Enclosures : danger ?

EnclosuresOn les appelle les "communs", ou "ressources communes", en référence aux ressources collectives sur lesquelles personne n'a de droit de propriété privée, ni de contrôle exclusif. Ce sont par exemple les pêcheries, les pâturages, les eaux souterraines. Historiquement ces communs ont eu tendance à disparaître, soit en étant récupérés par le marché et la propriété privée, soit en passant sous propriété de l'Etat. On a même parlé de la "tragédie des communs" en évoquant le risque, si personne n'est propriétaire ou responsable, de surexploitation par la collectivité qui aboutirait à menacer ces ressources elles-mêmes (disparition des poissons ou des eaux).

Et c'est pourquoi on a considéré que laisser libre des ressources n'était pas optimum, et que seuls les marchés et l'Etat peuvent bien gérer. Et ainsi, en Angleterre, de la fin du XVIIème siècle au milieu du XIXème siècle, environ un septième de toutes les terres communes d'Angleterre furent découpées et privatisées. Les fondements de l'économie de marché se sont ainsi mis en place. Ce système de privatisation a été appelé les "enclosures". Par les "enclosures" la production n'est plus destinée à un usage domestique dans un cadre social stable, mais réorientée en vue de permettre le gain privé et l'accumulation. Et ainsi les ressources comme la terre, le travail, l'argent ont été redéfinies comme des marchandises que l'on échange sur les marchés, auxquelles on peut affecter un prix, et qui peuvent devenir objets de commerce et de spéculation. 

Ce système des "enclosures" n'est pas propre aux temps anciens. Aujourd'hui encore des pans entiers de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique Latine, sont en train de vivre ce même phénomène d'accaparement des terres. Des investisseurs et des gouvernements s'approprient des millions d'hectares de terres que les communautés traditionnelles utilisaient depuis des générations. Et cela se développe à grande vitesse. On estime ainsi que 90% des habitants de l'Afrique subsaharienne, soit 500 millions de personnes, ne disposent pas de titres de propriété officiels sur leurs terres et risquent donc ainsi l'éviction. Au niveau mondial 2 milliards de personnes, et 8 milliards et demi d'hectares dépendent de droits d'usage coutumiers.Et quand ils sont dépossédés de leurs terres, les commoneurs ne peuvent plus cultiver et récolter leur propre nourriture, ni collecter leur eau, ni chasser leur gibier. Les communautés sont brisées.

Certains investisseurs Etats interviennent comme de purs spéculateurs, pour engranger des profits avec la hausse du prix des terres. L'Arabie Saoudite a ainsi dépensé un milliard de dollars pour acheter 700.000 hectares de terres en Afrique. L'Inde, la Chine, la Corée, font la même chose.

Alors aujourd'hui certains s'élèvent pour en appeler à une "renaissance des communs". C'est le titre de l'ouvrage de David Bollier, qui est le principal militant de ce mouvement (voir son blog), d'où je tire les éléments ci-dessus. J'avais écouté le plaidoyer de David Bollier dans une conférence au Smart City forum à Barcelone en novembre (j'en parle ICI).

Et le sujet va plus loin que l’accaparement des terres. Il concerne tous les biens qui sont "enclosés" par la propriété ou l'Etat.  

Les "communs" dont parle David Bollier ne vivent pas la "tragédie" évoquée, car les communs ne sont pas seulement des ressources collectives, mais sont aussi un système responsable à long terme des ressources qui préserve les valeurs partagées et l'identité d'une communauté. Au lieu de confier à l'Etat la régulation c'est la communauté elle-même qui établit ses règles et les modes de fonctionnement. Les communs sont donc des ressources + une communauté + des protocoles. Et en développant ces systèmes, on enlève à l'Etat autorité dictatoriale sur les ressources. 

Et si l'on reparle des "communs" et de leur renaissance, c'est que la lutte contre les enclosures par les militants des communs concerne des domaines de plus en plus importants de notre société. L'ouvrage de David Bollier les répertorie bien, chapitre après chapitre. 

Un exemple : l'appropriation des espaces publics. Lorsque des tours ou des centres commerciaux, ou toute installation privée, remplacent des places publiques, nous réduisons notre capacité à nous rencontrer. Il devient plus difficile pour les individus de s'identifier et de parler avec les autres. L"érosion des espaces publics empêche d'être des commoneurs.Mais l'infrastructure la plus importante qui est menacée est bien sur internet. Dans de nombreuses régions du monde des opérateurs privés puissants veulent utiliser leur pouvoir de "porte d'accès" à internet pour censurer ou interdire certains types de trafic. C'est pourquoi s'élèvent de nombreux défenseur de la "neutralité d'internet".

Mais les enclosures s'attaquent aussi au savoir et à la culture. par l'intermédiaire des brevets divers notamment. David Bollier rappelle que la loi a permis à McDonald's de poursuivre des marques comme "McVegan" ou "McSushi", et même de gagner un procès contre "McSleep" pour vol de marque. McDonald's se déclare ainsi le seul propriétaire du suffixe "Mc" dans le monde. Cette tendance concerne aussi des couleurs, des sons. La chaîne américaine NBC a fait enregistrer comme marque déposée les trois notes de carillon "Ding, Ding, Ding".Parmi les formes de lutte contre les enclosures du savoir et de la culture on peut citer le développement des logiciels libres, open source, de wikipedia. 

On comprend ainsi combien ces enclosures peuvent aliéner la nature, la culture et les relations sociales, au profit des marchés, mais aussi de l'Etat. Et l'on voit de nombreuses initiatives qui se mettent en place pour lutter contre ce phénomène d'enclosures.

David Bollier en appelle ainsi à trouver, collectivement, nous la société civile, de nouveaux moyens de protéger l'intégrité des communs et la richesse qu'ils produisent. Cela peut concerner aussi le gouvernement et le management de nos cités, en permettant l'innovation initiée et expérimentée par les citoyens, en trouvant les moyens de nous protéger contre les enclosures de toutes sortes. Le blog de David nous fournit chaque jour de multiples exemples d'initiatives citoyennes en ce sens.

Ce qui est impressionnant c'est que le développement des communs se fait par des initiatives très décentralisées, partout dans le monde, de manière autoorganisée. Mais ces initiatives commencent à s'interconnecter. Des forums, des lieux d'échanges, se mettent en place. Parfait exemple d'un mouvement qui se déploie sans aucun leadership unifié (c'est ce qui le rend d'ailleurs si fort politiquement).

Avec les "communs", c'est une vision de l'innovation qui émerge, et de nouveaux modèles économiques (ou plutôt la renaissance de modèles économiques).  

Si nous voulons contribuer à ce mouvement David Bollier nous donne un conseil simple et sage : inutile de penser un système théorique des communs. Il vaut mieux accomplir le vrai travail.

Comme il le dit en citant une artiste, Jenny Holzer :

" L'action dérange davantage que la pensée".

De quoi nous inspirer....

 


Sur une plage de Miami...

Miamibeach

Ce mois-ci ma chronique sur "Envie d'entreprendre" révèle comment une plage de Miami peut révolutionner le secteur de la Distribution.

Car pour innover, créer la révolution, faire naître ce qui n'existait pas, il y a un secret.

Ce secret ne s'apprend pas, il ne se construit pas par l'expertise.

Non, ce secret, il se désapprend...

Et la plage de Miami a été le témoin et l'acteur de ce miracle.

De quoi s'agit-il ?

Allez-y voir à la plage...

C'est ICI.

Ne craignez pas de vous y mouiller ! 


Mais où sont les idées ?

LightTrouver les bonnes idées, les trucs super génial : On fait comment? 

Et où sont-elles ces idées?

Sûrement pas dans les services de R&D ou les "Direction de l'innovation"; non, ça ne suffit pas...

Mais alors il faut aller où ?

Et il faut faire quoi ?

C'est le sujet de ma chronique du mois su "Envie d'entreprendre", ICI...

Vous y trouverez toutes les réponses, ou presque.

Il suffit d'en avoir le désir...


Pourquoi le biomimétisme ?

Biomimetisme123Le biomimétisme, c'est une approche scientifique qui consiste imiter les inventions de la nature pour les adapter au service de l'homme. 

L'inspiratrice est une scientifique américaine, Janine M. Benyus, qui a fait de nombreux adeptes et inspiré des centres de Recherche, dont le CEEBIOS en France (Centre d'Excellence en biomimétisme de Senlis). 

Ce biomimétisme classe les innovations en trois niveaux : le biomimétisme de forme, le biomimétisme des matériaux et le biomimétisme écosystémique.

Le biomimétisme de forme, c'est celui qui consiste à améliorer les performances environnementales d'une technologie par un travail sur la forme, inspiré du vivant. C'est ainsi que le nez du train TGV a été inspiré par le bec du martin pêcheur. En effet lors le conception du train à grande vitesse au Japon, il est constaté qu'à chaque entrée dans un tunnel à plus de 300 km/h le bouchon d'air brutalement comprimé provoquait un bang à la sortie, source de bruit pour les riverains et de vibrations. C'est comme ça que l'ingénieur japonais qui l'a conçu s'est intéressé au martin pêcheur qui rencontre le même problème que le train à grande vitesse : le passage d'un milieu rempli d'un fluide peu dense - l'air ambiant- à un autre beaucoup plus dense- l'air compressé à l'avant du train une fois dans le tunnel. Le martin pêcheur, lui, passe d'un milieu peu dense - l'air ambiant- à un milieu fluide plus dense - la surface de l'eau pour aller en piquer chercher les poissons, et sans le troubler (pour ne pas perdre sa proie de vue et ne pas l'alerter). Et ainsi le nez du train à grande vitesse a reproduit les caractéristiques du bec du martin pêcheur.

Le biomimétisme des matériaux est celui qui découvre et utilise des matériaux inspirés du vivant, en travaillant sur leur consommation d'énergie, leur durabilité, leur recyclabilité (car dans la nature tout est recyclé), 

Et, encore plus ambitieux, le biomimétisme écosystémique s'inspire, non pas des "trucs" technologiques des espèces, mais des relations entre elles, celles qui permettent aux écosystèmes qui en émergent d'être à la fois durables et adaptables, en s'inspirant des principes du Vivant. 

Dans cette dernière inspiration le biomimétisme est celui qui s'applique à des échelles spatiales et temporelles plus élevées (les villes, les réseaux, les pays) et encourage à la coopération au sein de notre espèce et avec les autres espèces. C'est une vision du monde et de la nature différente, mettant en évidence notre interdépendance avec le reste de la biosphère. Cela est en rupture avec une conception de l'espèce humaine, c'est à dire nous, comme des prédateurs qui domptent la nature pour leur service.

Cette nouvelle vision est bien analysée par Gauthier Chapelle dans son livre " Le vivant comme modèle", merveilleux guide pour nous apprendre à nous "reconnecter" avec les principes du vivant et retrouver de l'harmonie avec le reste du vivant. Le vivant est là sur notre planète depuis 4 milliards d'années. Mais pendant les deux derniers siècles, la civilisation que l'auteur appelle "la civilisation thermo-industrielle" a fait pas mal de dégâts : notre consommation de pétrole, énergie fossile, en est rendue à mille barils par seconde, soit autant de CO2 à neutraliser par seconde, si nous voulons éviter les dégâts annoncés par ce phénomène. 

Une relation de coopération entre les espèces prend le nom de symbiose : C'est l'exemple du poisson-clown qui livre un surplus de nourriture à l'anémone de mer en échange de sa protection, ou des fleurs qui produisent le nectar pour attirer et nourrir les insectes, en contrepartie des échanges de pollen. Cette relation de symbiose est l'inverse de la compétition : la compétition coûte aux deux espèces qui s'affrontent car dans ce cas il faut davantage d'énergie pour acquérir une ressource que l'on se dispute. Les symbioses ont été découvertes, elles, dans tous les groupes d'organismes, et en abondance. Ainsi, des tailles de pattes et de becs différentes entre espèces de petits échassiers leur permettent de se répartir les invertébrés vivant dans la vase à des profondeurs différentes. 

Une nouvelle discipline scientifique est ainsi née : la symbiologie, avec une société scientifique dédiée, l'International Symbiosis Society. 

Ce que nous apprend la symbiologie, c'est que les innovations majeures de l'évolution du vivant résultent de symbioses. Elles représentent des sauts de complexité par rapport aux micro-innovations générées par la compétition ou la prédation. 

Il est certain que nous, les humains, avons surtout vécus pour le moment avec la compétition et la prédation. C'est même le principe de la concurrence, de l'innovation créatrice. 

Dans la complexité, ce que peut nous apprendre le biomimétisme, ce sont donc les vertus de la symbiose et de la coopération.

Certains l'ont déjà compris et inventent des formes de coopération et d'organisations en ce sens. 

Ce sont ceux qui ont compris que le vivant pouvait nous apprendre à vivre.

Faire du vivant un modèle : voilà de quoi nous inspirer, donc.


Smart city : La ville gérée par les citoyens

SmartcityJ'étais cette semaine au Smart City Expo World Congress à Barcelone. C'est une manifestation qui existe depuis 2011 et vise à montrer et débattre des meilleures expériences de "Smart city".

C'est quoi une "Smart City" ? Une ville intelligente...Mais existe-t-il des "villes bêtes" ? 

en fait n'importe qui ne peut pas se déclarer "Smart City" comme ça; l'appellation fait l'objet depuis 2014 d'une norme (eh oui !)  ISO 37120:2014 qui permet de certifier qu’une ville est intelligente selon une centaine d’indicateurs, incluant notamment la gestion de la mobilité, de l’économie, du mode de vie et de l’implication des habitants.

Le thème de cette année était : " cities for citizens". Car il ne s'agit plus de parler de concevoir les villes pour les citoyens, mais par les citoyens. Les technologies nous permettent aujourd'hui de faire fonctionner une démocratie de gestion de la ville par les citoyens eux-mêmes. D'où toutes les applications proposées par des start up pour permettre aux villes de consulter les citoyens, de les faire dialoguer entre eux. Mais ce n'est pas l'outil qui rend la ville plus démocratique dans sa gestion. C'est forcément d'abord une question d'état d'esprit.

 Peter Baeck, Head of collaborative economy research de NESTA a notamment apporté son témoignage.

. NESTA (National endowment for Science Technology and the Arts)  est à l'origine une dotation publique anglaise crée en 1998 pour promouvoir les projets d'innovation, de développement des talents et de créativité. En 2012 cette organisation se transforme en fondation financée par des donateurs volontaires et prend une dimension mondiale. 

Les projets d'aujourd'hui portent notamment sur les initiatives de ce que l'on appelle "Digital Social Innovation" (DSI). visant à développer l'innovation par les citoyens. Tous les projets peuvent être suivis en accès libre sur leur site.

Parmi les initiatives qui vont dans ce sens de l'appropriation de la ville et de l'innovation par les citoyens : les Fab Labs et Fab Cities. Ce sont des plateformes ouvertes pour être utilisées librement pour fabriquer des produits, sa nourriture, son énergie. 

Autre intervention remarquée, celle de David Bollier qui a traité du sujet : " The city as a commons". La ville comme un bien commun. David est un activist qui nous invite à prendre en main nous-mêmes la gestion de ce bien commun qui est notre ville. On peut le suivre sur son blog. Avec lui, il ne s'agit pas de monter des "partenariats Public-Privé" mais des " Public-Common Partnership". Avec ces approches, et tout ce qu permet la technologie, on se prend à imaginer une ville gérée par ses citoyens, et débarrassée de tous les fonctionnaires qui encombrent les administrations municipales. 

De bonnes perspectives et des sujets à explorer pour imaginer de telles smart cities...


Trois boîtes et l'oubli sélectif

JEUX111Pour innover il faut oublier.

Oublier ce que l'on croit tellement vrai parce que c'était comme ça hier , et qui nous empêche d'imaginer un autre futur.

Et pour oublier, tout en créant le futur, nous avons besoin de trois boîtes.

C'est la thèse de Vijay Govindarajan, et le sujet de ma chronique du mois dans "Envie d'entreprendre", ICI.

Oubliez tout, sauf de vous y rendre....

Bonne rentrée ! 


Plateforme : une histoire simple ?


Bebe-ordiIdée d'entrepreneur pour monter une boîte dans le web : une plateforme ! Cela a l'air tellement simple.

C'est le truc du moment. Une plateforme c'est un site qui permet de mettre en relation des offreurs et des demandeurs. C'est des chambres et appartements comme AirBnB, c'est Uber, c'est eBay, c'est le covoiturage de BlaBlaCar,etc... Forcément ça attire les entrepreneurs.Le principe est tout simple : la plateforme met en relation des producteurs, ceux qui vont constituer l'offre de la plateforme, et des consommateurs, ceux qui vont acheter ou utiliser cette offre. Le propriétaire de la plateforme va se prendre des commissions lors de la transaction. Ce qui fait la force de la plateforme, c'est la communauté des offreurs et des acheteurs. 

Cela a l'air simple, mais pas vraiment.

C'est un peu le dilemme de la poule et de l’œuf : pour atteindre une masse suffisante d'acheteurs il faut une masse critique de vendeurs-offreurs, mais pour attirer les offreurs-vendeurs il faut de nombreux acheteurs.Mais cela ne suffit pas. 

Andrei Hagiu, professeur à Harvard, et Simon Rothman, venture capitalist, ont publié dans le numéro de HBR d'Avril 2016 un article qui tente d'éviter à tous ceux qui veulent monter une plateforme les erreurs qu'ils ont constatées en observant ce business. Cela vaut la peine d'y aller voir. L'article titre : " Network effects aren(t enogh - The hidden traps in building an online marketplace".

Conseil numéro 1 : Croissance, ne cherchez pas à aller trop vite

Quand la plateforme tourne bien, avec de nombreuses transactions, cela crée bien sûr une barrière à l'entrée pour ceux qui voudraient la copier car, une fois que les acheteurs et les vendeurs sont habitués à une plateforme, il ne sera pas facile de les faire changer pour une autre qui ferait la même chose. 

C'est pourquoi les entrepreneurs qui montent des plateformes veulent toujours aller le plus vite possible.

Pourtant cela peut être dangereux.

Si le modèle b'est pas super calé, et fluide, ça ne sert à rien d'être le premier. Les exemples sont là pour le montrer : Airbnb est apparu dix ans après la plateforme VRBO qui faisait à peu près la même chose (et existe encore avec un modèle un peu différent). UberX a copié le modèle de taxi peer-to-peer de Lyft.

En fait pour fidéliser les premiers clients et offreurs sur la plateforme, il est nécessaire de leurs démontrer la vraie valeur qu'elle apporte, et de bien affiner le modèle et la proposition de valeur; sinon une nouvelle plateforme qui fait la même chose n'aura aucun mal à détourner les clients, même en arrivant après. Pour conserver l'avantage, ou le créer si on n'est pas le premier, il faut veiller à ce que les acheteurs aient accès aux bons produits ou services qu'ils cherchent, à un bon prix, et que les offreurs et vendeurs y trouvent aussi un intérêt et des profits suffisants.

Donc, le conseil des auteurs est de nous attacher à cette qualité du service, plutôt qu'à chasser tous azimuts et avec des dépenses de publicité des clients et offreurs qui quitteront vite votre affaire si le service est trop mal foutu.

Cela oblige aussi à ne pas lancer trop d'offres tant que les premières ne sont pas impeccables. Ainsi Airbnb a mis deux ans à préciser son offre; au début c'était de proposer un canapé et un petit déjeuner chez soi pour héberger un touriste.

Conseil numéro 2 : Ne négligez pas la confiance et la sécurité

 Dans une plateforme, on met en relation des acheteurs et des vendeurs, mais on ne maîtrise pas la qualité et la sécurité de la prestation qui est échangée. D'où l'idée de mettre en place des mécanismes pour donner des garanties. On appelle ça les "R&R systems" : Ratings-and-Reviews systems. Cela consiste à faire noter la prestation, dans les deux sens, par les utilisateurs. 

En fait, ce système, bien que général, ne suffit pas à garantir la sécurité et la confiance, et comporte même de nombreux biais.

Les auteurs indiquent que les utilisateurs qui vont venir noter un produit ou un service vont généralement se montrer exagérément contents ou exagérément insatisfaits. Les acheteurs ont souvent envie d'être sympas, certains ayant peur que, si ils ne le sont pas assez, les vendeurs les harcèlent par mail. Concernant les acheteurs insatisfaits, ils ne vont tout simplement pas revenir, et ne vont pas se fatiguer à laisser un plus une note ou un commentaire. Ou alors ils vont laisser un commentaire comique.

Conclusion : il faut trouver d'autres systèmes pour garantir la confiance que ces R&R.

Des exemples : Upwork, plateforme pour trouver des freelances, a développé des tests de certification qu'il décerne aux contractants, garantissant ainsi aux acheteurs que les travailleurs qu'ils emploient sont vraiment compétents. D'autres prévoient des dispositifs de recours : Airbnb conserve le montant payé par l'acheteur pendant 24 heures après le check-in du voyageur, ce qui permet de ne pas faire la transaction si il y a un problème sur l'appartement loué. 

A chacun de trouver le bon truc...

Conseil numéro 3 : Risque de désintermédiation : préférez la carotte au bâton

De nombreux entrepreneurs de plateforme craignent la désintermédiation: une fois que l'acheteur et le vendeur se connaissent, ils peuvent continuer à traiter ensemble, sans passer par la plateforme. 

Généralement, les opérateurs de plateforme essayent de se protéger par la menace (le bâton) : suspension du compte pour le fraudeur, pénalités,...

Selon les auteurs, il vaut mieux rechercher des ps de fidélisation (carotte) pour traiter ce sujet : garantir une sécurité de la transaction, faciliter le confort de la recherche, donner de la valeur ajoutée qui fera accepter le coût de la transaction, plutôt que de chercher à s'en dispenser. 

Conseil numéro 4 : Réglementation : Ni en avoir peur, ni l'ignorer

Ce qui peut poser problème dans ces nouveaux modèles, c'est la réglementation. Dans une plateforme qui propose des employés, le risque de voir les transactions requalifiées en contrat de travail existe, par exemple. On a d'ailleurs vu le cas pour les chauffeurs de VTC. 

Ignorer le problème n'est pas la bonne solution. Si les "employés" eux-mêmes, et les médias, s'en mêlent cela peut nuire très vite à la réputation du service de la plateforme. Voir tous ceux qui dénoncent ces pratiques comme de "l'esclavagisme"cette forme de "travail à la demande". Et la législation est toujours en retard sur ces nouveaux modèles.

Les auteurs conseillent plutôt le dialogue avec les régulateurs que l'affrontement. Ainsi on a vu que Airbnb propose de collecter la taxe de séjour sur ses clients, pour se montrer collaboratif. Certaines plateformes ont déjà modifié leur modèle de "travail à la demande" en offrant des contrats de salariés, comme EnjoyTechnology, ou ManagedByQ, plateforme en "Office Management".

De toute façon, préviennent néanmoins les auteurs, il sera impossible de se blinder complètement par rapport à la législation. Et celle-ci va évoluer aussi

 Ce que l'on retient de ces quatre conseils c'est finalement ce qui fait le succès de toute entreprise : comprendre mieux que les autres les besoins des clients, de la société, anticiper le futur pour mieux le fabriquer.

Une histoire simple.....

 


Sapere Aude !

 

SapereAudeJe lis dans le journal de Julien Green à la date du 4 août 1946 :

" Le jour où un homme se rend compte qu'il ne pourra jamais tout savoir est un jour de deuil. Puis vient le jour où le soupçon l'effleure qu'il ne pourra même pas savoir beaucoup de choses, et enfin l'après-midi automnale où il lui apparaît qu'il n'a jamais très bien su ce peu qu'il croyait savoir".

Mais, malgré ce peu que l'on sait, s'exprimer en tant qu'individu, s'exprimer pour soi, est un don que beaucoup n'osent utiliser. Kant l'exprimait déjà avec force, en répondant à la question "Qu'est-ce que les Lumières?" en 1784. Cela mérite relecture (le texte complet figure dans le numéro hors série de L'OBS sur "les Lumières - Un héritage en péril") : 

" Les Lumières se définissent comme la sortie de l'homme hors de l'état de minorité, où il se maintient par sa propre faute. La minorité est l'incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre. Elle est due à notre propre faute quand elle résulte non pas d'un manque d'entendement, mais d'un manque de résolution et de courage pour s'en servir sans être dirigé par un autre. Sapere Aude, aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des lumières".

Cette formule latine, Sapere Aude, est attribuée à Horace, mais reste associe à ce texte de Kant. 

" La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu'un si grand nombre d'hommes, alors que la nature les a affranchis depuis longtemps de toute direction étrangère, restent cependant volontiers, leur vie durant, mineurs; et qu'il soit si facile à d'autres de se poser comme leurs tuteurs. Il est si commode d'être mineur. Si j'ai un livre qui me tient lieu d'entendement, un directeur qui me tient lieu de conscience, un médecin qui juge de mon régime à ma place, etc, je n'ai pas besoin de me fatiguer moi-même. Je ne suis pas obligé de penser, pourvu que je puisse payer; d'autres se chargeront pour moi de cette besogne fastidieuse. Que la plupart des hommes finissent par considérer le pas qui conduit à la majorité, et qui est en soi pénible, également comme très dangereux, c'est ce à quoi ne manquent pas de s'employer ces tuteurs qui, par bonté, ont assumé la tâche de veiller sur eux. Après avoir rendu tout d'abord stupide leur bétail domestique, et soigneusement pris garde que ces paisibles créatures ne puissent oser faire le moindre pas hors du parc où elles les ont enfermées, il leur montrent ensuite le danger qu'il y aurait à essayer de marcher tout seul".

Kant peut revenir; les enclos où nous nous enfermons, refusant d'être les héros de nous mêmes, sont encore présents, empêchant l'innovation d'éclore et de se développer. Et que dire de l'Etat, qui veut toujours nous protéger et tout décider à notre place ? Alors que cette formule nous aide à croire en notre propre force et notre propre volonté.

Sapere Aude !

C'est mieux que Nuit Debout....

 


Les plateformes sont-elles les bouchons d'oreilles de notre époque ?

MiragenumeriqueAujourd'hui les entreprises technologiques ont souvent le désir de devenir une "plateforme". Le principe est de récupérer des données et de mettre en contact, dans un modèle horizontal et participatif, les clients les uns avec les autres. Ainsi, avec un smartphone en poche, le client peut accomplir des choses qui nécessitaient avant des institutions. C'est comme ça que marche Über, qui met les conducteurs en relation directe avec les passagers, Airbnb qui permet de dire adieu à l'hôtellerie et de louer un appartement aux particuliers qui en ont un. Amazon fait la même chose avec les vendeurs de livres d'occasion et les acheteurs. 

Certains appellent cette transformation profonde de la manière dont les services sont produits, partagés, distribués, le "capitalisme de plateforme". Car, derrière le service, il y a aussi un commerce des données.Et des voix s'élèvent pour en apporter une critique..

Parmi eux, le penseur Evgeny Morozov fait référence, notamment dans ce livre qui est sorti en français récemment : " Le mirage numérique - Pour une politique du Big Data". Cela mérite d'y aller voir. 

Pour l'auteur, ces plateformes nous font passer d'un système de régulation publique à un système de régulation privée. Alors que dans un système public ce sont les lois qui ont pour objectif de protéger tout le monde, la régulation privée repose sur la réputation : grâce aux connaissances partagées par les personnes participant aux services, le marché punira ceux qui se conduisent mal. C'est ainsi que l'on note les chauffeurs, les appartements, les vendeurs de livres d'occasions, et inversement. 

Pour Evgeny Morozov, le jugement est sans appel : " la plupart des plateformes sont des parasites: elles se nourrissent des relations sociales et économiques existantes. Elles ne produisent rien toutes seules, et se contentent de réagencer ce que d'autres ont créé".

Cette régulation par la réputation a ses limites. L'auteur cite une action en justice aux Etats-Unis contre Über à propos d'une loi pour protéger les handicapés et obligeant les taxis à prévoir dans leur coffre la place nécessaire pour y mettre un fauteuil roulant plié. Les voitures Über ne respectent pas cette obligation; or Über a gagné le procès en plaidant qu'elle n'était pas une entreprise de transport mais de technologie, une simple plateforme. Cela émeut Evgeny Morozov qui y voit qu' "il suffit d'être labellisé "plateforme" pour échapper à la législation protectrice des plus fragiles". 

Pour lui, les pouvoirs publics se laissent séduire trop vite par ce qu'il appelle le "mirage numérique". Pourquoi pas, provoque-t-il, créer une plateforme en Inde pour que des familles puissent louer des enfants à des usines; rien de répréhensible car ce ne serait qu'une "simple plateforme" qui ne fait pas travailler, elle, des enfants.

Ce qu'il reproche à ces modèles, c'est un "assujettissement de la vie sociale à la connectivité permanente et à la marchandisation instantanée. Les activités que l'on faisait auparavant par plaisir ou par souci de se conformer à des normes sociales ont désormais pour moteur la logique de marché".

Il cite une application comme MonkeyParking qui permet à des conducteurs seulement munis d'un smartphone de mettre aux enchères des places de parking publiques pour d'autres conducteurs qui recherchent une place. L'application Haystack a aussi une fonctionnalité "Make Me Move", qui permet à ceux qui ont la chance de trouver une place de la vendre au plus offrant. Ce que l'on échange ici, c'est l'information relative aux places disponibles. C'est une sorte de marché noir de l'information, dans des parkings qui sont une propriété publique.

Même chose dans la restauration : les utilisateurs de l'application Shout peuvent réserver une table sous un faux nom dans le seul but de la revendre à d'autres personnes. 

Dans cette vision, et grâce à toutes ces plateformes, ceux qui sont déjà propriétaires vont pouvoir monétiser leurs biens en les louant (appartement, voiture, etc). Ceux qui ne sont propriétaires de rien vont goûter aux bonheurs de l'existence en louant tout et n'importe quoi. 

Mais par ailleurs " les riches vont continuer de jouir tranquillement de leur yacht, de leur limousine, de leur jet", sans les louer à personne.

Pour Evgeny Morozov l'économie du partage c'est "comme si on distribuait des bouchons d'oreilles à tout le monde pour bloquer le bruit insupportable de la rue sans s'attaquer aux causes mêmes du bruit".

" Les capteurs, les smartphones, les applis, sont les bouchons d'oreilles de notre époque. Le fait que l'on ne voie même plus qu'ils excluent tout ce qui a des relents de politique est en soi un signe révélateur: la surdité - aux injustices, aux inégalités, mais surtout à la triste situation collective dans laquelle nous sommes- est le prix qu'il nous faut payer pour avoir notre dose de confort immédiat".

Convaincant?

Allons-nous connaître une perte d'amour pour les plateformes?

Le débat est ouvert...On n'a pas fini d'en parler.


Digital Master

AliceComment font-ils les "Digital Masters" pour être aussi forts? Des auteurs du MIT ont trouvé le secret et l'ont mis dans une matrice...

C'est le sujet de ma chronique du mois sur "Envie d'entreprendre" ICI.

Vous pouvez aussi préférer la leçon d'Alice au pays des merveilles, c'est la même (sans la matrice).

Allez-y voir ....