’empiètement des entreprises sur la ville.

En Europe, la pénétration des voitures autonomes est encore en retard. La législation européenne n’autorise que les véhicules de niveau 3 (sur 5), c’est-à-dire avec un humain derrière le volant quand même : il n’a pas besoin de tenir le volant, mais seulement en cas d’absence de piétons sur la voie, et s’il circule à moins de 60 km/h.

Alors, l’horizon de ce niveau 5 de l’autonomie des véhicules n’est-il pas en train de reculer, voire de disparaître ?

Déjà, au niveau technique, les constructeurs eux-mêmes ont des doutes :

C’est Luca de Meo, Directeur Général de Renault, qui déclarait déjà en octobre dernier : « Le véhicule autonome de niveau 5, je pense que c’est une utopie. […] On travaille sur la voiture autonome mais je n’ai vraiment pas envie d’être le premier constructeur à en mettre une sur le marché… ».

Si maintenant ce sont les rebelles aux cônes de chantier qui s’y mettent, on devient moins optimistes.

Voilà de quoi construire des scénarios prospectifs différenciés.

La quatrième révolution industrielle n'est pas encore complètement écrite. A nous de l'imaginer et d'en être acteurs.


Intelligence artificielle : Menace ?

IAmenaceCertains sont optimistes et volontaires pour considérer et faire savoir que les nouvelles technologies et l’intelligence artificielle, notamment ChatGPT, vont être facteur de progrès humain.

Et puis, il y a les sondages qui viennent nous doucher.

Le dernier sondage réalisé par l’institut Odoxa en avril dernier auprès d’un échantillon de 1005 personnes de plus de 18 ans est sans appel : A la question « Pour vous le développement de l’intelligence artificielle est-il plutôt une opportunité ou une menace ? », ils sont 67% à y voir plutôt une menace (soit 14 points de plus que la même question il y a deux mois). Alors que, par comparaison je lis dans le dernier ouvrage de Laurent Alexandre que "90% des chinois pensent que l'IA sera bonne pour la société" (il ne cite pas ses sources). 

Intéressant de lire les résultats de ceux qui y voient plutôt une opportunité (soit donc 32% de l’échantillon) par classe d’âge :

  • 18-24 ans : 50%
  • 25-34 : 42%
  • 35-49 : 33%
  • 50-64 : 27%
  • 65 et + : 21%

Plus on est jeune, plus on y voit des opportunités. Et passé 50 ans, ils ne sont plus que moins de 27% à y voir des opportunités.

Si on creuse un peu pour savoir sur quoi l’intelligence artificielle est plus particulièrement une menace, il n’y a pas de quoi être optimiste. Le développement de l’intelligence artificielle est une menace…

  • Pour l’emploi : 72%
  • La véracité de l’information : 71%
  • L’éducation : 65%

On ne peut qu’y lire ce sentiment d’être dépassé par l’intelligence artificielle et de ne pas pouvoir s’en sortir. 57% des répondants pensent d’ailleurs que l’intelligence artificielle dépassera un jour l’intelligence humaine.

Alors, pour se protéger, on va chercher les ministres et la loi qui règlemente : 82% des répondants souhaitent une règlementation des intelligences artificielles comme les agents conversationnels type ChatGPT, mais 64% sont pessimistes sur la capacité des Etats à le faire.

Les répondants au sondage Odoxa nous montrent l’ampleur des inquiétudes. Les agents conversationnels comme ChatGPT sont une menace :

  • Pour l’emploi : 75%
  • L’avenir de nos enfants : 73%
  • Pour l’éducation : 70%
  • Et même pour la santé, dans une moindre proportion : 55%

Il va y avoir du travail pour convaincre nos citoyens.

Au travail !

La quatrième révolution industrielle a besoin de militants et d'entrepreneurs. 

 


Faut-il payer des primes pour rendre innovants ?

EnseignantTout le monde en est convaincu, pour développer nos affaires, il faut innover. En 2022, ce qui a fait le buzz, c’est le Metaverse, ce nouvel univers virtuel, où les marques ont commencé à y faire leur marketing, et le public à découvrir le concept. J’ai lu ici  que la recherche sur internet du mot « metaverse » a augmenté en 2021, déjà, de 7.200% ( !!).

Cela donne envie d’aller tester ce nouveau marketing, le metaverse étant une opportunité pour innover et expérimenter.

Mais pour innover, il nous faut des innovateurs, et on rêve d’en embaucher et d’en avoir de nombreux.

Quand on est dans le monde des fonctionnaires et de l’Etat, la solution pour innover a de quoi nous souffler : Le Ministère de l’Education Nationale l’a trouvé en proposant une « prime à l’innovation ». Il est prévu de présenter ce « dispositif » aux syndicats en janvier. 

Cela promet. L’idée géniale est de « rémunérer les enseignants qui s’investiront dans les projets pédagogiques financés dans le cadre du fonds d’innovation pédagogique (FIP) », qui a été voulu par Emmanuel Macron lui-même. Cette prime va servir à « reconnaître le temps passé sur les projets ». Et ce seront des projets qui vont « transformer l’école ». Et pour cela, la prime sera de 250 à 1.500 euros par année scolaire. Qui décidera qui a droit ou non à la prime ? Les recteurs. Elle concernera tous les personnels des écoles, collèges et lycées, mais pas les personnels d’encadrement (donc rien de collectif mais une attribution individuelle personne par personne).

Réaction des syndicats, et aussi de ces « personnels d’encadrement » : au mieux scepticisme, au pire, rejet total.

Ce que n’aiment pas les syndicats c’est ce qu’ils considèrent comme une « mise en concurrence des enseignants », ou même une tentative, par le Ministère, « d’acheter des enseignants ».

Ça a l’air bien parti cette affaire.

Autre critique de bon sens : mais à quoi ça sert de chercher et de passer du temps à ces innovations pédagogiques par le haut ? «  L’innovation pédagogique n’a pas en soi de valeur supérieure à la non-innovation, il relève de la liberté pédagogique de chaque enseignant de choisir les méthodes qui lui paraissent les plus adaptées ». De là à considérer que c’est le terrain, ceux qui sont au plus près des élèves, les clients de ces dispositifs, et non les recteurs du haut de leur tour de contrôle, qui sont les plus à même d’imaginer et d’innover. Avec aussi la crainte, ou le doute, que ces personnels enseignants ne soient pas trop favorables à l’innovation, considérant que nos bonnes vieilles méthodes ne sont pas si mal que ça. Mais si le personnel de proximité n’aime pas l’innovation, à qui la faute ?

Cette affaire est une parfaite illustration de l’opposition classique entre une vision verticale, avec attribution de « primes » individuelles, et une vision qui encourage le collectif et les initiatives des managers de proximité. Nos entreprises s’en sont convaincues depuis longtemps. L’innovation est maintenant appropriée de manière collective, et à partir de l’expression des idées et propositions venant des collaborateurs au contact des clients. Certaines offrent même du temps « libre » aux collaborateurs pour y développer des projets personnels en marge de leurs activités normales.

Pourquoi l’Etat est-il toujours en retard ?

Il serait peut-être nécessaire de mettre un peu d’innovation dans les méthodes, là aussi, non ?

A suivre ce dispositif qui promet. La première question sur la table : C’est quoi un « enseignant qui innove » ?


Un besoin d'autres vies

LivrelireCertains imaginent la fin du roman, comme la fin de la littérature.

Et d’autres qui considèrent le roman et la fiction comme une nécessité vitale.

C’est le cas de Michel Houellebecq, dont Le Figaro reproduisait cet été son discours prononcé à l’université Kore d’Enna, en Sicile, le 15 juin, dont il a été fait docteur honoris causa.

Citons Michel Houellebecq :

« La littérature ne contribue nullement à l’augmentation des connaissances, pas davantage au progrès moral humain ; mais elle contribue de manière significative au bien-être humain, et cela d’une manière à laquelle ne peut prétendre aucun autre art ».

C’est fort. Et pourquoi, Michel ? Expliques-nous.

La preuve, c’est que les guillotinés de la Révolution, du moins certains, lisaient et «juste avant d’être saisis par les aides du bourreau pour être traînés à l’échafaud, ont placé le signet à la page exacte où ils en étaient restés — tous les livres, à l’époque, avaient des signets ».

Et donc :

«  Qu’est-ce que ça veut dire, dans ces circonstances, de placer le signet? Ça ne peut vouloir dire qu’une seule chose, c’est qu’au moment où il lisait, le lecteur était tellement plongé dans son livre qu’il avait complètement oublié qu’il serait décapité dans quelques minutes.

Quoi d’autre qu’un bon roman pourrait produire cet effet? Rien ».

Bon, Michel Houellebecq convient que la Révolution et la guillotine ne vont pas revenir tout de suite. Mais en revanche on attend toujours quelque part, y compris dans, justement, ces « salles d’attente » chez les médecins. Et c’est dans cette attente que l’on est comme ces guillotinés ; on lit.

Et voilà la « raison d »être » de la littérature :

«  La raison d’être fondamentale de la littérature romanesque, c’est que l’homme a en général un cerveau beaucoup trop compliqué, beaucoup trop riche pour l’existence qu’il est appelé à mener. La fiction, pour lui, n’est pas seulement un plaisir ; c’est un besoin. Il a besoin d’autres vies, différentes de la sienne, simplement parce que la sienne ne lui suffit pas. Ces autres vies n’ont pas forcément besoin d’être intéressantes ; elles peuvent être parfaitement mornes. Elles peuvent comporter beaucoup d’événements, de grande ampleur ; elles peuvent n’en comporter aucun. Elles n’ont pas forcément besoin d’être exotiques ; elles peuvent se dérouler il y a cinq siècles, dans un continent différent ; elles peuvent se dérouler dans l’immeuble d’à côté. La seule chose importante, c’est qu’elles soient autres ».

Alors, vous avez lu des romans, vous, cet été ? Pour répondre à ce besoin d’autres vies.

Moi, oui.

Tiffany Tavernier (oui, la fille du réalisateur Bertrand Tavernier) , à la fois romancière et scénariste pour le cinéma, nous permet de vivre le destin d’un « ami », ce voisin que l’on croyait connaître, avec qui on se faisait des apéros et des barbecues, et qui est en fait…Bon on va pas spoiler. Mais le roman est construit sur cette découverte, et l’on évoque avec lui tous ces gens que l’on croit connaître et que l’on ne connaît pas, en fait. Le roman, paru l’année dernière, et en Poche cette année, s’appelle simplement « L’ami ».

Le roman, c'est comme la vie, c'est la découverte de "l'autre".

Et puis, les romans de ce qu’on appelle la « rentrée littéraire », qui paraissent dès fin août.

Muriel Barbery nous fait cheminer, dans son roman « Une heure de ferveur », avec Haru Hueno, au Japon, que nous accompagnons sur un temps très long, puisque le roman commence quand il a trente ans, et se termine à sa mort. Nous y vivons cette « expérience du Japon » dont Muriel Barbery a été très marquée, en buvant du saké à toutes les pages, ou presque, en dégustant ces champignons matsutakés, rares et appréciés au Japon, comme la truffe en Europe (je n’en ai jamais goûté), et aussi cette fondue japonaise avec « le réchaud, le nabe en fonte, les tranches de bœuf, les feuilles de chrysanthèmes, les cives, les oignons, les champignons, le tofu et l’œuf battu ». Cette « heure de ferveur » est une citation de Saint-Exupéry, dans « Terre des hommes », qui parle du désert qui « n’offrait qu’une heure de ferveur, et c’est nous qui l’avons vécue ». Muriel Barbery reprend l’image, lors de funérailles (et on assiste à pas mal de funérailles dans ce roman) : «Sache que si j’étais seul, j’appellerai les puissances de la mort et je leur dirai : Je ne vous redoute pas. Mais je ne suis pas seul et si la vie n’offre plus qu’une heure de ferveur, je veux que nous la vivions ensemble ».

On découvre aussi les montagnes et jardins du Japon, à Kyoto.

Et cette histoire de renard, qui revient plusieurs fois, comme un refrain de ce temps long, et que rappelle l’illustration de couverture de ce livre :

«  Vers le milieu de l’époque de Heian, il y eut des aubes de toute beauté. Au fond des cieux se fanaient des brassées de fleurs pourpres. Parfois, de grands oiseaux se prenaient dans ces reflets d’incendie. A la cour impériale, une dame vivait recluse dans ses quartiers, sa noblesse scellait son sort de captive et même le petit jardin attenant à sa chambre lui était interdit. Cependant, pour contempler les aurores, elle s’agenouillait sur le bois de la galerie extérieure et depuis la nouvelle année, chaque matin, un renardeau s’invitait dans le jardin. Bientôt, une pluie drue s’installa jusqu’au printemps et la dame pria son nouvel ami de la rejoindre à l’abri, en surplomb du clos où il n’y avait qu’un érable et quelques camélias d’hiver. Là, ils apprirent à se connaître en silence.

Ensuite, après qu’ils eurent inventé un langage commun, la seule chose qu’ils se dirent fut le nom de leurs morts ».

Ce renard revient plusieurs fois dans le roman, y compris dans les dernières pages ( « le renard est la clé »).

Ce roman est sur la liste des candidats au Prix Goncourt.

Retour en France, en Bretagne, dans le Finistère Nord, avec le roman de Victoria Mas, son deuxième (oui, c’est la fille de Jeanne Mas, en rouge et noir), « Un miracle ». Sœur Anne, religieuse chez les Filles de la Charité (oui , la chapelle rue du Bac à paris, où, en 1830, Catherine Labouré a eu une apparition de la Vierge), reçoit d’une de ses condisciples une prophétie : la Vierge apparaîtra en Bretagne, et elle s’y précipite, à Roscoff et l’Île de Batz, pour y être. Elle y rencontrera cet adolescent, Isaac, qui dira « Je vois ».

Le miracle de l'apparition de la Vierge, comme un moment, selon les mots de Victoria Mas, un moment de "ferveur".

C’est à Béthune que Yannick Haenel emmène ses lecteurs, avec « Le Trésorier-payeur ». La première partie du roman raconte comment l’auteur a eu l’idée de ce roman et de ce personnage. On y voit tous les fils qui vont tisser le roman ; c’est comme si on écrivait le roman avec lui : « Il n’y a rien de plus beau qu’un roman qui s’écrit : le temps qu’on y consacre ressemble à celui de l’amour : aussi intense, aussi radieux, aussi blessant. On ne cesse d’avancer, de reculer, et c’est tout un château de nuances qui se construit avec notre désir : on s’exalte, on se décourage, mais à aucun moment on ne lâche sa vision. Parfois un mur se dresse, on tâtonne le long des pierres et lorsque l’on trouve une brèche, on s’y rue avec un sentiment de liberté inouïe. Les lueurs, alors, s’agrandissent, et c’est toute une mosaïque de petites lumières qui s’assemble peu à peu, jusqu’à former non seulement un soleil, mais aussi une lune, un univers complet, avec ses nuits et ses jours ».

Ce  » Trésorier-Payeur », c’est cet employé de la Banque de France de Béthune, qui a été fermée en 2007, et transformée en un centre d’art contemporain, dans lequel Yannick Haenel a participé à une exposition. Ce qui attire l’attention de Yannick Haenel, c’est cette maison de briques rouges , juste derrière la banque, qui avait justement appartenu à ce « Trésorier-payeur », et qui était reliée à la banque par un souterrain, aujourd’hui bouché. Il n’en faut pas plus pour que cela déclenche la curiosité et fasse « scintiller » un roman.

L’auteur nous dit tout : « Tout le reste de la journée, je ne pensais qu’à ça, au tunnel, aux trous, à l’obsession qui nous fait le creuser. Non seulement, je pensais à cet invraisemblable trou creusé sous la Banque de France, mais déjà moi-même, en y pensant, je ne cessais de creuser. Le tunnel, je m’y voyais, je m’y engouffrais, je le continuais ».

Du vrai « Trésorier-payeur » on ne sait pas grand-chose, si ce n’est que ce personnage n’était pas Trésorier-payeur, mais un simple trésorier de la Banque. Mais ce titre était tellement évocateur que l’auteur le garde : « Je décidai de continuer à l’appeler le Trésorier-payeur, avec cette épithète presque énigmatique, parce que d’une part c’est ainsi qu’on me l’avait présenté, et d’autre part parce qu’il prenait sous cette dénomination figure de personnage. Un simple « trésorier », même si le mot qui le désigne éclate comme un soleil, n’est jamais qu’un employé, alors qu’on peut très bien imaginer, sous l’étrange dénomination de « Trésorier-payeur », des compétences occultes : les rayons du soleil sont ici plus abondants et touchent à l’inconnu ».

Alors l’auteur va imaginer pour nous la vie de ce « Trésorier-payeur » depuis ses années d’étudiant, jusqu’à ses années à la Banque de France de Béthune, ainsi que ses rencontres et amours.

L’imagination de l’auteur en fait une sorte de banquier anarchiste, qui veut dépenser plutôt qu’économiser (dans une lecture originale du mot économie) :

«  Il expliqua que la planète entière était fondée sur l’économie, c’est-à-dire l’épargne ; que chacun ne fait qu’économiser – ses forces et son argent ; qu’on ne cesse d’accumuler, et que l’accumulation est une manière de s’éteindre car la vraie vie réside dans la dépense ».

Yannick Haenel est allé cherché ses références dans l’œuvre de Georges Bataille, « la part maudite », car il se trouve que ce Trésorier-payeur était un homonyme qui s’appelait aussi Georges Bataille. C’est dans ce livre, « la part maudite » (écrit en 1949) que Georges Bataille, dixit Yannick Haenel, « envisage la dépense, voire la ruine, comme la vérité de l’économie et considère que les richesses appartiennent moins à l’épargne qu’au rite qui les consume ». Le roman rejoint l’œuvre du philosophe. Et le héros du roman est justement un étudiant philosophe qui devient banquier.

Lire des romans, comme un besoin d’autres vies, selon Michel Houellebecq, pour voyager autour du monde avec des philosophes, des poètes et même des renards. Lire comme une heure de ferveur. 

De quoi faire la rentrée plein d’idées, d’envies et de ferveur, pour plus d'une heure.