Pourquoi nous avons besoin des nomades

NomadesA l'heure de la mondialisation, on peut observer une distinction entre deux types d'individus : les nomades - ceux qui se projettent dans la nouvelle économie mondiale, pour qui le terrain de jeu est le monde - et les sédentaires - ceux qui sont attachés à des territoires, qui sont attachés à la Nation, leur lieu géographique. C'est Pierre-Noël Giraud, économiste, qui a développé ses analyses sur ce sujet, et que je découvre. 

Les nomades gagnent de plus en plus de place dans nos sociétés : les marchandises et les capitaux circulent, et les jobs peuvent être exercés partout, peu importe le lieu où l'on est, grâce aux moyens de communication. On peut installer une usine dans n'importe quel endroit du monde, et la déplacer; on peut installer le centre de Recherche & Développement dans l'endroit que l'on veut; on peut mettre le siège et les fonctions Corporate dans tel ou tel pays, et le déplacer aussi si besoin.

A l'inverse, les sédentaires occupent les jobs de la distribution, et de commerce ou de service local : c'est le cas du boulanger, de l'instituteur, de l'ouvrier en bâtiment, des employés municipaux pour l'entretien de la voirie, etc...Les sédentaires vendent des services qui ne peuvent pas circuler, contrairement à ceux des nomades.

Les emplois nomades (qui recouvrent l'industrie, les services liés, l'agriculture) restent minoritaires et représentaient selon Pierre-Noël Giraud en France en 2008 28% des emplois. Mais par contre leur valeur ajoutée par emploi est toujours supérieure à celle des emplois sédentaires (qui recouvrent, eux, les services publics et privés, et le Bâtiment).  Pour savoir si votre emploi est nomade ou sédentaire,indique Pierre-Noël Giraud,  il suffit de vous demander si, dans le cas où vous le perdriez, celui-ci serait recréé dans le même territoire ou bien délocalisé quelque part ailleurs à un coût plus compétitif.

Autre constat de Pierre-Noël Giraud, les sédentaires ont intérêt à avoir beaucoup de nomades sur leur territoire : plus il y a de nomades riches dans le coin, plus ils vont donner du travail aux sédentaires. On comprend bien que dans une ville où les cadres mobiles sont nombreux, le commerce marche mieux, les demandes de services divers, sont plus importantes, y compris pour les chauffeurs Uber ou la livraison de repas à domicile. Mais, en revanche, l'intérêt pour les nomades d'un territoire, qui sont en compétition avec les nomades partout dans le monde, est d'avoir des sédentaires pauvres, productifs, mais pauvres, auxquels ils pourront acheter les services meilleur marché que les nomades des autres territoires. 

Ainsi, en Inde, les nomades sont très riches, et encore plus riche du fait qu'ils peuvent s'acheter des services à la personne pour presque rien auprès d'une population sédentaire pauvre. Ainsi, plus les sédentaires sont pauvres, plus les nomades sont compétitifs. 

D'où la compétition des territoires pour attirer les nomades, les sièges sociaux, les centres de R&D, etc...

Car les nomades font souvent le marché; voir ainsi le prix de l'immobilier à Paris qui monte grâce au marché des nomades, avec des sédentaires pauvres qui ont de plus en plus de mal à s'y loger.

Mais quand dans un territoire le nombre de nomades diminue, les problèmes commencent. C'est le cas en France où le % de nomades est en diminution, et est de l'ordre de 20% aujourd'hui. Car des nomades ont déjà quitté le territoire France pour d'autres destinations (ils ont par exemple suivi les sièges, les centres de R&D, les usines, qui ont été délocalisés).

Alors, avec ces nomades qui diminuent, les sédentaires qui restent, et qui sont de plus en plus nombreux, vont s’appauvrir, voire même devenir ce que Pierre-Noël Giraud appelle des "hommes inutiles" dans un autre de ses ouvrages, chômeurs de longue durée ou travailleurs pauvres. Ce phénomène risque d'ailleurs de s'aggraver avec l'arrivée sur les territoires de ce que l'on pourrait appeler les "nomades inutiles", les migrants qui rejoignent très vite la masse des hommes inutiles déjà présents. 

L'enjeu pour s'en sortir, si l'on suit Pierre-Noël Giraud, c'est de réorganiser la répartition entre les nomades et les sédentaires, car c'est en faisant revenir des emplois nomades en Europe que les sédentaires s'en sortiront. 

Reste à savoir concrètement comment s'y prendre. L'auteur cite un exemple : Airbus, pour vendre ses avions aux chinois, doit les fabriquer à 40% en Chine. L'auteur suggère une politique de réciprocité qui proposerait aux chinois de faire atterrir leurs avions en Europe à condition que 40% de ces avions soient construits en Europe. Ouais...

On peut aussi imaginer de créer des conditions de vie et d'accueil des "nomades" plus compétitives. 

Reste le sujet que l'on peut soumettre à tous les politiques qui veulent notre bonheur pour 2017 : Comment attirer et conserver les nomades dont nous avons besoin pour ne pas nous sortir de la mondialisation. Car il ne suffira pas de s'occuper des mesures pour protéger les sédentaires, et de taxer les nomades (le meilleur moyen de les décourager).

Un axe de travail qui n'est pas encore très développé dans les programmes. Et qui concerne aussi nos entreprises, nomades ou sédentaires.


Sapere Aude !

 

SapereAudeJe lis dans le journal de Julien Green à la date du 4 août 1946 :

" Le jour où un homme se rend compte qu'il ne pourra jamais tout savoir est un jour de deuil. Puis vient le jour où le soupçon l'effleure qu'il ne pourra même pas savoir beaucoup de choses, et enfin l'après-midi automnale où il lui apparaît qu'il n'a jamais très bien su ce peu qu'il croyait savoir".

Mais, malgré ce peu que l'on sait, s'exprimer en tant qu'individu, s'exprimer pour soi, est un don que beaucoup n'osent utiliser. Kant l'exprimait déjà avec force, en répondant à la question "Qu'est-ce que les Lumières?" en 1784. Cela mérite relecture (le texte complet figure dans le numéro hors série de L'OBS sur "les Lumières - Un héritage en péril") : 

" Les Lumières se définissent comme la sortie de l'homme hors de l'état de minorité, où il se maintient par sa propre faute. La minorité est l'incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre. Elle est due à notre propre faute quand elle résulte non pas d'un manque d'entendement, mais d'un manque de résolution et de courage pour s'en servir sans être dirigé par un autre. Sapere Aude, aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des lumières".

Cette formule latine, Sapere Aude, est attribuée à Horace, mais reste associe à ce texte de Kant. 

" La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu'un si grand nombre d'hommes, alors que la nature les a affranchis depuis longtemps de toute direction étrangère, restent cependant volontiers, leur vie durant, mineurs; et qu'il soit si facile à d'autres de se poser comme leurs tuteurs. Il est si commode d'être mineur. Si j'ai un livre qui me tient lieu d'entendement, un directeur qui me tient lieu de conscience, un médecin qui juge de mon régime à ma place, etc, je n'ai pas besoin de me fatiguer moi-même. Je ne suis pas obligé de penser, pourvu que je puisse payer; d'autres se chargeront pour moi de cette besogne fastidieuse. Que la plupart des hommes finissent par considérer le pas qui conduit à la majorité, et qui est en soi pénible, également comme très dangereux, c'est ce à quoi ne manquent pas de s'employer ces tuteurs qui, par bonté, ont assumé la tâche de veiller sur eux. Après avoir rendu tout d'abord stupide leur bétail domestique, et soigneusement pris garde que ces paisibles créatures ne puissent oser faire le moindre pas hors du parc où elles les ont enfermées, il leur montrent ensuite le danger qu'il y aurait à essayer de marcher tout seul".

Kant peut revenir; les enclos où nous nous enfermons, refusant d'être les héros de nous mêmes, sont encore présents, empêchant l'innovation d'éclore et de se développer. Et que dire de l'Etat, qui veut toujours nous protéger et tout décider à notre place ? Alors que cette formule nous aide à croire en notre propre force et notre propre volonté.

Sapere Aude !

C'est mieux que Nuit Debout....

 


La politique autrement ? : encore un effort, Bruno Le Maire !

BrunoLeMaire" Des milliers de gens se sont agrégés autour de moi". 

Celui qui parle comme ça, c'est Bruno Le Maire, qui était l'invité des anciens HEC cette semaine, pour nous convaincre de sa volonté, on pourrait dire son acharnement, à "faire de la politique autrement"..

Est-ce si sûr?

Il nous a débité ses "convictions", à coup de "Je pense que...", "Je propose que...", " Je fais telle proposition". Elles sont souvent pleines de bon sens, c'est sûr. 

Mais est-ce vraiment faire de la politique autrement ça?

Pour se préparer il fait le tour de la métropole et des territoires d'outre-mer. Il est allé dans des tout petits villages, à La Réunion, en Guyane,, où il n'y avait que 1.700 habitants.Il a visité la Creuse, la Bretagne (la france profonde, ça fait mieux que Paris ou Lyon). Il écoute les gens, nous dit-il. Et pour garder la forme, il mange des pommes...

Cela ne vous rappelle personne? Oui, un homme politique qui faisait ça au siècle dernier.

Pour préparer tout ça, il s'entoure, il "agrège" des gens autour de lui. La formule en dit long...

Une  anecdote retient mon attention : à Vincent Beaufils, Directeur de Challenges, qui lui demande pourquoi la société civile n'arrive pas à émerger dans la politique (il pense à Nous Citoyens de Denis Payre notamment), il répond par une anecdote (sûrement ancienne, souvenir de ses jeunes années) qui doit lui sembler convaincante : il accompagnait Jacques Chirac (oui, encore lui) dans un commissariat de police à Nîmes, face à des policiers "remontés". Chirac a parlé avec eux, à l'écart des journalistes, et, selon Bruno le Maire, admiratif, les a "retournés en trente minutes". A Bruno Le Maire qui lui fait part de cette admiration, Jacques Chirac répond (et là Bruno Le Maire se met même à imiter la voix de Jacques Chirac ! Effet garanti) : " La politique, c'est un Métier !".

Ainsi, en trente minutes de "retournement" dans un Commissariat de Nîmes avec Chirac, la société civile est mise de côté, sans sommation.

J'ai du mal à y croire. Car la société civile ne se laisse pas faire comme ça, et les partis politiques sont peut-être en voie d' "Übérisation", eux-aussi. Je lis dans Le Monde d'aujourd'hui un article de Jean-Baptiste de Montvallon sur précisément " Partis politiques : peut-on faire sans eux?". On y lit que selon une enquête du Cevifop, réalisée en 2015 auprès de 2064 personnes, seuls 12% des français font confiance aux partis politiques. Ces partis politiques considérés comme " un entre-soi en vase clos, coupé de la société; une absence de renouvellement des hommes - encore si peu de femmes- et des idées; des militants et des adhérents qui partent, découragés (le PS comme l'ex-UMP en ont perdu la moitié depuis 2007); des cadres sortis du même moule et des "professionnels de la politique" qui se disputent des places d'honneur semblant leur être exclusivement réservées". Voilà comment sont décrits les partis politiques.

Bruno Le Maire nous dirait qu'il veut précisément changer tout ça. La question, c'est : comment? 

Emile Servan-Schreiber, chercheur adepte des "marchés prédictifs", et qui a créé sa société Lumenogic pour les mettre en oeuvre, allait encore plus loin dans le Figaro il y a quelques semaines, en indiquant :

" L'intelligence collective d'une multitude de citoyens de mieux en mieux informés pourrait certainement améliorer la qualité des prévisions sur lesquelles se fondent les décisions du gouvernement et les votes des législateurs. Nous vouons encore un culte au génie individuel, à l'homme providentiel, à l'expert. Notre démocratie dite "représentative" fonctionne encore sur un principe d'organisation ultra-pyramidale, avec, au sommet, un seul cerveau qui décide du sort de dizaines de millions de personnes, et 577 députés censés représenter chacun l'opinion de centaines de milliers d'âmes. Notre civilisation hyper connectée change la donne. Aujourd'hui plus rien ne justifie un tel manque de démocratie réelle, directe, participative. C'est aussi pour cela que le peuple se détourne des partis et des politiques. On ne sauvera notre démocratie qu'en aplatissant radicalement la pyramide".

Il va plus loin encore en imaginant une "primaire numérique" ouverte à toutes les candidatures, tous les talents, y compris dans la société civile. Voilà qui serait une innovation de rupture. Il va tenter cette expérience trés bientôt avec un hebdomadaire en ligne (à suivre de près). Pour lui, si suffisamment de citoyens s'exprimaient virtuellement, les personnalités qui émergeraient auraient la légitimité suffisante pour concurrencer les candidats des partis à l'élection présidentielle.

Pour lui l" Übérisation" des politiques est en marche.Ils ne résisteront pas à l'ère des réseaux sociaux.

Et l'intelligence collective est aux portes du pouvoir.

De ces réseaux sociaux, de cette intelligence collective, Bruno Le Maire, empêtré dans ses jeux de "JE, JE, JE", soutenus par tous ceux qui se sont "agrégés à lui", ne nous en a pas parlé. Et si nous aussi, on avait envie de nous exprimer, on fait comment ?

Peut-on lui conseiller d'avoir un peu moins le regard attendri et admiratif vers ce Commissariat de police de Nîmes, et ces trente minutes avec Jacques Chirac en "retourneur de policiers", et d'aider la société civile, c'est à dire nous tous, à s'exprimer, et à bousculer le système ? 

Cela est en marche depuis un certain temps dans nos entreprises, du moins certaines, dont celle-ci qui a compris que "les super sachants ne savent plus".

Alors pourquoi pas les politiques ?

S'il vous plaît, encore un effort, Bruno Le Maire ! 


L'utopie des règles

ReglesOn a tendance à souvent critiquer la bureaucratie, pourtant nous en avons de plus en plus, et pas seulement dans les administrations publiques, car cette bureaucratie est tout aussi présente dans les entreprises privées. Comme si nous avions le sentiment qu'opérer dans un cadre de règles et de "process" formalisés, avec des hiérarchies, des rôles, de responsables impersonnels, exerçaient sur nous une sorte d'attrait caché. On invente chaque jour des jobs qui consistent à établir des règles, des contrôles, des interdits, des procédures, et il y en a de plus en plus.

C'est la thèse de David Graeber, dans les essais réunis dans "Bureaucratie". Il est l'inventeur du concept de "Bullshit job" (jobs à la con).

Ce qui est rassurant dans les procédures bureaucratiques, c'est leur impersonnalité, leur côté froid, sans âme : elles sont simples, prévisibles, elles traitent tout le monde de la même façon. Cela nous permet de traiter avec d'autres êtres humains sans se livrer ni besoin d'interpréter. Comme une transaction à un guichet : je peux mettre l'argent demandé sur le comptoir sans avoir à me soucier de ce que pense la caissière. C'est commode et pratique.

Mais David Graeber explore une autre dimension et fait l'hypothèse que l'idée que nous nous faisons de la rationalité, de la justice, et même de la liberté, repose sur ce type de relations impersonnelles caractéristiques de la bureaucratie.

L'origine remonte à loin (Platon, Aristote) : les traditions intellectuelles occidentales ont toujours considéré que les fonctions rationnelles des êtres humains existent pour nous empêcher d'être les victimes de nos bas instincts. Nos pulsions sont bestiales, et nos facultés d'imagination peuvent nous rendre antisociaux. La Raison est donc là pour être la force morale qui tient en respect notre nature inférieure, et l'empêche de conduire au chaos. Puis le concept a évolué : la rationalité devient un instrument, une machine, un moyen de calculer comment atteindre un objectif, de la façon la plus efficace possible, sans que pour autant cet objectif ne soit évalué en termes rationnels. La Raison, c'est alors la meilleure façon d'obtenir ce que nous voulons. 

Dans les deux cas, la rationalité  est extérieure aux désirs et aux passions. Mais dans le premier cas elle  freine les passions, dans le deuxième elle facilite les choses.

Ces deux acceptations de la rationalité restent présentes, selon David Graeber, et c'est là toute l’ambiguïté :

" Parfois la rationalité est un moyen, parfois elle est une fin. Parfois elle n'a rien à vois avec la morale, parfois elle est l'essence même du juste et du bon. Parfois elle est une méthode pour résoudre des problèmes, parfois elle est elle-même la solution de tous les problèmes possibles".

Croire que la rationalité est l'application de la pensée pure, imperméable aux émotions, est une erreur. Les psychologues cognitifs ont montré que la pensée pure séparée des émotions n'existe pas. Un être humain sans émotions serait incapable de penser.

Alors c'est quoi cette histoire de rationalité? N'est ce pas plutôt une forme d'arrogance, où nous allons qualifier d' "irrationnels" ceux qui ne sont pas d'accord avec nous, en indiquant qu'ils n'ont pas simplement tort, mais qu'ils sont cinglés. Ainsi la rationalité se sacralise, devient une vertu politique que l'on n'a pas le droit de contester. D'où le triomphe de la bureaucratie. 

C'est précisément ce que David Graeber appelle "l'utopie des règles". 

La bureaucratie mécanique et impersonnelle crée des "jeux", avec des "règles". Dans presque toutes les situations où nous nous trouvons il y a des "règles". Ces règles ne sont pas toujours explicites mais nous les suivons (d'où cette notion d'"utopie des règles"). Alors que l'on pourrait appeler "jeu" la libre expression des énergies créatrices, l'improvisation même,  "les jeux" de la bureaucratie sont faits de règles. 

D'où en dernière analyse, selon David Graeber :

" L'attrait de la bureaucratie, c'est la peur du jeu".

Nous en arrivons à une idée bureaucratisée de la liberté qui nous entraîne vers le rêve d'un monde où le "libre jeu" est cerné de toutes parts, où toutes les facettes de la vie sont cernées par des "règles". Un monde idéal où chacun connaît les "règles" et respecte "les règles". Fantasme utopique et illusion.

Et c'est ainsi que "la bureaucratie est le moyen principal qu'utilise une infime partie de la population pour extraire la richesse de nous tous". 

Ces situations où la bureaucratie des règles crée ce monde "idéal", on le connaît aussi dans nos entreprises, qui veulent ainsi réglementer la "gestion de projet", le "Programme Management",...

A grande échelle dans la société, en arrive à une situation dans laquelle l'effort pour se libérer du pouvoir arbitraire finit par produire encore plus de pouvoir arbitraire.

Résultat :

" Les réglementations étouffent la vie, des gardes armés et des caméras de surveillance apparaissent partout, la science et la créativité sont étranglées et nous passons tous une part croissante  de nos journées à remplir des formulaires".


Servant Leader : toujours moderne

ServantleaderQuand on parle agilité, flexibilité, inventivité, aujourd'hui, ceux qu'on appelle les "Grands Groupes" n'ont pas la côte. Alors, imaginez les "grands groupes public", avec de l'Etat dedans, c'est la catastrophe.

Dans ces groupes, on est souvent habitués à jauger l'importance des Directions à deux mots clés : le pouvoir et l'autorité. Et pour cela, pour exister il faut avoir le maximum d'effectifs sous ses ordres. Je suis puissant quand je dirige un tas de collaborateurs, regroupés par services ou Départements. Et je dirige tout ça avec une autorité naturelle : je commande, je contrôle, et ils exécutent.

Pourtant ce modèle, on le sait, même dans les grands groupes, et même dans les entreprises publiques, n'est plus très à la mode. Alors, il faut apprendre à adopter de nouveaux comportements et de nouvelles formes d'organisation et de management.

C'était le thème d'un séminaire que j'organisais la semaine dernière avec les managers d'une Direction importante d'un tel type de Groupe. Pour bien travailler sur les nouveaux comportements, on avait choisis deux mots "nouveaux" : Négociation et Influence. 

Influence, c'est une forme d'intervention qui ne fait pas appel à l'autorité absolue mais des formes de manipulation, de négociation.

Et pour un manager, c'est adopter de nouveaux comportements où l'on se met au service des autres (ses collaborateurs, ses partenaires, ses fournisseurs, ses clients), en partageant un objectif commun, et en débattant sur les moyens.

J'ai à cette occasion ressorti ce concept de "Servant Leader". Il a été formalisé dans les années 70 par Robert K. Greenleaf. C'est un ouvrage de management qui a traversé le temps, et survécu à son auteur (décédé en 1990), et qui est aujourd'hui porté par par le "Greenleaf Center for Servant-Leadership", à Indianapolis. Le genre de vie pour un livre de management qui n'est pas très fréquent. 

Ce "servant leadership", c'est le leadership au service des autres. Celui qui nous fait lâcher sur le style d'affrontement permanent entre ceux qui gagnent et ceux qui perdent. Comme quoi ce type de réflexion existait avant que l'on ne parle tant aujourd’hui de "l'entreprise libérée".

Pour approcher le comportement d'un "servant leader", Robert K. Greenleaf a formalisé les dix qualités essentielles. Il est intéressant de se les remémorer et de s'auto-évaluer pour mesurer si on les pratique dans nos comportements de leadership et de management.

Ces dix qualités, ce sont :

  • Ecoute: (Ecouter activement, regarder, observer..)
  • Empathie (Etre avec, comprendre…)
  • Soulager (Aider les autres à soigner leurs maux; les accompagner dans la résolution de leurs problèmes…)
  • Conscience (Avoir pleine conscience des situations, et dans un premier temps de lui-même…)
  • Persuasion (Convaincre plutôt qu’imposer en travaillant sur la confiance, l’honnêteté, connaissance plutôt que sur le pouvoir, la force, la hiérarchie…)
  • Conceptualisation (envisager un meilleur futur, encourager les autres, communiquer, inspirer…)
  • Prévoyance (Avoir la capacité de prévoir ce qui ressort d’une situation (connaissance, expérience, faire des patterns). Comprendre les leçons du passé; bien analyser le présent
  • Soutien (Etre là; Juste être là quand il le faut…)
  • Développement des autres (faire grandir les personnes et s’engager dans l’évolution des personnes)
  • Création d’une communauté (Initier les communautés de pratiques par exemple…)

Plus facile à lister qu'à incarner au quotidien. 

Mes managers en séminaire ressentaient que le dégrisement des anciens comportements allaient peut-être leur prendre un peu de temps.

Mais n'est-ce pas très moderne de reprendre ces concepts des années 70, qui restent tellement d’actualité pour faire bouger , encore aujourd'hui, nos grands groupes, et pas que publics. Et peut-être même que les plus petites structures et les entrepreneurs peuvent s'y intéresser. Il n'y a pas d'âge pour passer de l'autorité à l'influence, et du pouvoir à la négociation.....


Un compte rendu à 100.000

NECKER

Necker, c'est le ministre des Finances de Louis XVI qui succède à Turgot, le réformiste qui s'est mis tout le monde à dos, dont j'ai parlé ICI. Necker, c'est un autre style : le banquier suisse qui veut convaincre par sa vertu, y aller prudemment. Pour lui il suffit d'y croire et de bien expliquer pour convaincre

 Il  y croit tellement qu'il publie en 1781 un " Compte rendu au roi" ,qu'il fait approuver par le Roi (qui l'apprécie moyennement néanmoins). Etrange compte rendu où il va détailler tous les comptes de l'Etat, les expliquer, en vantant au passage son action au poste de ministre des Finances. 

Ce qui est impressionnant, c'est le tirage : au total plus de 100.000 exemplaires, soit, selon Ghislain de Diesbach, dont je lis le " Necker ou la faillite de la vertu", " chiffre jamais réalisé par aucun livre jusqu'alors, la Bible exceptée"

L'ouvrage permet de détailler les comptes de l'Etat, une sorte de cour des comptes avant l'heure, mais préparée pour vanter Necker lui-même. 

Transparence, explication, voilà qui plaît au peuple.

Au peuple, mais moins au Roi Louis XVI, qui virera Necker peu de temps aprés...

Le compte rendu de Necker aux 100.000 exemplaires vendus ( et Necker précisera que "le produit de la vente est destiné à soulager les malheureux qui trouveront un adoucissement à leur misère dans le tableau des finances de l'Etat") pourrait-il être un modèle pour les dirigeants, d'entreprise, ou de l'Etat, d'aujourd'hui ?

Vaut-il mieux être Necker ou Louis XVI ? 


Turgotines et VTC : toujours la même histoire

8_TurgotineEn 1774, le jeune Roi Louis XVI ( 20 ans) nomme contrôleur général des Finances ( équivalent du ministre des Finances), Turgot. 

Turgot, c'est celui qui a un plan en tête, et une doctrine : le libéralisme. Il veut libéraliser le commerce et les échanges, développer la concurrence, pour développer la prospérité économique.

En 1775, il s'attaque aux transports publics. 

A cette époque, les transports publics sont assurés par un système d'affermage, par des concessions particulières. Ce système de monopoles conduit à une incoordination entre les horaires, entre les tarifs, et lenteur dans les trajets, car le service est assuré par des voitures lourdes, démodées. Mais par contre il apporte des avantages et privilèges acquis à ceux qui exploitent ces services.

Pour améliorer cette situation, on peut penser à l'instauration d'une ferme générale qui administrerait l'ensemble ( genre on nationalise); c'est pas le genre de Turgot. On peut imaginer un système complètement libre, avec de la concurrence. Là, Turgot hésite car, comme le signale Edgar Faure dans l'ouvrage de référence qu'il a consacré à l'expérience ministèrielle de Turgot ( " la disgrâce de Turgot"), l'époque n'ayant jamais vu fonctionner le commerce libre, exagérait la crainte de la concurrence. Et il aurait fallu attendre un peu que se constitue un véritable réseau d'entreprises privées.

Alors Turgot imagine, comme une formule transitoire, un système de régie, avec à la clé les rationalisations nécessaires. A la place des multitudes de contrats qui existaient on instaure une formule simple et unique. On substitue aux vieilles voitures des voitures plus légères, plus rapides, plus confortables ( sur ressorts, qui rend le voyage plus confortable que les vieilles diligences). Ce sont ces voitures qui seront baptisées par le public les "turgotines".

Autre innovation, ces voitures seront tirées par des chevaux de poste : c'est le système de la Poste qui prend l'engagement de la régularité : les maîtres de poste sont astreints à " fournir les chevaux sans aucun retard et avec la célérité que le service exige". Les voitures doivent partir à heure fixe, désservir toutes les grandes routes; un vrai service moderne. Le service est meilleur, pour les exploitants, pour les clients...

C'est la création d'un véritable service de messagerie.

Tout est bon , non?

Et bien non, cette réforme est fortement combattue, et par qui, je vous le donne en mille : les transporteurs privés (que pourtant Turgot a prévu d'indemniser) , mais aussi tous les privilégiés qui gravitent autour du système. Edgar Faure cite ainsi le duc d'Aiguillon qui avait le privilège insolite de faire, à perpétuité, " rouler telle quantité de carosses, coches, cabriolets et calèches entre Paris et les lieux où seraient le roi, les enfants de France et ses conseils". Le genre de bon coup qu'on n'aime pas lâcher, c'est sûr...

Alors, ça crie de partout : on dit que vingt mille personnes vont se trouver ruinées; On reproche aussi à ce système de gêner la fréquentation des offices : les anciens entrepreneurs étaient tenus dans leurs contrats de procurer aux voyageurs la faculté d'entendre la messe...et la réforme des voitures vient perturber ce système..

Turgot ne se laisse pas trop impressionner par tout cela; le service se développe, et ses ennemis aussi ( c'est d'ailleurs la marque principale du ministère de turgot; il se met tout le monde à dos, d'où cette "disgrâce" qui interviendra en mai 1776, vingt mois aprés son arrivée au poste de contrôleur général.

Cette drôle d'histoire qui date de 1775, c'est la même que l'on retrouve aujourd'hui entre les taxis et les VTC...

Mais Turgot n'est plus là pour développer les "turgotines", et défendre la liberté contre les privilèges...


Les réseaux sociaux nous protègent-t-ils de l'Etat ?

Reseaux-sociauxDrôle de comparaison.

Les réseaux sociaux, mes "amis", les vrais et les virtuels, seraient un moyen d'échapper à l'Etat, à la puissance publique, dont on se méfie de plus en plus ?

C'est quoi cette histoire?

C'est le sujet de ma chronique du mois sur "Envie d'entreprendre", c'est ICI.

Prévenez vos amis et alertez vos réseaux.

Et courez-y voir...


Temps long

LongtermeNos problèmes viennent-ils du fait que l'on se concentre trop sur le court terme, et pas assez sur le long terme ? Cette obsession de l'instant, des résultats, nous éloigne-t-elle d'une réflexion sur la vision, la stratégie?

Je découvre que c'est ce que pense Augustin de Romanet, ex dirigeant de la Caisse des dépôts de 2007 à 2012, et aujourd'hui PDG d'Aéroports de Paris.Je lis  son livre paru en décembre 2012, "NON aux 30 douloureuses : L'Etat n'a pas de temps à perdre". C'était juste avant sa nomination à la tête d'Aéroports de Paris. 

Pour lui," le présent est "asphyxiant", nous vivons trop dans l'urgence, et il est temps de "réinscrire notre génération dans le temps long". Il faut ainsi "réinventer le sens du long terme".

Comment ne pas le suivre lorsqu'il met le doigt sur notre manque de repères pour construire l'avenir?

" Avec la République tchèque, la France est le pays d'Europe qui compte le plus d'athées. Les personnes se déclarant "sans religion" sont passées entre 1981 et 2008 de 27% à 50%, tandis qu'elles n'étaient plus que 42% à se dire catholiques en 2008 contre 70% en 1981".

La quête de sens a laissé la place à l'accomplissement de Soi, l'individualisme. La quête de vérité, c'est trop fatigant; il vaut mieux se contenter de bien vivre, d'être heureux. Voilà comment Augustin de Romanet voit ses contemporains.

Nous sommes entre deux : les repères du christianisme disparaissent, et la "nouvelle sagesse", que certains appellent, tarde à se préciser.

Retrouver une vision long terme: joli programme, et bon sujet pour  ce serviteur de l'Etat à vocation libérale (il préfère l'Etat stratège à un Etat "prestataire de services publics" qu'il gère mal).


La seule chance pour la France

Freedom11J'ai déjà ICI parlé de Friedrich Hayek, penseur de l'Ecole autrichienne du libéralisme, et théoricien de "l'ordre spontané".

Je tombe sur une interview qu'il a donnée vers la fin de sa vie, en 1985, et qui parle de ...la France.

1985, en France, on est en plein dans les années Mitterrand, les années où les socialistes français sont aux manettes du gouvernement et du Parlement, comme aujourd'hui.

Pour Hayek, il y en France une croyance; c'est que l'intelligence et la conception rationnelle, spécialité des intellectuels français, permettent d'imaginer et de mettre en place la meilleure société possible; or, lui, il pense exactement l'inverse : c'est le fonctionnement du marché qui fait des merveilles, et l'ordre "spontané" fera toujours mieux que toutes les tentatives d'organiser tout ça par l'Etat.

Alors, la France, il en pense quoi ?

"Il ne fait aucun doute que la seule chance pour la France de maintenir, d'améliorer son niveau de vie et d'entretenir sa population actuelle, serait un retour progressif à l'économie de marché qu'on appelle probablement capitalisme".

" Ce sera probablement plus difficile pour la France que pour n'importe quel autre pays car son engagement vis-à-vis du socialisme fait partie de sa tradition intellectuelle spécifique et particulière".

Il voit néanmoins un signe d'espoir car il sent un "regain de confiance pour l'économie de marché parmi les jeunes".

Alors il se livre à une prédiction pour dans 25 ans :

"si les politiciens ne détruisent pas la France dans les 25 années à venir, je pense qu'il y a bon espoir que ces idées arrivent à temps pour empêcher les politiciens de détruire notre civilisation".

Bon, 25 ans aprés, on y est, c'est aujourd'hui.

Mais avec notre gouvernement, les nouvelles taxes, la "garantie universelle des loyers", la nouvelle idée de soumettre tout projet de cession d'entreprise à un délai de deux mois pour que les salariés proposent un projet de reprise alternatif (juste deux exemples de l'actualité récente),'ai l'impression qu'il va falloir attendre un petit peu encore, non ?

La chance, la seule chance pour la France,  se fait attendre...Alors, les jeunes, ne décevez pas Hayek...