Moi : additif ou soustractif ?

AdditiveAvec "L'immortalité", en 1990, Milan Kundera écrit son dernier roman en tchèque. Mais il ne se déroule plus dans le monde communiste de la Tchécoslovaquie. Ce roman se déroule à Paris, évoque Goethe, et est construit comme un ensemble d'histoires qui semblent indépendantes les unes des autres, mais avec des entrecroisements nombreux, ce qui nous fait identifier combien ces histoires sont très liées les unes avec les autres. Ce qui fait qu'il est impossible de le résumer, ni même de dire "de quoi ça parle". Cela se lit comme on écouterait une musique. On se laisse promener dans ces pages comme envoûté.

J'y trouve cette réflexion sur le moi et l'unicité de notre moi :

" Il y a deux méthodes pour cultiver l'unicité du moi : la méthode addictive et la méthode soustractive. Agnès soustrait de son moi tout ce qui est extérieur et emprunté, pour se rapprocher ainsi de sa pure essence (en courant le risque d'aboutir à zéro, par ces soustractions successives). La méthode de Laura est exactement inverse : pour rendre son moi plus visible, plus facile à saisir, pour lui donner plus d'épaisseur, elle lui ajoute sans cesse de nouveaux attributs, auxquels elle tâche de s'identifier (en courant le risque de perdre l'essence du moi, sous ces attributs additionnés)".

Immédiatement, on pense aux individus que l'on croise et que nous côtoyons : C'est un jeu distrayant de repérer les adeptes de chacune des deux méthodes. Ceux qui cherchent toujours à rajouter dans leur style des trucs qu'ils empruntent à d'autres, des comportements qu'ils copient, croyant ainsi acquérir ce qu'ils appellent de "l'expérience", et ceux qui au contraire cherchent constamment à devenir eux-mêmes. 

Kundera ajoute : 

"Tel est l'étrange paradoxe dont sont victimes tous ceux qui recourent à la méthode addictive pour cultiver leur moi : ils s'efforcent d'additionner pour créer un moi inimitablement unique, mais devenant en même temps les propagandistes de ces attributs additionnés, ils font tout pour qu'un maximum de gens leur ressemblent; et alors l'unicité de leur moi (si laborieusement conquise) s'évanouit aussitôt".

Qu'est-ce qu'être soi-même ? Un complément à la "culture de soi" de Michel Foucault.


La pratique de soi

Confiance-en-soiÊtre Soi-même, comme ICI, ou être authentique comme ICI, est-ce se comporter comme on pense être, comme un être fini, avec ses défauts et ses qualités, avec lequel les autres doivent composer ? Comme si être soi-même consistait à demander aux autres de faire des concessions pour nous accepter "tel que je suis", et non l'inverse; se brider, se retenir, s'efforcer de composer, ce serait se trahir?

Une telle vision de l' "être soi-même" paraît quand même étrange, non?

Vrin vient de publier une conférence de Michel Foucault à l'Université de Berkeley, en avril 1983, avec pour titre " La culture de soi", qui vient heureusement nous éclairer sur cette question. 

On y lit, en référence au concept grec d'epimeleia heautou, que Michel Foucault traduit par " s'occuper de soi-même", Et "s'occuper de soi-même", c'est autre chose que le concept que nous avons retenus de "se connaître soi-même', comme si la connaissance avait pris le pas sur le "souci" de soi. 

Or se soucier de soi, ce n'est pas se connaître, mais changer son attitude à l'égard de soi-même; c'est un principe d'attention perpétuelle à soi tout au long de sa vie. Elle a fonction curative et thérapeutique.

Un moyen de cette culture de soi, c'est l'usage de carnets personnels, de notes de lectures, de notes sur nos rêves : c'est une pratique très ancienne.

Je cite Michel Foucault :

" Ecrire des lettres était quelque chose d'important dans ses pratiques de soi parce que, dans une lettre, vous devez entretenir en même temps une relation à vous-même et une relation à quelqu'un d'autre, qui peut être un directeur, ou un ami, ou quelqu'un à qui vous donnez des conseils qui sont valables à la fois pour lui et pour vous".

Pour Michel Foucault cette pratique de soi ne consiste pas à se libérer de soi, comme si on se dévoilait en se connaissant de mieux en mieux, mais au contraire de considérer comment il est possible de construire de nouveaux types de relations à nous-mêmes.

Un peu plus compliqué que de dire "moi, j'suis comme ça" en se racontant sur les réseaux sociaux.

 


Le courage d'Aristote

Courage2Un auteur surprend dans cette rentrée. Ce n'est pas un nouveau venu, ni un auteur de best sellers; il est au contraire depuis longtemps dans le domaine public...

Il s'agit d'Aristote, dont Flammarion publie une nouvelle traduction des oeuvres complètes dans de nouvelles traductions, sous la direction de Pierre Pellegrin. Le magazine "Philosophie" de novembre y trouve l'occasion de consacrer un dossier au courage.

Pour Aristote, le courage est un juste milieu entre la lâcheté (un excès de crainte) et la témérité (un excès de confiance). Mais le courage n'est pas pour autant, comme le signale Alexandre Jollien dans un des articles, quelque chose de tiède. Le courage est au contraire un sommet à conquérir; le courageux est celui qui prend des risques, mais "calculés". Autre enseignement d'Aristote : le courage, ce n'est pas inné, cela s'apprend. Et chacun a son propre courage, sa vertu; la vertu de mon voisin n'est pas la mienne. Et c'est dans l'action, au quotidien, que se manifeste le courage.

Cette conception du "quotidien" nous interpelle. Dans nos entreprises, dans la société aujourd'hui, il semble que le courage est assimilé d'abord à l'exploit, l'exceptionnel, l'extraordinaire. On valorise celui qui accomplit ces exploits, qui gagne la compétition; d'où ces métaphores avec le monde sportif que j'ai évoqué ICI. Cela, c'est le courage de celui qui fait le malin, qui s'impose par ses actes de gloire, qui en met plein la vue aux autres.

Ce que nous rappelle Aristote, et Alexandre Jollien,, c'est précisément l'inverse : le courage dont on a besoin pour vivre au quotidien, celui dont on a besoin pour habiter parfois la banalité. Ce courage dont on a besoin pour s'inventer chaque jour, renaître et avancer avec les forces disponibles.C'est ce courage de rompre avec la routine mécanique, de toujours chercher autre chose, de sortir des habitudes qui nous enferment, et bloquent nos capacités d'innovation. 

Ce courage du quotidien débouche en fait sur une forme d'altruisme et de générosité particulière.

C'est d'accepter d'être libre qui demande du courage, de se forger sa personnalité, de résister à la pression sociale, de ne pas être le petit mouton qui fait comme les autres.Cette générosité est exigeante.

Pour avancer et combattre ces craintes d'être différent, pour aller contre soi, pour désobéir à ses caprices, il nous faut ce courage d'Aristote. Cela nécessite de fuir toute lâcheté, y compris envers soi même. 

Le courage d'Aristote, c'est aussi de maintenir un cap, de tenir bon dans la durée.

Une citation de Jules Renard :

" Il est plus difficile d'être un honnête homme huit jours qu'un héros un quart d'heure".

Pour Aristote, ne sont courageux ni celui qui est sans peur, ni celui qui affronte le danger par plaisir, mais celui qui craint ce que la raison commande de craindre et affronte ce qu'elle commande d'affronter, si bien que le sujet se comporte de la manière qui convient au citoyen libre et vertueux qu'il est. 

Le courage, comme une vertu permanente et source d'innovation, voilà de quoi inspirer les managers et leaders d'aujourd'hui, à la (re?) lecture d'Aristote, notamment l'Ethique à Eudème sur le courage.


Droit au but ?

DroitaubutSommes-nous dans un temps où la forme n'a plus la forme? Où pour communiquer, il faut parler "vrai", c'est à dire direct, sans ménager les formes? Cela rappelle le débat entre Démosthène et Cicéron que j'ai déjà évoqué ICI.

Mais c'est d'autre chose dont palre Alain Finkelkraut dans "l'identité malheureuse" et où je trouve cette inspiration.

 Il parle de notre époque comme d'un " nouveau régime sémantique" ( on comprend bien qu'il ne l'aime pas trop ce "nouveau" régime...lui, il a la nostalgie de l'ancien) :

" Pour le nouveau régime sémantique, la forme ne compte pour rien, seul le sens fait sens".

Et donc, à quoi bon "mettre les formes" ? Il faut aller "droit au but". 

" On ne s'embarasse pas de nuances ni d'effets oratoires. On ne sacrifie plus aux apparences : on se met à l'aise".

On est dans "l'affect brut"; Fi du jeu social, des contraintes du monde. Et si vous vous émouvez de cette absence de retenue, la société vous répond " On va se gêner !".

Ces postures, on les rencontre effectivement autour de nous, non? J'en connais de ces personnes, notamment les jeunes, mais pas que, qui aiment parler d'eux comme étant " nature", et "disent ce qu'elles pensent". C'est pour elles synonyme de sincérité, de "juste"; elles en rajoutent dans la provocation, pour bien exprimer qu'elles ne sont pas "dupes" des convenances, des règles, tous ces trucs désuets.

Alain Finkelkraut nous aide à aller plus loin dans la réflexion et l'analyse, même si il est peut-être un peu audacieux de généraliser comme il semble le faire en mettant tous ses contemporains, sauf lui et ses admirateurs, dans le même sac.

Deux conceptions de la vérité s'opposent dans cette histoire.

Dans la première, l'homme véridique est celui qui s'accomplit dans le défi qu'il se lance pour ressembler à l'image qu'il a décidé de se donner lui-même. 

Dans la deuxième, l'homme vrai, c'est celui qui se réalise en se désinhibant : il existe en dénonçant les "tabous, les faux-semblants, les protocoles". 

Pour Alain Finkelkraut, la messe est dite : " c'est ce second modèle que notre temps a choisi". On sent à le lire combien il le regrette.

On pourrait croire que cela a peu d'importance. Mais, prenons le temps d'y rester un peu :

Celles qui y ont perdu, ce sont "les apparences" : " Devenues mensongères, les apparences ont perdu la partie".

Et avec elles, toutes les références à l'Histoire, aux ancêtres, aux "classiques" : Quand on est "vrai" sans se "faire chier", on croit être "soi-même", on n'a pas besoin de références, ni de culture générale; on dit ce qu'on pense, quoi ! Et "Fuck Victo Hugo !" comme le disait un tweet d'un bachelier 2014, relevé par Alain Finkelkraut lors d'un débat ICI. Et de déplorer la suppression des épreuves de culture générale dans les épreuves des concours administratifs par le gouvernement de 2008 (on se rappelle des déclarations de Nicolas Sarkozy contre la "princesse de Clèves"), et la même décision par Sciences Po en 2011. L'idée est la même : la culture générale, favorise les favorisés; elle avantage la "Vieille France" au détriment de la nouvelle, la "bourgeoisie traditionnelle" au détriment des "minorités ethniques".

Notre auteur de 65 ans, tout juste retraité de son poste de professeur à l'Ecole Polytechnique, y voit aussi la fin des "vieux" :

Être vieux, aujourd'hui, " ce n'est plus avoir de l'expérience, c'est, maintenant que l'humanité a changé d'élément, en manquer. Ce n'est plus être le dépositaire d'un savoir, d'une sagesse, d'une histoire ou d'un métier, c'est être handicapé. Les adultes étaient les représentants du monde auprès des nouveaux venus, ils sont désormais ces étrangers, ces empotés, ces cul-terreux, que les digital natives regardent du haut de leur cybersupériorité incontestable".

Ce sont ainsi les anciennes générations qui doivent changer : A elles " d'entamer leur rééducation. Aux parents et aux professeurs de calquer leurs pratiques sur les façons d'être, de regarder, de s'informer et de communiquer de la ville dont les princes sont les enfants".

Le regret qu'exprime Alain Finkelkraut, et que l'on ressent, c'est celui de ce que les Grecs appellaient l' aidos : "c'est la restriction de l'estime de soi-même au fondement de ce que nous appelons aujourd(hui le vivre ensemble".

Être cool, ne s'embarasser de rien, aller "droit au but", c'est l'anti-aidos. Alors que les formes sont d'abord un souci moral, le souci d'autrui. En clair, faire "cash", c'est se foutre des autres en fait. Ce qui disparaît avec les formes, ce sont les égards envers l'autre.

" Quand je met les formes, je respecte un usage, bien sûr, je joue un rôle, sans doute, je trahis mes originespeut-être. Mais surtout je fais savoir à l'autre ou aux autres qu'ils comptent pour moi. Je les salue, je m'incline devant eux, je prend acte de leur existence en atténuant la mienne". 

C'est sûr que l'on est loin des comportements de ceux que Alain Finkelkraut appelle " la troupe innombrable des sans-vergogne". On croit les reconnaître :  " ceux qui n'entendent pas le bruit qu'ils font; ceux qui, le casque sur les oreilles, traversent le monde sans voir personne; ceux qui téléphonent en public; et qui insultent le confident invonlontaire de leurs petits tracas ou de leurs grands chagrins quand ce dernier s'avise de leur rappeler sa présence".

Et le coup de grâce :

" La démocratie a eu raison de la culture générale. Elle l'a remplacée, sans crier gare, par la culture généralisée".

 Voilà bien des paroles de celui que nombreux n'hésiteront pas à traiter de vieux con, au nom de cette modernité et de cette nouvelle forme de liberté.

Mais comment ne pas y voir aussi le signe de la difficulté de faire vivre une identité collective dans une communauté humaine, et même dans l'entreprise, creuset de toutes ces formes de comportement. C'était précisément le thème du séminaire dont j'ai parlé ICI. 

Plaidoyer pour l'aidos....On en a peut-être encore besoin, finalement.... 


La croyance que tout est mesurable

Sur-mesureRappelons-nous Minority Report,le film de Spielberg où l'on arrête un criminel avant qu'il puisse commettre le crime. Grâce à leur capacité à prévoir le futur, les agents de Précrime arrêtent en effet les criminels avant qu'ils commettent leurs crimes. C'est comme ça que Washington, en 2054, a réussi à éradiquer la criminalité.

On pourrait se demander si ce n'est pas un tel monde que nous prépare le "Big Data" : cette confiance dans les chiffres, les analyses de données, pour prévoir et deviner les comportements, ceux des consommateurs, mais pourquoi pas ceux des futurs criminels, n'est-elle pas en train de nier toute liberté humaine. Sans aller jusqu'aux affaires criminelles, que dire des analyses de données qui décident qu'on vous accorde un prêt ou non, une assurance maladie complémentaire, comme c'est déjà le cas. Ce sont les données qui décident pour vous, et non plus nu banquier ou un assureur.

Certains pensent que le risque est réel, et ptroposent dès aujourd'hui des moyens pour s'en protéger.

Viktor Mayer-Scönberger et Kenneth Cukier (oui, encore eux) imaginent qu'une profession va se développer : celle des "auditeurs" de systèmes de données, ils les appellent les "algorythmists". Ils pourront être internes ou externes, et pourront être saisis pour des recours en cas de litige entre les organismes qui utilisent ces systèmes de données pour décider et les individus ou entreprises victimes de ces décisions un peu trop automatiques.

Mais une autre catégorie de personnes a aussi besoin d'être protégée : celle des personnes qui pensent que tout ne peut pas être déterminé par les données et la quantification.

Parmi ces personnes, Jean-Paul Allouche,  mathématicien et directeur de recherche au CNRS, qui a quitté avec fracas la société mathématique de France. Il a publié dans Le Monde fin janvier une tribune sur le sujet, comme un cri d'alarme : Non, tout ne peut pas être quantifiable : "Connaître n'est pas mesurer".

Cette croyance que pour connaître il faut mesurer, elle a la vie dure. Et c'est le combat de Jean-Paul Allouche.

On connaît ce credo des contrôleurs de gestion : ce que tu ne mesures pas, tu ne peux pas agir dessus. C'est paraît-il le philosophe Léon Brunschvicg (1869-1944) qui est à l'origine de la formule : Connaître, c'est mesurer. Avec les "Big Data", on est servis. Mais que faire des choses qui ne sont pas immédiatement quantifiables, et qui relêvent de la "qualité"? La réponse, ce sont les "indices", indice du coût de la vie, indice de la qualité de la vie, indice du bonheur, indice de l'espérance de vie. Et c'est preécisément contre ces indices que s'énerve Jean-Paul Allouche.Car ces indices, que l'on ne remet jamais en cause, sont le résultat de manipulations qui ne "mesurent" pas grand chose de trés scientifique.

Par exemple le "salaire moyen des fonctionnaires", que l'on va utiliser pour le comparer au "salaire moyen des autres salariés" (le privé), pour montrer qu'il est supérieur (quel scandale ! ), sans trop chercher à savoir si il est calculé "à diplôme égal" (ce qui n'est généralement pas le cas).

Pourtant ces mesures de la qualité par les indices sont devenues monnaie courante : les universités dans le classement de Shangaï, le bonheur par des indices composites, la qualité de vie pour classer les villes ( sui amène à classer au top des villes fleuries et au bon air, mais où l'on s'ennuie le soir et où l'on ne rencontre que des vieux). Pour Jean-Paul Allouche, tous ces indices sont des "fariboles, sornettes et billevesées". Car avec ces indices de "qualité", les agents s'efforcent  d'améliorer non pas la qualité mais plutôt l'indice qui prétend la mesurer.

Pour lui, le danger est bien plus grand qu'on ne le pense, cer non seulement ces indices ne mesurent rien de sèrieux, mais, pire, ils induisent des comportements néfastes.

Il tire quelques exemples savoureux du livre de Maya Beauvallet, "les stratégies absurdes. Comment faire pire en croyant faire mieux".

Ainsi cette mesure pour éviter que les parents ne viennent chercher leurs enfants à la crèche trop tard : le directeur décide de faire payer une amende proportionnelle au retard pour les retardataires. Résultat les retards explosent car les parents ont vite calculé que l'amende coûte moins cher qu'une baby-sitter.

Autres comportements pervers : ceux des "adorateurs de l'indice" qui vont tout faire pour s'y conformer.

" Une fois la mesure(ou l'indice) choisie et son infaillibilité posée en principe absolu et incontestable, se développe toute une confrérie d'adorateurs de l'indice qui, sous couvert de respecter les critères d'optimisation venus "d'en haut", donnent libre cours à leur autoritarisme haineux, faux prophètes d'une religion qu'ils cherchent à imposer comme une eschatologie ou un messianisme prétendument aussi souhaitables qu'inévitables".

Jean-Paul ne donne pas trop d'illustrations mais on voit bien qui il vise : tous ces calculs de "performance" dans la police, l'éducation, la justice, la santé, etc...Et le mal ne se réduit pas à la sphère publique. Les inventeurs d'indices, comme leurs "adorateurs", se développent en tous milieux.

Jean-Paul Allouche appelle cela la "caporalisation " de la société, intoxiquée par les "vérificateurs maniaques de bas étage".

Avec une telle charge, peut-être que l'on va faire un peu plus attention aux risques de cette croyance du "tout quantifiable".

A moins que quelqu'un invente un "indice" pour la mesurer et la contrôler...

AÏE !


Développer l'entreprise : n'oublions pas les racines !

Innovation2Pour développer l'entreprise, on pense tout de suite à la croissance à l'international, le développement des produits, la conquête des parts de marchés...

Mais il y a une dimension plus intérieure, comme les étapes d'une quête de la maturité...

C'est le sujet de cette vidéo, qui met en regard les pratiques spirituelles et le développement des entreprises...

 


Maturité

Bebe-ordiÊtre un grand, être mature, cela consiste à être fort et puissant, fort de ses expériences, puissant par l'âge, et sa capacité à s'affirmer en s'opposant, en disant non.

Non ?

Et si c'était l'inverse...

La maturité vue comme la capacité à redevenir un enfant qui dit oui...

C'est le sujet de ma chronique du mois sur "Envie d'Entreprendre", à découvrir ICI.


Conversation avec moi-même

ConversationmoimemeJ'ai laissé l'histoire de Sam et Jackie dans mon précédent post, tiré du livre "Fierce conversations" de Susan Scott, une sorte de manuel d'auto-coaching. Il est illustratif du message que nous transmet susan dans ses ouvrages.

Sam, c'est ce boss préoccupé par le comportement de Jackie, qui a l'air de ne pas être trés bien accepté par son équipe. Il va lui parler. Pour dire quoi ?

Susan Scott met le doigt sur toutes les erreurs possibles.

Erreur 1 : " Bonjour Jackie, ça va le boulot ?" ; Le genre d'intro l'air de pas y toucher. On commence cool, pour arriver au sujet un peu plus tard. ERREUR : La pauvre Jackie va tout de suite se mettre sur la défensive, et suspecter les intentions de Sam. Donc ça démarre mal.

Erreur 2 : " Jackie, je trouve que tu te débrouilles bien dans le job, tu as l'air de de t'y être mise facilement, ..."; juste le temps d'arriver à "MAIS..." : là encore, on tourne autour du pot, on n'est pas clair, on mélange la crème pour mieux enrober les reproches et le coup de couteau.

Erreur 3 : On prévoit tout le script à l'avance : alors, je vais lui dire ça, et si elle répond ça, je dirai ça, etc...On a tout prévu pour lui en mettre plein la tête...Ouh, là ! ça va être chaud la conversation. Catastrophe annoncée, surtout si cela ne se passe pas comme prévu.

Erreur 4 : Je vais lui rentrer dedans tout de suite, en élevant la voix, lui faire bien comprendre qu'elle déconne complètement. J'ai toutes les munitions. Là encore, on imagine la suite, et le comportement de Jackie humiliée.

Bon, alors, on fait quoi ?

Susan Scott insiste particulièrement sur les soixante premières secondes. Et fournit les étapes à suivre pas à pas : présenter votre position clairement et succintement, illustrer votre position en partageant ce qu'il y a derrère, avec des exemples, inviter à partager votre point de vue, demander quelle est la vision de l'autre et explorer activement leur point de vue.

Tout est question d'écoute de l'autre, de respect. Tout cela est trés pédagogique. On pourrait même se dire : ouais, mais c'est le genre de truc qui ne marchera pas avec Pauline ou Robert, deux personnages auxquels on pense en vrai, et avec lesquels on n'arrive justement pas à avoir ce genre de "fierce conversation", où toute confrontation d'idées ou de points de vue nous semble d'avance vouée à l'échec; alors on se dit " Merci Susan; mais avec un cas pareil, vaut mieux pas essayer; ça ne marchera pas : Pauline est trop ceci, et Robert pas assez cela. J'aimerais bien vous y voir, vous, si vous connaissiez ces deux-là !". Tous ces conseils, ça paraît trop bien...

C'est justement là que nous emène Susan Scott : car ces hésitations, cette peur que nous inspire cette fameuse Pauline et ce sacré Robert, qui fait qu'on trouve inutile d'engager la moindre conversation sérieuse avec eux, préférant laisser courir la situation et les incompréhensions, ne font que démontrer une seule chose :

"Toutes les conversations sont des conversations avec moi-même, et parfois elles impliquent d'autres personnes."

Toutes ces discussions franches et directes que l'on pense que l'autre ne pourra pas supporter, ou qu'il ne comprendra pas, ce sont ces discussions avec moi-même que je n'ose pas aborder; ce sont mes valeurs, mes engagements. Toutes ces erreurs et maladresses que je commets, je les commets d'abord pour moi, par manque de courage, par peur. Cet abruti de Robert qui n'est pas capable de comprendre, c'est "mon" Robert à moi, cette "folle" de Pauline qui ne comprend rien à rien, c'est "ma" Pauline.

Ces conversations, qui visent à ce que quelque chose change, ce sont d'abord des conversations où celui qui va changer en premier, c'est moi, en allant justement ouvrir cette conversation ( comme Sam avec Jackie); seul moyen franc et direct d'espérer faire changer la situation. Le choix est finalement clair : de bonnes raisons de ne pas ouvrir la conversation, ou bien des résultats et le changement.

Oui, ce dont nous parle ce "manuel" de Susan Scott, ce sont de nos conversations avec nous-même. De ce qui fait nos valeurs, notre intégrité, ce que l'on tolère pour soi, et ce que l'on ne tolère pas; Où je vais?, pourquoi j'y vais? Avec qui ? Comment irai-je?

De quoi aborder nos futures conversations, les "fierce conversations", avec un nouveau regard. Et d'oser ouvrir ces conversations que l'on a toujours évitées, pour de bonnes raisons.

 Et d'avoir une conversation comme une promenade dans un champs de fleurs....


Histoires de passés

VoyagesHasard ou nécessité, chacun de nous est assigné à une place dans le temps, maintenant, et dans l'espace, ici, avec le loisir d'aller et venir dans celui-ci.

De tous temps, les hommes ont cherché à aller voir ce qui se passait ailleurs, dans l'espace, et aillaurs dans le temps, le passé, mais aussi le futur.

De tous temps, effectivement, comme nous permet de l'évoquer un article de Lucien Jerphagnon ( historien et philosophe) dans le recueil récemment paru, " Connais-toi toi-même", dont j'ai déjà parlé.

Dans l'espace, on pense aux récits de voyages, réels ou imaginaires, depuis Ulysse, et aussi à Marco Polo, et Tintin, et Jules Verne.

En ce qui concerne le temps, la relation a évolué...avec le temps.

Dans l'Antiquité, on s'intéresse au passé lointain, et même au "commencement". Et l'on va consigner les faits et gestes des chefs de guerre, des rois, des fondateurs. Lucien Jerphagnon évoque des noms connus, Thucydide, César, Tie-Live, Tacite, tous historiens du passé.

Au moyen âge, on sera toujours dans la tradition, le respect de ce qui s'est dit une fois, de la parole des morts.

La Renaissance, c'est Montaigne, qui ne quitte pas Plutarque, permettant de prtiquer " par le moyen des histoires, ces grandes âmes des meilleurs siècles".

Puis, changement de style avec le Siècle des Lumières : le passé, c'est l'obscurantisme, il faut s'en détacher pour courir vers le progrès. Du passé, il faut faire "table rase".

Mais c'est Renan qui écrit dans ses "souvenirs de jeunesse" : " Les vrais hommes de progrès sont ceux qui ont pour point de départ un respect profond du passé. Tout ce que nous faisons, tout ce que nous sommes, est l'aboutissement d'un travail séculaire".

Alors, l'histoire revient; on s'y intéresse de nouveau, autrement. On ne va plus seulement s'intéresser aux rois et aux puissants, mais aux gens ordinaires, aux petites histoires. Et on a aussi les romans historiques, les films historiques,...L'Histoire partout, on s'y intéresse.

Pourtant, nous fait remarquer Lucien Jerphagnon, est-ce que tout cela ne sombre pas aujourd'hui, à l'heure de la mondialisation, dans une vision du monde "partout pareil" ( on a tout à la télé chaque soir, et sur internet chaque seconde). Et concernant le temps, on relativise tout : ; toutes les époques se valent..

Pourtant, cet "espace temps" conditionne notre présence de soi à soi, et, notre "vision du monde". Ce "monde" n'est pas une "identité identique" que l'on regarderait différemment au cours des siècles, et que l'on connaîtrait un jour. Non, ce monde avec un grand M n'existe pas. Les visions changent avec l'espace et avec le temps. C'est pourquoi Lucien Jerphagnon nous invite à retrouver les historiens grecs et romains ( c'est son truc assuremment) pour, comme eux, " puiser des enseignements dans l'histoire". Ce sont ces hommes cultivés qui se diront "citoyens du monde".

Puiser dans le passé, et s'intéresser aux historiens de tous les temps, c'est aller chercher sa "présence au monde".

citons Lucien Jerphagnon :

" Dès les temps lointains, on cherchait dans la coïncidence avec le passé révolu quelque chose comme une intensification de sa présence au monde. L'étude de l'Antiquité avait commencé..dès l'Antiquité. A nous d'en prolonger la course et d'entrer ainsi, sinon dans l'Histoire, du moins dans l'histoire de l'Histoire".

Entrer dans l'histoire de l'Histoire, pour intensifier sa présence au monde : sage programme... 

 


Au-delà de tout

ETRE111En parcourant le recueil d'articles de Lucien Jerphagnon, disparu en 2011, " Connais-toi toi-même", je découvre sa passion pour deux auteurs : Saint-Augustin et Plotin. Plotin que je ne connaissais pas trés bien.

C'est un auteur de l'antiquité grecque, qui a écrit une seule oeuvre, " Les Ennéades", suite de courts traités, rédigés de 254 à 270 après JC. Et cette découverte donne envie...

Ce que nous apporte Plotin, c'est une vision du monde particulière, qui prolonge celle de Platon et Aristote. Cette vision du monde est fondée sur trois principes : l'Un, l'intelligence et l'Âme.

Ainsi Plotin nous invite à passer de l'Un à l'intelligence et à l'Âme, comme une progression qui nous fait, Lucien Jerphagnon le reformule ainsi, " renoncer à la complaisance gourmande pour les séductions du sensible", et qui élève notre âme vers " loin au-dessus de son premier système de jugement, qui l'impliquait si étroitement dans tout ce avec quoi elle traitait". C'est alors que " les arbres ne lui cachent plus la forêt".

C'est ainsi que l'on passe " au-delà de tout".

Cette progression conduit vers un absolu d'unité, nous élevant vers une vision du monde nouvelle et transformée.

Lucien Jerphagnon nous invite alors à retrouver cette "expérience" dans d'autres auteurs, pour mieux nous faire sentir ce sentiment. Par exemple Charles Lapicque, peintre et auteur peu connu, mais dont la citation est inspirante :

" Chacun s'est senti à certains moments, je pense, frappé de l'irréalité des choses, sans qu'aucune cause apparente puisse être découverte à cette sensation. Pour ma part, combien de fois ne m'est-il pas arrivé, au cours d'une navigation mouvementée, de sentir en un instant s'effondrer la solidité du monde. Brusquement la côte lointaine ensoleillée, les vagues qui déferlaient contre la coque, le bateau lui-même, tout bondissant qu'il était et se couchant sous les rafales, tout cela me paraissait une illusion sur le point de s'évanouir, et dont assez étrangement il me semblait même souhaiter l'évanouissement. A vrai dire il eût été plus satisfaisant que toutes ces choses fussent anéanties et moi avec, puisqu'aussi bien ni leur poids, ni leur vitesse, ni leur couleur, ni même leur indéniable beauté, n'étaient capables de leur conférer l'existence, non plus que me la donner à moi-même. Et je croyais entendre une voix qui me disait : Que viens-tu faire ici ? comme si je m'étais engagé dans une aventure absurde, celle de naviguer, bien sûr, mais derrière elle et plus profondément, celle de vivre".

Ces expériences sont celles qui nous permettent d'atteindre " à la source de l'Être". Plotin est celui qui nous apporte cette sensibilité à ce que Lucien Jerphagnon appelle " la figure de ce monde", ou encore "l'imparfaite perfection de ce qui passe et ne fait que passer", et nous permet de former notre liberté, notre monde intérieur qui semble procéder d'un "au-delà de l'être".

Ce besoin de monde intérieur, cette capacité à entendre cette voix qui nous dit "Que viens-tu faire ici ?", voilà sûrement une qualité à cultiver pour forger notre propre vision du monde, et naviguer dans nos vies quotidiennes, professionnelles et personnelles.

De quoi donner envie, pour suivre l'inspiration de Lucien Jerphagnon, de lire ou relire "Les Ennéades" de Plotin.

Ce que nous apprend Plotin, c'est à savoir ....vivre.