Baiser Lamourette

Baiser« L’union  fait la force » : C’est la devise de la Belgique, mais aussi de la Bulgarie, de l’Angola, ou de la Bolivie. C’est un proverbe dont on ignore l’origine. Il nous dit que c’est en étant unis que nous accomplissons ensemble les plus grandes choses, et restons invincibles. C’est le sens de la fable d’Esope, « les enfants désunis du laboureur ». Un laboureur avait des enfants désunis. Pour leur donner une leçon, il leur demande d’apporter un fagot de baguettes. Il leur donne d’abord à casser le fagot entier. Ils n’y parviennent pas. Puis il distribue les baguettes une par une, ce qui permet à chaque enfant de casser chaque baguette facilement. D’où la conclusion de la fable donnée par le laboureur : « vous aussi, mes enfants, si vous restez unis, vous serez invincibles à vos ennemis ; mais si vous êtes divisés, vous serez faciles à vaincre ».

On va ainsi peut-être retrouver les vertus de la solidarité et du collectif, y compris dans nos entreprises. Certains parlent même d’une initiative de « gouvernement d’union nationale » pour une action collective de l’Etat.

Justement, on peut évoquer un épisode de notre histoire pendant la Révolution, que je retrouve dans l’ouvrage passionnant de Jonathan Israël, « Idées révolutionnaires – Une histoire intellectuelle de la Révolution française », et qui est resté célèbre comme le « baiser Lamourette ».

Cela se passe en juillet 1792. La période est tendue. Louis XVI est de plus en plus considéré comme un prisonnier. Et surtout la France est en guerre contre l’Autriche et le Roi de Prusse et accumule les revers. Le 30 juin, l’Assemblée émet un décret réglant les formes de la déclaration de la patrie en danger. Et le 7 juillet au matin, en plein milieu de ces discussions sur la « patrie en danger », Lamourette, évêque constitutionnel de Lyon, demande la parole pour un discours passionné. Aucune querelle n’est insurmontable, dit-il, excepté celle entre des gens malveillants et des personnes mal intentionnées. La situation était compliquée car la majorité de l’Assemblée accusait la gauche de vouloir une république et l’on prêtait aux feuillants (partisans de la monarchie constitutionnelle) un projet condamnable de vouloir un régime mixte s’appuyant sur la noblesse et le bicamérisme.

Lamourette insiste pour dire que les malheurs de la France proviennent justement de la « désunion de l’Assemblée nationale ». Et il invite les députés à dépasser leurs dissensions et à reconnaître en chacun d’eux la « probité » et « l’honneur » et à ramener la représentation nationale à l’unité.

Et il invite ses collègues :

« Foudroyons, Messieurs, par une exécration commune, et par un dernier et irrévocable serment, foudroyons et la république et les deux chambres ; jurons-nous fraternité réelle, confondons-nous en une seule et même masse d’hommes libres, également redoutable à l’esprit d’anarchie et à l’esprit féodal : et le moment où nos ennemis domestiques et étrangers ne pourront plus douter de ce que nous voulons une chose fixe et précise, et que ce que nous voulons, nous le voulons tous, sera le véritable moment où il sera vrai de dire que la liberté triomphe et que la France triomphe ».

Et propose alors que :

« Ceux qui rejettent et haïssent également et la république et les deux chambres se lèvent »

Et il encourage alors :

« Jurons de n’avoir qu’un seul esprit, qu’un seul sentiment : jurons de nous confondre en une seule et même masse d’hommes libres. Le moment où l’étranger verra ce que nous voulons, nous le voulons tous, sera le moment où la liberté triomphera et où la France sera sauvée ».

A ce moment, l’Assemblée est prise d’une émotion collective. Chacun se lève pour applaudir, parfois les larmes aux yeux, et des accolades s’échangent entre députés de tous bords. C’est ainsi que cet instant a été surnommé « le baiser Lamourette ».

Toutefois, cette entente ne durera pas plus de deux jours. Les disputes reprennent presque aussitôt.

Cette réconciliation va être considérée par les Républicains comme un complot organisé par la Cour et le Clergé. Le jacobin Billaud-Varennes s’écrie alors « voir tel député se jeter dans les bras de tel autre, c’est voir Néron embrasser Britannicus, c’est voir Charles IX tendre la main à Coligny ».

Lamourette va devenir suspect aux yeux des Révolutionnaires, et la monarchie constitutionnelle bientôt s’effondrer. Il est vite arrêté, emprisonné et guillotiné en 1794, après avoir renié son « irrévocable serment ».

Que retiendront nos contemporains, nos dirigeants, et nos comités de Direction de ce « baiser Lamourette » ? On parle peut-être moins souvent aujourd'hui de "probité" et d' "honneur", il est vrai...


Identité confinée

ConfinePeut-on vivre de manière flexible, en s'attaquant à des objectifs de court terme, des missions avec des deadlines ? 

Est-ce que cette façon d'être nous rend adaptables et au mieux pour saisir les opportunités?

Ou bien risque-t-on de sombrer et être "confiné sur soi" ?

A l,heure du déconfinement, comment ne pas succomber à ce confinement sur soi?

C'est le sujet de ma chronique de mai sur "envie d'entreprendre".

C'est ICI.

Osons y aller...


Faut-il changer la ville ?

VilleAC’est Orange et les mouvements de nos mobiles qui l’ont révélé : le 17 mars, début du confinement annoncé, 17% des Franciliens quittaient leur domicile pour s’installer en région. On y voit la recherche de vert et de nature, de logements de résidence plus grands, de regroupements en famille pour les jeunes actifs et étudiants. Et peut-être aussi la peur des contacts générés par les centres urbains.

On peut alors se demander aussi si cette crise ne va pas inciter à une décentralisation sociale plus forte, poussant les habitants des villes à se relocaliser à la campagne ou dans des villes moyennes. Et inversement, va-t-on assister à de nouveaux modèles pour les villes, pour refaçonner les grandes villes, et en premier lieu Paris, de manière plus « hygiéniste » ?

Cette obsession de l’hygiène était importante au XVIIème et XIXème siècle. Denis Cosnard, dans un article du Monde de jeudi 30/04, rappelait que l’épidémie de choléra à Paris en 1832 avait causé plus de 20.000 morts, et a été à l’origine d’une prise de conscience pour rendre Paris plus hygiénique. Cela incitera à traiter l’eau (qui peut jouer un rôle néfaste si elle stagne) au chlore, et à tout faire pour qu’elle circule. C’est à cette époque que la ville se transforme, en pavant, bitumant, asphaltant les rues pour que l’eau ne demeure pas dans des cloaques, mais circule dans des dispositifs d’adduction d’eau. Puis arrive Haussmann, préfet de la Seine en 1853, qui va accélérer le mouvement : destruction des immeubles insalubres, percement de larges avenues, ouverture de parcs et jardins, avec l’objectif de faire circuler l’air et l’eau dans la capitale. La collecte et le tri des déchets se généralise grâce à l’invention d’un des successeurs d’Haussmann, Eugène Poubelle. C’est pourquoi ce XIXème siècle est l’âge d’or de l’hygiénisme.

Et puis depuis les années 1970, cet hygiénisme passera au second plan.

Allons-nous y revenir ? Et imaginer des villes différentes ?

Dans une note publiée dans Metropolitiques, l’architecte Jacques Ferrier pose le sujet : la ville dense a trahi ses habitants.

On constate, face à la crise sanitaire, que les grandes villes s’isolent les unes des autres, alors qu’il n’y a pas si longtemps on vantait le concept de « villes-monde » incitant à voir dans toutes ces villes comme Paris, New-York, Shanghai, Londres, un club d’élites urbaines interchangeables et connectées entre elles. On y croyait. Et puis, boom : « Le confinement a révélé la fragilité et les faiblesses d’un environnement construit, dont on pensait que la sophistication et la performance techniques le rendaient invulnérable, si ce n’est aimable ». La ville dense, au cœur de la crise sanitaire, a été stoppée net.

Alors, en prévision de crises et de révélations des fragilités futures (climat, énergie, disponibilité de l’eau) peut-on changer quelque chose au modèle et quoi ? La parole est à l’innovation, une innovation « transdisciplinaire, contextuelle, sensible ». Et peut-être aussi de nouvelles méthodes de management et de gestion des villes.

Jacques Ferrier propose dans sa note des pistes immédiates pour agir, en agissant directement sur l’architecture (c’est sa spécialité, forcément) : Penser la ville quartier par quartier, comme des espaces de proximité, à dix minutes de marche de chez soi (ce qu’il appelle le micro-urbanisme). Imaginer une nouvelle dimension de la proximité et de nouveaux espaces communs : alors que chacun est chez soi sans contacts dans les immeubles collectifs, comment créer, en gardant les distances sociales, des lieux communs de rencontres et d’échanges, des « espaces communs vivants » et des « pièces collectives », halls et jardins, ombres d’arbres et préaux. Enfin, il imagine aussi de designer la ville pour mieux accueillir la nature, par la « décompaction de l’immeuble de logements ». Tout cela pour créer « un environnement urbain en résonance avec la planète et les hommes qui l’habitent ».

Alors plutôt que d’amener les urbains à la campagne, peut-être inventera-t-on une nouvelle forme de ville.

Pour Paris, avec 20.000 habitants au km2, il va y avoir besoin de créativité et d’imagination citoyenne.

Peut-être de quoi alimenter les nouveaux programmes des élections municipales. Et aussi donner aux entreprises, start-up et entrepreneurs des idées de services innovants, et cette "innovation transdisciplinaire, contextuelle, sensible".


Des rites pour du sens

SymboleQuand on parle de rites, on pense aux ethnologues, en observation de populations primitives, de leurs pratiques religieuses. Claude Lévi-Strauss, dans « Tristes tropiques » fera ainsi le récit de son séjour avec les Nambikwaras, sur les plateaux du Brésil central.

Mais les rites ne sont pas réservés à la religion, ni aux populations primitives. Aujourd’hui, à l’époque moderne, les rites sont encore dans nos sociétés. Ils font partie de la vie politique, familiale, économique. Et même de nos entreprises.

Mais on peut aussi constater que la pratique et l’importance des rites tend à se réduire. On ne ritualise plus autant les grands moments de la vie, ni nos activités. Cela peut même sembler dépassé pour certains. Et l’on pourrait peut-être en déduire que c’est précisément la disparition des rites dans notre vie qui en vide le sens. Car ce manque de sens, ce besoin de sens exprimé aujourd’hui, notamment par les collaborateurs de nos entreprises, il est bien présent.

C’est l’hypothèse que développe Marc Augé, ethnologue directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales dans son ouvrage « Pour quoi vivons-nous ? » (2003), plaidant ainsi pour la renaissance des rites dans nos relations les uns avec les autres.

Qu’est-ce qu’un rite ?

Cela correspond à « ‘l’accomplissement de certains gestes dans un ordre prescrit ; ces gestes sont accompagnés ou non de paroles (prières, formules dites rituelles) ; ces gestes consistent en signes formels (signes de croix, imposition de la main sur le front, bras levés vers le ciel, etc.) et en manipulation d’objets ou de substances (une pierre, une statue, une croix, de l’huile, de l’eau, du sang, du vin.) ».

On peut donc décrire, et les ethnologues en sont de fins analystes, de façon précise le déroulement des rites.

Mais le sens du rite ne se trouve vraiment qu’en fonction du temps où il se situe et de l’espace dans lequel il se déroule.

Dans le temps, on pense aux rites liés aux changements de saisons, à l’arrivée de la pluie. Le temps aussi des moments charnières de la vie : la naissance, la puberté, la mort. Le temps des événements de la vie aussi : l’inscription dans une classe d’âge, le mariage, les funérailles. On voit que le rite intervient aux moments de passage, et que tout rite constate en fait un passage, comme si, dixit Marc Augé, « n’étant jamais assurés de la suite (pas même du retour des saisons), les hommes s’efforçaient toujours d’en ritualiser la nécessité ».

Tout rite prend aussi place dans un espace particulier, et situe les uns et les autres dans l’espace. Les espaces qui font l’objet de rites spécifiques sont par exemple les limites et frontières entre les uns et les autres, les carrefours, lieux de rencontres et d’échanges, les marchés, les espaces publics.

C’est pourquoi, comme le souligne Marc Augé, « le rapport au temps et à l’espace, dans l’activité rituelle, est toujours un rapport aux autres ».

Dans ce rapport aux autres, il y a la toile de fond de la cérémonie rituelle constituée par la collectivité qui l’entoure. La conscience de l’existence de cette collectivité et le fait de se sentir en faire partie ajoute à l’émotion du moment. C’est pourquoi on imagine mal un défilé du 14 juillet ou un match de foot sans spectateurs, comme semblent pourtant l’imaginer certains après la période de confinement.

Le rite a aussi un but explicite de créer un lien entre celui qui en est l’objet (le nouveau-né, l’initié) et un ou plusieurs autres (les parents, les membres de son entourage, ses compagnons).

C’est pourquoi ce que Marc Augé appelle « le sens », n’est pas « je ne sais quelle signification métaphysique ou transcendante, mais simplement la conscience partagée(réciproque) du lien représenté et institué à l’autre ».

Et donc le rite est « le dispositif spatial, temporel, intellectuel et sensoriel (il peut faire appel à la musique, au mouvement, aux couleurs) qui vise à créer, à renforcer ou à rappeler ce lien. Ce faisant, il établit des identités relatives (relatives à la vie familiale, à la vie affective, à la vie politique, à la vie professionnelle) - identités qui supposent toujours l’établissement préalable de liens avec certains autres, certaines catégories d’autres : parents, partenaires, citoyens, collègues. Pouvoir créer ce lien avec les autres est la condition nécessaire pour créer de l’identité, des identités ».

Ainsi, ce serait cette difficulté à penser le lien aux autres qui nous ferait douter du sens ou qualifier notre époque de « crise d’identité ».

Le lien que permet le rituel est un lien symbolique, au sens où les partenaires d’un acte symbolique échangent entre eux des signes de reconnaissance. On sait en effet que le symbole, au sens étymologique, est une pièce de monnaie coupée en deux dont la réunion des deux moitiés permettait à des partenaires, par exemple commerciaux, de se reconnaître mutuellement.

On pourrait penser que nous n’avons plus besoin de ces liens et de ces rituels. En effet, l’afflux des images et des informations qui nous parviennent peuvent donner l’illusion que le monde est à nos portes, l’actualité notre journal de bord, les horaires de la télévision pouvant remplacer dans notre agenda la liturgie chrétienne et les cloches des églises de l’ancien temps. L’avenir serait alors à la solitude, à la fin des rites et à la mort du lien symbolique. Erreur, nous dit Marc Augé, car « le lien symbolique est consubstantiel à l’idée de langage, d’humanité et de société ».

C’est pourquoi il n’imagine pas, et cela résonne encore plus en lisant cela en ce moment, « six milliards d’individus rigoureusement éloignés les uns des autres et communiquant par écrans interposés ».

Alors si le rite est bien la condition du sens social, c’est à nous de le faire revivre, sous la forme de « rites laïques ». Car il ne s’agit pas de confondre rite et religion (on a souvenir, à titre de mauvais exemples, des rites politiques qui s’assimilaient à des rites religieux, sous les régimes autoritaires).

L’auteur ne nous donne pas de « recette de rites ». C’est à nous et à chacun de les inventer et de les pratiquer, de prendre conscience que les autres existent et que nous pouvons avec eux échanger, ne seraient-ce que des sourires, des larmes, ou quelques mots, pour nous prouver que nous existons.

Nous pouvons construire ces rites dans nos entreprises, dans notre management, dans notre communication.

En ce moment où les liens semblent un peu distendus, où l’on pourrait croire que le télétravail va devenir la norme, ce rappel à la vie, aux liens symboliques, et à la relation des uns avec les autres, fait du bien, et donne envie de vraie vie.

Ce que le rite nous enseigne : « survivre, si on le désire, c’est comprendre que l’on n’est jamais tout à fait seul ».

Quels rites allons-nous retrouver ou mettre en œuvre pour retrouver ce sens de la collectivité ?


Troisième ligne créative

TeletravailOn, ou plutôt, il, les appelle la troisième ligne. La première, ce sont les soignants, la deuxième, les chefs de rayons, les caissières, les manutentionnaires. La troisième ligne, ce sont les autres, qui restent chez eux tranquilles en télétravail, les chômeurs partiels, les retraités ; leur acte d’héroïsme à eux, c’est de rester chez eux. C’est comme ça qu’on partage la société en ce moment ; d’un côté les métiers indispensables, pas tous très bien payés, applaudis sur les balcons, et de l’autre les télétravailleurs, souvent bien payés, dont l’activité est supposée moins intense. On pourrait les prendre pour les planqués contre les fantassins des deux premières lignes.

Alors certains vont aller rejoindre la deuxième ligne pour se sentir plus utiles : Chez Carrefour, le DRH a proposé à tous ceux qui sont disponibles de donner du temps pour aider à la mise en rayon ou tenir une caisse, et s’ils ont une expérience de directeur de magasin, de reprendre du service. En quelques jours 320 collaborateurs se sont portés volontaires.

Et les autres alors ?

La presse et les sondages sont là pour nous donner les témoignages , en plus de nos expériences personnelles avec nos collaborateurs et nos clients.

Selon un sondage Ifop, pour BNP Paribas Real Estate, rapporté par Le Figaro du 18 avril, le télétravail est plutôt apprécié par ceux qui le pratiquent, la moitié des interviewés « souhaitent davantage de télétravail après la crise ». Au total, 72% des français assurent « bien vivre » le confinement chez eux.

Autre sondage étonnant, celui de Deskeo, opérateur de bureaux flexibles en France, rapporté ICI : 62% des français veulent plus de télétravail après le confinement. Mais, néanmoins, comme le rapporte Audrey Richard, présidente de l’Association nationale des DRH(ANDRH), « Hier comme demain, le télétravail cinq jours par semaine, sans sortir de chez soi, n’est pas une option ».

Certains, par ailleurs, espèrent, en revanche, pouvoir goûter le plus longtemps possible aux plaisirs de cette vie suspendue.   C’est à ceux-là que Guillemette Faure consacre un article plutôt amusant dans Le Monde magazine du 18 avril.  Elle pense à tous ceux à qui « leur vie d’avant, celle avec une chemise repassée et des chaussures cirées, ne manque pas plus que ça : pourquoi faudrait-il retourner en réunions, retrouver des collègues qu’on n’aime pas et renouer avec un quotidien dans lequel on ne faisait que croiser ses enfants le soir en rentrant ? ». Ces « fans cachés du confinement », ce sont ceux qui « cette année, dès le changement d’heure, ont pris le temps de re-régler la pendule du four » et qui « tutoient désormais des voisins dont ils ne connaissaient pas même l’existence en février (ils les prenaient pour des locataires Airbnb) ». Bon, bien sûr ces fans ne vivent pas dans 20 mètres carrés, et ont pour principale question existentielle : « Est-ce qu’il faudra recommencer à faire la bise à ceux qu’on n’aime pas ? ».

Alors si le télétravail de la troisième ligne devient un plaisir qu’on redemande, il va sûrement se trouver des entrepreneurs et des entreprises pour inventer et nous proposer des services et accessoires spéciaux pour ce type de travail. On pense bien sûr à tous les outils numériques comme Slack, Zoom ou Teams, bien sûr.

Mais la créativité ne s’arrête pas là ; Cette panoplie de « Zoom suit » proposée ici est vraiment une super idée, non ?  :

 

La troisième ligne sera créative ou ne sera pas.


Le retour de la momie

BenthamCette momie a un message plus que jamais d'actualité en ce moment.

Mais qui est cette momie?

C'est celle de Jérémy Bentham, philosophe libéral anglais du XVIIIème siècle. Il a été momifié, conformément à sa volonté, en 1850, et est exposé à l'University College à Londres.

En 1791, il est l'auteur d'un projet soumis aux députés de l'Assemblée nationale française, fraîchement élue.

De quoi parle ce projet?

De surveillance, de liberté, de prison.

Et alors ?

La réponse s'appelle un panoptique.

Pour en savoir plus, c'est ICI, dans ma chronique du mois sur "Envie d'entreprendre".

Suivez la momie.


Changements de comportements pendant la crise : sommes-nous en train de muter ?

MutationEn ce moment, de force, les comportements sont en train de changer. Les questions que cela nous pose, et notamment pour les marques et offres produits et services, c'est : est-ce que tout va revenir comme avant après la crise, ou bien est-ce que ces comportements pourraient perdurer ?

Par exemple le télétravail, on va finir par s'y habituer, et on va en redemander encore après, ou bien vivement que ça se termine qu'on puisse refaire nos réunions dans les bureaux et nous retrouver dans les Open Spaces qui nous auront tant manqués? 

Mais il n'y a pas que ça. 

Le Figaro a interrogé des patrons d'enseignes de la Grande Distribution sur l'évolution des ventes. On constate selon l'un d'eux interrogé, que " Depuis quelques jours, nous constatons un recul de la consommation". Il y a l'effet d'une forte baisse du pouvoir d'achat, mais peut-être aussi un changement des habitudes de consommation. "Ils achètent plus de produits de marques de distributeur et de produits secs". " Les achats se concentrent sur les produits de base au détriment des produits plaisir. Les spiritueux ou le champagne ne se vendent plus"

Est-ce que ça va continuer après la période de confinement ? Est-ce que le consommateur va devenir plus frugal ? Est-ce que cette tendance à consommer moins de produits de luxe et plus de marques de distributeurs perdurera ?  On n'a pas fini d'en discuter et de faire des scénarios pour le futur.

Autre tendance du moment, encore révélée par Le Figaro du 2 avril, avec les chiffres de Médiamétrie : Depuis le confinement les 15-24 ans sont de plus en plus nombreux devant la télé, et ils la regardent aussi plus longtemps. Il y a un an, 36,5% de cette tranche d'âge allumaient la télé; ils sont passés à 57% actuellement. Et, surprise également, les chaînes qui profitent de ce regain d'intérêt sont principalement les chaînes historiques, comme TF1, qui a déclaré avoir augmenté son audience de près de 60% sur la cible des moins de 35 ans. Et donc, la même question : cet effet va-t-il disparaître dès que le confinement est terminé? Ou bien y aura-t-il un effet "piqûre de rappel" auprès des jeunes, avec la prise de conscience que, oui, la télévision propose aussi plein de programmes intéressants pour eux, et qu'il n'y a pas que Netflix ? 

Bon, tout cela fait plus de questions que de certitudes. 

Mais c'est aussi le bon moment de se faire des scénarios pour imaginer les ruptures de demain dans nos entreprises, quelles qu'elles soient. Car les comportements et usages vont encore bouger sûrement. Qu'en restera-t-il demain? Sommes-nous en train de muter avant un nouveau monde ? 


La bonne équipe

7EMEEn ce moment, l’important c’est la « distanciation sociale », faut éviter de s’approcher trop près des autres, le mieux est de rester chez soi, dans sa bulle. Mais pour d’autres, comme à l’hôpital, il faut au contraire travailler en équipe, jouer en intelligence collective pour sauver les autres. Et puis dans nos entreprises, même en télétravail, le travail d’équipe continue, car on connait tous la formule, proverbe africain paraît-il, « tout seul, on va plus vite, ensemble on va plus loin ».

Encore faut-il être capable de savoir fonctionner en équipe, et de savoir diriger une équipe.

Parmi les critères pour savoir jouer dans le jeu infini, Simon Sinek, dans son livre « The infinite game », dont j’ai déjà parlé ICI, identifie justement ce qu’il appelle « Trusting teams », les équipes où règne la confiance.

Car il y a une grande différence entre un groupe de personnes qui travaillent ensemble et un groupe de personnes qui se font confiance les uns les autres.

Dans un groupe de personnes qui travaillent simplement ensemble, les relations sont principalement transactionnelles ; on est ensemble avec le désir commun que le travail se fasse. Pas besoin, pour ça, qu’on aime les personnes avec qui on travaille, ni même qu’on soit heureux au travail ; on fait le boulot, et voilà. Mais dans ce cas, on n’est pas dans une équipe qui se fait vraiment confiance. Car la confiance est d’abord une sensation. On ne peut pas demander à quelqu’un, un collaborateur, en tant que manager, d’être heureux, ou inspiré. Pareil pour la confiance. On ne pas commander la confiance par ordre.

Alors, on fait comment ?

Simon Sinek donne la clé : pour développer ma confiance, j’ai besoin de me sentir en sécurité pour m’exprimer, c’est-à-dire me sentir en sécurité pour parler de ma vulnérabilité. Oui, ma vulnérabilité !

Travailler dans une équipe qui se fait confiance, c’est se sentir autorisé à parler de sa vulnérabilité. Des exemples ? Se sentir à l’aise pour dire qu’on a fait une erreur, plutôt que de tout faire pour la cacher. Savoir dire qu’on n’y arrive pas, et demander de l’aide, plutôt que de faire semblant. Dans une équipe qui se fait confiance, on ose demander de l’aide, car on sait que le chef ou nos collègues seront là pour nous apporter le support dont on a besoin. Alors que dans une équipe où il n’y a pas la confiance, on va avoir tendance à mentir, à cacher, à faire semblant. Et forcément, dans une entreprise avec de telles équipes, on aura plus de mal à identifier ce qui ne va pas, car les problèmes seront cachés ou ignorés.

Oui, mais bon, je vous entends là, et on a envie de dire à Simon : Eh, ho, Simon, si on commence à laisser tout le monde pleurnicher qu’il n’y arrive pas, et qu’en plus on les cajole, on va planter la boîte, non ? L’entreprise, c’est pour être performant, pour récompenser les meilleurs qui se défoncent, c’est un monde de professionnels, pas le temps de s’occuper des peines personnelles. On veut bien aider tout le monde, bien sûr, mais faut pas en faire trop non plus. Et puis, il faut quand même des membres performants dans une équipe, non ? 

Alors, Simon ?

Réponse de Simon : Vous ne pourrez pas empêcher les émotions. Et ce n’est pas parce qu’on est au travail que l’on peut éliminer toutes les émotions des collaborateurs. On peut bien sûr, chacun, les contenir, et ne pas tomber en sanglots à la moindre contrariété, mais on ne les élimine jamais.

La croyance que les émotions, la confiance, et la performance sont indépendantes, est fausse. Performancetrust

La matrice suivante est utilisée pour mieux comprendre.

Bien sûr, personne n’a envie d’être dans la case en bas à gauche (faible performance et faible confiance). On veut plutôt se trouver dans la case en haut à droite (haute performance et haute confiance). Et bien sûr, on le sent bien, la personne toxique dans une organisation, c’est celle qui est en haut à gauche (haute performance, faible confiance). C’est elle qui est narcissique, qui a tendance à accuser les autres des problèmes, et a une influence négative sur les autres et ses collègues. Et Simon Sinek parie que, dans une organisation obsédée par l’atteinte d’objectifs court terme, où l’on va valoriser les « top performers », on va avoir tendance à avoir ce type de personnage, plus à l’aise pour améliorer leur propre performance que pour aider les autres. Et plus ils réussissent plus ils risquent d’intoxiquer leur entourage. D’ailleurs, Simon Sinek propose un test : pour identifier ces personnages de haute performance et faible confiance dans une équipe, demandez aux membres de l’équipe de vous les désigner ; ils vous renseigneront très vite, car tout le monde les connaît. Ils leur donnent des noms genre « connard ».

On comprend alors que faire tourner l’équipe, avec performance et confiance, est plutôt subtil. En comprenant mieux la situation, on pourra d’ailleurs aider les « top performers – low trust »  à être un peu moins toxiques, et les « high trust – low performers » à être un peu moins « low performers ». Et le bon dosage fera la bonne équipe, en veillant à ces deux dimensions. Sinon, on risque de chercher où est donc passée la 7ème compagnie.

Si, comme Simon Sinek, on est convaincu que les leaders ne sont pas responsables des résultats, mais des collaborateurs de leur équipe qui sont responsables des résultats, alors la construction d’un environnement où les personnes se sentent en sécurité pour tout se dire et se faire confiance devient aussi une priorité. Avec la difficulté, bien sûr, de mesurer cela. On a plein de KPI pour mesurer la performance, mais comment mesurer qu’une personne est digne de confiance, et qu’elle inspire confiance ? et une équipe entière ? Une fois qu’on a repéré les « low trust », ce sont ceux qui restent.

Avec ces « Trusting teams », on est prêts pour rester « in the game », « the infinite game ».


Fulgurances du lendemain

NewtonJérôme Fourquet, auteur de « L’archipel français » et Directeur à l’IFOP, fait remarquer dans une interview aux Echos du 27 mars, que la période actuelle d’épidémie introduit une nouvelle ligne de partage dans le monde du travail. Il y a les télétravailleurs, majoritairement les managers et cadres de nos entreprises. Il y a ensuite les travailleurs actifs qui continuent d’occuper leur poste de travail sur site, parfois la peur au ventre de la contamination. Et puis il y a ceux qui sont en chômage technique ou à l’arrêt. Chacun de ces trois groupes, selon un sondage (de l’IFOP) correspond à peu près à un tiers des actifs. Avec des différences : près des deux tiers des cadres et professions intellectuelles télétravaillent, contre seulement 10% des employés et ouvriers, et la moitié d’entre eux sont à l’arrêt. Ces données indiquent bien que la période de confinement n’est pas vécue de la même manière par tous, y compris au sein de la même entreprise.

Pour les managers en télétravail, c’est parfois une période intense. Les Comex, c’est tous les jours, pendant maximum 45 minutes. Puis s’enchaînent les réunions « de crise », les communications au personnel, tout ça avec Skype, Teams, ou Citadel pour les plus soucieux de la sécurité ( Microsoft a annoncé que sa solution Teams était utilisée chaque jour par 44 millions de personnes soit un bond de 40% en une semaine; le nombre d'utilisateurs quotidiens a été multiplié par sept en France). Et entre les réunions on a les groupes Whatsapp. On peut y envoyer des photos rigolotes à ses collègues, mais aussi toutes les informations utiles ou inutiles qui vont permettre d’occuper la journée. Pas de répit. « Je n’ai jamais été aussi fatigué » disent certains. Les journées commencent tôt et finissent tard ; plus trop de temps pour se poser tranquillement pour réfléchir à son bureau. La vie familiale et les réunions s’interpénètrent. Pas le temps de s’ennuyer. Mais, c’est vrai, pour certains dirigeants, « le télétravail, on ne sait pas comment faire ». Teletravail

Pourtant, le philosophe Roger-Pol Droit, dans Le Monde du 27 mars, citant Sénèque Schopenhauer, nous prévient : « Vivre sans temps mort, toujours accaparé par quelque chose, toujours occupé à quelque travail, quelque jeu…n’est pas propice à la rumination où, sans qu’on le sache d’abord, des nouveautés éclosent. Les temps d’ennui ne sont pas des catastrophes. Il y flotte au contraire des sensations et intuitions inhabituelles, d’abord imperceptibles, qu’il convient de laisser venir. Dans la fadeur de l’inaction, ce fond vide de contours et de projets, croissent souvent les fulgurances du lendemain ».

« Ennuyez-vous sans crainte. Il en sortira quelque chose. Parce que la pensée écarte les murs ».

Alors, si on rapproche le sondage de l’IFOP des recommandations de Roger-Pol Droit, ce sont peut-être les 50% d’ouvriers et employés à l’arrêt qui vont faire émerger dans un fond vide de contours les fulgurances du lendemain, dont les dirigeants et managers vont avoir besoin.


Le monde d'après

MondeapresMaintenant que la crise se propage et que tout le monde en est de plus en plus sûr, certains commencent déjà à imaginer ce que sera le monde après le coronavirus. Cela commence par les écrivains, les philosophes, et les experts observateurs du monde en tous genres, et cela va se poser dans nos entreprises, remettant en cause nos plans et nos certitudes. Les consultants s'y mettent aussi, ou vont s'y mettre, en espérant trouver les idées pour faire redémarrer leur business. Les think tank vont aussi se poser la question et faire tourner leurs laboratoires d'idées. 

Bref, nous n'allons pas manquer d'inspiration sur ce monde d'après. Mais comment s'y retrouver ?

C'était le sujet de l'article de Yuval Noah Harari (oui,l 'auteur de "Sapiens" et "Homo Deus", succès mondiaux), dans le FT du week end dernier : "The world after coronavirus".

Et aussi celui de Sylvain Tesson, dans le Figaro du 20 mars : " Que ferons-nous de cette épreuve?".

Intéressant de comparer les deux visions alors.

On commence par Sylvain Tesson.

Pour lui, cette période de crise va nous permettre le réveil de la sensibilité, de la contemplation et de la vie intérieure. Le monde d'avant, celui de maintenant encore, c'est le monde de la mobilité, des flux, de la mondialisation. Ce qui est bon, c'est de circuler, de faire marcher le commerce; alors que demeurer chez soi, s'enfermer derrière les murs, c'est le mal, forcément. Dans les bureaux on a tout ouvert, c'est "l'open space", la transparence. 

" Si vous ne considérez pas ce qui circule comme le parachèvement de la destinée humaine vous êtes un plouc". 

Et puis voilà que le virus est venu mettre comme un grain de sable dans la machine. " La mondialisation devait être heureuse. Elle est une dame aux  camélias : infectée". 

Résultat : "Restez chez vous" remplace le "No borders".

Alors Sylvain Tesson fait confiance à la vie intérieure : " Vous voulez explorer vos confins ? Ouvrez des livres. Devant un écran, vous serez deux fois confinés".

Alors que le monde qu'il appelle "digitalo-consumériste" nous a habitué à craindre le vide, avec internet qui remplit l'espace vacant à grand débit, le confinement oblige à faire l'expérience du vide. L'enjeu, c'est de ne pas le remplir avec n'importe quoi. " Le virus est une fleur du mal poussant au contact entre monde intérieur et extérieur. S'il épargne l'intégrité de notre organisme, il révélera la solidité de notre âme".

Sylvain Tesson que cette épreuve nous fera voir le monde différemment : " Rester chez soi ne veut pas dire haïr son voisin. Les murs sont des membranes de protection et pas seulement des blindages hostiles. Ils sont percés de portes, on peut choisir de les ouvrir ou de les fermer. Lire ne veut pas dire s'ennuyer". 

Et une autre leçon, c'est que "devant la prétendue inéluctabilité des choses, le virus du fatalisme possède son gel hydroalcoolique : la volonté".

Après ce message d'espoir pour tester et retrouver la solidité de notre âme, et notre vie intérieure, en paix avec soi-même, passons à Yuval Noah Harari.

On change de registre.

Pour Harari, dans ce temps de crise, nous faisons face à des choix importants.

Le premier, entre la surveillance totalitaire et l'"empowerment" citoyen.

Le deuxième, entre l'isolation nationaliste et la solidarité globale. 

Commençons par la surveillance : pour stopper l'épidémie, des pays comme la Chine utilisent les nouvelles technologies, bien plus efficaces pour surveiller que ne l'était le KGB en URSS. Les gouvernements peuvent maintenant compter sur des capteurs et des algorithmes meilleurs que des espions. Le meilleur a été la Chine, qui a pu contrôler les smartphones des populations, et utiliser des centaines de millions de caméras pour la reconnaissance faciale. En obligeant également les citoyens à vérifier et rendre compte de leur température et leur condition médicale, les autorités chinoises peuvent non seulement identifier rapidement les porteurs du virus, mais aussi traquer leurs mouvements et déplacements et identifier tous ceux qu'ils ont approché. Des applications mobiles permettent alors de prévenir les citoyens de leur proximité avec une personne infectée, pour l'éviter. Bien sûr, ces technologies permettant le contrôle ne sont pas nouvelles, mais Harari considère que, grâce à cette épidémie, un verrou va sauter, et ces méthodes de surveillance vont devenir plus "normales", notamment dans les pays qui jusqu'à présent ne les pratiquaient pas. Car la surveillance qui était auparavant limitée "over the skin" ( sur quel lien mon doigt a-t-il cliqué sur le smartphone) va maintenant passer "under the skin", pour que le gouvernement puisse connaître aussi la température de mon doigt et ma pression sanguine.

Car les technologies de surveillance se développent à grande vitesse. Les algorithmes seront bientôt capables de savoir si l'on est malade avant qu'on ne le sache nous-mêmes. Et ils sauront aussi dire où nous sommes allés et qui nous avons rencontré. On imagine bien qu'avec de tels moyens la propagation du virus serait bien freinée. La contrepartie est alors la légitimation d'un système de surveillance encore plus fort. La même technologie qui permet de déceler un rhume permettra aussi de déceler mes sentiments, mon humeur, et ainsi me connaître mieux que je ne crois me connaître moi-même. On pourrait croire que ces mesures ne seront que temporaires, et que, une fois la crise sanitaire passée, elles disparaîtrons. Mais, comme le remarque Harari, " les mesures temporaires ont la fâcheuse habitude de durer plus longtemps que les mesures d'urgence", en particulier si il y a toujours une bonne raison de décréter l'urgence de quelque chose. Même une fois le coronavirus disparu, on pourra toujours maintenir la surveillance pour prévenir l'épidémie suivante, car quand les citoyens auront à choisir entre la protection de la vie privée et la santé, ils choisiront en général la santé. 

Y a-t-il alors un autre choix que la surveillance autoritaire ? Harari répond avec ce qu'il appelle l' "empowerment" citoyen. Ces dernières semaines, les efforts de pays comme la Corée du Sud, de Taiwan et de Singapour ont portés sur la réalisation de tests massifs et la coopération volontaire d'un public bien informé, même si ils ont aussi déployé des applications de tracking. Cela tendrait à prouver que des citoyens bien informés, et qui font confiance à leurs gouvernants, peuvent de leur propre gré, sans un système de contrôle et de punition du genre Big Brother, avoir les bons comportements. Mieux vaudrait un public responsable et bien informé, qu'un public ignorant et autoritairement contrôlé. Harari prend l'exemple du lavage des mains, devenu un geste naturel sans avoir besoin d'une police du savon. 

Par contre, pour complètement développer cette responsabilité, il faut que la confiance existe envers les gouvernants, les politiques, les scientifiques,les moyens d'information. Et c'est là que les problèmes surgissent, car cette confiance a eu tendance à se réduire (conduisant donc les politiques à vouloir renforcer la surveillance car "on ne peut pas faire confiance au public d'avoir les bons comportements"). La méfiance s'est largement développée de part et d'autre. Harari voit donc dans cette crise actuelle l'opportunité d'un choix de société : la confiance ou la surveillance. Même les technologies peuvent aider à créer cet "empowerment" citoyen. Je peux être tout à fait favorable à monitorer ma température et ma pression sanguine, sans pour autant confier toutes ces données à un gouvernement tout puissant. Mieux encore, grâce aux technologies et capacités d'analyse, c'est moi qui vais être capable de juger si le gouvernement me dit la vérité et si il adopte les bonnes politiques pour combattre l'épidémie. 

C'est pourquoi la crise du coronavirus est le bon test de citoyenneté selon Harari. A nous de décider de faire confiance aux données scientifiques et aux experts, ou de croire aux conspirations des politiques. 

Le deuxième choix que repère Harari, c'est le choix entre ce qu'il appelle l'isolation nationaliste, et la solidarité globale. Et il donne sa réponse : l'épidémie, mais aussi la crise économique qui en découle, sont des problèmes globaux, qui ne peuvent être résolus que par une coopération globale.

C'est pourquoi il est convaincu que nous devons partager le maximum d'informations globalement, et nous aider, tous les pays, les uns les autres. Et donc développer un esprit de coopération global. Même chose pour le partage et la distribution d'équipements médicaux, de kits de dépistage, de machines, plutôt que chaque pays tente de le faire à l'échelon local. Harari imagine la même coopération sur l'économie, avec un "plan global", également sur les transports aériens par exemple, pour permettre de voyager aux "voyageurs essentiels" tels que les médecins, les hommes d'affaires, les entrepreneurs... C'est pourquoi il déplore que, pour le moment, les pays font plutôt l'inverse, en se repliant sur eux-mêmes. Il en veut particulièrement à l'Amérique de Trump, qui a tenté d'acheter une entreprise allemande qui développe un vaccin contre le virus. Et il en appelle à cette solidarité globale, une sorte de gouvernement mondial. Pas sûr que cet appel corresponde vraiment aux tendances actuelles et futures de la géopolitique du monde.

Alors, cette crise, que nous dit-elle pour demain? 

Va-t-elle renforcer la solidité de notre âme? Faire place à une société de citoyens responsables plutôt qu'à une société de surveillance autoritaire renforcée? Va-t-elle encourager l'isolation nationaliste ou créer un sursaut de volonté de solidarité globale ?

A nous de jouer et d'agir, munis des réflexions de Sylvain Tesson et Yuval Noah Harari, et de tous ceux qui vont continuer à alimenter le débat, y compris nous-mêmes.