La pensée économique et le décapsuleur

DecapsuleurCe mois-ci, pour ma chronique sur "Envie d'entreprendre", ICI, j'ai mélangé l'économie, Henri Guaino, les trop bons élèves, et Alstom...

Oui, cela fait un drôle de mélange...

La question est : l'entreprise est-elle un assemblage, un "noeud de contrats", une machine à réduire les coûts et à faire de la performance économique....ou bien quelque chose de plus sentimental.

Et puis, dans cette chronique, il y a aussi un célèbre décapsuleur.

A défaut de bouteilles, décapsulons les esprits et la pensée ...C'est ICI.


Est-ce la fin des Etats ?

GAFAQuand on écoute les représentants des GAFA (sigle les grands de l'économie du numérique Google, Apple, Facebook, Amazon), ils sont catégoriques sur la fin du concept d'Etat national, avec une fiscalité locale qui croit encore que les frontières existent. Dans le monde numérique et des échanges mondiaux, il est possible d'optimiser la fiscalité en se localisant où l'on veut dans le monde; et c'est pour ça qu'il est si facile d'échapper au fisc des Etats qui taxent le plus. Car ces entreprises du numérique vendent des services immatériels qui dépassent les frontières et évitent ainsi les impôts nationaux.

Pour Google et les autres, ce n'est que le signe que la gestion par des Etats nationaux, c'est fini, ou presque. Jean-Pierre Robin en faisait le thème de sa chronique dans le Figaro mardi dernier : " La révolution numérique est-elle l'ennemi juré de la fiscalité ?". La réponse est Oui; la fiscalité est "obligée de faire sa mue". 

En fait ce sont les révolutions industrielles successives qui viennent bouleverser les systèmes de fiscalité. La première révolution, c'était le capitalisme des manufactures et de l'industrie. Cela a donné naissance au salariat, et donc à l'impôt progressif sur les salaires. La seconde révolution industrielle, c'est celle de la consommation de masse de l'après-guerre. Et c'est là qu'apparaît une invention française par Maurice Lauré, la TVA (Taxe à la Valeur Ajoutée) qui va être adoptée par tous les pays du monde, sauf aux Etats-Unis. Avec la troisième révolution industrielle, celle de l'information et de l'internet, c'est le principe fiscal de la territorialité qui est remis en cause. Avec le numérique, même le travail n'est plus enfermé dans l'entreprise, avec le développement des autoentrepreneurs. De même, la distinction entre le professionnel et le particulier disparaît : l'économie dite collaborative conduit à un troc moderne généralisé entre particuliers (location d'appartement avec Airbnb, prêt de voitures entre particuliers avec Drivy, location de places disponibles en voiture avec BlaBlaCar, etc...Cela ne fait que croître). Et dans cette nouvelle économie le fisc a du mal à intervenir. 

Comme l'indique Jean-Pierre Robin, dans cette nouvelle économie, "le fisc risque d'y perdre ses assiettes", et "les bases fiscales sont de plus en plus laminées".

Mais le développement de ces GAFA va encore plus loin : elles s'insèrent maintenant dans de nouveaux services comme la santé ou l'éducation qui étaient auparavant des attributs des Etats, apportant une forme de concurrence qui vient les bousculer.

Autre domaine où les Etats perdent leur monopole : les relations internationales. Ainsi certaines entités économiques sont aujourd'hui plus riches que les Etats ( ces firmes multinationales dites FMN).La société civile prend également de la puissance, via les ONG et les forums mondiaux, qui veulent peser dans les relations.

Le dernier ouvrage de Robin Rivaton est justement consacré à l'Etat, " Quand l'Etat tue la nation".  En gros, l'Etat (français) est la cause de tous nos maux, et de l'immobilisme de la société française. Comme il le dit, " c'est la faute de l'Etat si la confiance n'est plus là et s'il est incapable de créer l'étincelle pour investir, innover, embaucher. C'est la faute de l'Etat s'il est incapable de faire évoluer les structures sociales et que reviennent sur la table les mêmes débats année après année".

Il évoque, lui aussi, le pouvoir des multinationales privées qui deviennent les maîtres du jeu en remplacement des "Etats omnipotents". Il y voit une revendication des élites avec pour objectif "la fin des nations au profit de libres communautés d'intérêts". C'est ainsi que "de plus en plus nombreux sont les Etats qui vendent l'accès à leur nationalité, y compris sans condition de résidence. La nationalité ne devient que l'accès à un bouquet de services. L'avocat suisse Christian Kalin est le spécialiste de la commercialisation des nationalités- 250.000 dollars pour le passeport de Saint-Christophe-et-Niévès qui donne la possibilité de voyager dans 132 pays sans visa, offre l'absence d'imposition, et n'oblige à aucune déclaration fiscale". 

Il cite aussi le cas de l'Estonie qui "vient d'accueillir son 10.000ème e-citoyen qui n'a aucun lien physique avec le pays. L'objectif est de 10 millions d'e-citoyens en 2025, alors qu'il n'y a que 1,3 millions d'habitants dans le pays.".

On comprend aussi que Robin n'aime pas trop cette tendance, et que s'il considère que l'Etat tue la nation, il veut, lui sauver la nation avec un autre Etat, plus moderne, seul capable de garder des services universels. Il veut "retrouver un Etat utile par opposition à l'Etat futile". Il appelle à ce que l'Etat retrouve "son rôle de plate-forme". Beaucoup de formules dans la fin du livre, comme "il faut" ("il faut lancer la mobilisation générale contre la société immobile", "il faut bâtir des passerelles, en refondant la politique de l'emploi et la politique d'accompagnement à la création d'entreprise", Il faut rendre les institutions politiques plus dynamiques", ...).

Dans ce combat entre ceux qu'il appelle les "solutionnistes", "élite nourrie d'une lecture trop rapide d'Ayn Rand" (Et vlan !), et les "Il faut", "Il faut", pour sauver l'Etat et la nation, qui va gagner ?

Le match n'est pas terminé.....Et on a compris dans quelle équipe joue Robin.


Trois boîtes et l'oubli sélectif

JEUX111Pour innover il faut oublier.

Oublier ce que l'on croit tellement vrai parce que c'était comme ça hier , et qui nous empêche d'imaginer un autre futur.

Et pour oublier, tout en créant le futur, nous avons besoin de trois boîtes.

C'est la thèse de Vijay Govindarajan, et le sujet de ma chronique du mois dans "Envie d'entreprendre", ICI.

Oubliez tout, sauf de vous y rendre....

Bonne rentrée ! 


A quoi servent les héros ?

BONAPARTECe tableau de Antoine-Jean Gros très connu représente "Bonaparte au pont d'Arcole", souvenir de la campagne d'Italie victorieuse de celui-ci en 1796. Ce tableau incarne bien le héros : Bonaparte y occupe tout l'espace, on ne voit ni le champ de bataille, ni les soldats, ni le pont d'Arcole. On ne voit pas dans ce tableau de scène héroïque, mais le héros en personne, et lui seul. 

Patrice Gueniffey, en évoquant ce tableau dans sa biographie de Bonaparte, revient sur ce mythe du héros, et l'influence de Bonaparte. 

Le siècle des Lumières, ce mouvement intellectuel d'avant la Révolution, voyait dans le culte des "grands hommes" un besoin d'admirer, et aussi " un appui salutaire pour les citoyens les plus faibles qui, prenant appui sur ces exemples sublimes, y trouveraient la force de se conduire vertueusement". 

Mais, avec la Révolution, le doute apparaît : une société fondée sur l'égalité des droits peut-elle célébrer de prétendus grands hommes sans créer des distinctions funestes entre les citoyens ? Et un homme vertueux, anonyme, n'est-il pas tout autant un "grand homme" que le héros en lumière ? C'est le mythe de la personne modeste, inconnue, qui fait de grandes choses sans se faire remarquer, en restant discret. 

C'est Bernardin de Saint-Pierre, académicien, qui en 1784, décrit dans ses "Etudes de la nature" un projet de cimetière public, un "Elysée", destiné à accueillir les tombes des grands hommes. Ce cimetière est organisé par cercles concentriques, chaque cercle étant dédié à une catégorie d'hommes illustres. L'avant-dernier anneau de ce cimetière est ainsi occupé par les mères de famille, femmes vertueuses auxquelles est confié " l'ordre de la maison, la tranquillité conjugale, et l'éducation des enfants". Et au centre de cet Elysée, Bernardin de Saint-Pierre place le "citoyen juste", lui aussi étranger à toute action singulière particulière, mais qui, " dans l'accomplissement quotidien des prescriptions de la morale et des obligations de la civilisation, représente la vraie grandeur, indispensable mais cachée, sur laquelle se construisent et vivent les collectivités". Car pour Bernardin de Saint- Pierre la véritable grandeur est celle qui rassemble les hommes et les rend plus égaux, car cette vraie grandeur est en chacun d'eux. Et donc pas besoin de glorifier le héros individuel, qui a mis en avant des qualités exceptionnelles grâce à des circonstances extraordinaires. 

La Révolution française a d'abord été du côté de cette thèse de Bernardin de Saint-Pierre. On peut citer Thiers qui commence ainsi son "Histoire de la Révolution française" : 

" Autrefois on écrivait l'Histoire à l'usage du dauphin, aujourd'hui c'est à l'usage du peuple qu'il faut l'écrire, et les fils du roi s'instruiront à leur tour dans les livres faits pour le peuple".

Cette posture, on la rencontre d'ailleurs aujourd'hui, non? Tous ces discours sur " c'est pas moi, c'est le travail d'une équipe, bla bla bla". Tous ces remerciements lors des cérémonies de remise de prix aux Césars ou Oscars (je remercie le chef éclairagiste sans qui rien n'aurait été possible). Encore aujourd'hui on évite de trop faire le héros.

 Pourtant cette idée va évoluer, et l'on va se dire que la République a quand même besoin de ses grands hommes. C'est ce qui va inspirer la construction du Panthéon à Paris en 1790. Mais, pour éviter l’idolâtrie, les révolutionnaires réservent les hommages de la nation aux héros à condition qu'ils soient morts.

Mais la Révolution va pourtant faire émerger ses héros, car le révolutionnaire ne peut pas être un être passif de la nécessité de  la Révolution, mais un acteur héroïque qui s'élève au-dessus des autres hommes en s’immolant à la cause.Comme l'indique Patrice Gueniffey, ces révolutionnaires célèbres, de Marat à Robespierre, " reçoivent le pouvoir de matérialiser le peuple souverain dans son anonymat et d'incarner un peuple qui n'existe pas encore". Et donc ces grandes figures " recréent entre elles et la foule de leurs admirateurs la relation distanciée et inégalitaire propre au héros de l'âge classique que la Révolution avait voulu abolir".

C'est le 9 Thermidor qui va tout changer : Ce jour là (27 juillet 1794) , les députés de la Convention contestent l'autorité de Robespierre et Saint-Just; Ils sont arrêtés et déclarés hors la loi; Robespierre est exécuté le lendemain 10 thermidor an II, avec vingt et un de ses amis, sans procès, C'est la fin de la Terreur. Et la fin de ces figures héroïques, qualifiées maintenant de "buveurs de sang". 

Alors, si on ne trouve plus les héros dans la politique, où va-t-on aller les chercher ? ...Dans la guerre. Et c'est là que Bonaparte va trouver son rôle de "sauveur". Il a le profil idéal, comme l'indique Patrice Gueniffey : " Nombreux sont les français qui ne voyaient de remède que dans le retour d'une forme de pouvoir absolu, sinon de droit divin, que les généraux incarnaient naturellement". Oui, mais pourquoi Bonaparte? C'est Thiers qui identifie ce qui fait la différence : le fait qu'il soit étranger d'origine. " La singularité ajoute toujours au prestige du génie, surtout en France, où, avec la plus grande uniformité de mœurs, on aime l'étrangeté avec passion".

Bonaparte est à la fois révolutionnaire et post révolutionnaire, et correspond à l'attente de la population.. Révolutionnaire, par sa jeunesse (il a 27 ans en 1796), ensuite par son volontarisme et sa promesse d'égalité (tous les généraux de 25 ans, comme Bonaparte, sont sortis du rang, preuve que les notabilités de la fortune ont remplacé celles de la naissance). Mais il est aussi postrévolutionnaire car il incarne la Révolution, mais pas la guerre civile. Il a conquis sa légitimité sur les champs de bataille et non dans les querelles politiques.  C'est pourquoi on a dit que Napoléon a achevé la Révolution : " La guerre finit d'exproprier l'ancienne société en incorporant ses valeurs, notamment militaires, à l'héritage de la Révolution. D'une certaine façon il revient aux hommes de guerre de réussir là où ceux de 1789 ont échoué : la guerre leur permet de s'emparer des valeurs de l'aristocratie, grâce à quoi l'égalité se réalise par le haut, tandis que dans l'ordre politique on avait tenté de la réaliser par le bas au prix de la destruction de toutes les valeurs anciennes". 

C'est un mélange de l'aristocratie et de la démocratie que permet ainsi le personnage de Napoléon. Il est une association du bourgeois et du héros. Il est pour ses contemporains l'homme sans ancêtres et sans nom qui se crée lui-même à force de volonté, de travail, de talent. Il ne voit le bonheur que dans " le développement le plus complet de ses facultés". C'est ce qui fait, selon Patrice Gueniffey, le secret de la fascination qu'il exerce encore aujourd'hui. Il est celui qui fait. Ce héros, on n'a pas envie de l'imiter, mais de l'admirer. Ses contemporains, et encore aujourd'hui, rêvent d'être comme lui : " animés de cette même énergie vitale qui lui permettait de transformer le monde qui l'entourait pour en faire la matière et le décor de son destin".

Bonaparte est notre héros car il est le rêve de chacun, la croyance que notre sort ne résistera pas à notre volonté.

C'est sans doute pourquoi, fait remarquer Patrice Gueniffey, " les asiles étaient pleins de fous qui se prenaient pour Napoléon".

Les héros tels que celui construit avec Napoléon sont-ils ce qui nous permet d'être fous ? 


L' homo œconomicus chez le psy

EconomieLe livre de Jean Tirole "Economie du bien commun" se dit à destination du grand public ("un large public" dit l'éditeur PUF dans sa présentation, le malin), mais avec ses 600 pages, ne ressemble quand même pas à un polar. C'est très scolaire et très sérieux. Cela ressemble à un manuel de cours. Mais il permet aussi de découvrir en quoi consiste le job d'un économiste-chercheur comme l'auteur, et de parcourir les grands sujets de la discipline du moment. Alors, je m'y suis mis...

Les 200 premières pages sont justement consacrées à la définition de l'économie et au métier de chercheur en économie.Avec ces transformations.

Car ce métier est, comme de nombreux autres, en pleine transformation. Jean Tirole se fait bon pédagogue pour nous le démontrer.

Car ce qui faisait et fait l'originalité de la discipline économique, c'est l'homo œconomicus. Cet être virtuel est né lorsque l'Economie (qui, selon l'auteur, est une science, par sa démarche scientifique, mais pas une science exacte), qui était auparavant "imbriquée dans l'ensemble des sciences sociales et humaines", a pris son indépendance qu cours du XXème siècle, et a construit son identité propre.

Cet homo aeconomicus, c'est celui qui prend des décisions de manière rationnelle, agit au mieux de ses intérêts étant donné l'information dont il dispose. Et ainsi les politiques économiques sont destinées à combler les différences entre rationalité individuelle de chacun, et rationalité collective, faisant l'hypothèse que ce qui est bon pour un acteur économique n'est pas forcément bon pour la société dans son ensemble.

Mais ces certitudes se sont trouvées fragilisées récemment, quand on a découvert que cet homo œconomicus ne se comporte finalement pas si rationnellement que le disait la théorie initiale. Et c'est ainsi que l'économie revient vers les sciences sociales et la psychologie pour incorporer leurs apports. Et pour Jean Tirole ce mouvement est normal car " l'anthropologie, le droit, l'économie, l'histoire, la philosophie, la psychologie, la science politique et la sociologie ne forment qu'une seule et même discipline, car elles ont les mêmes objets d'études : les mêmes personnes, les mêmes groupes, et les mêmes organisations".

 Ce qui vient perturber le comportement supposé rationnel de l'homo aeconomicus, c'est par exemple que nous procrastinons, c'est à dire que nous remettons au lendemain ce que l'on n'a pas envie de faire aujourd'hui, et avons, selon le langage de l'économiste, "une trop forte préférence pour le présent". Cela correspond à nos comportements "court-termistes" auxquels s'intéressent les économistes et les politiques : livrés à nous-mêmes nous n'épargnons pas pour notre retraite, nous abusons de l'alcool, nous nous adonnons au jeu, nous achetons trop vite n'importe quoi à un démarcheur baratineur...Pour nous "protéger" la puissance publique va mettre en place des incitations ou des interdictions : subventionner l'épargne-retraite, un délai de réflexion imposé pour le démarchage, l'interdiction de la publicité pour le tabac, etc; on connaît la chanson. Et ainsi on se trouve face au dilemme entre le respect du choix de l'individu (le moi du présent) et le paternalisme (la défense des intérêts à plus long terme). Ce phénomène est aussi dans le champ d'analyse des neurosciences : le système limbique nous fait aimer le présent, le cortex préfrontal nous fait prendre en compte le futur. 

Mais ce qui vient perturber la rationalité de l'homo œconomicus, ce sont ce que l'auteur appelle " les comportements prosociaux". C'est quoi cette maladie ?

Ce sont "des comportements dans lesquels l'individu ne donne pas la primauté à son intérêt matériel et internalise de façon désintéressée le bien être d'autres parties" (voilà comment parle un économiste...Vous comprenez pourquoi l'auteur est un économiste et pas un écrivain). On pourrait appeler ça de l'altruisme, mais Jean Tirole n'est pas d'accord : " L'altruisme est une explication beaucoup trop simpliste"...Et en avant pour la séance de l'homo œconomicus chez le psy.

Les économistes et sociologues ont mis au point des "jeux" de toutes sortes pour tester ces comportements prosociaux, comme par exemple celui (paraît-il très connu) du "jeu du dictateur"..

Cela consiste à proposer, dans des conditions d'anonymat, à proposer à un individu (appelé le dictateur) de choisir entre l'action A qui lui garantit 6€ et donne 1€ à l'autre joueur, et l'action B qui donne 5€ à chacun. Le comportement rationnel consiste à choisir A, qui donne le meilleur bénéfice pour A (dans ce jeu du dictateur, d'où son nom, le joueur B n'a rien à dire). Et pourtant en pratique les trois quarts des joueurs dictateurs à qui ce choix est proposé choisissent B. Aussi parce que le sacrifice associé à l'action généreuse (B) est faible par rapport à l'égoïsme (A). 

Cette "générosité" est en fait motivée par trois facteurs possibles distincts : la motivation simple (je suis naturellement généreux), la motivation extrinsèque (je suis poussé par des incitations externes à être généreux), et enfin la volonté de donner une bonne image de moi, de me faire bien voir des autres, et aussi de moi-même. Et ainsi les disciplines de psychologie et sociologie vont intervenir pour aider à creuser ces "motivations".

Notamment cette histoire de "motivation intrinsèque" et "motivation extrinsèque" : on la retrouve dans les systèmes d'incitations. Les économistes ont généralement voulu croire que les incitations étaient une bonne chose, c'est à dire créent des comportements en phase avec les objectifs de la société ou de l'organisation. Exemple : rémunérer les professeurs en fonction de la réussite des élèves. Conséquence : on encourage le "bachotage" au détriment d'une formation plus pérenne.

En fait les incitations extrinsèques peuvent aller jusqu'à tuer les motivations intrinsèques. Et ainsi accroître les incitations extrinsèques peut être contre-productif.

Exemple : Faut-il payer les dons du sang ? En fait, cela peut au contraire faire baisser les dons, car si les donneurs sont rétribués, la générosité risque d'être interprétée comme de la cupidité. Idem si l'on rétribue son enfant si il a de bonnes notes en classe cela risque de lui faire perdre sa motivation intrinsèque pour réussir et ne plus être motivé que l'appât du gain. Même histoire pour les politiques publiques : on ne peut pas compter exclusivement sur les sanctions et les incitations financières pour obtenir des citoyens un comportement prosocial. C'est le cas des mégots de cigarettes sur les trottoirs, des crottes de chien, etc...Des actions sur la norme sociale sont moins coûteuses; ce sont toutes les techniques d'influence par exemple, ou de nudge

Pour Jean Tirole, le seul moyen de se sortir de ces sujets complexes serait de rétablir la convergence entre toutes les disciplines (sociologie, anthropologie, psychologie, droit,...) telle qu'elle existait à la fin du XIXème siècle.

Ainsi, en Economie aussi, on a besoin d'open innovation et de systèmes collaboratifs...

Et l'influence sera plus forte que les systèmes contraignants d'incitation.

Rêvons que nos politiques s'en inspirent...


Nombrilisme chronologique

HISTOIREC'est d'après lui le drame de la modernité en Occident, et en France. Nous souffrons d'un "nombrilisme chronologique".

Lui, c'est Rémi Brague, philosophe et historien, qui vient de publier un livre d'entretiens au titre éloquent, " Où va l'histoire ?", et donne un entretien dans le dernier numéro du Figaro Histoire. C'est dans cet article que je le découvre (le livre sera pour plus tard; et aussi son essai " Modérément moderne" qui a l'air pas mal, à paraître en poche en octobre).

Il constate que les décideurs ne tiennent généralement pas tellement compte de l'histoire. Il suffit de se rappeler que Hitler savait que Napoléon n'avait pas eu une bonne idée d'envahir la Russie; Il l'a fait après lui. De même l'intervention américaine en Irak a été une catastrophe; Cela n'a pas empêché les gouvernements français et anglais de s'y remettre en Libye.

Ce que l'on aime dans l'histoire, aujourd'hui, c'est un décor qui stimule l'imagination, que nous regardons comme un spectacle, mais nous refusons qu'elle soit un code ou source d'enseignement. Dans nos esprits modernes, nous assistons à un rejet de ce qui se présenterait comme une tradition, car, dans nos esprits, tout ce qui est du passé a vocation à être dépassé, au nom du progrès. Pour mesurer le progrès, nous avons besoin d'un passé qui nous soit étranger, afin d'avoir ainsi l'occasion de se réjouir de ce qui a changé.

Rémi Brague cite ainsi que lorsque l'on veut parler d'atrocités ou de massacres, on va dire " Mais, enfin, nous ne sommes pourtant plus au Moyen Âge". Car le Moyen Âge représente dans notre imaginaire un repoussoir universel. Alors que, rappelle Rémi Brague, de nombreuses richesses intellectuelles que l'on croit modernes nous viennent de ce temps.

Cette posture, ne la constate-t-on pas aussi dans les milieux de l'entreprise et du management?

Parler du passé, d'hier, c'est, pour certains, ringard; le futur c'est internet et Pokemon GO, les réseaux sociaux, les plateformes. Ce qui fait que de nombreux décideurs et managers sont souvent assez ignorants de l'histoire. Rémi Brague cite un Président de la République qui avait programmé une visite en Espagne pour le 2 mai, comme si il n'avait jamais entendu parler du Dos de Mayo, le soulèvement des madrilènes contre l'occupation française en 1808, immortalisé par le tableau de Goya. Aucune conscience du Président sur ce que cette date pourrait rappeler sur le regard que porte les espagnols sur leurs relations avec la France.

Mais, c'est si grave que ça de ne pas connaître, ni s"inspirer de l'histoire?

Pour Rémi Brague, c'est trés dommageable, et cela correspond à ce qu'il appelle carrément "un refus de la vie". Il y va fort :

" Nous aimons notre vie - et, de fait nous ne jouissons pas seulement d'un confort matériel sans précédent, mais ( qu'il s'agisse de l'abolition de l'esclavage ou la condition de la femme) d'une situation sociale que nous n'échangerions avec aucune autre-, mais nous n'aimons pas assez la vie pour accepter de la transmettre".

Ce qui conduit à ce "nombrilisme chronologique", c'est cette "autolâtrie qui nous fait adorer le présent, et vivre dans le "présentisme".

D'où les conséquences :

" Si je ne suis pas conscient d'être le produit d'un passé, d'une histoire, le descendant de mes ancêtres, comment pourrais-je être persuadé de la nécessité qui s'impose à moi d'être l'ancêtre de mes descendants? Tout se passe comme si l'autosatisfaction nous avait convaincu d'être autant de chefs-d'oeuvre inégalables, trop parfaits pour être reproductibles. L'histoire devrait nous faire mesurer l'absurdité de ce point de vue mortifère".

Et il conclut que cela peut ressembler à un suicide collectif :

"Nous nous aimons trop pour nous suicider individuellement, mais nous n'aimons rien au-dessus de nous-même qui soit susceptible de nous faire sentir l'immoralité du suicide collectif auquel nous avons consenti".

Heureusement, il nous propose l'antidote : relisons l'histoire, inspirons-nous de l'histoire, allons chercher, au-delà des faits (car l'important ce n'est pas de savoir que la bataille de Marignan s'est déroulée en 1515, mais de comprendre le message que nous envoient à travers les siècles les événements du passé), ce qui nous fera mieux comprendre le présent et se préparer au futur.

L'histoire, professeur de management ?


Les sept erreurs du management

ErreurmanagementJean-Michel Palagos et Julia Maris sont tous deux en binôme pour diriger DCI (Défense Conseil International), une entité entreprise de service pour le Ministère de la Défense, pour accompagner le transfert de savoir-faire militaire français à l'International. Ils sont aussi tous deux anciens du cabinet du ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian. Il viennent de commettre un ouvrage de management que je découvre avec admiration. L'ouvrage part de cet épisode incroyable du projet de système informatique de paye des militaires, dit "projet Louvois", qui a été un échec retentissant : soldes non versés, erreurs de calculs, nécessité de tout recalculer à la main. Impressionnant ! 

L'ouvrage des deux auteurs n'est pas du tout polémique, et ne dit pas grand chose finalement sur ce qui s'est passé concrètement dans ce projet. Par contre il en tire sept erreurs de management, et de prise de décision, qui deviennent des alertes pour tout manager, que ce soit dans le monde public ou privé. Et ces sept erreurs sont argumentées à l'aide de nombreux exemples tirés de lectures de Harvard Business Review, d'auteurs américains, et d'entreprises américaines. Cela vaut la peine d'y aller voir.

le livre s'appelle : " Diriger en ère de rupture - Brouillard et solitude" avec un illustration de couverture troublante, d'un petit bonhomme entre deux montagnes qui a du mal à trouver l'équilibre... Palagos

Le brouillard, c'est celui dans lequel tout dirigeant évolue. On est confronté à l'incertain, rien n'est prévisible. Et la solitude c'est celle du dirigeant qui à un moment ou à un autre doit décider.

Les auteurs militent d'ailleurs pour un modèle de management qu'ils pratiquent chez DCI : le fonctionnement en binôme pour diriger, qu'ils voient comme apportant une meilleure qualité de décision et un surplus d'énergie. Ce n'est pas la partie du livre la plus convaincante, car binôme ou pas, la direction d'entreprise prend aujourd'hui des formes qui recherchent de manière plus globale la mise en oeuvre de l'intelligence collective, la décentralisation, la délégation du management aux niveau du terrain, plutôt que de savoir si le chef est un ou deux.

Par contre, les sept erreurs qui sont décortiquées sont très pertinentes, et on comprend vite que le projet Louvois, et les fonctionnaires du ministère de la Défense, les ont commises toutes les sept !

Erreur 1 : L'aveuglement cognitif : conjurer le risque et l'incertitude - Imaginer qu'il fallait disposer d'un logiciel unique pour les trois armées, voilà le côté rationnel, c'est une évidence. Imaginer les risques et les anticiper, c'est une autre affaire. C'est le syndrome du "cygne noir" de Nassim Nicholas Taieb: Nous avons tendance à surestimer les informations factuelles dont nous disposons, à déformer rétrospectivement les événements, et à entretenir l'illusion de comprendre. En clair, nous nous croyons plus rationnels que nous ne le sommes vraiment.

Erreur 2: L'anarchie des objectifs: Dans le cas de Louvois, on voulait à la fois un système plus simple, mais aussi réorganiser, diminuer les effectifs (petite critique au passage de la RGPP de Sarkozy, Révision Générale des Politiques Publiques). Beaucoup d'objectifs, pas beaucoup de cohérence. Cette idée qu'on veut tout et son contraire. Alors qu'il vaut mieux avoir un objectif mieux défini.

Erreur 3: L'action à contretemps: C'est le sens du timing. Dans le cas de Louvois, c'est cet antagonisme entre le temps politique ( il faut annoncer des résultats rapides) et le temps technique (il faut du temps et les réalisations sont longues à bâtir pour être opérationnelles). Savoir trouver le bon tempo, ce n'est en effet pas si facile. 

Erreur 4: La tentation du management participatif: Les auteurs considèrent que cela dilue les responsabilités, et qu'il faut malgré tout un leader et un chef pour décider, et non un système trop participatif. Avec Louvois, on comprend que c'était le système parfait où personne n'était responsable de rien, vus les nombreux intervenants. La question c'est celle des responsabilités, et du qui. Comme dit un adage, " One neck to grab" (un cou à serrer). 

Erreur 5: L'illusion technophile: C'est cette illusion qui abdique l'entendement humain, qui fait trop confiance à la technologie. Là encore Louvois a l'air d'un bon modèle, car ce n'est pas la technologie elle-même qui a été mauvaise, mais la gouvernance des données elles-mêmes qui a été défaillante. 

Erreur 6 : L'orgueil des "têtes bien pleines": C'est cette croyance que l'erreur est interdite ( Failure is not an option). Les auteurs, eux-mêmes issus du même système scolaire d'élite, reconnaissent que nos dirigeants français n'ont presque jamais connus l'échec, issus de grands corps et ayant effectué des études brillantes. Ils font donc complètement l'impasse sur les vertus heuristiques de l'erreur. Ils sont dans l'image du "bon élève" qui ne se trompe jamais, qui applique à la lettre les règles établies. Ce refus de l'erreur provoque alors des attitudes néfastes, telles que la dissimulation, la créativité bridée, les mécanismes de routine et de défense, les difficultés à détecter à temps les potentiels désastres, et aussi le manque de franchise. Tout ça a caractérisé l'affaire Louvois.

Erreur 7: Le dogme de l'absence d'alternative: C'est la phrase de Margaret Thatcher, "There is no alternative ! " (TINA). C'est la posture du décideur qui est tellement sûr de lui qu'il n'est pas besoin d'imaginer un plan B. A l'inverse de toutes les démarches de "Scenario Planning" que citent les auteurs, et dont j'ai déjà parlé, comme ICI. Avec Louvois il n'y avait pas d'alternative, ni de plan B. En fait ne pas avoir de plan B, c'est finalement ne pas avoir non plus de plan A, car à la moindre chose qui ne se passe pas comme prévu, on perd tout. 

Toutes ces erreurs, on les identifie bien dans les projets qui dérapent, les décisions qui tournent mal. 

Intéressant de lire cet ouvrage entre les affres de la loi El Khomri et la nouvelle du Brexit. Là encore, on a affaire à tous ceux qui croient encore que "il n'y pas d'alternative".

On n'arrête pas de jouer à ce jeu des sept erreurs !

 


Le héros orphelin

OrphanParmi les archétypes du héros, dont je parlais ICI, l'orphelin est celui qui nous inspire lorsque l'on se sent abandonné, négligé, et que nous nous demandons pourquoi tant de difficultés nous arrivent, sans que personne ne nous aide. C'est aussi ce sentiment de vivre une vie un peu plate, sans grande passion, sans profondeur, de manquer de sens.

C'est précisément ce que me raconte un manager rencontré cette semaine. Il a l'impression d'être submergé par ce que les clients, ses chefs, ses collaborateurs attendent de lui. Il a peur de les décevoir; il est perdu.Il ne sait pas trop quoi faire. Il se sent orphelin.

Lorsque cet orphelin est présent en nous, nous portons une forme de mélancolie, une méfiance vis-à-vis des autres (souvent sans justification, juste par principe), comme si nous étions toujours plus ou moins en danger. Nous allons attacher de l'importance à des petites choses, et nous sentons comme des victimes impuissantes. Nous voulons que les autres nous aident, mais aucune aide ne nous paraît suffisante. Les objectifs que nous nous sommes assignés, ou que d'autres nous ont fixés, nous semblent inatteignables, et avec le temps, nous allons abandonner doucement la volonté et le rêve pour éviter ainsi cette souffrance que notre imagination a créée.

Cette souffrance de l'orphelin est d'autant plus forte qu'il se souvient, ou rêve, d'un autre temps, un "âge d'or", où il aimerait revenir. Cet "âge d'or" est une figure mythique traditionnelle. C'est celle d'Adam et Eve dans le jardin d'Eden, dont ils se sont retrouvés chassés. C'est l'archétype de l'Innocent qui vient le challenger. L'Innocent est est une figure résolument optimiste, qui a des attentes fortes vis-à-vis des gens, et donc forcément quand il est frustré, bascule dans l'Orphelin.

La meilleure réponse héroïque pour l'Orphelin est de ressentir sa douleur,sa perte, et donc d'accepter d'être cet orphelin; C'est ce qui lui fait prendre conscience que l'on a besoin des autres dans la vie. Il vaut mieux se dire " je souffre, et je ne sais pas quoi faire", plutôt que de se plaindre ou d'accuser les autres de notre situation. 

Cette situation est, selon Carol S.Pearson, utile pour se préparer à bouger ensuite, par soi-même, vers d'autres archétypes, qui permettront de poursuivre le voyage. Il s'agit de dépasser la vision dualiste, " La vie est une souffrance" / " La vie est un Eden", et de considérer la vie comme un processus de transformation permanent, où nous abandonnons ce qui ne nous sert plus, où ceux que nous aimons, pour aller vers l'inconnu, ailleurs. 

Voilà pourquoi cet archétype de l'Orphelin est aussi une étape du voyage du héros dont nous avons besoin pour continuer et découvrir de nouveaux chemins.


Tous héros !

HEROSSommes-nous dans une époque anti-héros?

La situation est paradoxale : D'un côté nous recherchons des héros, des sauveurs, et nous nous plaignons que ceux qui nous dirigent, y compris au plus haut niveau de l'Etat (suivez mon regard), manquent de grandeur; Et de l'autre, le mot "héros" est souvent utilisé péjorativement. Le héros, c'est celui qui fait le malin. Dans les équipes professionnelles, celui "qui se prend pour un héros" est celui qui énerve les autres. Au point que l'on peut se convaincre, dans nos entreprises, qu'il vaut mieux faire comme tout le monde, ne pas trop se faire remarquer, ne pas prendre trop de risques. Et notre entourage va nous encourager à nous regarder comme moins talentueux, moins capable, moyen. Certains managers vont ainsi exceller à faire comprendre à leurs collaborateurs qu'ils ont besoin d'eux, car ils ne peuvent pas se débrouiller tout seuls (sinon ils seraient managers à la place du manager). Et l'on peut tomber alors dans une forme d'infantilisation.

C'est pourquoi il n'est pas facile de se prendre pour un héros.

Il est donc paradoxal de vouloir encourager chacun à se prendre pour un héros.C'est pourtant en se montrant "héros" que l'on prend vraiment sa vie en main. Pour cela, il ne s'agit pas de se prendre pour Superman, mais simplement de cesser de croire que, face à n'importe quel problème que l'on rencontre, il faudrait que "quelqu'un devrait s'en occuper" : mon chef, le gouvernement, n'importe qui, mais pas nous. Car on se sent trop faible, non autorisé, incapable, de régler soi-même ce problème. Imaginons un instant une entreprise contaminée par de tels comportements; Pas très difficile car ces entreprises, ces équipes, existent; On en connaît tous, non?

Une fois que l'on s'est convaincu que nous sommes un héros, avec une vie unique de héros, nous allons rencontrer des figures, des archétypes, qui sont des repères de notre voyage, qui nous attirent ou nous repoussent. 

Carol S.Pearson en présente six dans son livre " The hero within". Ces six archétypes, nous les rencontrons tous, à un moment où à un autre, dans notre voyage. Et si nous les connaissons, nous avons plus de chances de vivre bien ce voyage.

L'innocent : C'est l'état de grâce qui précède la chute. Pour l'innocent le monde existe pour sa satisfaction; c'est un comportement naturel chez l'enfant; chez l'adulte, cela ressemble à la négation de la réalité. L'innocent est l'archétype pré-héroïque ou post-héroïque. Quand nous sommes dans cet archétype nous sommes dans la confiance.

L'orphelin : C'est celui qui affronte la réalité de la chute, la déception. Il recherche la sécurité. Il a peur d'être exploité, abandonné. Il se sent impuissant. Il a un vif désir de retourner à l'innocence originelle. Il se sent victime d'un environnement hostile. Il va apprendre de l'adversité. Il recherche une hiérarchie, de la bienveillance. 

L'altruiste : C'est la victime. Il apprend à donner, à s'engager pour les autres.

Le guerrier : C'est celui qui mène son combat. Il apprend à lutter pour se défendre; il veut changer le monde à son image. Il poursuit un but personnel. Cela peut le rendre égoïste, matérialiste, si il n'écoute pas assez l'altruiste.

Le vagabond : Il entreprend de se retrouver. Il repart à l'aventure. Il va à la rencontre de son indépendance. Il veut se retrouver lui-même en dehors des autres. C'est un archétype de solitude, qui fait sortir du troupeau, avancer, se lancer, prendre le risque.

Le magicien: C'est celui qui apprend à se mouvoir avec l'énergie de l'univers. Il atteint une forme de sagesse. 

Dans chaque situation, tout au long de notre voyage de héros de notre vie, nous rencontrons tour à tour chacun de ses archétypes. Nous en oublions certains, nous nous bloquons sur d'autres. C'est en allant à la rencontre de chaque archétype que nous avançons. 

Vivre son voyage de héros, c'est trouver ce qui nous rend unique. Nous avons besoin d'être le vagabond pour entreprendre le voyage; nous avons besoin du guerrier pour prendre des initiatives et décider; nous avons besoin de l'innocent pour retrouver le goût et accepter le monde; nous avons besoin de l'orphelin pour survivre aux difficultés du parcours; nous avons besoin de l'altruiste pour être généreux; nous avons besoin du magicien pour transformer notre vie, pour prendre la responsabilité des choix de notre existence.

Nous sommes tous les héros de notre vie.

En avant !

 


Destins patagons : Allen Gardiner

GrottesGardinerDans le sud de la Patagonie, les grottes Gardiner doivent leur nom à un missionnaire anglican du XIXème Siècle.

Encore un héros dont l'histoire est édifiante.

Dans les années 1800, les missionnaires vers la Patagonie étaient légion. Leur but : évangéliser les populations "indiennes" locales. 

Le capitaine Allen Gardiner a servi pendant plusieurs années dans la Marine Royale anglaise. Et puis, en 1834, à la mort de sa femme, il décide de quitter pour se consacrer à la parole de Dieu. Et il entreprend une croisière à travers le monde. Il devient un des fondateurs de la Société Missionnaire de la Patagonie.

En 1850, il met le cap sur sur l'Amérique du Sud avec six compagnons, à bord du voilier Ocean Queen. C'est ainsi qu'ils mouillent dans la baie Banner, de l'île Picton, en décembre 1850, et le bateau repart, laissant ces missionnaires.

Ils rencontrent sur place les indigènes de l'ethnie Yamana, qui vont se montrer de plus en plus belliqueux. C'est ainsi que les missionnaires en arrivent à s'échapper vers l'Est, et arrivent à Puerto Espanol. Puis après une forte tempête, ils trouvent refuge dans une caverne, et retournent à Banner, où ils avaient enterré leurs provisions avant de bouger. Là, ils veulent laisser un signe de leur présence, dans le cas où un bateau viendrait dans les parages. Ils enterrent des bouteilles avec des messages, demandant secours et spécifiant l'endroit où ils se trouvent. Ils plantent un pieu avec une planche sur laquelle ils peignent l'inscription :

Dig Below (Creusez là-dessous)

Go to Spaniard Harbour (Allez au Port des Espagnols)

March

1851

Et ils retournent à Puerto Espanol. Les provisions deviennent de plus en plus rares. Dans le plus grand calme, les missionnaires consacrent leur temps à écrire leur journal, consignant leurs pensées et leurs dernières phrases avant leur dernier souffle. Ces journaux ont été retrouvés. Le dernier à mourir sera Allen Gardiner. Ses dernières lignes sont :

" 5 septembre, vendredi.- Grandes et merveilleuses sont les grâces de l'amour de mon bon Dieu. Il m'a maintenu jusqu'à présent et quatre jours durant, sans nourriture corporelle, sans souffrance aucune de faim ni de soif".

C'est seulement le 22 octobre 1851 que les marins du John Davidson, bateau de renfort apportant des approvisionnements, découvriront le spectacle. 

D'autres missionnaires prendront la suite de Allen Gardiner; mais bientôt l'ethnie Yamana va disparaître, comme toutes les ethnies locales de la Terre de Feu. L'influence des Européens sur les indigènes n'aura apporté que des maladies.

Démonstration, encore, que les meilleures intentions peuvent parfois apporter les pires catastrophes.

( J'ai trouvé cette histoire dans " Sentiers de Feu, Récit d'une expédition au bout du monde" - Federico Ezequiel Gargiulo).