La prospective du passé et le balancier de l'Histoire

BalancierLe passé est constamment reconstruit et analysé à partir du présent.

Cette remarque est celle d'Edgar Morin dans son ouvrage "Où va le monde?" :

"Le passé est construit à partir du présent, qui sélectionne ce qui, à ses yeux, est historique, c'est à dire précisément ce qui, dans le passé, s'est développé pour produire le présent. La rétrospective fait ainsi sans cesse - et en toute sécurité - de la prospective : l'historien qui traite de l'année 1787-1788 prévoit avec perspicacité ce qui, dans les évènements de ces années, prépare l'explosion ultérieure (évidemment totalement ignorée par acteurs et témoins de cette période pré-révolutionnaire). Ainsi le passé prend son sens à partir du regard postérieur qui lui donne le sens de l'histoire. D'où une rationalisation incessante et inconsciente, qui recouvre les hasards sous les nécessités, transforme l'imprévu en probable, et annihile le le possible non réalisé sous l'inévitabilité de l'advenu".

Et comme le présent change sans cesse, ce sont autant d'occasions de relire le passé différentes.

On peut lire certains moments de notre histoire avec cette réflexion en tête, et par exemple ces trois journées de Juillet 1830, que l'on a appelé (ensuite) "les trois glorieuses". 

Camille Pascal, agrégé d'histoire, qui a été le collaborateur de ministres et du président Nicolas Sarkozy, s'est lancé, dans son roman "L'été des quatre rois", à faire revivre jour après jour, d'heure en heure, ce moment de l'histoire, que l'on vit comme si on y était. Le roman date de 2018, et peut aussi éclairer nos jours de 2024.

Alors reprenons l'histoire.

Le Roi Charles X n'est pas satisfait des élections législatives de 1827 qui ont fait entré à l'assemblée une majorité de ceux qu'il n'aime pas trop, à l'époque les libéraux. 

Alors il imagine et met en œuvre une bonne feinte, qu'il conçoit en secret un dimanche soir le 25 juillet 1830 : la publication   de six ordonnances destinées à lui redonner du pouvoir :

La 1re abolit la liberté de la presse, toutes les publications devront être approuvées par autorisation gouvernementale avant d'être diffusées.
La 2e dissout la Chambre des députés, qui vient pourtant d'être élue.
La 3e révise le droit de vote afin de réduire le poids des bourgeois libéraux.
La 4e convoque des élections en septembre.
Les 5e et 6e nomment des ultras (conservateurs) au Conseil d'État. 

Camille Pascal fait revivre ce moment avec finesse :

"Il signa la dernière des ordonnances, contempla son œuvre législative puis, se tournant vers ses ministres, troussa une petite phrase historique qui lui était venue en écoutant tous ces braves serviteurs et dont il se trouvait content : Voilà de grandes mesures. Il faudra beaucoup de courage et de fermeté pour les faire réussir. Je compte sur vous, vous pouvez compter sur moi. Notre cause est commune. Entre nous, c'est à la vie à la mort."

Mais ça ne se passe pas comme prévu. Dès le lendemain de la publication (lundi 26 juillet), le 27 juillet, c'est l'insurrection qui s'organise. Les boutiques et ateliers sont fermés tandis que les rues se remplissent et que les barricades bloquent les petites rues.

Nouvelle idée géniale le 29 juillet : changer de premier ministre. Encore Camille Pascal :

"Le Conseil des ministres s'achevait enfin. Le roi avait pris des décisions fortes, le maréchal Marmont était relevé de son commandement au profit du dauphin, et le duc de Mortemart invité à constituer un nouveau gouvernement. La nomination de ce libéral bien né était de nature à satisfaire tous les partis et à ramener enfin le calme. Il était donc temps pour Sa Majesté d'aller remercier les troupes et de passer en revue les jeunes élèves de Saint-Cyr venus mettre leur épée à son service.".

Et le roi semble y croire :

"Au reste, messieurs, en cédant ainsi, peut-être à tort, à l'empire des circonstances, je dois vous dire qu'au fond de mon coeur je suis convaincu que, dans la voie où nous sommes entraînés, il n'y a rien à faire de bien pour l'avenir de la France et le salut de la monarchie...Le duc de Polignac et monsieur de Peyronnet en avaient les larmes aux yeux. Tout le monde s'inclina et se retira, laissant Sa Majesté se réconforter par la prière".

Cela ne va pas calmer grand chose, et le 29 juillet les insurgés vont prendre le Palais Bourbon, où siège la Chambre des députés.

L'entourage du roi essaye, ce vendredi 30 juillet, de lui faire réaliser la situation. Camille Pascal encore, évoquant Vitrolles :

"Vitrolles, ne pouvant plus ignorer le mécontentement de son maître, franchit une nouvelle étape dans le courage politique. Il se redressa et, regardant le roi dans les yeux pour la première fois depuis le début de la conversation, lui tint à peu près ce langage : Je m'étonne, Sire, que Votre Majesté ne comprenne pas à quel point en sont arrivées les choses. Il ne s'agit pas de disputer de tel ou tel acte mais de faire reconnaître dans Paris l'autorité royale. Je dirais même plus, que le nom du roi soit reconnu à Paris, et nous en sommes loin!".

Et il poursuit :

"C'est au point que je considérerais comme un miracle que monsieur de Mortemart, ici présent, ministre de Votre Majesté, puisse d'ici à trois jours s'établir à Paris dans un ministère et y contresigner une ordonnance. Oui, Sire, cela tiendrait du miracle...".

 Alors tout le monde cherche une issue, et on parie sur le cousin du roi, le duc d'Orléans: "L'insurrection avait chassé Charles X sans espoir de retour, la haute banque et le corps diplomatique ne voulaient pas entendre parler d'une république, tout le monde réclamait la liberté, mais personne ne cherchait l'aventure, et seul le duc d'Orléans pouvait réconcilier tout le monde".

C'est du moins l'avis d'Adolphe Thiers, journaliste , qui va faire paraître dans son journal ce 30 juillet une proclamation en ce sens :

"Charles X ne peut plus entrer à Paris; il a fait couler le sang du peuple.

La république nous exposerait à d'affreuses divisions; elle nous brouillerait avec l'Europe.

Le duc d'Orléans est un prince dévoué à la cause de la révolution. Le duc d'Orléans ne s'est jamais battu contre nous. Le duc d'Orléans était à Jemappes. Le duc d'Orléans a porté au feu les couleurs tricolores. Le duc d'Orléans peut seul les porter encore; nous n'en voulons point d'autres.

Le duc d'Orléans ne se prononce pas; il attend notre vœu. Proclamons ce vœu, et il acceptera la Charte, comme nous l'avons entendue et voulue.

C'est du peuple français que le duc d'Orléans tiendra sa couronne".

 A partir de là, Thiers est à la manœuvre :

"Thiers savait maintenant qu'il pouvait gagner la partie qui se jouait depuis quatre jours et sur laquelle il avait misé toute sa vie. A ses yeux, le pacte avec les Orléans était scellé. Il suffisait désormais de prendre de vitesse les barbons qui, au palais du Luxembourg, tentaient de sauver la couronne de Charles X et les jeunes fous qui, à l'Hôtel de Ville, rêvaient tout éveillés d'une Seconde République. Les premiers avaient un demi-siècle de retard, les autres peut-être un demi-siècle d'avance et, seul à avoir compris où devait s'arrêter en cet instant le balancier de l'Histoire, il comptait bien en devenir le grand horloger".

On connaît la suite. Le roi abdique le 3 août; Le duc d'Orléans deviendra le roi des français; Thiers entamera une brillante carrière politique et deviendra Président de la République.

Le balancier de l'Histoire continue...


Poker : Quelle est cette ombre qui veut sa part?

PokerLe business, les affaires, les négociations, c'est parfois comparable à des parties de poker. Et aussi dans la politique parfois.

Et quand c'est un des protagonistes qui le raconte, on s'y croit comme dans un film.

C'est ce que je lis dans un ouvrage qui date un peu (2011), d'Emmanuel Faber, alors Vice-Président de Danone, "Chemins de traverse - Vivre l'économie autrement". Autrement, mais avec des moments intenses dans la fièvre des négociations.

Il raconte l'épisode de la vente de l'activité de verre d'emballage de Danone, héritage de l'époque BSN. 

L'idée est de fusionner BSN Emballage avec le leader allemand, Gerresheimer, filiale du Groupe VIAG, et de revendre le tout ensuite. C'est ainsi qu'apparaît le fond d'investissement CVC, intéressé. 

Et nous entrons alors, grâce à Emmanuel Faber dans la salle des négociations le 30 mai 1999. La partie de poker va commencer. 

Avant la réunion, tôt le matin, les allemands et Danone se sont mis d'accord de ne pas accepter de vendre en dessous de 7 milliards (de francs, eh oui, on n' avait pas encore l'euro). 

Ça démarre...

"Dans la salle du conseil, rue de Téhéran à Paris, il y a de notre côté l'équipe de Danone et celle de VIAG, la banque Lazard et d'autres conseils. Du leur, ils sont une quinzaine : investisseurs, banquiers qui vont financer la dette, auditeurs comptables, avocats. Ils ont travaillé d'arrache-pied".

Philippe Gleize, le patron de CVC, commence à parler pour expliquer son analyse du dossier, avec l'idée d'en déterminer le prix d'achat.

C'est Emmanuel qui l'interrompt immédiatement : "Nous ne sommes pas là pour partager vos travaux mais connaître leurs résultats, Philippe".

Philippe Gleize essaye de poursuivre mais Emmanuel continue : "Ostensiblement, je ferme le cahier que j'ai ouvert quelques minutes auparavant dans la perspective d'y prendre des notes. J'interromps chaque tentative d'argumentation. Je ne veux qu'un chiffre, pas d'atermoiement. "

Finalement Philippe Gleize lâche: "Pour tout un tas de raisons qu'il faut qu'on vous explique, nous ne pensons pas pouvoir faire au-delà de 6,5 milliards".

 Et voilà le grand coup : "Je sais que 6,5 milliards, c'est déjà beaucoup, et que nous n'avons aucune autre solution équivalente à court terme, et peut-être même pas du tout". 

Mais bon : "Je respire un grand coup et je dis simplement : "Merci. Dans ces conditions, il n'y a évidemment pas de deal. Nous aurions préféré ne pas attendre un mois pour le savoir".

Et : "Je me lève, suivi de tout le côté de notre table. Nous rangeons nos affaires. Nos interlocuteurs sont médusés. Nous serrons des mains et les congédions. Certains sont venus de Londres, de Munich. La réunion devait durer dix heures, elle a duré dix minutes".

Fin de l'acte I. Mais cela n'est pas fini, bien sûr. Emmanuel et Danone font savoir a CVC qu'ils gardent la limite de 7 milliards, et qu'ils devront prendre une décision en interne sur la suite le 5 juin.

Suspense.

Et c'est le 5 juin au matin que Philippe Gleize appelle Emmanuel Faber.

"Emmanuel, je sais que vous avez une réunion importante aujourd'hui, voyons nous avant, je voudrais vous faire une proposition".

Et Emmanuel rétorque : "Ecoutez Philippe, je vois Franck (Riboud, le PDG du Groupe) à midi. Soit vous êtes au prix que nous demandons, et on continue avec vous. soit on arrête tout. Je n'ai rien de plus à discuter avec vous".

A 11H30 ils rappellent. Et Emmanuel raccroche sans attendre.

A 11H58, troisième appel : "Nous ne sommes pas loin, avec un certain nombre de conditions...". 

Et Emmanuel continue et hausse le ton: "Philippe, j'en ai ras le bol. Dans une minute, il est midi. Je vais raccrocher et monter chez Franck. Vous avez une dernière chance dans la prochaine phrase que vous prononcez. Vous la prenez ou pas? C'est maintenant ou jamais".

Et voilà Philippe, après un silence de deux secondes: "C'est d'accord pour 7 milliards, mais ça va être très, très dur".

Cela se terminera quelques jours plus tard à 7,4 milliards, moyennant une participation de Danone au financement de BSN-Glasspack : "Nous n'avions aucune alternative sérieuse, et le candidat suivant était à peine à 6 milliards de francs".

Et la suite est conforme aux craintes, comme le reconnaît Emmanuel Faber : "Trois ans plus tard, il faut restructurer le bilan de BSN-Glasspack, car il est devenu clair que l'entreprise ne peut pas supporter le niveau de dette que ce prix de vente lui a fait porter".

10 ans après, en racontant cette histoire dans son livre, Emmanuel Faber prend le recul pour s'interroger et réfléchir à ce qui s'est passé pour lui, et cette prise de conscience est aussi porteuse de leçon :

"Qu'est-ce qui se joue en moi dans ces moments-là? Testostérone. Parties de poker nocturnes d'étudiants. Cet instinct qui pousse à aller jusqu'au bout, à l'extrême limite. Ne rien laisser sur la table. Sur la ligne de crête. Griserie de ce jeu où l'équilibre intérieur tient une part si grande. Quelque chose se réveille. Je sens que je cède les commandes à un joueur en moi. Je le laisse jouer, et le contrôle. Mais jusqu'où est-il légitime qu'il joue? Et selon quelles règles? Car c'est surtout avec moi-même que je joue. Avec mes propres limites. Quelle est cette ombre qui veut sa part?

L'ombre de l'envie de gagner, tout simplement. Gagner tout, au-delà de ce qu'il est juste de partager. La force qui mute en violence. Quand elle submerge, elle peut réduire mon champ de conscience à un terrain de jeu très étroit, déconnecté de la réalité, construction éthérée financière, juridique, théorique, intellectuelle. Dans cette extrême, confrontation, les conséquences "collatérales" sortent de mon champ de conscience".

Et dans ce jeu de poker qui grise, avec cette ombre qui veut sa part, on peut parfois gagner et parfois perdre. 

Une leçon pour d'autres Emmanuel... ? Ou pas.


Ne bougeons plus !

OrdiAAALa libraire m'explique : "Nous avions mis ce livre aux rayon Essais et on n'en vendait pas. On l'a mis au rayon Policiers et science fiction, et on en vend plein". Ah bon? Ce livre c'est celui d'Alain Damasio, en effet auteur de romans de science-fiction, mais celui-là est un produit hybride, composé de sept chroniques littéraires et nouvelle de science fiction. C'est "Vallée du silicium".

C'est un essai que l'éditeur qualifie de "technopoétique" sur les inspirations de l'auteur en sillonnant la Silicon Valley.

Pas si poétique que ça, je dirais plutôt technocritique et plutôt dystopique et fin observateur de notre monde technologique.

L'une des chroniques porte sur nos corps, avec une sentence : "La vérité de ce monde qui vient est qu'il ne veut plus, physiquement, qu'on bouge".

Diantre!

L'auteur nous fait remarquer, en prenant le recul nécessaire, combien bouger est devenu compliqué, par exemple lorsqu'il s'agit de passer une frontière pour un touriste, même bienvenu :

"ça commence dans l'aéroport, respirez: premier check-in bagages/billet électronique/bornes interactives/tickets codebarrés dont tu enveloppes la poignée de tes valises en te collant les doigts et que tu poses sur une balance qui peut te les refuser\si trop lourdes.

Puis passage à la sécurité/passeport remontré/boarding pass croisé/masque sur la bouche, masque enlevé pour vérification faciale/souriez - ou surtout pas! car on ne sourit pas sur la photo d'un passeport". 

"Il faut se faire pénétrer par l'humiliation ordinaire des procédures/nous faire éprouver que passer est un exploit/enlever couche après couche/et se faire fouiller/palper encore/au cas où...

Au nom de quoi au juste? D'une sacro-sainte sécurité mondiale qui n'empêchera jamais le moindre attentat puisque ces attentats seront le fruit du salarié de l'aéroport, du bagagiste d'extrême droite, de l'hôtesse de l'air suicidaire qu'on n'anticipait pas? ".

"J'ai le sentiment qu'il n'est là, au final, que pour nous dissuader gentiment de bouger, de changer de pays".

Mais cette frontière est partout aujourd'hui, et pas seulement dans les aéroports pour passer de l'Europe aux Etats-Unis.

Le web, à ses débuts, c'était le monde de la liberté, de la libre circulation; on "surfait sur le web". Tout ça, c'est fini :

"Le web est devenu un univers morcelé/divisé, découpé en zones/en mondes, en espaces ouverts/fermés.

Tu n'y accèdes/pas plus que dans l'univers réel/à l'endroit que tu voudrais. Il te faut être inscrite et reconnue - mieux: fidélisée. Il te faut "un compte". Il te faut surtout "un identifiant" et l'inexorable "mot de passe" qui certifie cette identité numérique locale. Il te faut en réalité une trentaine de mots de passe-ports et de boarding pass par jour pour paramétrer le moindre smartphone, arpenter la plus triviale plateforme; booker le moindre site de réservation, aller lire la moindre information de qualité sur un média en ligne que tu respectes".

Résultat : puisqu'il est si difficile de bouger, que cela nécessite de plus en plus de papiers, de codes et d'efforts, nous en venons, et c'est là que l'auteur veut nous conduire, à ne plus vraiment "désirer bouger".

La maison où nous nous enfermons est devenu notre empire. On y fait tout; le cinéma, les concerts, les livres, et même, bien sûr le travail en télétravail. Nous faisons tout à la maison, à une distance "réseaunable" (belle formule).

Notre horizon est devenu, autre mot de l'auteur, un "technococon".

Bouger dans cet univers, cela ne doit plus générer de la liberté, mais laisser une trace. Nous sommes tous et constamment tracés dans cet univers.

"Les réseaux seuls ont le monopole de la trace assurée. Donc tu dois circuler en eux".

L'espace ouvert manque: ."Tout a une adresse, une IP. Tout est criblé de traqueurs et de sniffeurs. Tout pullule de cookies. Le dehors du Net ne signifie plus rien"

Et nous en arrivons, dans ce monde, à nous créer nous-mêmes notre propre frontière infranchissable. C'est cette frontière que nous fabriquons en refusant l'autre, le voisin, le type bizarre, le pas-comme-nous. 

En lisant Alain Damasio, retrouverons nous une envie de bouger, où est-ce complètement foutu?


Le véritable symbole du libéralisme économique

KalaaaC'est ainsi que nomme Roberto Saviano, dans son livre sur l'archéologie de la mafia de Naples, la camorra, "Gomorra", paru en 2006, un objet bien connu de celle-ci, une véritable icône. 

Cet objet est une arme tristement célèbre, la Kalachnikov, l'AK-47, la plus répandue. L'auteur y consacre tout un chapitre.

Mais pourquoi serait-ce un véritable symbole du libéralisme économique ?

"Grâce à son invention, Mikhaïl Kalachnikov a permis à tous les groupes petits et grands luttant pour le pouvoir de se doter d'une arme. Kalachnikov a fait un geste en faveur de l'égalité : des armes pour chacun, des massacres pour tous. La guerre n'est plus réservée aux armées".

L'inventeur avait inventé cette arme pour armer les forces armées de l'URSS, avec la conviction d'œuvrer pour la défense de sa patrie, au service du pouvoir. 

"Avant de prendre sa retraite de général de corps d'armée, il touchait un salaire fixe de cinq cents roubles, soit à l'époque environ cinq cents dollars par mois. Si Kalachnikov avait eu la possibilité de faire breveter son arme à l'ouest, aujourd'hui il serait sans nul doute un des hommes les plus riches de la planète". (Kalachnikov est décédé en 2013, à l'âge de 94 ans). 

"On estime que plus de cent cinquante millions d'armes de la famille des Kalachnikov ont été produites à partir du projet d'origine du général".

 L'histoire de cette arme se lit comme un cours de capitalisme libéral, dans sa version illicite et sans morale.

Car le produit a connu son succès grâce au génie de sa conception : il permet de tirer dans les situations les plus variées; il ne s'enraie pas, fonctionne même couvert de terre, même plein d'eau, et s'empoigne facilement. Sa détente est si souple, nous dit Roberto Saviano, "qu'elle peut être pressée par un enfant".

Et mieux encore : "Simple à utiliser, facile à transporter, il est si efficace qu'on n'a pas besoin d'entraînement". C'est le redoutable président congolais Kabila qui aurait dit à son propos : "Il peut transformer même un singe en combattant".

C'est ainsi qu'au cours des dernières décennies, les armées de plus de cinquante pays ont utilisé la Kalachnikov comme fusil d'assaut. Plus de cinquante armées régulières sont équipées de Kalachnikov, et bien sûr il est aussi impossible d'énumérer les groupes clandestins, paramilitaires et de guérilleros qui l'utilisent. Et sans compter tous les terroristes, et auteurs d'attentats et de crimes, qui ont continué encore après l'année du livre de Roberto Saviano. 

Et ce qui a fait aussi sa notoriété, c'est son prix très compétitif, y compris dans les échanges illégaux par les criminels. Cette arme est aussi devenue un indice pour évaluer la situation des droits de l'homme : "Moins elle est chère et plus les droits de l'homme sont bafoués, l'Etat de droit gangréné, tout ce qui favorise les équilibres sociaux miné et sur le point de s'écrouler. En Afrique de l'Ouest, ce prix peut descendre jusqu'à cinquante dollars. Au Yemen, on peut même trouver des fusils AK-47 d'occasion achetés et revendus plusieurs fois, à six dollars".

Forcément, dans la mesure où elle détient une part importante du marché international des armes, la camorra fixe le prix des Kalachnikov, devenant ainsi, indirectement, l'instance qui évalue l'état de santé des droits de l'homme dans le monde occidental.

Et puis, en bon capitaliste détenteur d'une marque mondialement célèbre, le général Kalachnikov est devenu un entrepreneur à succès. C'est comme cela qu'un homme d'affaires allemand crée une marque de vêtements signés Kalachnikov. Le général a aussi une bouteille de verre remplie de vodka, avec un bouchon en forme de canon.

Et le résultat est impressionnant : "La Kalachnikov a tué plus que les bombes atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki, plus que le virus HIV, plus que la peste bubonique, plus que la malaria, plus que tous les attentats commis par les fondamentalistes islamistes, plus que tous les tremblements de terre réunis. Une quantité colossale inimaginable de chair humaine. Seul un publicitaire parvint à en donner une idée convaincante : lors d'un congrès, il suggéra de prendre une bouteille et de la remplir de sucre en poudre. Chaque grain de sucre était un mort tué par la Kalachnikov".

Et puis le général Kalachnikov qui considère que ce n'est pas son problème : Chacun n'est responsable que de son corps et de ses gestes; seul ce que ma main a fait relève de ma conscience morale. Ce général porte en lui l'impératif quotidien de l'homme au temps du marché : fais ce que tu dois faire pour gagner, le reste ne te concerne pas.

Un véritable symbole, en effet.


Le capitalisme est-il foutu ?

CapitalismeAvec le réchauffement climatique, mais aussi les crises que nous connaissons, le capitalisme est souvent accusé du pire, au point de considérer que pour aller mieux, il faudrait se débarrasser de ce capitalisme que l’on se plaît à caractériser d’ « à bout de souffle ». Cela fait au moins le bonheur des auteurs et éditeurs qui reprennent ce discours, ainsi que les politiques qui vont pêcher les voix avec ce type de slogan.

Pour les entrepreneurs et dirigeants ou managers d’entreprises, ces discours n’ont pas d’intérêt.

Mais on peut aussi les considérer comme un scénario à envisager si les mouvements qui emportent ces idées venaient à s’imposer. Et les équilibres des votes pour les élections européennes pourraient en donner un avant-goût.

Le capitalisme, c’est quoi en fait ? Pour faire simple, on peut dire que c’est un mode d’organisation économique qui repose sur la séparation du capital et du travail. On peut dire qu’il introduit une séparation entre la propriété des moyens de production (le capitaliste) et le travailleur (qui reçoit un salaire). Cette économie s’oppose à celle de l’économie primitive qui reposait sur la chasse, la pêche, le troc, mais aussi à l’économie féodale, dans laquelle c’est le seigneur qui possède les moyens de production, transmis héréditairement, et aussi la force de travail qui est serve. Tout cela change avec la première révolution industrielle (lire Luc Boltanski dans « le nouvel esprit du capitalisme »), qui met en place un « capitalisme de l’autonomie », où domine la figure du bourgeois, entrepreneur calculateur avisé, à la fois émancipateur (vis-à-vis des anciennes hiérarchies qui pesaient sur les sociétés traditionnelles) et conservateur (il érige le travail en morale).

Puis, toujours selon Luc Boltanski, on passe au capitalisme de la grande entreprise, entre 1930 et 1960, qui va reposer sur l’organisation rationnelle du travail, le fordisme, le gigantisme, la planification. Et avec les années 1990, on est passé dans l’ère du « capitalisme dématérialisé de réseau ». On s’est libéré du modèle de l’organisation fonctionnelle et des hiérarchies (enfin, peut-être pas encore partout), pour passer à l’entreprise réactive, flexible, agile. C’est le moment du développement de la sous-traitance et de l’externalisation. Le succès, c’est d’augmenter son réseau, de mobiliser un grand nombre de connexions dans différents réseaux.

Je retrouve ICI un entretien avec Olivier Besancenot, chantre de cet anticapitalisme, qui éclaire l’intention : « Pour nous, l’anticapitalisme est la volonté d’en finir avec la société actuelle, et d’en bâtir une nouvelle. Aujourd’hui, il y a une dictature du capital sur l’économie et la société : tout se transforme en marchandise. Or, nous ne pensons pas que le capitalisme puisse être moralisé, ni réformé. A nos yeux, la mondialisation libérale n’est pas un moment particulier du capitalisme, lequel pourrait changer de visage. Après les années de croissance exceptionnelle de l’après-guerre, le marché s’est trouvé saturé, et le taux de profit a eu tendance à diminuer. Pour maintenir le taux de profit à niveau constant, les entreprises ont bloqué l’évolution des salaires et amputé les acquis sociaux. D’autre part, on a vu se développer les marchés financiers, qui offrent la possibilité de faire de l’argent avec de l’argent. La financiarisation de l’économie est inscrite dans le patrimoine génétique du capitalisme, car la spéculation tend à y supplanter l’investissement dans l’économie réelle. Ni les mots, ni les lois ne pourront empêcher ces dérives là, et l'on ne peut espérer que les capitalistes se tirent volontairement une balle dans le pied ».

En clair, si on ne casse pas tout, c'est foutu.

Le capitalisme est-il foutu?

Car pour se sortir de cette situation, le message des anticapitalistes est clair : la révolution. Olivier Besancenot le dit clairement dans cet entretien : « La révolution ? C’est possible ! Quantitativement, il n’y a jamais eu sur Terre, dans l’histoire du capitalisme, autant d’exploités…Notre problème est simplement de revaloriser la force du nombre ».

Oui, c'est bien là "le problème", qui n'est pas si simple.  C'est la bonne formule de Karl Marx : "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !", formule qui figure dans l'épitaphe inscrite sur sa tombe.

Ce qui perce bien aujourd’hui c’est la version écologique de l’anticapitalisme. Cela remonte loin, à Thomas R. Malthus, qui, en 1798, expliquait dans son « Essai sur le principe de population » que les ressources terrestres, à l’accroissement arithmétique, ne suffiraient bientôt plus à nourrir la population humaine, qui croît de manière géométrique. Mais c’est justement le XIXème siècle, et le développement du capitalisme, avec les avancées des sciences et de la mécanisation, qui va donner tort à Malthus. C’est le commerce mondial et le développement des rendements agricoles qui vont sauver l’histoire. Mais on va alors parler des désastres et dommages faits à la nature par cette expansion. Au point qu’au XXème siècle, cette critique environnementaliste va gagner en force, dénonçant une attitude de prédateurs et de consommateurs face à la nature.

Cela se matérialise encore mieux avec la fondation du Club de Rome, en avril 1968, par des économistes, industriels et universitaires, qui décident de recenser les effets du capitalisme sur la planète. C’est le fameux rapport Meadows, « Halte à la croissance ? » (Avec un point d’interrogation, mais bon..). Leur conclusion est sans appel : L’humanité devrait connaître un effondrement général de son niveau de vie avant 2100. C’est de là que se développe ce mouvement de ceux qui prônent la décroissance, encore vif aujourd’hui.

Mais un autre mouvement a aussi émergé, moins médiatisé peut-être, celui des défenseurs de « l’écologie industrielle ». Ce mouvement s’est créé aux Etats Unis autour de Suren Erkman, un ingénieur suisse. Son idée est de réorganiser le tissu industriel et urbain comme un écosystème. Tout ensemble d’entreprises, tout quartier urbain, comme un système naturel, fait circuler certaines quantités de matières, d’énergie, de déchets, de gaz, d’êtres vivants, dont nous pouvons analyser le « métabolisme » - les flux, les stocks, les pertes, les dégradations. Aux hommes et aux politiques de s’ingénier pour que ce système polluant devienne un écosystème : qu’il récupère ses dépenses d’énergie, recycle ses déperditions, réutilise ses déchets, protège les espèces. Ce faisant, on repense l’entreprise comme la ville à l’image d’une chaîne alimentaire, en réinstallant usines, immeubles et ateliers au cœur d’un grand recyclage naturel. Regardez la communication de Groupes comme Suez, ou Veolia, ils sont à fond là-dedans. Y aurait-il une alternative au ralentissement de la course à la croissance dans cette construction (capitaliste) d’un nouvel environnement ?

Oui, si la révolution anticapitaliste gagne du terrain, le capitalisme et ses entrepreneurs n’ont pas dit leur dernier mot.

De quoi bâtir les scénarios alternatifs du futur.


Montrer notre travail

PapiersOn connaît ces dirigeants et managers qui pensent que moins on en dit aux employés sur l’entreprise et les affaires, mieux c’est. Il suffit de leur raconter de belles histoires en ayant l’air important, faisant sentir que l’on sait, mais sans trop en dire. C’est le syndrome du magicien d’Oz dont j’ai déjà parlé ICI, et qui sévit encore aujourd’hui dans certaines entreprises.

Et puis, il y a ceux qui sont convaincus de la vertu de la transparence.

C’est le cas de Seth Godin, auteur prolifique de nombreux livres dits de « management », toujours bien présentés et illustrés, avec des titres qui claquent (en bon spécialiste de Marketing).

Le dernier traduit ne faillit pas à sa réputation : « Qu’est-il arrivé au management ? Un nouveau manifeste pour les équipes ».

En 144 petits textes l’auteur nous délivre ses conseils pour mettre en œuvre ce qu’il appelle les « compétences réelles », c’est-à-dire les real skills, terme qu’il préfère à soft skills, qui pourrait laisser entendre que ce sont des compétences accessoires, alors qu’elles lui semblent essentielles dans le monde des entreprises aujourd’hui (et ne pourront pas tout de suite être remplacées par l’intelligence artificielle).

Et justement, au numéro 87, on trouve cette recommandation : « Montrer notre travail ».

Avec cette anecdote sur les fondateurs de Hewlett-Packard (que j’avais déjà évoqués ICI) :

« Pendant les deux décennies mythiques au cours desquelles Hewlett-Packard est passé de deux hommes dans un garage à un grand leader technologique, le protocole standard était le suivant : laissez votre travail et vos carnets ouverts sur votre bureau lorsque vous partez le soir ».

 Montrer son travail, ce n’est pas forcément laisser ses carnets ouverts sur le bureau (remplacés aujourd’hui par nos ordinateurs), c’est aussi expliquer comment se prennent les décisions, pourquoi on a fait tel ou tel choix, et pas un autre. C’est rendre visible nos intentions, nos méthodes, nos critères objectifs d’évaluation et de mesure (et non d’en rester pour les promotions ou les choix d’investissements, par exemple, à la « tête du client », ou au secret de délibérations anonymes). Ce qui compte, ce n'est pas notre opinion, mais la façon, le comment nous travaillons.

Comme l’indique Seth Godin, cette habitude de transparence est aussi une façon d’offrir notre travail à l’amélioration : grâce aux retours des collaborateurs et de nos pairs, nous recevons des conseils et suggestions d’amélioration qui vont aider à être encore meilleurs, et à soigner notre réputation.

Un chiffre cité par l’auteur pour nous en convaincre, si nécessaire : Lorsqu’on demande aux gens, où qu’ils soient dans le monde, « En quoi cette organisation pourrait-elle être différente ? », plus de 90% des personnes interrogées suggèrent des améliorations.

Une formule le résume bien : « Si vous construisez quelque chose, pourquoi ne pas saisir l’occasion de l’améliorer ? »

Bien différent de ces « Monsieur Je sais tout » qui donnent des leçons à tout le monde ,en n’écoutant personne, et qui sapent le moral ou attirent l’agressivité de tous, même sans s’en apercevoir, ne comprenant même pas pourquoi tant de gens leur en veulent alors qu’ils sont convaincus de détenir la vérité et le savoir d’un magicien d’Oz. C’est souvent au contraire le signe d’une faiblesse que l’on cache en faisant l’important. Enfermés dans une conviction qu'ils se sont forgé de leur excellence, ils ne songent plus qu'à faire la leçon, cette obsession se trahissant à leur voix ou à leur attitude.

Lire Seth Godin et ses 144 conseils ne suffira peut-être pas à convaincre les plus irréductibles, mais cela ne peut pas faire de mal d’essayer.

En montrant notre travail, nous l’améliorons. « Non pas en partageant notre opinion, ni en exerçant notre statut au sein de la hiérarchie, mais en proposant des moyens de perfectionner objectivement le travail existant. C’est ainsi que les chaînes d’amélioration progressives se mettent en place et perdurent ».

Au travail !


Les Jeux Olympiques, c'est déjà fini ?

GamesAALe transhumanisme, c’est ce rêve (ou ce cauchemar selon certains) d’augmenter l’homme grâce à la technologie.

Dans sa version la plus « soft », cela consiste à utiliser la technologie comme un moyen pour modifier (au sens améliorer) la nature humaine grâce à la technologie. On y est déjà avec les crèmes qui effacent nos rides, les pilules qui nous font vaincre la fatigue et nous rendent plus productifs. Mais on pense aussi aux puces implantées dans le cerveau ou dans les bras pour mieux réfléchir ou ouvrir les portes.

Mais le transhumanisme c’est aussi, comme le souligne Julien Gobin dans son livre « L’individu, fin de parcours », une « finalité », c’est-à-dire une idéologie qui se donne pour mission de transformer l’Homme et la civilisation. C’est Elon Musk avec son entreprise Neuralink, qui vise à implanter des puces dans les cerveaux pour augmenter les capacités cérébrales. Il a annoncé en janvier 2024 avoir réussi l’implantation d’une puce de la taille d’une pièce de monnaie dans le cerveau d’un macaque qui a réussi a jouer au jeu vidéo « Pong » sans manettes ni clavier.

Un domaine semblait préservé, celui du sport. Oui, les Jeux Olympiques, comme le Tour de France, c’est « non au dopage », du sport, du sport humain, rien que du sport.

Ah bon ? Et pourquoi pas ?

Certains y ont justement pensé. C’est le projet sponsorisé par Peter Thiel, investisseur de la Silicon Valley (eu auteur de « Zero to one », dont j’avais parlé ICI), les « Enhanced Games ». Le projet consiste à lancer des jeux olympiques où les compétiteurs auront droit à toute « amélioration » grâce à la technologie.

Ne rions pas ; le projet est sérieux, et le site fournit tous les renseignements, y compris si l’on a envie de le soutenir financièrement, ou en achetant les t-shirts et polos à leur effigie.

Il a obtenu récemment un surcroît d’intérêt grâce à une conférence de soutien au projet organisée par la chambre des Lords du Parlement britannique.

Le projet prévoit aussi un environnement très strict au niveau médical, prévoyant que les athlètes soient pleinement informés des conséquences des traitements éventuels appliqués, et que leurs aptitudes à les prendre soient vérifiées.

Newsweek rendait compte de cette conférence avec optimisme en mars 2024.

L’association française du Transhumanisme se réjouit de cette initiative dans sa dernière newsletter, en indiquant :

«  Au lieu de continuer à nous cacher derrière l’hypocrisie de la philosophie naturaliste, qui prétend qu’on aligne des athlètes à égalité, ne se départageant que par le mérite de leurs efforts personnels, il est temps de reconnaître que les performances sportives qui font l’admiration des foules sont le résultat de complexes médicaux, techniques, scientifiques … et financiers ».

Est-ce que les Jeux Olympiques sont déjà dépassés ?

Le débat est ouvert entre la science et le sport. 

De quoi mettre un peu de potion magique dans les Jeux Olympiques, et faire participer Astérix  et Obélix.

Voilà une course à suivre, même sans puces dans le cerveau.

 

 


Punchlines d'un homme d'influence

WarburgEn 1985, Jacques Attali, conseiller de François Mitterrand, Président de la République, qui consignera dans « Verbatim » chaque journée de cette présidence, publie un livre biographique sur un personnage peu connu, bien que très influent, du XXème siècle, Siegmund G. Warburg, avec un sous-titre éloquent, « Un homme d’influence ».

Lire ou relire cet ouvrage aujourd’hui c’est parcourir le XXème siècle et la géopolitique au travers du monde de l’argent et des banques, ce monde où ceux qui cherchent de l’argent rencontrent, grâce à ces intermédiaires, ceux qui en ont à prêter, des Etats comme des entreprises. Siegmund Warburg anticipant le futur va fuir l’Allemagne de 1933 vers l’Angleterre, quittant une situation honorable, et reviendra après la guerre pour faire développer le nom de Warburg partout en Europe, en Angleterre, mais aussi aux Etats-Unis, et en Asie notamment au Japon. Un bon exemple d’entrepreneur résilient que tous les entrepreneurs d’aujourd’hui pourraient lire pour se donner le même courage. Ce qui frappe dans ce récit c’est l’audace de Siegmund Warburg, souvent visionnaire et détecteur des bons coups dont il profitera, pour le bonheur de ses clients.

On y croise aussi des entreprises et hommes aux noms célèbres de grandes fortunes (aucune femme dans cette galerie!), comme Rothschild, Morgan Stanley, Lazard, Merrill Lynch, qui fusionnent ou se rachètent les unes les autres. Certains noms existent encore aujourd'hui, d'autres, absorbés depuis, ont disparu.

Pour écrire ce livre Jacques Attali a aussi eu accès le premier, grâce à la famille, à « une sorte de journal intime » que tenait Siegmund Warburg, recueil de réflexions et d’aphorismes divers tout au long de sa vie. Jacques Attali évoque ce recueil à la fin du livre : « Il les a écrits ou choisis au fil de ses lectures, les a agencés en un étonnant jeu de miroirs, de Butler à Talleyrand, de Goethe à Dostoïevski, de Trollope à Balzac. Mais le temps lui manque pour le faire publier et, après sa mort, ni sa femme ni ses amis ne voudront le faire, gardant même caché ce manuscrit ». Et il ajoute, comme pour l’excuser « Au demeurant, sans doute aurait-il lui-même trouvé le temps de le faire éditer s’il l’avait vraiment souhaité ».

Cette habitude de garder des notes de ses lectures ou de ses rencontres, elle se rencontre souvent, et encore aujourd’hui. Aujourd’hui avec les blogs, les réseaux sociaux, les chaines youTube, elle est encore plus répandue, au jour le jour, sans passer par l’édition ; mais c’est aussi l’activité intime de ceux qui ne la publieront jamais.

Le livre de Jacques Attali nous permet de connaître des perles de ces aphorismes de Siegmund Warburg, avec des remarques qui ont franchi le temps aussi, et agréables à lire même aujourd’hui.

Alors, voici un florilège des « punchline » de Siegmund Warburg.

« En finance, il faut être impitoyable avec soi-même et généreux avec les autres ».

« Dans la vie, on ne peut rien changer d’autre que soi-même ».

« De temps en temps, les obstacles constituent un défi incitant à trouver de nouveaux chemins ».

« Un américain ne se pose plus que deux questions : Où puis-je garer ma voiture ? et Comment perdre dix kilos ? ».

« Faire un effort est considéré comme de mauvais goût par la haute société ».

« Quand on a affaire à des gens sans intérêt, on doit se concentrer avec eux sur des choses sans importance ».

« Si l’eau est trop pure, le poisson n’y nagera pas ». Proverbe japonais pour indiquer la haine du totalitarisme, le refus de l’absolu et la force de la tolérance.

« La promotion y est fondée, aujourd’hui encore plus encore qu’hier, sur la cooptation de la médiocrité par la médiocrité ». A propos de son inquiétude de voir monter en Europe, dans les banques et ailleurs, de grises bureaucraties incontrôlables (1973).

Et aussi : « Il y a des gens assez pervers pour mettre leur point d’honneur à ne pas être originaux ».

« Nos efforts vont dans la mauvaise direction quand nous n’avons pas le courage de dire non ».

« Une des qualités d’un bon dirigeant est de ne tenir aucun compte, autant que faire se peut, des médiocres ».

« Les gens médiocres, quand ils ont de l’influence, l’exercent dans la mauvaise direction ».


Sommes-nous condamnés à obéir longtemps à ChatGPT ?

ObeirSommes-nous libres ?

Oui, bien sûr, dans nos systèmes démocratiques, on n’est pas en dictature. On a la possibilité de se déplacer, de s’exprimer, d’entreprendre. De nombreux pays ne permettent pas l’équivalent. Alors, de quoi se plaindre ?

En fait, il s’agit de cette impression d’être manipulés par les médias, par la publicité, par les réseaux sociaux (mais, oui). On suit le mouvement de la pensée conforme, et ceux qui s’en écartent sont considérés comme des originaux et des marginaux dont on se méfie.

La difficulté, c’est de vraiment considérer que l’on pense et agit pour soi-même, du plus profond de son être intérieur, à l’abri du conditionnement social.

Une citation de Nietzsche, dans « Par-delà le bien et le mal », offre une voie pour une libération qu’il considère comme véritable, et nous fait réfléchir par son côté paradoxal :

« Choisis un maître, peu importe lequel, et obéis longtemps. Sinon tu périras et tu perdras toute estime de toi-même ».

Car, en effet, on ne trouve pas de liberté véritable dans une absence de toute contrainte, ou dans l’absence d’obéissance, mais plutôt en se fixant des règles de conduite.

Le mot important de Nietzsche, c’est « choisis » : C’est en faisant des choix pour soi-même que l’on prend les décisions qui nous font avancer et sortir de l’hésitation. Si vous avez vu comme moi le film « Anatomie d’une chute » vous avez remarqué cette scène où l’accompagnatrice du petit garçon lui dit que c’est en décidant que l’on choisit. Et le petit garçon qui hésite dans la compréhension de la situation, où sa mère est accusée de crime, choisit son attitude, et va livrer un témoignage décisif au tribunal.

Mais faire un choix personnel n’est pas chose facile ; on se croit toujours influencé. Cela exige sûrement l’effort de se délier de tous les conditionnements qui nous influencent.

C’est pourquoi un deuxième mot est important dans cette citation de Nietzsche qui nous incite à obéir « longtemps ».

Cela parle de la façon dont nous donnons un sens à la vie, et quelle forme nous lui donnons. C’est une aventure du temps long. Et pour être sûr de nos choix, il est aussi nécessaire de trouver une zone de prise de distance (de recul, ou de hauteur), de calme en soi-même, avant de s’y lancer. (Le petit garçon du film prend le temps de se forger son choix).

Cela fait penser aux initiatives chamaniques qui demandent aux jeunes gens de partir en forêt à la recherche de leur animal tutélaire, donc d’eux-mêmes). J’ai souvenir d’un séminaire organisé pour une assemblée de dirigeants, au musée du Quai Branly, où chacun était allé en quête d’une statue, ou d’un totem, dans le musée, pour y retrouver « son ombre ». L’un d’eux était revenu en racontant sa rencontre avec une statue onirique de ce qu’il avait interprété comme « un homme qui pleure «  (il nous en montrait la photo ), et révélé à ses collègues, avec émotion, comment il se sentait aussi pleurer intérieurement.

Mais voilà, à l’ère des nouvelles technologies, de l’intelligence artificielle et de ChatGPT, n’est-ce pas justement ChatGPT qui devient notre maître ? Il fut un temps, pas si lointain, où c’était Google qui était notre maître : une question, une interrogation, on demande à Google pour avoir la réponse. Maintenant, on demande à ChatGPT, qui répond à tout, qui donne les solutions, qui trie nos mails, et nous propose même les réponses à faire aux messages reçus. N’est-ce pas le risque de déléguer à la machine, à extérioriser, toute notre réflexion ? Julien Gobin, dans son livre « L’individu, fin de parcours – Le piège de l’intelligence artificielle », met en évidence ce phénomène, où la technologie se substitue à notre capacité de décision et nous fait perdre notre liberté par cette « perte d’autonomie cognitive liée à la disparition progressive de l’usage de la faculté de décision ».

Il cite à l’appui de ces réflexions Gaspard Koenig (dans « la fin de l’individu »:

«  Nous ne sommes pas dotés à la naissance de libre arbitre, comme si une fée s’était penchée sur le berceau de l’espèce humaine ; contrairement à la formule malheureuse de notre déclaration des droits de l’homme, nous ne sommes pas « nés libres ». En revanche, nous pouvons cultiver et fortifier notre arbitre libre. C’est la clé de notre responsabilité, ni donnée (biologiquement) ni présupposée (intellectuellement), mais objet d’une lente élaboration. Plus nos circuits de décision sont complexes, plus notre capacité réflexive est mobilisée, plus notre acte, aussi insignifiant soit-il, reflète qui nous sommes. En revanche, moins nous délibérons, moins nous nous contrôlons nous-mêmes".

Alors, allons nous être coincés à obéir longtemps à ChatGPT ?

Au risque d’ailleurs de réduire l’usage de notre cerveau. Julien Gobin fait remarquer que, déjà, en trois mille ans, la taille du cerveau humain a diminué de près de 10%, passant en moyenne de 1 500 cm3 à 1 250 cm3, grâce (ou à cause) des structures sociales ayant fait émerger la communication, le partage de connaissances, et l’intelligence collective, qui permettent à l’homme de ne plus faire tout tout seul.

De même, comme il y a toujours une moitié pleine dans un verre à moitié vide, Julien Gobin garde espoir, en identifiant un avenir moins sombre, quoique :

« De toute évidence, le cloud humain qui s’annonce réduira encore la taille de notre cerveau tout en optimisant son usage. La disparition de certaines tâches encombrantes autrefois consacrées au maintien d’une autonomie devenue obsolète sera largement compensée par le développement d’une intelligence collective à laquelle contribueront les intelligences artificielles. Les augmentations du cerveau humain qui auront lieu se concentreront alors sur les facultés de spécialisation et d’interactions avec le réseau, plutôt que sur celles lui assurant une autonomie physique ou cognitive devenue illusoire. Autant d’externalisations et de mutualisations qui enfermeront pour toujours l’individu de jadis, si fier de son autonomie, dans la vitrine d’un Museum d’histoire naturelle. Le plafond civilisationnel pourra enfin sauter ».

ChatGPT va-t-il nous permettre de développer l’intelligence collective et la coopération, en faisant sauter le plafond civilisationnel ?

Qui sera notre nouveau maître, à qui nous obéirons…longtemps ?


A quoi servent encore nos diplômes dans le monde d'aujourd'hui ?

DiplômeAvec le développement rapide des nouvelles technologies, on finit par se demander si ce que l’on a appris dans nos études allait être suffisant pour survivre dans le mode du travail d’aujourd’hui et de demain.

On lit régulièrement, comme ICI, que 60 ou même 85% des métiers de 2030 sont encore à inventer.

C’est d’ailleurs aussi confirmé aujourd’hui, où de nombreux métiers qui montrent une forte demande n’existaient pas non plus il y a dix ans (exemple ceux qu’on appelle « data scientists », ou aujourd’hui les « prompt engineers » capables de formuler les bonnes questions aux intelligence artificielles génératives comme ChatGPT).

Mais alors si cela va aussi vite, qu’allons-nous faire de ce que nous apprenons dans les grandes écoles et les universités ? Est-ce que cela sera suffisant pour s’en sortir dans la vie ? A peine sorti de l’école, on a déjà une bonne partie de ce que l’on a appris qui est déjà démodé et plus en phase avec la réalité du monde. A se demander si le retour sur investissement en vaut la peine.

C’est pourquoi le marché des formations courtes à des expertises pointues et au goût du jour a explosé et est en train de se développer. Et ce sont ces formations pointues qui vont prendre de la valeur, pour tous, par rapport aux formations académiques initiales et aux diplômes. Il suffit de regarder aujourd’hui le booming des formations et « acculturations » à l’intelligence artificielle pour sentir tout le potentiel de ce type de formations.

Il ne s’agit pas seulement de chercher à transformer l’éducation de base de nos jeunes générations, mais véritablement de se poser la question pour l’ensemble de la force de travail des actifs de nos sociétés ; et cela concerne aussi nos entreprises et institutions.

Les « microcertificats », qui certifient les acquis des cours et formations de courte durée, sont ainsi devenus un outil précieux sur un marché du travail en évolution rapide, aidant les professionnels très occupés à acquérir des compétences recherchées et à démontrer leurs capacités aux employeurs potentiels. À mesure que la main-d’œuvre continue d’évoluer, ces opportunités d’apprentissage flexibles et inclusives joueront probablement un rôle crucial dans le développement de carrière des individus dans divers domaines. À l’inverse, cette évolution pourrait potentiellement diminuer le prestige et l’importance des programmes universitaires traditionnels tels que les diplômes de licence et de maîtrise.

D’où la mise en évidence de ces « microcertificats » par les institutions européennes.

Voilà un marché d’avenir pour tous ceux qui se lanceront dans ces formations à jour des besoins de la société et du monde du travail.

L'évolution rapide des professions et des secteurs signifie que de nombreux diplômes ne correspondent plus aux exigences de compétences du marché du travail et ne peuvent garantir une carrière professionnelle réussie ni même un emploi à temps plein.

A l’inverse, si l’offre et la demande ne se rencontrent pas véritablement, l’obtention de diplômes obsolètes et inutiles peut s’avérer coûteux tant pour les sociétés que pour les individus. Cette évolution ne concerne pas seulement le renouvellement de l’éducation des générations futures : il est primordial d’investir dans la formation continue et la rééducation de la main-d’œuvre existante.

Plus l'inadéquation entre le diplôme nouvellement obtenu et les attentes du marché du travail quant aux compétences pratiques du diplômé est évidente, plus il est probable qu'une personne récemment diplômée souffre d'une sorte de syndrome de l'imposteur. Il s'agit du sentiment qu'après l'obtention de son diplôme, la personne est obligée d'agir comme si elle était un professionnel, alors qu’en réalité, les compétences acquises au cours de ses études ne correspondent pas à celles requises par le poste qu’on lui propose.

D'un autre côté, les personnes qui n'ont pas les moyens de se permettre ou d'accéder aux programmes d'études traditionnels pourront alors peut-être trouver plus facilement des opportunités d'emploi basées sur leurs qualifications et réalisations pratiques.

Cette tendance, si elle s’accélère, va être le signal d’une diversification obligatoire de nos sources de formations, et une obligation de continuer à se former et à apprendre tout au long de la vie.

Voilà encore de nouveaux métiers et entreprises de formations à inventer ; et des parcours professionnels à construire. Cela vaut pour les plus jeunes comme pour les anciens.

Même si l’éducation des fondamentaux ne disparaîtra pas non plus. Savoir écrire et argumenter seront aussi, par exemple, des compétences à conserver. Et les vertus de l’art des bonnes relations et du travail en équipe seront aussi souvent des « soft skills » à acquérir.

Education et formation : un volet stratégique à ne pas oublier, dans la société et nos entreprises, alors que les diplômes sur les CVs ne pourront sûrement plus suffire.

Et cela ne concerne pas seulement les groupes de niveaux au collège.