Que nous dit le "Parvis des Gentils" ?

ParvisdesgentilsDans l’ancien et le nouveau testament, les gentils, du latin chrétien gentiles, désigne les païens, par opposition au peuple d’Israël, le peuple de Dieu. Le terme a évolué pour désigner les gens, les étrangers.

Dans la tradition juive, il y avait trois grandes cours qui précédaient le sanctuaire du Temple : le parvis des gentils, le parvis du Peuple de Dieu, et le parvis des prêtres. Dans la tradition chrétienne et l’architecture du Moyen-Âge, le parvis est la place devant la façade d’une église, d’une cathédrale. Une place largement ouverte pour rassembler une foule.

Le parvis des gentils représentait donc l’espace de ceux qui souhaitaient s’approcher du lieu le plus sacré, sans pouvoir accéder à l’enceinte intérieure car non-croyants.

Il symbolise dans nos temps modernes la mise en place d’un dialogue régulier du monde croyant avec le « monde de l’incroyance ».

Le 23 octobre 2012, les Pères du Synode des Evêques sur la Nouvelle Evangélisation ont voté une proposition du Pape Benoit XVI sur le « Parvis des Gentils », correspondant à une initiative pour se rendre proche des personnes éloignées ou en recherche du sens de la vie.

Au lieu d’être dans une volonté de forcer à croire les incroyants (on pense aux époques des missionnaires et guerres de religions), le parvis des gentils un espace ouvert qui offre au regard la possibilité de dépasser les limites des cloisons et des murs.

Le parvis d’Hérode était doté d’un mur de séparation peu élevé, qui interdisait aux Gentils l’accès à l’espace sacré. Les chrétiens symbolisent la destruction de ce mur. L’apôtre Paul, dans sa lettre aux chrétiens d’Ephèse, annonce la nouveauté du christianisme par cette affirmation : le Christ s’est dressé devant le mur de séparation pour le détruire, et « des deux peuples, Juifs et Gentils, il a fait un seul peuple ».

Cette image du « parvis des gentils » est donc dans le registre symbolique, et c'est ce qui nous intéresse aujourd'hui.

La structure fondée en 2012 a pour activité dominante l’organisation de rencontres internationales dans les grandes capitales européennes, sur les grands thèmes de la société.  

Le « Parvis des gentils » c’est la méthode du dialogue, le fait que deux discours, deux raisons, se croisent, se traversent l’une et l’autre réciproquement pour s’enrichir dans le dépassement d’une dialectique d’opposition.

Le dialogue est authentique quand les discours sont reconnaissables et reconnus, et que leur entrelacement conduit à un approfondissement du sens et des valeurs.

Il ne s’agit pas dans ces rencontres entre croyants et « gentils » d’appliquer la technique du duel, du latin bellum, ces combats à l’arme blanche qui conduisent à l’élimination de l’autre perçu comme adversaire, mais bien au contraire celle du duo dans lequel des voix qui parfois appartiennent aux antipodes sonores, comme la basse et le soprano, réussissent à créer une harmonie sans toutefois renoncer à leur identité propre, sans se décolorer.

Un autre symbole peut être évoqué : celui des « veilleurs » de la tradition juive. Il s’agit de ceux qui dans la nuit avaient pour mission de veiller et de réveiller, ce qui était le rôle à la fois des sentinelles et des prêtres qui priaient dans le temple. Il s’agit de réveiller les tensions, les inquiétudes. Sans cette inquiétude on risque de perdre la notion de futur et le principe de l’espérance. L’homme inquiet ne se referme pas sur l’immédiateté de l’existence humaine et il laisse la possibilité au mystère pour l’interroger et par là s’interroger lui-même. C’est précisément ce que souhaite le « Parvis des gentils » : réveiller l’inquiétude. Il s’agit de remettre l’interrogation au cœur de la réflexion commune. Il invite à une saine inquiétude intérieure

Le grand objectif du « Parvis des Gentils » est d’aider croyants et incroyants à poser les bonnes questions pour réveiller l’inquiétude. Le « Parvis » se veut ainsi une « ouverture sur l’autre rive », pour découvrir l’infini, l’éternité, ce qui s’étend au-delà de l’horizon.

Le « Parvis des Gentils » est le symbole du besoin d’accueil et de dialogue que représente le « gentilhomme ».

De quoi donner envie d'adopter cette attitude de "gentil".


Symbole

Moulinmystique
Dans nos temps modernes on ne fait plus trés souvent référence aux symboles. Cela semble des trucs d'un autre âge, des croyances désuètes. C'est Frithjof Schuon qui dans son ouvrage " sentiers de gnose" (1957) nous a dit que que l'homme moderne collectionne les clés sans savoir ouvrir les portes.

Pourtant certains nous disent que les leaders sont ceux qui sont capables de transmettre un capital symbolique.

Alors?

Savoir porter une attention aux signes symboliques qui nous entourent, que l'on peut contempler dans la nature, comme des regards animés, c'est déjà commencer à être sensible aux symboles.

Rien de mieux pour s'y exercer que de se replonger dans le siècle qui a particulièrement consacré les symboles, ce siècle charnière entre l'Antiquité et le monde moderne, le XIIème siècle, celui de l'art roman.Ce XIIème siècle est un modèle pour nous apprendre à "transmettre un capital symbolique".

J'avais déjà parlé de l'ouvrage de Frank Horvat et Michel Pastoureau sur les "figures romanes", avec de magnifiques photographies, ICI.

L'ouvrage de Marie-Madeleine Davy, " Initiation à la symbolique romane" (1977) est un précieux compagnon de voyage pour continuer dans cette aventure (pas de photographies ici mais des analyses de textes trés développées, et faciles d'accès).

Le XIIème siècle est considéré comme une époque charnière : le passage du monde antique au monde moderne, l'époque des transformations économiques, le temps des Croisades, qui confrontent la Chrétieneté à l'Orient. Un monde nouveau est en train de naître. La langue romane va succéder au latin (la langue romaine).Il naît ainsi une autonomie de la pensée médiévale, qui ne repense pas ce qui existait avant mais crée un monde nouveau.

C'est le temps où surgissent partout les églises, qui ont amené jusqu'à nous "l'art roman"; ces églises qui se construisent sur des temps considérables (Sainte Madeleine de Vézelay , commencée en 1096, sera par exemple achevée au mileu du XIIème siècle).

Le symbole, c'est un signe donnant accès à une connaissance. Sa fonction est de relier le haut et le bas, de créer une communication entre le divin et l'humain.Les symboles ont une fonction initiatrice à une expérience spirituelle. Le symbole, particulièrement au XIIème siècle, instruit et achemine vers la connaissance, il est une nourriture spirituelle. Il permet le passage de l'homme "charnel", celui vit à l'extérieur, à l'homme "spirituel", celui qui vit à l'intérieur. 

L'art médiéval, avec ses symboles sur les figures de pierre, est précisément destiné à permettre cet accès au divin. Ce n'est pas seulement un art pour permettre aux ignorants de découvrir dans la pierre ce qu'ils ne peuvent apprendre par les livres, ne sachant pas lire. Ce sont des messages plus complexes qui s'adressent à tous, et donc aussi aux lettrés, aus docteurs, aux pèlerins.

L'image de pierre va permettre, par sa vertu symbolique, de fixer un langage, qui sera compris différemment selon l'état de conscience de celui qui le saisit. Pour certains, le symbole ne voudra rien dire. Pour d'autres, il aura plein de significations. C'est pour l'être "éveillé" qu'il représentera un enseignement.

Le même symbole, qui ne change pas, sera ainsi diversement interprété et le message qu'il livre sera compris d'après l'état de conscience de celui qui l'appréhende, selon les âges de sa vie, selon les personnes.Pour celui qui saisit et connait le symbole, il se produit comme une "transfiguration" : on quitte le mode du bavardage, de l'échange, du divertissement, pour ouvrir une nouvelle vision. La vue du symbole ne provoque pas nécessairement une interprétation précise, mais plutôt comme un choc, un "coup frappé à la porte de l'esprit"

 Le XIIème siècle est riche en symboles, car le peuple de Dieu a besoin de symboles et d'emblêmes pour appronfondir sa foi, connaître son dogme. Les fresques des églises romanes sont comme une prédication d'ordre symbolique.

C'est pourquoi parcourir le livre de Marie-madeleine Davy permet de comprendre toutes les formes de symboles de ce siècle, leurs sources et leur sens. 

Le symbole est un langage qui établit une relation.

citons Marie-Madeleine Davy :

"Quand il s'exprime dans la pierre, il est encore autre chose, il est un silence. La parole peut divertir par le fait même qu'elle est parole; la pierre l'emporte sur le texte parce que la pierre est silence, elle est fidèle à la réalité, elle est dépouillée en dépit même de sa matérialisation. Plutarque disait que le crocodile est l'image de Dieu, en ce qu'il est le seul animal qui n'ait point de langue, car la raison divine n'a pas besoin de paroles pour se manifester, mais s'avançant par les chemins du silence, elle gouverne les choses mortelles selon l'équité".

Peut-être avons nous aussi besoin, parfois, de ces "chemins du silence", d'être ce crocodile, et de trouver dans la symbolique de ce XIIème siècle roman qui paraît si lointain, de quoi éclairer et avancer dans l'incertitude de notre quotidien d'aujourd'hui.....


Développer l'entreprise : n'oublions pas les racines !

Innovation2Pour développer l'entreprise, on pense tout de suite à la croissance à l'international, le développement des produits, la conquête des parts de marchés...

Mais il y a une dimension plus intérieure, comme les étapes d'une quête de la maturité...

C'est le sujet de cette vidéo, qui met en regard les pratiques spirituelles et le développement des entreprises...

 


Symboles romans


Romanart2La notion de symbole, en français moderne,  a plusieurs mots en latin, ayant tous des significations différentes, et expréssément distingués au XIIème siècle, époque de l'art roman : signum, figura, exezmplum, memoria, similitudo, autant de nuances qui étaient connues à l'époque, et oubliées de nos jours.

Dans son ouvrage sur les "figures romanes", dont j'ai déjà parlé ICI, Michel Pastoureau explore cette symbolique romane, qui permet d'interpréter les sculptures, les figures, que l'on trouve dans les édifices de l'époque.

La symbolique romane est construite sur un mode dit "analogique", c'est à dire que c'est la ressemblance entre deux sujets, deux mots, deux noms, qui fait le lien symbolique.

Ainsi pour les arbres : le noyer est considéré comme maléfique car le mot latin est nux, qui signifie nuire, nocere. C'est pourquoi il ne faut pas s'endormir sous un noyer, ni tailler dans ce bois une statue du Christ.

Même chose pour le pommier, dont le nom, pas de chance, est malus, qui évoque le mal; c'est d'ailleurs pour ça que son fruit est devenu le fruit défendu en Occident.

Autre sujet de symboles, les nombres. Au XIIème siècle les nombres expriment aussi des qualités, et pas seulement des quantités.

Ainsi, les nombres impairs sont plus sacrés que les nombres pairs. Ne pouvant être divisés par deux, et restant impairs quand on leur ajoute un nombre pair, les nombres impairs vont symboliser la perfection, ce qui est incorruptible, la pureté, l"éternité.

Inversement les nombres pairs sont divisibles, et donc moins purs, et vont symboliser les hommes, la terre, le monde créé, donc imparfait. Ils représentent parfois le mal, la mort.  C'est pourquoi dans les sculptures et figures, les méchants vont par deux, ou quatre, alors que les bons vont par trois.

Chaque nombre a ses significations. Le Un indivisible, c'est Dieu. Deux, c'est le symbole de la comparaison, de l'opposition. Trois, c'est la Trinité, le nombre par excellence, il représente les choses spirituelles. Le nombre Quatre est celui qui, addtionné à Trois, donne Sept; Saint Augustin considère que Trois représente l'âme, l'esprit, et Quatre le corps, la matière. Additionnés, ils représentent l'union de l'âme et du corps. C'est pourquoi ici-bas on va par tois, alors que dans l'au-delà on va par quatre. 

Sept, c'est le nombre sacré, la perfection. Les sept jours de la Création, les sept sacrements, les sept vertus cardinales...Huit (Sept + Un) c'est le nombre du recommencement, du renouveau.

Neuf, c'est le nombre du Ciel et des anges (trois fois la Trinité). Douze, c'est le nombre pair gentil, l'exception, le nombre de la plénitude. Les douze tribus d'Israël, les douze apôtres, les douze signes du zodiaque...C'est le nombre de la vie quotidienne et des échanges où tout se compte par douze (on n'a pas encore inventé le système décimal).

Voilà de quoi s'amuser pour décrypter les figures des églises romanes, les sculptures.

Mais cette symbolique des nombres est-elle vraiment oubliée de nos jours, dans nos pratiques, dans nos affaires? Pas si sûr; comment ne pas s'empêcher, nous aussi, de rechercher dans les nombres que nous avons sous les yeux, dans l'observation des choses autour de nous, des interprétations, des lectures de signes invisibles?

Le symbole correspond au fait de rassembler deux morceaux d'un objet, chaque moitié complétant l'autre. La première moitié est celle du monde réel et matériel; la seconde moitié, l'interprétation, celle du monde immatériel.

Avec le symbole, nous réconcilions le matériel et l'Immatériel.

Joli programme, non ?


Maturité

Bebe-ordiÊtre un grand, être mature, cela consiste à être fort et puissant, fort de ses expériences, puissant par l'âge, et sa capacité à s'affirmer en s'opposant, en disant non.

Non ?

Et si c'était l'inverse...

La maturité vue comme la capacité à redevenir un enfant qui dit oui...

C'est le sujet de ma chronique du mois sur "Envie d'Entreprendre", à découvrir ICI.


Marcher droit

VeriteJ'ai déjà parlé de l'orthodoxie lorsque j'étais à Moscou, grâce aux ouvrages de Jean-Yves Leloup ICI.

L'orthodoxie a-t-elle quelque chose à nous apprendre dans le monde  du management ? Sûrement.

Encore faut-il la connaître.

Car, dans le langage courant, quand on parle d'un "orthodoxe",on parle d'une posture mentale : "l'orthodoxe" est assimilé à un "conservateur"; pas trop en ligne avec l'innovation alors? Et quand on dit de quelqu'un qu'il professe des opinions ou des théories "peu orthodoxes", cela veut dire qu'il se démarque de la pensée courante, qu'il est original (trop?).  Et aprés?

Pour aller plus loin, je me plonge dans " Qu'est-ce que l'orthodoxie?" d'un spécialiste, Antoine Arjakovski, Directeur de recherches au Collège des Bernardins (voir interview ici). Plus de cinq cents pages pour tout savoir.Il faut s'accrocher...

Je m'arrête sur l'origine de la définition :

" On désigne par "orthodoxes" les chrétiens qui, depuis Saint Paul, se définissent comme tels sans faire référence nécessairement à une posture conservatrice".

Être "orthodoxe", c'est "marcher droit" selon Saint Paul, et "marcher droit", pour lui, c'est marcher "selon la vérité de l'Evangile". Le terme s'oppose à celui d' "hérésie", qui désigne à l'origine la "fausse doctrine", et ensuite une vérité ou une attitude partiale qui, affirmée pour elle-même, devient une erreur.

La pensée orthodoxe signifie ainsi la "pensée vraie" " lorsqu'au discernement logique de la raison s'ajoute, pour l'expression de la vérité, une décision d'adhésion de la conscience personnelle, c'est à dire de la voix intèrieure de l'individu".

Et cette conscience de la vérité doit réunir deux conditions :

- Elle doit être libre, au sens d'indépendante, capable d'effectuer son propre jugement;

- Elle doit aussi être reliée à "une communauté dépositaire d'un savoir et d'une mémoire spécifique, qui produit des champs de communication".

L'orthodoxie est alors " un cheminement, un style de vie personnel", qui transmet son "expérience de la vérité".

Antoine Arjakovsky nous fait bien sentir, à travers les nombreux auteurs qu'il sollicite, philosophes et théologiens, toute l'ambiguïté de cette notion de vérité, qui est complètement intégrée à l'orthodoxie.

Car, dans sa définition philosophique, la vérité ne peut pas se réduire à une simple propriété de la connaissance ( comme si la Raison suffisait pour dire ce qui est vrai et ce qui n'est pas vrai, à l'aide de démontrations et de raisonnements); la vérité est "avant tout une qualification transcendantale de l'être comme tel' ( expression du philosophe et théologien catholique Hans Urs von Balthasar - Phénoménologie de la vérité - 1952). Pour rencontrer cette vérité, la vraie, l'homme a besoin d'une méthode, de critères permettant de formuler et de valider ses jugements. Et cette méthode est précisément désignée dans l'histoire de la pensée par le terme d'orthodoxie.La vérité ainsi dévoilée offre alors" une voie d'accés à mille connaissances nouvelles".

Dans cette réflexion, l'orthodoxie nous permet aussi de revenir sur cette opposition de la Raison et de la Foi : la Foi, c'est ce qui nous empêcherait de voir la vérité; la Raison la seule voie possible. Pas si simple, nous dit Antoine Arjakovsky, en nous invitant à tenter de redéfinir les contours de la notion d'orthodoxie comme criterium de la vérité philosophique, mais aussi théologique, morale et politique.

Alors, cette vérité, oui, celle on parle aussi dans notre monde managérial, est-elle interpellée par l'orthodoxie?

Rappelons-nous les conflits, les oppositions, les écarts de vision, les divergences sur la stratégie, qui font parfois les ruptures entre le dirigeant et ses actionnaires, ou ses managers, qui font les incompréhensions, les manques de respect.

Ne voilà-t-il pas une occasion d'aller y interroger notre propre orthodoxie? La nôtre, celle que nous transmettons, celle que nous partageons, et qui permet de maintenir vivante cette " communauté "dépositaire d'un savoir et d'une mémoire spécifique".

Et de ressentir comme une voix intèrieure ce besoin de "marcher droit" qui permet d'accéder à "mille connaissances nouvelles". Cette capacité à explorer des chemins nouveaux tout en restant dans la vérité.

Quelle est mon orthodoxie?


Nepsis

Perception-vigilanteLa tradition chrétienne l'appelle la nepsis. C'est un comportement clé dans la religion orthodoxe et la pratique de l'hésychasme dont j'ai déjà parlé ICI.

Cela correspond à une forme particulière de vigilance. C'est cette attention vigilante qui nous rend l'esprit fluide, non fixé, qui nous permet de "demeurer dans l'ouvert".

Cette qualité, on aime la retrouver dans nos managers et dans nos entreprises, mais elle fait souvent défaut. Car la plupart du temps nous sommes encombrés d'idées les uns sur les autres. Nous fixons la personnalité de l'autre dans des réactions, des émotions, nous nous identifions à des fixations sensitives, émotives, affectives, intellectuelles, etc.

C'est la tradition boudhiste qui enseigne l'introduction dans notre existence de moments où nous lâchons ces fixations, où nous laissons le flux de la conscience et de la compassion s'écouler à travers nous, au lieu de se "figer" dans une forme ou une autre.

La vigilance est ainsi une expérience de l'Être qui est trés personnelle. C'est aussi cette capacité à percevoir de petites choses (une feuille qui tombe d'un arbre, des flocons de neige) et de s'en réjouir.C'est regarder l'environnement agir sur soi, et calmer ses propres pensées.Non pas en luttant contre ses pensées, mais en se concentrant sur l'intérieur de soi-même, en percevant le monde environnant sans le juger.

Cette pratique exigeante, je la retrouve en parcourant le livre de Jean-Yves Leloup, " La montagne dans l'océan".

Il évoque notamment des pratiques encore plus avancées d'une telle attitude, où l'on échange "son moi" avec celui de l'autre.Dans la pratique de Tonglen, en inspirant on prend en soi les négativités ( ne pas faire opposition à ce qui est négatif nous délivre de la peur et de la crainte), tandis qu'en expirant on exprime la positivité, ce qui en nous est meilleur que nous.

Jean-Yves Leloup précise :

" C'est un travail alchimique, car on ne peut faire évoluer les choses qu'en les acceptant, en les prenant d'abord en soi, non pour les garder mais pour les transformer. Cela suppose la présence en nous du feu de l'énergie transformatrice. Si nous accueillons en nous des immondices, c'est pour qu'elles soient transformées par le feu, et que toutes nos planches pourries deviennent flammes vives".

Reste bien sûr à savoir mobiliser et entretenir ce feu de l'énergie transformatrice.

La transformation de soi, et des entreprises, c'est la guerre du feu en quelque sorte...


Transformation : de la colère à la vision

Transformation123Quand on parle de transformation d'entreprise, ou de soi-même, on fait référence à un phénomène particulier : ce n'est pas le développement normal de l'entreprise, qui passe par des améliorations lui permettant de croître, d'être meilleure dans ses process et son fonctionnement, quelque chose d'assez linéaire.

Non, la transformation fait référence à un changement d'"être" : quelque chose de non linéaire, fait de ruptures, dans lequel il y a une fin (une mort) et un nouveau début (une naissance).

Les deux phénomènes ne s'opposent pas, et sont tous deux utiles. Il faut juste ne pas les confondre; et être consultant dans des situations de transformation fait appel à des qualités particulières.

Pour l'entreprise qui sent la nécessité d'une transformation, il n'est pas question de chercher à dessiner des systèmes qui soient plus efficaces et plus efficients, mais plutôt de pouvoir rester en vie dans des systèmes qui changent, qui ont déjà changés.

J'aime bien les sept étapes du process de transformation, toutes sortes de transformations, évoquées par Harrison Owen dans son ouvrage " The power of spirit". 

1. Choc et colère

Pour que la transformation puisse s'engager, il faut repérer cette phase de colère, ce moment où l'on arrête de respirer aprés avoir dit "Et zut" ou quelque chose de plus vulgaire. Ce moment où l'on se dit : non, ça ne va pas; mais où l'on se remet à respirer quand même...On voit bien que ça ne peut plus durer comme ça. Ce moment de respiration arrêtée et qui repart est un bon indicateur à observer : si cela se propage parmi les managers, la transformation est partie...

2. Déni

On dirait que cette étape est une perte de temps; elle retarde l'action; mais Harrison Owen la considère indispensable; même courte, elle est nécessaire. C'est l'étape où l'on pense que la fin n'est pas encore pour maintenant. C'est comme un pansement sur une plaie qui saigne. On calme, on anesthésie.

3. Souvenirs

Cette étape, c'est celle où l'on prend conscience de la réalité de la situation, On accepte que c'est la fin d'une situation. Mais on fait défiler ce qui s'est passé avant, ce qui aurait pu se passer, ce qui n'est pas arrivé. On évoque les remords et les regrets. L'avantage de cette étape, c'est de prendre conscience de ses actifs, de ce qui fait notre force; on s'en souvient; on s'en souviendra.

4. Désespoir

Là, on passe à un moment de vide. Ce grand vide qui nous envahit, et peut nous faire peur. Ce vide où l'on a l'impression que l'on ne va pas s'en sortir, où l'on ne voit pas l'avenir précisément. On peut rencontrer une forme de désespoir.

5. Silence

Aprés le choc, la colère, le déni, les souvenirs, le vide, le désespoir (tout ça peut aller trés vite...ou non), on arrive dans le silence. Ce silence est important. C'est pour Harrison Owen comme le moment où l'on est enceinte. Ce moment est celui de la création.

6. Questionnement

Dans ce moment de silence, il faut lutter contre une tendance forte : celle de vouloir remplir le vide; dans les entreprises, cela consiste à ressortir des plans stratégiques, des plans d'actions, des groupes de travail,...Tout ce qui fera du bruit pour empêcher le silence.

Pour Harrison Owen, ce moment de silence est précieux pour apporter non pas du bruit mais un questionnement profond. La meilleure question à ce moment c'est : Que vas tu faire du reste de ta vie ?

Le plus important, ce n'est pas la réponse, chacun peut la trouver à l'intèrieur de lui-même; c'est l'attitude face à la question; cette capacité à entrer dans l'imagination. On pourrait parler d'amour.

7.Vision

La vision est cet état futur que nous avons dans la tête. Nous ne suivons pas une vision; nous sommes mûs par elle, comme possédés. C'est une passion.

Elle n'est pas le résultat d'un effort, d'une analyse, d'un calcul; elle émerge comme ça, comme une force.

Cete description du mouvement de la transformation, parti de la colère pour aboutir à cette vision, telle que décrite par Harrison Owen, elle rappelle un peu, je trouve, les sept demeures de Sainte thérèse d'Avilla,dans son château de l'âme.

Transformer l'entreprise, se transformer...un voyage, quasi initiatique, plutôt qu'une méthodologie.


Personne ou individu ?

PersonnaLe terme de "personne" désignait à l'origine le masque de théâtre grec; puis il s'est appliqué à l'acteur, puis au rôle théâtral et social. Le concept de personne ne vise pas à spécifier ce qu'est l'homme en soi, mais une de ses modalités.

Mais il existe aussi une conception chrétienne de la personne que je découvre en lisant le texte du père Baudoin Roger dans l'ouvrage édité par le collège des Bernardins sur " L'entreprise : formes de la propriété et responsabilités sociales", fruit d'un travail de Recherche appronfondi, et un colloque sur le sujet, à voir ICI.

Cela fait référence à la distinction des trois "Personnes" de la Trinité, tout en tenant l'unité absolue de Dieu. La personne est ainsi constituée par ses relations, sa singularité ne pouvant être saisie que par sa relation, une manière particulière de vivre la relation.

" Ainsi, dans la Trinité, la désignation du Fils, qui le caractérise dans sa singularité, est entièrement référée à sa relation au Père. Cette relation n'est pas un attribut, elle le définit pleinement : il est celui qui est en relation au Père en étant tout entier Fils".

Ce concept s'applique à l'homme : l'identité de la personne est indéfinie au départ, c'est une "singularité sans contenu"; l'homme précise alors son identité à travers les relations qu'il noue. L'homme devient ce qu'il est en s'ouvrant à la relation.C'est la relation qui permet de développer la personnalité.

Ce concept de personne s'oppose à celui d'individu : l'individualisme affirme la primauté de l'individu sur la société. L'individu est qui il est, en substance, indépendamment de toutes les relations. On suppose que l'individu a une singularité intangible, comme un attribut natif.

Ces deux concepts sont intéressants pour observer le fonctionnement et l'organisation de nos entreprises.Ils permettent de comprendre comment sont perçus et gérés les collaborateurs.

Quand mes collaborateurs sont des "individus" je fais l'hypothèse que l'organisation et le fonctionnement de l'entreprise sont plutôt définis par le haut; les critères de performance sont également déclinés par le haut, généralement à partir des attentes des actionnaires ( la création de valeur pour l'actionnaire, basée sur la valorisation de l'action). Cette déclinaison conduit à descendre les critères par Business Unit, et in fine, jusqu'à la performance individuelle. Les individus dans l'entreprise sont identifiés par leurs compétences, leurs performances; on peut les comparer, les mettre en compétition. Leur substance s'adapte à l'entreprise, et délivre son talent pour l'entreprise.

Lorsque mes collaborateurs sont des "personnes", c'est la relation entre elles qui fabrique les personnalités, qui permet aux collaborateurs de s'identifier à un "bien commun". Dans ce "bien commun", la performance de l'un est la performance de tous, car chacun se construit des succés des autres; les relations sont ce qui fait le succès de chacun, et donc de tous. Les collaborateurs de cette entreprise sont comme les membres d'une même toile, agissant ensemble. Il y a alors une "mobilisation intégrale" des personnes pour l'entreprise et ses buts.

Forcément, on sent bien le paradoxe : parfois, notamment lorsque je fixe les objectifs, lorsque j"évalue les performances, je vais gérer des "individus"; mais lorsque je vais chercher ce petit plus qui fait que mes collaborateurs sont engagés, se donnent à leur travail, croient dans l'entreprise, alors là je vais plutôt avoir tendance à chercher à les considérer comme des "personnes".

Ce paradoxe peut amener à créer des tensions dans l'entreprise, notamment lorsque les dirigeants se sentent d'abord des représentants de actionnaires, exigeant des "individus" le performance adéquate, alors que les collaborateurs ont envie qu'on les reconnaisse comme des "personnes", êtres de relation..

D'où le besoin de retrouver plus souvent dans l'entreprise ce concept de "personne".

Comme le souligne le père Baudoin Roger :

" L'entreprise détermine des aspects fondamentaux de la vie des personnes, et engage pour elles des questions qui relèvent du sens et des finalités.(...). La prise en compte des "personnes" impliquées dans la vie de l'entreprise impose des évolutions significatives des représentations mentales de l'entreprise, de ses modes d'organisation et de management. Il s'agit là d'exigences qui sont au fondement du libéralisme : Les personnes ont le droit de participer (expression, contrôle) aux décisions qui les affectent; les institutions ne peuvent légitimement être prescriptrices de finalité pour les personnes".

On sent aussi combien sera plus exigeante pour les managers et dirigeants, cette prise en compte des "personnes", pour sortir d'une vision trop exclusivement individualiste du management et de la performance.