Furtive

ElectionsFinalement Bruno Le Maire, dont j'ai parlé ici,  avait peut-être raison. La politique, c'est vraiment devenu un métier.

Le Monde daté de samedi 12 mars, avec un article de Anne Chemin, revient sur le sujet. 

Le constat est clair : de plus en plus de politiques sont des "professionnels". De plus en plus de députés et d'élus locaux ont été assistants parlementaires ou membres de cabinets. Cette origine représente en 2014 le quart de tous les maires. En gros, avec la professionnalisation, tous les parcours des hommes politiques se ressemblent de plus en plus. Le stade ultime de la professionnalisation, c'est l'absence totale de passage par une vie professionnelle autre que la politique. 

Et c'est pourquoi les citoyens se lassent de cet "entre-soi professionnalisé". Anne Chemin cite François Fillon, qui a commencé comme assistant parlementaire en ...1976 !

Ce qui fait discussion, Luc Rouban, chercheur au CNRS, le résume bien. C'est le fondement même de la démocratie :

" Si l'on considère que les élus sont censés porter la voix de leurs électeurs et représenter leurs intérêts, la professionnalisation est évidemment un problème. Si l'on considère en revanche que les élus sont de simples mandataires auxquels les citoyens confient leurs pouvoirs pendant un certain temps afin qu'ils prennent les décisions à leur place, on favorise naturellement l'émergence d'une classe d'experts. Dans cette conception libérale, le citoyen délègue sa parcelle de souveraineté: il considère qu'il y a des professionnels pour gérer l'action publique et il les juge au résultat."

Ce sont des universitaires américains, John Hibbins et Elizabeth Theiss-Morse, qui ont donné un nom à cette conception : la démocratie furtive.

Dans cette conception "furtive", on retrouve aussi des sujets sur nos entreprises. Les dirigeants, et en premier lieu le Président du Conseil d'Administration, le Président du Directoire, le Directeur Général, ont ce mandat, sans intervention d'un processus démocratique dans l'entreprise.

Mais, dans une autre perspective, la démocratie est considérée comme un ingrédient favorable pour identifier les bonnes stratégies et prendre les bonnes décisions. 

Difficile de trancher entre ceux qui favorisent les "experts" et ceux qui croient à la "sagesse des foules".


La politique autrement ? : encore un effort, Bruno Le Maire !

BrunoLeMaire" Des milliers de gens se sont agrégés autour de moi". 

Celui qui parle comme ça, c'est Bruno Le Maire, qui était l'invité des anciens HEC cette semaine, pour nous convaincre de sa volonté, on pourrait dire son acharnement, à "faire de la politique autrement"..

Est-ce si sûr?

Il nous a débité ses "convictions", à coup de "Je pense que...", "Je propose que...", " Je fais telle proposition". Elles sont souvent pleines de bon sens, c'est sûr. 

Mais est-ce vraiment faire de la politique autrement ça?

Pour se préparer il fait le tour de la métropole et des territoires d'outre-mer. Il est allé dans des tout petits villages, à La Réunion, en Guyane,, où il n'y avait que 1.700 habitants.Il a visité la Creuse, la Bretagne (la france profonde, ça fait mieux que Paris ou Lyon). Il écoute les gens, nous dit-il. Et pour garder la forme, il mange des pommes...

Cela ne vous rappelle personne? Oui, un homme politique qui faisait ça au siècle dernier.

Pour préparer tout ça, il s'entoure, il "agrège" des gens autour de lui. La formule en dit long...

Une  anecdote retient mon attention : à Vincent Beaufils, Directeur de Challenges, qui lui demande pourquoi la société civile n'arrive pas à émerger dans la politique (il pense à Nous Citoyens de Denis Payre notamment), il répond par une anecdote (sûrement ancienne, souvenir de ses jeunes années) qui doit lui sembler convaincante : il accompagnait Jacques Chirac (oui, encore lui) dans un commissariat de police à Nîmes, face à des policiers "remontés". Chirac a parlé avec eux, à l'écart des journalistes, et, selon Bruno le Maire, admiratif, les a "retournés en trente minutes". A Bruno Le Maire qui lui fait part de cette admiration, Jacques Chirac répond (et là Bruno Le Maire se met même à imiter la voix de Jacques Chirac ! Effet garanti) : " La politique, c'est un Métier !".

Ainsi, en trente minutes de "retournement" dans un Commissariat de Nîmes avec Chirac, la société civile est mise de côté, sans sommation.

J'ai du mal à y croire. Car la société civile ne se laisse pas faire comme ça, et les partis politiques sont peut-être en voie d' "Übérisation", eux-aussi. Je lis dans Le Monde d'aujourd'hui un article de Jean-Baptiste de Montvallon sur précisément " Partis politiques : peut-on faire sans eux?". On y lit que selon une enquête du Cevifop, réalisée en 2015 auprès de 2064 personnes, seuls 12% des français font confiance aux partis politiques. Ces partis politiques considérés comme " un entre-soi en vase clos, coupé de la société; une absence de renouvellement des hommes - encore si peu de femmes- et des idées; des militants et des adhérents qui partent, découragés (le PS comme l'ex-UMP en ont perdu la moitié depuis 2007); des cadres sortis du même moule et des "professionnels de la politique" qui se disputent des places d'honneur semblant leur être exclusivement réservées". Voilà comment sont décrits les partis politiques.

Bruno Le Maire nous dirait qu'il veut précisément changer tout ça. La question, c'est : comment? 

Emile Servan-Schreiber, chercheur adepte des "marchés prédictifs", et qui a créé sa société Lumenogic pour les mettre en oeuvre, allait encore plus loin dans le Figaro il y a quelques semaines, en indiquant :

" L'intelligence collective d'une multitude de citoyens de mieux en mieux informés pourrait certainement améliorer la qualité des prévisions sur lesquelles se fondent les décisions du gouvernement et les votes des législateurs. Nous vouons encore un culte au génie individuel, à l'homme providentiel, à l'expert. Notre démocratie dite "représentative" fonctionne encore sur un principe d'organisation ultra-pyramidale, avec, au sommet, un seul cerveau qui décide du sort de dizaines de millions de personnes, et 577 députés censés représenter chacun l'opinion de centaines de milliers d'âmes. Notre civilisation hyper connectée change la donne. Aujourd'hui plus rien ne justifie un tel manque de démocratie réelle, directe, participative. C'est aussi pour cela que le peuple se détourne des partis et des politiques. On ne sauvera notre démocratie qu'en aplatissant radicalement la pyramide".

Il va plus loin encore en imaginant une "primaire numérique" ouverte à toutes les candidatures, tous les talents, y compris dans la société civile. Voilà qui serait une innovation de rupture. Il va tenter cette expérience trés bientôt avec un hebdomadaire en ligne (à suivre de près). Pour lui, si suffisamment de citoyens s'exprimaient virtuellement, les personnalités qui émergeraient auraient la légitimité suffisante pour concurrencer les candidats des partis à l'élection présidentielle.

Pour lui l" Übérisation" des politiques est en marche.Ils ne résisteront pas à l'ère des réseaux sociaux.

Et l'intelligence collective est aux portes du pouvoir.

De ces réseaux sociaux, de cette intelligence collective, Bruno Le Maire, empêtré dans ses jeux de "JE, JE, JE", soutenus par tous ceux qui se sont "agrégés à lui", ne nous en a pas parlé. Et si nous aussi, on avait envie de nous exprimer, on fait comment ?

Peut-on lui conseiller d'avoir un peu moins le regard attendri et admiratif vers ce Commissariat de police de Nîmes, et ces trente minutes avec Jacques Chirac en "retourneur de policiers", et d'aider la société civile, c'est à dire nous tous, à s'exprimer, et à bousculer le système ? 

Cela est en marche depuis un certain temps dans nos entreprises, du moins certaines, dont celle-ci qui a compris que "les super sachants ne savent plus".

Alors pourquoi pas les politiques ?

S'il vous plaît, encore un effort, Bruno Le Maire ! 


Droit au but ?

DroitaubutSommes-nous dans un temps où la forme n'a plus la forme? Où pour communiquer, il faut parler "vrai", c'est à dire direct, sans ménager les formes? Cela rappelle le débat entre Démosthène et Cicéron que j'ai déjà évoqué ICI.

Mais c'est d'autre chose dont palre Alain Finkelkraut dans "l'identité malheureuse" et où je trouve cette inspiration.

 Il parle de notre époque comme d'un " nouveau régime sémantique" ( on comprend bien qu'il ne l'aime pas trop ce "nouveau" régime...lui, il a la nostalgie de l'ancien) :

" Pour le nouveau régime sémantique, la forme ne compte pour rien, seul le sens fait sens".

Et donc, à quoi bon "mettre les formes" ? Il faut aller "droit au but". 

" On ne s'embarasse pas de nuances ni d'effets oratoires. On ne sacrifie plus aux apparences : on se met à l'aise".

On est dans "l'affect brut"; Fi du jeu social, des contraintes du monde. Et si vous vous émouvez de cette absence de retenue, la société vous répond " On va se gêner !".

Ces postures, on les rencontre effectivement autour de nous, non? J'en connais de ces personnes, notamment les jeunes, mais pas que, qui aiment parler d'eux comme étant " nature", et "disent ce qu'elles pensent". C'est pour elles synonyme de sincérité, de "juste"; elles en rajoutent dans la provocation, pour bien exprimer qu'elles ne sont pas "dupes" des convenances, des règles, tous ces trucs désuets.

Alain Finkelkraut nous aide à aller plus loin dans la réflexion et l'analyse, même si il est peut-être un peu audacieux de généraliser comme il semble le faire en mettant tous ses contemporains, sauf lui et ses admirateurs, dans le même sac.

Deux conceptions de la vérité s'opposent dans cette histoire.

Dans la première, l'homme véridique est celui qui s'accomplit dans le défi qu'il se lance pour ressembler à l'image qu'il a décidé de se donner lui-même. 

Dans la deuxième, l'homme vrai, c'est celui qui se réalise en se désinhibant : il existe en dénonçant les "tabous, les faux-semblants, les protocoles". 

Pour Alain Finkelkraut, la messe est dite : " c'est ce second modèle que notre temps a choisi". On sent à le lire combien il le regrette.

On pourrait croire que cela a peu d'importance. Mais, prenons le temps d'y rester un peu :

Celles qui y ont perdu, ce sont "les apparences" : " Devenues mensongères, les apparences ont perdu la partie".

Et avec elles, toutes les références à l'Histoire, aux ancêtres, aux "classiques" : Quand on est "vrai" sans se "faire chier", on croit être "soi-même", on n'a pas besoin de références, ni de culture générale; on dit ce qu'on pense, quoi ! Et "Fuck Victo Hugo !" comme le disait un tweet d'un bachelier 2014, relevé par Alain Finkelkraut lors d'un débat ICI. Et de déplorer la suppression des épreuves de culture générale dans les épreuves des concours administratifs par le gouvernement de 2008 (on se rappelle des déclarations de Nicolas Sarkozy contre la "princesse de Clèves"), et la même décision par Sciences Po en 2011. L'idée est la même : la culture générale, favorise les favorisés; elle avantage la "Vieille France" au détriment de la nouvelle, la "bourgeoisie traditionnelle" au détriment des "minorités ethniques".

Notre auteur de 65 ans, tout juste retraité de son poste de professeur à l'Ecole Polytechnique, y voit aussi la fin des "vieux" :

Être vieux, aujourd'hui, " ce n'est plus avoir de l'expérience, c'est, maintenant que l'humanité a changé d'élément, en manquer. Ce n'est plus être le dépositaire d'un savoir, d'une sagesse, d'une histoire ou d'un métier, c'est être handicapé. Les adultes étaient les représentants du monde auprès des nouveaux venus, ils sont désormais ces étrangers, ces empotés, ces cul-terreux, que les digital natives regardent du haut de leur cybersupériorité incontestable".

Ce sont ainsi les anciennes générations qui doivent changer : A elles " d'entamer leur rééducation. Aux parents et aux professeurs de calquer leurs pratiques sur les façons d'être, de regarder, de s'informer et de communiquer de la ville dont les princes sont les enfants".

Le regret qu'exprime Alain Finkelkraut, et que l'on ressent, c'est celui de ce que les Grecs appellaient l' aidos : "c'est la restriction de l'estime de soi-même au fondement de ce que nous appelons aujourd(hui le vivre ensemble".

Être cool, ne s'embarasser de rien, aller "droit au but", c'est l'anti-aidos. Alors que les formes sont d'abord un souci moral, le souci d'autrui. En clair, faire "cash", c'est se foutre des autres en fait. Ce qui disparaît avec les formes, ce sont les égards envers l'autre.

" Quand je met les formes, je respecte un usage, bien sûr, je joue un rôle, sans doute, je trahis mes originespeut-être. Mais surtout je fais savoir à l'autre ou aux autres qu'ils comptent pour moi. Je les salue, je m'incline devant eux, je prend acte de leur existence en atténuant la mienne". 

C'est sûr que l'on est loin des comportements de ceux que Alain Finkelkraut appelle " la troupe innombrable des sans-vergogne". On croit les reconnaître :  " ceux qui n'entendent pas le bruit qu'ils font; ceux qui, le casque sur les oreilles, traversent le monde sans voir personne; ceux qui téléphonent en public; et qui insultent le confident invonlontaire de leurs petits tracas ou de leurs grands chagrins quand ce dernier s'avise de leur rappeler sa présence".

Et le coup de grâce :

" La démocratie a eu raison de la culture générale. Elle l'a remplacée, sans crier gare, par la culture généralisée".

 Voilà bien des paroles de celui que nombreux n'hésiteront pas à traiter de vieux con, au nom de cette modernité et de cette nouvelle forme de liberté.

Mais comment ne pas y voir aussi le signe de la difficulté de faire vivre une identité collective dans une communauté humaine, et même dans l'entreprise, creuset de toutes ces formes de comportement. C'était précisément le thème du séminaire dont j'ai parlé ICI. 

Plaidoyer pour l'aidos....On en a peut-être encore besoin, finalement.... 


Economie du mouvement

MouvementAprés le "séminaire" du gouvernement, c'est Jean-Pisani-Ferry, commissaire général à la stratégie et à la prospective, qui soumet son rapport sur " la France dans 10 ans".  On en a vite oublié le contenu : quelques interviews, et terminé. Pas sûr que les propositions intéressent vraiment le Président de la République ou son Premier Ministre.

Un concept peut retenir notre attention, celui de : l'économie du mouvement.

On n'est pas sûr du tout que la croissance va revenir comme ça. Certains pensent que le ralentissement de l'économie en Occident, aux Etats-Unis et en Europe, sera durable; d'autres voient une vague d'innovations portées par la révolution numérique. Mais d'autres doutent que, si les innovations se réduisent à la production de jeux pour smartphones et à "candy crush", cela provoque une réelle poussée de croissance. Jean-Pisani-Ferry s'en tient à une croissance de 1,5% par an.

Il relève également que, en France, du fait de notre population d'ingénieurs, on a une culture de l'innovation radicale; on aime moins le "progrès incrémental" qui est plus apprécié en Allemagne. Et, notre culture sociale est celle de la stabilité : on n'aime pas trop changer... 

C'est pourquoi il pense que, pour s'en sortir, il nous faut définir une "économie du mouvement".

C'est quoi une économie du mouvement?

Les réformes en France sont toujours des réformes qui limitent leur ambition à ce qui est jugé accceptable par la population à ce moment; résultat : aprés chaque réforme, on attend la suivante. Et donc les comportements ne changent pas. Le mouvement viendra peut-être des nouvelles générations. Jean-Pisani-Ferry fait observer que 40% des 30-34 ans ont reçu une formation supérieure, alors ce n'est le cas que de moins de 20% des 55-64 ans. 

L'économie du mouvement, c'est celle qui va faire émerger plus de PME innovantes, qui va investir dans la Recherche et Développement, qui va faire sortir aussi des entreprises de taille intermédiaires. 

Pas faicile dans un pays où les français, selon Jean-Pisani-ferry, ne "croient plus à la croissance" : d'ailleurs les trentenaires d'aujourd'hui n'ont jamais connu la croissance depuis qu'ils travaillent. 

Tout ça, on l'a déjà lu et entendu de nombreuses fois. Mais on n' a pas encore vu beaucoup de propositions pour vraiment aider cette économie du mouvement : les seuils sociaux qui font peur aux entreprises intermédiaires, les rigidités salariales, tout ça subsiste. Et puis ce CICE, qui a permi de réduire les charges des entreprises en 2013, on va bientôt l'avoir oublié, et on va redevenir comme avant.

Alors, pour l'économie du mouvement, il reste toujours les mêmes : les entrepreneurs, ceux qui veulent oser, qui arrêtent ce qui ne marche pas, qui essayent toujours, prennent les risques,...Les entrepreneurs.

Ceux-là n'ont pas besoin du rapport de Jean-Pisani-ferry pour se motiver.

Mais alors, ce rapport su la France en 2025, il sert à quoi, à qui, finalement?


La chatte de Montaigne et les start up

ChatteJe participais cette semaine au forum Telcos & Digital des Echos, pour lequel PMP était nouveau partenaire cette année lors d'une table ronde sur " Quels modèles pour l'entreprise innovante et ouverte?".

J'étais bien entouré par Mari-Noëlle Jégo-Laveissière, toute nouvelle Directrice executive Innovation, Marketing et Technologies d'Orange, depuis mars 2014, et François Darchis, membre du Comex de Air Liquide, que j'avais déjà croisé lors de la présentation du livre de Navi Radjou sur Jugaad et l'innovation frugale ( il apporte d'ailleurs un témoignage sur Air Liquide dans la version française du livre).

Pour parler d'innovation ouverte, chacun évoque les démarches dans son entreprise pour travailler avec des gens différents, pour mixer des personnes d'horizons trés différents, tant de l'interne que de l'extérieur, et notamment avec des start-up. Mari-Noëlle Jégo-Lavessière nous parle du temps (c'était "avant") où l'on travaillait avec "des gens qui nous ressemblaient", pour mettre en avant un modèle idéal où " chacun apporte sa brique d'intelligence".

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Cela évoque combien il n'est pas naturel de faire marcher la coopération entre personnes différentes, qui peuvent avoir du mal à se comprendre, à surmonter les différences culturelles. La culture d'un grand Groupe n'est pas exactement celle d'une start-up.

Cela m'évoque cette question de Montaigne rapportée dans ses Essais (c'est une question introduite tardivement par Montaigne à l'ouvrage), où il parle de sa relation avec sa chatte :

" Quand je me joue à ma chatte, qui sait si elle passe son temps de moi, plus que je ne fais d'elle".

Et il ajoute, pour compléter le parralèle :

" Nous nous entretenons de nos singeries réciproques".

 Montaigne nous dit ainsi, comme nous ignorons si c'est le chat qui joue avec nous, où nous qui jouons avec le chat, que nous ne pouvons pas comprendre ce qui se passe dans le coeur et l'esprit de ceux avec qui nous devons travailler. C'est d'ailleurs toute la philosophie de Montaigne : s'intéresser aux autres, dans l'empathie, car ne pas se comprendre complètement ne doit pas nous empêcher de nous engager pour faire quelque chose ensemble. Au lieu d'essayer de changer l'autre pour le plier à notre conception du monde, Montaigne nous encourage à seulement s'intéresser aux autres, tels qu'ils sont.

 Réussir aujourd'hui cette philosophie de Montaigne, c'est nouer des relations de coopération et d'entraide entre personnes différentes. Pas si facile alors que les individualismes se développent, que les élites s'éloignent des autres. On a du mal à partager un destin commun, et à mobiliser cette "chatte de Montaigne" qui est cachée à l'intérieur de chacun de nous.

Cette apologie de la "coopération" pour mieux réussir "ensemble", c'est le sujet de l'ouvrage de Richard Sennett dont la traduction française est sortie cette année : "Ensemble, pour une éthique de la coopération" (à écouter ici). 

L'ouvrage nous permet de découvrir de nombreuses expériences d'actions collectives, et de coopérations qui marchent. De quoi apprendre, pas seulement pour faire travailler les grands Groupes et les start-up pour innover, mais aussi pour faire mieux fonctionner les projets dans nos entreprises, et, pourquoi pas, notre société, y compris dans les sujets politiques.

Un rêve de chatte ? Avec l'envie de "singeries réciproques"?


Un compte rendu à 100.000

NECKER

Necker, c'est le ministre des Finances de Louis XVI qui succède à Turgot, le réformiste qui s'est mis tout le monde à dos, dont j'ai parlé ICI. Necker, c'est un autre style : le banquier suisse qui veut convaincre par sa vertu, y aller prudemment. Pour lui il suffit d'y croire et de bien expliquer pour convaincre

 Il  y croit tellement qu'il publie en 1781 un " Compte rendu au roi" ,qu'il fait approuver par le Roi (qui l'apprécie moyennement néanmoins). Etrange compte rendu où il va détailler tous les comptes de l'Etat, les expliquer, en vantant au passage son action au poste de ministre des Finances. 

Ce qui est impressionnant, c'est le tirage : au total plus de 100.000 exemplaires, soit, selon Ghislain de Diesbach, dont je lis le " Necker ou la faillite de la vertu", " chiffre jamais réalisé par aucun livre jusqu'alors, la Bible exceptée"

L'ouvrage permet de détailler les comptes de l'Etat, une sorte de cour des comptes avant l'heure, mais préparée pour vanter Necker lui-même. 

Transparence, explication, voilà qui plaît au peuple.

Au peuple, mais moins au Roi Louis XVI, qui virera Necker peu de temps aprés...

Le compte rendu de Necker aux 100.000 exemplaires vendus ( et Necker précisera que "le produit de la vente est destiné à soulager les malheureux qui trouveront un adoucissement à leur misère dans le tableau des finances de l'Etat") pourrait-il être un modèle pour les dirigeants, d'entreprise, ou de l'Etat, d'aujourd'hui ?

Vaut-il mieux être Necker ou Louis XVI ? 


La seule chance pour la France

Freedom11J'ai déjà ICI parlé de Friedrich Hayek, penseur de l'Ecole autrichienne du libéralisme, et théoricien de "l'ordre spontané".

Je tombe sur une interview qu'il a donnée vers la fin de sa vie, en 1985, et qui parle de ...la France.

1985, en France, on est en plein dans les années Mitterrand, les années où les socialistes français sont aux manettes du gouvernement et du Parlement, comme aujourd'hui.

Pour Hayek, il y en France une croyance; c'est que l'intelligence et la conception rationnelle, spécialité des intellectuels français, permettent d'imaginer et de mettre en place la meilleure société possible; or, lui, il pense exactement l'inverse : c'est le fonctionnement du marché qui fait des merveilles, et l'ordre "spontané" fera toujours mieux que toutes les tentatives d'organiser tout ça par l'Etat.

Alors, la France, il en pense quoi ?

"Il ne fait aucun doute que la seule chance pour la France de maintenir, d'améliorer son niveau de vie et d'entretenir sa population actuelle, serait un retour progressif à l'économie de marché qu'on appelle probablement capitalisme".

" Ce sera probablement plus difficile pour la France que pour n'importe quel autre pays car son engagement vis-à-vis du socialisme fait partie de sa tradition intellectuelle spécifique et particulière".

Il voit néanmoins un signe d'espoir car il sent un "regain de confiance pour l'économie de marché parmi les jeunes".

Alors il se livre à une prédiction pour dans 25 ans :

"si les politiciens ne détruisent pas la France dans les 25 années à venir, je pense qu'il y a bon espoir que ces idées arrivent à temps pour empêcher les politiciens de détruire notre civilisation".

Bon, 25 ans aprés, on y est, c'est aujourd'hui.

Mais avec notre gouvernement, les nouvelles taxes, la "garantie universelle des loyers", la nouvelle idée de soumettre tout projet de cession d'entreprise à un délai de deux mois pour que les salariés proposent un projet de reprise alternatif (juste deux exemples de l'actualité récente),'ai l'impression qu'il va falloir attendre un petit peu encore, non ?

La chance, la seule chance pour la France,  se fait attendre...Alors, les jeunes, ne décevez pas Hayek...

La virevolte du royaume

16eme-siecleIl paraît que c'est pour "renouer avec l'opinion", que c'est le début de plusieurs visites en France, au contact des français. Cela a commencé à Dijon.

Oui, c'est la visite de deux jours, avec une nuit à la Préfecture, entamée par François Hollande hier et se terminant aujourd'hui à 18H.

C'est un bon truc ça le coup de la balade pour rencontrer les citoyens, ceux qu'il faut convaincre, lui il dit "délivrer un message de confiance".

Tiens, ça rappelle un grand tour de France resté célèbre, non pas celui de Sarkozy, mais celui du Roi Charles IX, alors âgé de 14 ans (qui vient donc d'être tout juste majeur, car c'était l'âge à cette époque), avec sa mère Catherine de Médicis de janvier 1564 à mai 1566 : oui, à cette époque c'était pas deux jours, mais deux...ANS !

On en trouve le récit ici, et aussi dans une biographie de Henri III par Michel Pernot qui vient d'être publiée.

Les circonstances sont intéressantes à comparer : ce tour de France se situe en plein dans les guerres de Religion qui empoisonnent la France, et font s'affronter en permanence les catholiques et les protestants. La première guerre de Religion vient de s'achever; la Reine Catherine de Médicis organise ce grand tour (4000 kms quand même!), avec ses deux fils, le Roi Charles IX, et son jeune frère plus jeune d'un an, le duc d'Orléans, futur Henri III.

La vision à ce moment, face aux affrontements, est guidée par une philosophie "néoplatonicienne" qui cherche à rétablir l'Unité, l'harmonie, l'Un dans le multiple.

Alors ce tour de France, il ne passe pas inaperçu,15 000 personnes en font partie, autant de chevaux et de mulets. A chaque étape, le Roi loge dans l'hôtel du plus riche bourgeois (celui-ci devant laisser son logis et aller dormir ailleurs pendant ce temps). L'objectif est de "restaurer l'autorité royale", et réconcilier les protestants et les catholiques.

C'est Catherine de Médicis qui mène l'affaire, sous les yeux de ses fils : Michel Pernot décrit comment "elle s'efforce de persuader les catholiques d'accepter la présence à leurs côtés des mal sentants de la foi et de convaincre les fidèles du pur Evangile de tolérer l'existence de papistes idolatres. Là où les huguenots l'ont éradiqué par la violence, elle restaure le catholicisme. Partout où les catholiques sont les plus forts, elle protège les protestants".

Ce tour fini (il est même passé par Dijon, tiens, du 22 au 27 mai 1564), les guerres reprennent de plus belle, se succédant. Et on connaît l'apothéose, le massacre de la Saint Barthélémy, en 1572; le Roi Charles IX ne s'en remettra pas et meurt en 1574.

Ce tour de France a aussi été appelé la "virevolte" du royaume.

tiens, ça s'est passé comment la virevolte des 11 et 12 mars 2013 ? Pas terrible apparemment.

Aïe ! Pas sûr que ça continue alors?

Des "virevoltes" comme ça y en a plein dans nos entreprises aussi, non? Ce côté déplacement en grandes pompes pour "visiter" le peuple, les collaborateurs, les usines, etc...Pour "rétablir...l'Autorité, la confiance, le contact...n'importe quel mot fera l'affaire.

Quel dirigeant ne s'est pas pris un jour pour Catherine de Médicis ou Charles IX ?

La virevolte , ça ne se démode jamais finalement.

On a juste réduit les moyens; 15 000 personnes pour accompagner, ça ferait peut-être un peu beaucoup quand même...

Mais probablement que certans en rêveraient malgré tout....


La liberté par la curiosité

LibreDans ce pays, la quasi totalité de la population n'a pas accès à internet; pas pour des raisons techniques, mais parce que le régime politique l'interdit. Oui, on l'a reconnu, ce pays est la Corée du Nord. Là où précisément le patron de Google, Eric Schmidt s'est rendu en janvier pour tenter de convaincre les dirigeants de s'ouvrir au monde, de se connecter. Pas sûr qu'ils les aient convaincus cette fois ci.

Autre initiative de Google : cartographier ce pays sur Google Map; là encore, pas pour les nord coréens, mais pour tous ceux qui veulent mieux connaître le pays. On peut même localiser les camps de prisonniers politiques ( qui enferment apparemment plus de 200 000 personnes).

Pourtant ce pays, malgré toute la volonté de ses dirigeants, la famille Kim Jong depuis trois générations, de la maintenir sous contrôle dictatorial, est en train de changer, comme le montre le reportage de The Economist cette semaine. La liberté commence à venir, non pas de l'intérieur, mais de l'extérieur. L'information pénètre le pays grâce aux connections avec l'extérieur, même illégales. Et ces échanges d'informations font sortir progressivement la population du lavage de cerveaux qu'elle a connu jusque là.

Les yeux s'ouvrent, les positions changent, depuis la famine dans les années 90, qui aurait fait plus de 1 million de morts ( sur une population de 25 millions). Les habitants commencent à comprendre que l'on vit mieux en dehors de la Corée du Nord, dans les pays "libres". Et des "entrepreneurs" apparaissent, même si ils vivent dans une économie parallèle de marché noir et souvent de corruption.

Ces "entrepreneurs" veulent à la fois mettre du business dans leur pays, mais aussi, comme le dit l'article, préserver le statu quo, car cette économie clandestine leur procure les bénéfices, et c'est donc paradoxalement ce régime despotique qui est leur meilleur soutien, invonlontaire, pour leur business.

Ce qui constitue, et le reportage termine là-dessus, la vraie chance pour la liberté demain, c'est l'information, que l'on aura de plus en plus de mal à empêcher de pénétrer et de sortir, et la curiosité. Un observateur fait remarquer que l'envoi d'information dans ce pays peut faire plus encore que l'aide alimentaire : " C'est seulement quand les gens peuvent faire la différence entre la vérité et les mensonges que leur curiosité est stimulée". Et c'est probablement cette curiosité dont peut le plus avoir peur le régime de Kim Jong Un.

 Cette curiosité, source et nourriture de la liberté, comme une façon de s'opposer à tout ce qui ressemble à une idéologie de monopole et de contrôle absolu, elle n'est pas seulement nécessaire en Corée du Nord.

La Cour des Comptes est venue, en France, regarder de plus près, pour en dénoncer l'inefficacité, notre système d'allocations chômage. On en connaît les caractéristiques : monopole public; cotisations imposées à tous, les entreprises et les travailleurs salariés ( seuls les entrepreneurs sont exonérés de ces cotisations), système d'indemnisation considéré comme "généreux" (dixit la cour des Comptes elle-même), pouvant, disent certains ( et le pensent d'autres plus nombreux), encourager ceux qui sont indemnisés à ne pas trop se secouer pour retrouver un job tant que les indemnités leur sont versées.

La Cour des Comptes propose des modifications à la marge, consistant en fait à baisser les indemnités pour certains ( et notamment pour les cadres, c'est à dire ceux qui cotisent le plus, un comble). Car ce système mélange un objectif d'assurance contre le chômage avec un rôle de redistribution.

Pascal Salin, dans Les Echos de jeudi dernier, énonce un point de vue trés différent: pour lui, les difficultés financières et les injustices du système actuel viennent précisément du fait qu'il constitue un monopole public (il adresse le même diagnostic d'ailleurs sur l'assurance-maladie ou le système de retraite). Voilà de quoi exciter notre curiosité....un bon début.

Il suffit de le citer pour comprendre :

" Imaginons que la concurrence existe dans le domaine de l'assurance-chômage, Chaque salarié déciderait de contracter avec l'assureur de son choix, qui lui proposerait - moyennant des cotisations plus ou moins importantes - un taux de remplacement plus ou moins élevé, une durée d'indemnisation plus ou moins longue, avec une dégressivité plus ou moins importante. On passerait ainsi d'un système de "protection sociale" à un système de "protection individuelle", fondé sur la responsabilité personnelle et l'on répondrait plus précisément à la diversité des besoins et des circonstances particulières".

Voilà une façon de redonner le pouvoir de décision aux individus concernés, en tournant ainsi le dos aux " luttes de pouvoir entre prétendus partenaires sociaux, aux conflits catégoriels".

Pour être libres, soyons curieux !


Que gouverne-t-on lorsque l'on gouverne ?

GouvernerLe cours au collège de France de Michel Foucault pour l'année scolaire 1979-1980 vient de paraître. Il est consacré au sujet " Du gouvernement des vivants".

C'est l'occasion de revenir à une question qui reste toujours d'actualité lorsque l'on parle de pouvoir et de gouvernance. J'avais abordé le sujet dans mon dialogue avec Jean-Paul Bailly ICI : Dirige-t-on, gouverne-t-on les hommes ou administrons-nous les choses ?

Le dirigeant d'entreprise, comme le chef d'Etat, est-il en effet celui qui entraîne derrière lui, sur sa vision, ses convictions, les hommes, comme un chef que suivent les troupes ? Ou bien, avec l'avènement des bonnes pratiques, la montée en puissance des experts, des spécialistes, la direction d'entreprise consiste-t-elle à administrer les  choses, à identifier les bons processus à mettre en place, les bonnes pratiques, à faire émerger la vérité comme une science.Comme si il existait quelque part des "lois du management" qu'il suffirait d'identifier et de respecter. Certains consultants y croient.

C'est la théorie de Saint Simon, qui considère que l'art de gouverner est fondamentalement lié à la découverte d'une vérité et à la connaissance objective de cette vérité. Cela implique alors la formation de catégories d'individus spécialisés, par discipline. Et le "management" n'échapperait pas à la règle. On pourrait ainsi former au métier de "manager", qui prendrait ainsi les commandes, armé de sa connaissance et de son savoir de spécialiste, pour faire régner la vérité dans la pratique du gouvernement de l'entreprise, comme en politique.

LA théorie inverse, c'est celle qui au contraire considère que la politique, le gouvernement, la direction d'entreprise, ne doit pas se laisser enfermer dans la connaissance des spécialistes, d'une catégorie d'individus experts, laissant dans l'ignorance les "gouvernés". Diriger serait alors un exercice de pouvoir sur les hommes, les experts n'étant là que pour éclairer de leur vérité le gouvernement et le chef, et non pour le remplacer.C'est cette tendance qui paraît la plus moderne, ou même "postmoderne", aujourd'hui.

Elle a pourtant des origines trés anciennes, que l'on retrouve dans le cours de Michel Foucault. Il analyse ainsi l'oeuvre de Sophocle, Oedipe-Roi, pour montrer comment Oedipe, le roi, se considère comme une sorte de "propriétaire" de sa ville, Thèbes : les ordres qu'il va donner, les décisions qu'il va prendre, n'ont de fondement qu'en lui, et dans sa volonté, et ne sont pas fonction d'un ordre, d'une loi.

La ville est ainsi menée comme un capitaine mènerait un navire, naviguant et gouvernant en évitant les écueils, les tempêtes, les rochers, en découvrant le futur. Toute la pièce de Sophocle est d'ailleurs une histoire de découvertes successives par Oedipe qui, cherchant et enquêtant sur la cause de la peste à Thèbes, va finalement découvrir le coupable, en l'occurence lui-même. C'est lui qui a tué le roi Laïos, dont le crime est à l'origine de la maladie dans la ville.

Et Foucault d'insister que ce à quoi Oedipe ordonne son pouvoir, c'est la nécessité de gouverner, c'est la série des évènements par lesquels les hommes se trouvent enchaînés, sur un tout autre mode que par la loi, la loi qui leur impose leur conduite en fonction de la volonté éternelle des dieux.

Gouverner, résumé par Michel Foucault à ce stade, et illustré par Oedipe-Roi, c'est découvrir.Et le pouvoir en général ne saurait s'exercer si la vérité n'est pas manifestée.

Le thème de ce cours, c'est le lien entre le gouvernement des hommes et la manifestation de la vérité.

Au-delà, Michel Foucault veut nous faire partager une attitude qui consiste à se dire qu'aucun pouvoir ne va de soi, qu'aucun pouvoir quel qu'il soit n'est évident ou inévitable, qu'aucun pouvoir par conséquent ne mérite d'être accepté d'entrée de jeu. Il n'y a pas de légitimité intrinsèque du pouvoir.

Voilà qui nous éloigne encore un peu du gouvernement des hommes et de l'administration des choses; le pouvoir est maintenant questionné, en lien avec la manifestation de la vérité.

De quoi, grâce à ce cours trés dense, réfléchir à ce que signifie gouverner.