Au nom de quoi a-t-on le droit de diriger les entreprises ?

EntrepreneursfamilleVoilà une question bien politique.

La réponse a évolué dans le temps.

D'abord au nom du propriétaire fondateur entrepreneur qui a tous les droits, c'était au XIXème siècle...

Et puis on a vu apparaître les managers professionnels, les experts , les professionnels du management qui avaient la compétence.

Oui, mais il y a aussi les parties prenantes, les actionnaires, les investisseurs...

Mais finalement qui a le droit alors?

La réponse dans ma chronique de ce mois-ci sur Envie d'entreprendre, ICI 

Soyez politiques...


Pourquoi l'autorité ?

AutoritéVous avez dû remarquer, comme moi, un paradoxe : Alors que dans nos entreprises on parle de plus en plus  de co-construction, d' "entreprise libérée", de tout ce qui permet de fonctionner sans le poids de la hiérarchie et des niveaux de contrôle, nos hommes politiques n'arrêtent pas de vanter les mérites de l'autorité et appellent à son retour (d'ailleurs, en votant pour eux, vous allez voir ce que vous allez voir, enfin un chef !). 

C'est Manuel Valls qui proclame en 2015 que " L'autorité est une exigence, une éthique, des actes".  Nicolas Sarkozy nous racontait la même chose pendant la campagne des Primaires : " Le peuple veut l'autorité contre la chienlit".  C'est aussi, selon certains, ce qui explique l'élection de Trump : On a tous besoin, (non plus d'amour), mais d'autorité ! 

Le paradoxe, c'est que dans l'entreprise, ce qui provoque les aspirations à plus de collaboration et de liberté, c'est qu'on trouve justement qu'il y a trop de hiérarchie et de chefs. Même chose à l'école. On aimerait des formes d'éducation plus libres, moins contraignantes, moins autoritaires.

 Car l'étymologie du mot "collaboration" c'est travailler ou labourer ensemble. Rien à voir avec l'attitude des français souhaitée par l'occupant allemand pendant la seconde guerre mondiale, ou cette qualification méprisante de "collaborateur" utilisée par Nicolas Sarkozy Président pour parler de François Fillon Premier Ministre. Et la collaboration c'est aussi le développement de "l'économie collaborative", où chacun apporte sa pierre, petite ou grande, payante ou gratuite : Covoiturage, coworking, crowdfunding, etc. Ce qui permet de rapprocher, grâce aux technologies de l'information, l'offre et la demande, par des moyens plus souples et plus fins que par des organisations classiques empêtrées dans les hiérarchies et l'organisation verticale ou matricielle. 

Même chose pour l'innovation : les entreprises vont la chercher à l'extérieur de leurs murs et de leur pyramide, car elles ne parviennent plus à la trouver seulement en interne. Alors les partenaires, les consultants, les profils nouveaux comme les designers et les ethnologues, vont collaborer pour trouver les idées innovantes.

Alors pourquoi la politique en reste-t-elle à son besoin d'autorité ? Sans parler d' "autoritarisme".

Anne Chemin y consacre une enquête dans Le Monde daté de samedi 17 décembre. 

 Elle souligne ainsi que notre pays "fortement empreint d'autorité est aussi celui où l'on se plaint sans cesse de sa disparition". 

 En fait, nos responsables politiques continuent à défendre la concentration des pouvoirs dans les mains d'un chef fort, ou dans la pratique du 49-3. Il se trouve que les députés français sont nettement plus âgés que leurs homologues européens; ce sont donc des élus qui ont grandi dans l'après-guerre et ont encore une conception "très jupitérienne de l'action publique". 

 Selon l'enquête d'Anne Chemin, c'est dans l'histoire qu'il faut aller chercher ce besoin d'autorité; et cette histoire c'est celle de la monarchie. Selon le sociologue François Dubet, cité dans l'article, la France est un "pays autoritaire au sens où l'entendait le sociologue Michel Crozier. Ce pays très centralisé instaure des autorités fortes, incarnées et lointaines dont le modèle est le roi, qui est à la fois tout-puissant et très distant. Ce modèle a traversé les siècles, il est devenu napoléonien, puis républicain".

Mais, en fait, ce modèle qu'aime nos politiques, il est lui aussi en crise :

" Les citoyens ont le sentiment que cet Etat puissant et lointain est impuissant, que les alternances ne débouchent sur rien, que le pouvoir s'est déplacé vers l'Europe ou les régions. Ce sentiment nourrit une demande d'autorité ambiguë : ce que l'on veut rétablir, ce n'est pas l'autorité mais ses symboles - les estrades à l'école ou les ordonnances au gouvernement".

Toutefois, les jeunes générations sont aussi celles qui aspirent à la démocratie participative, des organisations plus horizontales, la liberté de l'entrepreneuriat, et non  à suivre comme des moutons des partis politiques. Elles attendent de la délibération et de la participation. Il s'agit plus d'individualisation que d'individualisme : L'individualisme c'est chacun pour soi; l'individualisation c'est chacun son choix. 

 Un clivage fort se manifeste alors entre les générations, que nous connaissons aussi d'ailleurs dans nos entreprises. Le professeur Vincent Tiberj l'exprime très bien :

" Les personnes nées avant les années 60 et 70 affichent une culture de déférence envers les autorités. Les générations suivantes ont en revanche été élevées dans une culture critique et distancée envers elles, qu'il s'agisse des professeurs, des chefs d'entreprises ou des hommes politiques".

Malheureusement ces valeurs d'émancipation sont encore peu représentées sur la scène politique. Les nouvelles générations aspirent plus à une "citoyenneté d'engagement", e, quand elles ne trouvent pas d'offre qui correspondent à leur choix, elles ne vont pas voter (alors que les plus anciens vont voter par "citoyenneté de devoir"). C'est pour ça qu'on les écoute moins en politique.

Mais le risque est fort, et c'est la conclusion de l'enquête d'Anne Chemin dans Le Monde, ce n'est pas en appelant au retour de l'autorité, à l'appel au gouvernement par ordonnances, que les politiques vont répondre aux aspirations de ces nouvelles générations. Les activistes de "Nuit debout" ou les bénévoles d' "En marche" sont à contre-courant complet de ces exhortations proférées par Manuel Valls. Elles veulent une démocratie plus horizontale.

Il subsiste toutefois, dans ces aspirations, une exigence aussi de grandeur (de symboles) à l'égard de ceux qui détiennent l'autorité, particulièrement en France (l'histoire du "président normal" n'a pas trop convaincu comme on l'a vu). Philippe d'Iribarne, sociologue, qui est interviewé dans le même numéro du Monde, explique bien que cette vision du dirigeant symbolique n'est pas la même dans d'autres pays : En Europe du Nord, le chef est censé orchestrer la coopération et les compromis nécessaires à la bonne marche de l'entreprise ou du pays. Aux Etats-Unis, la vision est encore différente : le dirigeant y est plutôt considéré comme dans la position contractuelle du client : il exige un certain produit et n'a pas le droit de demander plus que ce sur quoi on s'est accordé.

Alors, quand les politiques vont-ils évoluer pour se débarrasser de leurs  visions verticales d'autorité ?

Sans pour autant jeter les symboles de la grandeur.

Dur compromis, que nos chefs d'entreprise, et les candidats à la présidence de la République de 2017 en France, vont avoir à affronter.

 


Les tiroirs de Bonaparte

TiroirsDe retour d'Egypte, et après le coup d'Etat du 18 Brumaire (9 novembre 1799), Bonaparte devient Premier Consul, dans une constitution écrite par lui et pour lui, lui donnant de nombreux pouvoirs. Dans sa biographie sur Bonaparte, Patrice Gueniffey consacre un chapitre à ses méthodes de travail et de "management". On comprend que Bonaparte n'aime pas le système des assemblées qui débattent et décident par vote (il est convaincu que c'est ce qui a miné la Révolution et empêché les bonnes décisions). Ce qu'il aime, c'est réunir les experts, écouter, réfléchir, et ensuite décider, plutôt seul, et surtout pas immédiatement, mais plus tard, après avoir intégré les avis. C'est un peu ce que l'on pratique aujourd'hui dans les sessions de brainstorming et d'intelligence collective...

C'est ainsi qu'avec Bonaparte il n'y a pas de conseil des ministres. Comme l'indique Patrice Gueniffey :

" D'abord parce que les ministres, conformément aux principes en vigueur depuis 1789, ne formaient pas un conseil qui eût possédé une existence collective". "Bonaparte préférait travailler en tête à tête avec ses ministres, ou dans le cadre de conseils d'administration qui portaient sur un dossier ou un domaine spécifiques et réunissaient, aux côtés du Premier consul, le ministre compétent, ses principaux collaborateurs et, éventuellement, des techniciens, ingénieurs des ponts et chaussées ou spécialistes des constructions navales. Chaque ministre venait avec ses dossiers, les présentait, répondait à d'éventuelles questions, puis remettait ses papiers au secrétaire d'Etat. Jamais la décision du Premier consul ne lui était notifiée sur le champ: Bonaparte ne s'était pas mis dans la sujétion de signer en conseil. Il prenait sa décision plus tard, et hors de la présence du ministre concerné, qui l'apprenait par Maret (le secrétaire d'Etat)".

Dans ce modèle, le travail avec les ministres et les différents conseils n'ont pour fonction que d'informer le Premier consul et lui permettre de prendre une bonne décision, sans qu'aucune des instances consultées y contribue formellement. Patrice Gueniffey cite Antoine Clair Thibaudeau, un des conseillers du Premier consul dans ses Mémoires : 

" Sous le Consulat, qui fut un temps d'organisation et où toutes les grandes questions furent agitées sous la présidence du Premier consul, il laissa le plus libre cours à la discussion. Souvent même, lorsqu'elle paraissait languir, il la ranimait. Le Conseil était composé d'hommes d'opinions très diverses: chacun soutenait librement la sienne, La majorité n'était pas oppressive. Loin de se rendre à son avis, le Premier consul excitait la minorité. Il laissait se prolonger pendant des heures entières des discussions qu'il aurait pu terminer en un quart d'heure".

Ainsi le Conseil d'Etat, qu'il a créé en 1799, n'est pas un conseil de gouvernement, qui posséderait son propre pouvoir d'initiative et de décision, mais un conseil du gouvernement, comme son auxiliaire.Les discussions au Conseil d'Etat, dont Bonaparte était le Président, étaient ainsi pour lui " une sorte de petite musique qui l'aidait à réfléchir".

Mais alors, c'est quoi cette histoire de tiroirs?

Cela fait référence à l'énorme quantité de travail que fournissait Bonaparte pour rester informé et se mêler de l'ensemble des dossiers, car il entrait dans les détails. Il disait que dans sa tête " les divers objets et les diverses affaires se trouvaient casés comme ils eussent pu l'être dans une armoire". Il passait enfin d'un sujet à l'autre en ouvrant et refermant les "tiroirs", ainsi cela permettait d'aborder un sujet nouveau sans que celui qu'il venait de quitter exerçât la moindre influence sur celui auquel il se consacrait maintenant. Ainsi disait-il : 

" Quand je veux interrompre une affaire, je ferme son tiroir, et j'ouvre celui d'une autre".

Mais le plus subtil, c'est quand on veut faire une pause de tous ces tiroirs qui s'ouvrent et se ferment. On voit bien le danger que cela peut représenter. 

Là encore, Bonaparte est de bon conseil :

" Veux-je dormir, je ferme tous les tiroirs, et me voilà au sommeil" 

Peut-être que cela pourrait marcher encore pour nos dirigeants d'aujourd'hui.....


A quoi servent les héros ?

BONAPARTECe tableau de Antoine-Jean Gros très connu représente "Bonaparte au pont d'Arcole", souvenir de la campagne d'Italie victorieuse de celui-ci en 1796. Ce tableau incarne bien le héros : Bonaparte y occupe tout l'espace, on ne voit ni le champ de bataille, ni les soldats, ni le pont d'Arcole. On ne voit pas dans ce tableau de scène héroïque, mais le héros en personne, et lui seul. 

Patrice Gueniffey, en évoquant ce tableau dans sa biographie de Bonaparte, revient sur ce mythe du héros, et l'influence de Bonaparte. 

Le siècle des Lumières, ce mouvement intellectuel d'avant la Révolution, voyait dans le culte des "grands hommes" un besoin d'admirer, et aussi " un appui salutaire pour les citoyens les plus faibles qui, prenant appui sur ces exemples sublimes, y trouveraient la force de se conduire vertueusement". 

Mais, avec la Révolution, le doute apparaît : une société fondée sur l'égalité des droits peut-elle célébrer de prétendus grands hommes sans créer des distinctions funestes entre les citoyens ? Et un homme vertueux, anonyme, n'est-il pas tout autant un "grand homme" que le héros en lumière ? C'est le mythe de la personne modeste, inconnue, qui fait de grandes choses sans se faire remarquer, en restant discret. 

C'est Bernardin de Saint-Pierre, académicien, qui en 1784, décrit dans ses "Etudes de la nature" un projet de cimetière public, un "Elysée", destiné à accueillir les tombes des grands hommes. Ce cimetière est organisé par cercles concentriques, chaque cercle étant dédié à une catégorie d'hommes illustres. L'avant-dernier anneau de ce cimetière est ainsi occupé par les mères de famille, femmes vertueuses auxquelles est confié " l'ordre de la maison, la tranquillité conjugale, et l'éducation des enfants". Et au centre de cet Elysée, Bernardin de Saint-Pierre place le "citoyen juste", lui aussi étranger à toute action singulière particulière, mais qui, " dans l'accomplissement quotidien des prescriptions de la morale et des obligations de la civilisation, représente la vraie grandeur, indispensable mais cachée, sur laquelle se construisent et vivent les collectivités". Car pour Bernardin de Saint- Pierre la véritable grandeur est celle qui rassemble les hommes et les rend plus égaux, car cette vraie grandeur est en chacun d'eux. Et donc pas besoin de glorifier le héros individuel, qui a mis en avant des qualités exceptionnelles grâce à des circonstances extraordinaires. 

La Révolution française a d'abord été du côté de cette thèse de Bernardin de Saint-Pierre. On peut citer Thiers qui commence ainsi son "Histoire de la Révolution française" : 

" Autrefois on écrivait l'Histoire à l'usage du dauphin, aujourd'hui c'est à l'usage du peuple qu'il faut l'écrire, et les fils du roi s'instruiront à leur tour dans les livres faits pour le peuple".

Cette posture, on la rencontre d'ailleurs aujourd'hui, non? Tous ces discours sur " c'est pas moi, c'est le travail d'une équipe, bla bla bla". Tous ces remerciements lors des cérémonies de remise de prix aux Césars ou Oscars (je remercie le chef éclairagiste sans qui rien n'aurait été possible). Encore aujourd'hui on évite de trop faire le héros.

 Pourtant cette idée va évoluer, et l'on va se dire que la République a quand même besoin de ses grands hommes. C'est ce qui va inspirer la construction du Panthéon à Paris en 1790. Mais, pour éviter l’idolâtrie, les révolutionnaires réservent les hommages de la nation aux héros à condition qu'ils soient morts.

Mais la Révolution va pourtant faire émerger ses héros, car le révolutionnaire ne peut pas être un être passif de la nécessité de  la Révolution, mais un acteur héroïque qui s'élève au-dessus des autres hommes en s’immolant à la cause.Comme l'indique Patrice Gueniffey, ces révolutionnaires célèbres, de Marat à Robespierre, " reçoivent le pouvoir de matérialiser le peuple souverain dans son anonymat et d'incarner un peuple qui n'existe pas encore". Et donc ces grandes figures " recréent entre elles et la foule de leurs admirateurs la relation distanciée et inégalitaire propre au héros de l'âge classique que la Révolution avait voulu abolir".

C'est le 9 Thermidor qui va tout changer : Ce jour là (27 juillet 1794) , les députés de la Convention contestent l'autorité de Robespierre et Saint-Just; Ils sont arrêtés et déclarés hors la loi; Robespierre est exécuté le lendemain 10 thermidor an II, avec vingt et un de ses amis, sans procès, C'est la fin de la Terreur. Et la fin de ces figures héroïques, qualifiées maintenant de "buveurs de sang". 

Alors, si on ne trouve plus les héros dans la politique, où va-t-on aller les chercher ? ...Dans la guerre. Et c'est là que Bonaparte va trouver son rôle de "sauveur". Il a le profil idéal, comme l'indique Patrice Gueniffey : " Nombreux sont les français qui ne voyaient de remède que dans le retour d'une forme de pouvoir absolu, sinon de droit divin, que les généraux incarnaient naturellement". Oui, mais pourquoi Bonaparte? C'est Thiers qui identifie ce qui fait la différence : le fait qu'il soit étranger d'origine. " La singularité ajoute toujours au prestige du génie, surtout en France, où, avec la plus grande uniformité de mœurs, on aime l'étrangeté avec passion".

Bonaparte est à la fois révolutionnaire et post révolutionnaire, et correspond à l'attente de la population.. Révolutionnaire, par sa jeunesse (il a 27 ans en 1796), ensuite par son volontarisme et sa promesse d'égalité (tous les généraux de 25 ans, comme Bonaparte, sont sortis du rang, preuve que les notabilités de la fortune ont remplacé celles de la naissance). Mais il est aussi postrévolutionnaire car il incarne la Révolution, mais pas la guerre civile. Il a conquis sa légitimité sur les champs de bataille et non dans les querelles politiques.  C'est pourquoi on a dit que Napoléon a achevé la Révolution : " La guerre finit d'exproprier l'ancienne société en incorporant ses valeurs, notamment militaires, à l'héritage de la Révolution. D'une certaine façon il revient aux hommes de guerre de réussir là où ceux de 1789 ont échoué : la guerre leur permet de s'emparer des valeurs de l'aristocratie, grâce à quoi l'égalité se réalise par le haut, tandis que dans l'ordre politique on avait tenté de la réaliser par le bas au prix de la destruction de toutes les valeurs anciennes". 

C'est un mélange de l'aristocratie et de la démocratie que permet ainsi le personnage de Napoléon. Il est une association du bourgeois et du héros. Il est pour ses contemporains l'homme sans ancêtres et sans nom qui se crée lui-même à force de volonté, de travail, de talent. Il ne voit le bonheur que dans " le développement le plus complet de ses facultés". C'est ce qui fait, selon Patrice Gueniffey, le secret de la fascination qu'il exerce encore aujourd'hui. Il est celui qui fait. Ce héros, on n'a pas envie de l'imiter, mais de l'admirer. Ses contemporains, et encore aujourd'hui, rêvent d'être comme lui : " animés de cette même énergie vitale qui lui permettait de transformer le monde qui l'entourait pour en faire la matière et le décor de son destin".

Bonaparte est notre héros car il est le rêve de chacun, la croyance que notre sort ne résistera pas à notre volonté.

C'est sans doute pourquoi, fait remarquer Patrice Gueniffey, " les asiles étaient pleins de fous qui se prenaient pour Napoléon".

Les héros tels que celui construit avec Napoléon sont-ils ce qui nous permet d'être fous ? 


Nombrilisme chronologique

HISTOIREC'est d'après lui le drame de la modernité en Occident, et en France. Nous souffrons d'un "nombrilisme chronologique".

Lui, c'est Rémi Brague, philosophe et historien, qui vient de publier un livre d'entretiens au titre éloquent, " Où va l'histoire ?", et donne un entretien dans le dernier numéro du Figaro Histoire. C'est dans cet article que je le découvre (le livre sera pour plus tard; et aussi son essai " Modérément moderne" qui a l'air pas mal, à paraître en poche en octobre).

Il constate que les décideurs ne tiennent généralement pas tellement compte de l'histoire. Il suffit de se rappeler que Hitler savait que Napoléon n'avait pas eu une bonne idée d'envahir la Russie; Il l'a fait après lui. De même l'intervention américaine en Irak a été une catastrophe; Cela n'a pas empêché les gouvernements français et anglais de s'y remettre en Libye.

Ce que l'on aime dans l'histoire, aujourd'hui, c'est un décor qui stimule l'imagination, que nous regardons comme un spectacle, mais nous refusons qu'elle soit un code ou source d'enseignement. Dans nos esprits modernes, nous assistons à un rejet de ce qui se présenterait comme une tradition, car, dans nos esprits, tout ce qui est du passé a vocation à être dépassé, au nom du progrès. Pour mesurer le progrès, nous avons besoin d'un passé qui nous soit étranger, afin d'avoir ainsi l'occasion de se réjouir de ce qui a changé.

Rémi Brague cite ainsi que lorsque l'on veut parler d'atrocités ou de massacres, on va dire " Mais, enfin, nous ne sommes pourtant plus au Moyen Âge". Car le Moyen Âge représente dans notre imaginaire un repoussoir universel. Alors que, rappelle Rémi Brague, de nombreuses richesses intellectuelles que l'on croit modernes nous viennent de ce temps.

Cette posture, ne la constate-t-on pas aussi dans les milieux de l'entreprise et du management?

Parler du passé, d'hier, c'est, pour certains, ringard; le futur c'est internet et Pokemon GO, les réseaux sociaux, les plateformes. Ce qui fait que de nombreux décideurs et managers sont souvent assez ignorants de l'histoire. Rémi Brague cite un Président de la République qui avait programmé une visite en Espagne pour le 2 mai, comme si il n'avait jamais entendu parler du Dos de Mayo, le soulèvement des madrilènes contre l'occupation française en 1808, immortalisé par le tableau de Goya. Aucune conscience du Président sur ce que cette date pourrait rappeler sur le regard que porte les espagnols sur leurs relations avec la France.

Mais, c'est si grave que ça de ne pas connaître, ni s"inspirer de l'histoire?

Pour Rémi Brague, c'est trés dommageable, et cela correspond à ce qu'il appelle carrément "un refus de la vie". Il y va fort :

" Nous aimons notre vie - et, de fait nous ne jouissons pas seulement d'un confort matériel sans précédent, mais ( qu'il s'agisse de l'abolition de l'esclavage ou la condition de la femme) d'une situation sociale que nous n'échangerions avec aucune autre-, mais nous n'aimons pas assez la vie pour accepter de la transmettre".

Ce qui conduit à ce "nombrilisme chronologique", c'est cette "autolâtrie qui nous fait adorer le présent, et vivre dans le "présentisme".

D'où les conséquences :

" Si je ne suis pas conscient d'être le produit d'un passé, d'une histoire, le descendant de mes ancêtres, comment pourrais-je être persuadé de la nécessité qui s'impose à moi d'être l'ancêtre de mes descendants? Tout se passe comme si l'autosatisfaction nous avait convaincu d'être autant de chefs-d'oeuvre inégalables, trop parfaits pour être reproductibles. L'histoire devrait nous faire mesurer l'absurdité de ce point de vue mortifère".

Et il conclut que cela peut ressembler à un suicide collectif :

"Nous nous aimons trop pour nous suicider individuellement, mais nous n'aimons rien au-dessus de nous-même qui soit susceptible de nous faire sentir l'immoralité du suicide collectif auquel nous avons consenti".

Heureusement, il nous propose l'antidote : relisons l'histoire, inspirons-nous de l'histoire, allons chercher, au-delà des faits (car l'important ce n'est pas de savoir que la bataille de Marignan s'est déroulée en 1515, mais de comprendre le message que nous envoient à travers les siècles les événements du passé), ce qui nous fera mieux comprendre le présent et se préparer au futur.

L'histoire, professeur de management ?


Qui a le pouvoir ?

HOBBESJ'avais déjà parlé de Thomas Hobbes, philosophe politique du XVIIème siècle, à propos de Google (voir ICI ou ICI). Hobbes, Car pour explorer ce qui "fait société" dans l'entreprise la science politique peut aussi nous inspirer. Hobbes, c'est celui dont on dit que la philosophie a contribué au concept de "pouvoir". Son oeuvre la plus connue est bien sûr "le Leviathan", symbole d'un "homme virtuel", l'Etat, qui nous protège. L'objectif est d'analyser ce qui fait la souveraineté,et pourquoi nous vivons en société.

Je le retrouve dans le pavé de 600 pages de Luc Foisneau, considéré comme LE spécialiste de cet auteur : "Hobbes, la vie inquiète". Il présente lui même son livre comme " l'aboutissement d'une vingtaine d'années de recherche et d'enseignement". 

Une controverse intéressante à retrouver est celle entre Hobbes et Machiavel, à propos de ce qui fait le pouvoir du souverain, et ce concept de vertu (virtù).

Pour Machiavel, ce qui fait la virtù du Prince, c'est son aptitude exceptionnelle à répondre aux aléas de la fortuna, c'est à dire à profiter des situations. Ce qui fait la grandeur n'est pas la capacité à respecter des règles, mais une aptitude à répondre de manière à chaque fois singulière à l'imprévisibilité des circonstances. Donc pas besoin de respecter les règles, ni d'être juste, car ce qui compte c'est le résultat, donc la victoire ("la fin justifie les moyens"). 

Ainsi est posée la question pour ceux qui viendront après Machiavel, dont Hobbes, de savoir si, pour bien gouverner, il est nécessaire, ou non, de savoir oublier les règles de la moralité commune.

L'oeuvre de Hobbes vient précisément, avec sa "théorie de la vertu de justice" répondre directement à la définition machiavélienne de la virtù. Dans la conception de Hobbes de l'Etat souverain, l'Etat-Leviathan, cette notion de virtù du prince exceptionnel a une place très réduite.

La vertu dont parle Hobbes est celle de "la vertu de justice", dont il dit dans le chapitre XV du Léviathan que " ce qui donne aux actions humaines la saveur caractéristique de la justice, c'est une certaine noblesse ou générosité (qui se rencontre rarement) du tempérament, par laquelle un homme dédaigne d'envisager, pour la satisfaction de son existence, le recours à la fraude ou à la violation de ses promesses".

Pour lui il n'est pas concevable que "la méchanceté couronnée de succès a obtenu le nom de vertu; et certains qui en toute occasion ont condamné le fait de violer sa foi, l'ont cependant admis, quand c'était pour conquérir un royaume".

Ce à quoi s'oppose Hobbes, c'est une invocation de l'histoire qui justifierait la conception de Machiavel : c'est en observant les grands succès de l'Histoire, et les succès des criminels, que l'on justifierait leur virtù. (Luc Foisneau observe d'ailleurs que cette interprétation de Hobbes ne correspond pas exactement à la thèse de Machiavel, qui ne dit pas que tuer ses concitoyens est un acte de vertu).

Pour Hobbes, l'homme juste est l'homme généreux, cette générosité étant " la saveur caractéristique de la justice", et donc ce refus de "la corruption et de la fraude". Rencontre de la vertu et de la prudence, l'homme généreux selon Hobbes constitue alors le prototype du citoyen moderne, selon Luc Foisneau. 

Et cela s'applique aussi au souverain. Citons l'analyse de Luc Foisneau :

" S'il y a bien un savoir du prince, ce dernier est un savoir moral de la politique. Pour exercer le pouvoir dans un Etat hobbesien il faut connaître la science de la justice, celle de faire les lois et de les faire appliquer, qui est une science du gouvernement et de l'obéissance. Hobbes ne demande pas au prince d'être un virtuose de la politique; il lui demande de comprendre le bon usage des lois".

Dans cette conception l'exercice de la souveraineté n'exige pas que le souverain possède de grandes vertus intellectuelles, mais qu'il sache faire un bon usage des vertus intellectuelles de ses conseillers. La vertu du souverain résidera dans sa capacité à prendre les bonnes décisions.

On retrouve là l'opposition,que l'on peut aussi voir en action dans nos entreprises, entre la conduite solitaire de l'homme providentiel, le guerrier qui fonce, et la conduite hobbesienne de la vertu de justice. Un peu comme ce dirigeant qui aimait se comparer à Charles V ICI. 

Le pouvoir hobbesien, qui fait un "bon usage des vertus de ses conseillers", voilà de quoi inciter nos dirigeants à faire confiance en leurs consultants plutôt qu'à leur seul charisme, ou bonne fortune.

Cela vaut aussi, encore aujourd'hui, pour ceux qui veulent se frotter à gouverner nos Etats modernes.

Merci à Hobbes et Luc Foisneau...

 


Avons-nous besoin des communautés ?

CommunautéDans les réseaux sociaux, les outils collaboratifs, les entreprises, on entend ce mot : les communautés. A écouter leurs promoteurs, les communautés, c'est un truc formidable: c'est le triomphe de la transversalité, des silos cassés, des baronnies renversées. Nos entreprises deviennent des jeux de réseaux et de communautés qui s'entraident, intègrent les membres, encouragent les discussions et les confrontations d'idées.

On aime bien les communautés dans les territoires en France : ça fait solidarité, entraide, projet commun. Cela donne la vision d'une ambition commune.

Mais quand certains parlent de communauté, ils utilisent un autre mot très vilain : communautarisme ! Anne Chemin, dans un dossier du Monde du 4 juin, indique que sur la carte des tendances Google la France détient le record du monde des requêtes pour le terme "communautarisme" ainsi que pour sa version anglaise "communautarism". Les communautés devenues communautarisme, ça fait peur.

Car la société française, vue comme une "Nation", ça ne permet pas justement ces histoires de communautés. On aime la représenter comme "Une et indivisible" (cette notion de République indivisible figure dans l'article premier de notre constitution de 1958). A droite comme à gauche, les politiques aiment bien ça, et en décorent leurs discours. A droite on va chanter la "culture chrétienne de la France"; A gauche on va plutôt vanter les " valeurs universalistes des Lumières". Dans les deux cas le mot clé c'est "Nation". Forcément dans une période de développement, sur tous les territoires, du multiculturalisme, ça coince. Surtout si la religion s'en mêle.

Comme le fait remarquer dans l'article d'Anne Chemin une chercheuse au CNRS, Anne-Laure Zwilling :

" L'idéologie sous-jacente de notre mythe républicain, c'est qu'on ne peut être fort que si l'on est semblable".

L'article rappelle aussi un chiffre pour indiquer que la religion n'est plus un organisateur puissant de la vie sociale : 70% des français se disent sans religion, ce qui place la France dans le top 5 des pays les plus athées du monde. 

Toujours selon Anne-Laure Zwilling : 

" L'unité de la nation exige donc la disparition des particularismes - au début du XXème siècle, on interdisait ainsi la langue bretonne dans les écoles. Quand les minorités se distinguent, on considère qu'elles menacent l'unité de la République et du peuple français: on les soupçonne immédiatement de déloyauté. La France est allergique à la pluralité des appartenances".

C'est au nom de cette tradition, d'ailleurs, que le Conseil constitutionnel a refusé en 1999 de donner son aval à la Charte des langues régionales.

Dans le dossier du Monde, Jean Baubérot, historien et sociologue, qui a étudié le concept de "laïcité", nous explique, inversement, le rôle qu'il qualifie de "précieux", des communautés. Pourquoi ça?

" Les communautés sont précieuses car elle offrent des médiations qui permettent l'éclosion des individus. Le catholicisme et le communisme encourageaient certes l'entre-soi, mais ils ont été formidablement intégrateurs pour des générations entières d'ouvriers polonais, flamands ou espagnols".

Mais alors, la nation, l'Etat ? Jean Baubérot donne sa réponse : 

" Le rôle de l'Etat n'est pas de lutter contre les communautés, mais d'assurer que l'individu n'y est pas enfermé : il doit proposer aux citoyens des itinéraires qui permettent d'avoir des identités multiples et des parcours variés. C'est ce jeu de proximité, mais aussi de distance, que l'Etat doit garantir dans son interrelation avec les communautés". 

Cette vision rejoint en fait celle que nous mettons en oeuvre dans nos entreprises en réseaux et en communautés. L'unité est préservée au travers des valeurs et d'une culture commune; mais les réseaux et les communautés permettent aux individus de s'exprimer et d'agir avec "plusieurs identités", ou plusieurs rôles. 

Pour que ça marche, il faut néanmoins que l'avantage apporté par l'ensemble reste réel par rapport à l'avantage apporté par la communauté. C'est précisément ce qui ne marche pas bien, selon Jean Baubérot, avec l'Etat en France. L'Etat offre moins de garantie d'émancipation sociale, et, la mobilité sociale étant bloquée, ce sont alors " des petits chefs communautaires" qui imposent leurs lois proposent des solidarités. On voit bien alors comment le piston de la communauté devient un puissant levier. 

Il insiste :

" Tant qu'on ne mettra pas fin aux aux discriminations en matière de logement, de scolarité et d'emploi, on laissera les "communautés" tenir le rôle qui était tenu par l'Etat-providence".

Tout est question d'équilibre entre le centre et les "communautés", ce qui revient à développer une nouvelle définition de l'identité, des identités. Encore Jean Baubérot :

" La France, au lieu de reconstruire une histoire mythique d'unité ou d'invoquer des racines judéo-chrétiennes idéalisées, ferait mieux d'élargir sa conception de l'identité nationale"

Y compris dans nos entreprises, cette question de l'Identité, à l'heure de l'ouverture, de la diversité, de la mondialisation des échanges, devient une des clés du "vivre ensemble".

Ce détour vers les sujets de société proposé par ce dossier, est une façon de regarder avec un autre point de vue. C'est ça aussi "Zone Franche", non?


Destins patagons : Allen Gardiner

GrottesGardinerDans le sud de la Patagonie, les grottes Gardiner doivent leur nom à un missionnaire anglican du XIXème Siècle.

Encore un héros dont l'histoire est édifiante.

Dans les années 1800, les missionnaires vers la Patagonie étaient légion. Leur but : évangéliser les populations "indiennes" locales. 

Le capitaine Allen Gardiner a servi pendant plusieurs années dans la Marine Royale anglaise. Et puis, en 1834, à la mort de sa femme, il décide de quitter pour se consacrer à la parole de Dieu. Et il entreprend une croisière à travers le monde. Il devient un des fondateurs de la Société Missionnaire de la Patagonie.

En 1850, il met le cap sur sur l'Amérique du Sud avec six compagnons, à bord du voilier Ocean Queen. C'est ainsi qu'ils mouillent dans la baie Banner, de l'île Picton, en décembre 1850, et le bateau repart, laissant ces missionnaires.

Ils rencontrent sur place les indigènes de l'ethnie Yamana, qui vont se montrer de plus en plus belliqueux. C'est ainsi que les missionnaires en arrivent à s'échapper vers l'Est, et arrivent à Puerto Espanol. Puis après une forte tempête, ils trouvent refuge dans une caverne, et retournent à Banner, où ils avaient enterré leurs provisions avant de bouger. Là, ils veulent laisser un signe de leur présence, dans le cas où un bateau viendrait dans les parages. Ils enterrent des bouteilles avec des messages, demandant secours et spécifiant l'endroit où ils se trouvent. Ils plantent un pieu avec une planche sur laquelle ils peignent l'inscription :

Dig Below (Creusez là-dessous)

Go to Spaniard Harbour (Allez au Port des Espagnols)

March

1851

Et ils retournent à Puerto Espanol. Les provisions deviennent de plus en plus rares. Dans le plus grand calme, les missionnaires consacrent leur temps à écrire leur journal, consignant leurs pensées et leurs dernières phrases avant leur dernier souffle. Ces journaux ont été retrouvés. Le dernier à mourir sera Allen Gardiner. Ses dernières lignes sont :

" 5 septembre, vendredi.- Grandes et merveilleuses sont les grâces de l'amour de mon bon Dieu. Il m'a maintenu jusqu'à présent et quatre jours durant, sans nourriture corporelle, sans souffrance aucune de faim ni de soif".

C'est seulement le 22 octobre 1851 que les marins du John Davidson, bateau de renfort apportant des approvisionnements, découvriront le spectacle. 

D'autres missionnaires prendront la suite de Allen Gardiner; mais bientôt l'ethnie Yamana va disparaître, comme toutes les ethnies locales de la Terre de Feu. L'influence des Européens sur les indigènes n'aura apporté que des maladies.

Démonstration, encore, que les meilleures intentions peuvent parfois apporter les pires catastrophes.

( J'ai trouvé cette histoire dans " Sentiers de Feu, Récit d'une expédition au bout du monde" - Federico Ezequiel Gargiulo).


Destins de Patagonie

BeaglePour le voyageur en Patagonie (j'en reviens), les lieux ont des noms anglais qui évoquent notamment les navigateurs et découvreurs d'il y a à peine deux siècles arrivés ici en voiliers.

Forcément, ça donne envie d'aller rechercher (du moins c'est mon cas) l'histoire de ces sortes de héros; et de découvrir de drôles d'histoires. 

Ces pionniers sont un peu comme des entrepreneurs face à l'inconnu, il y a des bons moments, des joies, et aussi des découragements, et même des drames.

Je découvre ainsi l'histoire du HMS Beagle, qui donne son nom au Canal Beagle (il sera ainsi nommé lors de de l'expédition du Beagle), que l'on parcourt aujourd'hui en bateau de croisière. Et notamment le destin des capitaines Stokes et FitzRoy.

Le premier voyage part de Plymouth le 22 mai 1826, sous le commandement du  capitaine Pringle Stokes. L'expédition va découvrir les difficultés de la navigation en Terre de Feu dans le détroit de Magellan. Le paysage est immense et monotone. En juin 1828, le Beagle arrive à Port Famine (c'est le nom que lui a donné le navigateur Cavendish, qui y découvre les rares survivants d'une expédition de colonisation précédente).  

Le capitaine Strokes lors de cette arrivée à port Famine, note dans son journal : 

" Rien ne pourrait être plus triste que le paysage autour de nous".

Devant le paysage, il se met à déprimer. C'est ainsi que le 1er août le capitaine Strokes prend un pistolet dans sa cabine, le porte à sa tête, et tire. Le coup n'est pas fatal, mais le médecin ne parviendra pas à le sauver; il meurt le 12 août 1828.

Le capitaine qui lui succède est Robert FitzRoy, jeune aristocrate de 23 ans, qui entreprend le deuxième voyage du Beagle, du 27 décembre 1831 au 2 octobre 1836. Pour ce deuxième voyage, le capitaine FitzRoy, par peur de déprimer lui aussi comme le capitaine Strokes, cherche un compagnon de voyage avec un niveau intellectuel suffisant pour qu'il puisse discuter avec lui. C'est ainsi qu'il embarque avec un jeune étudiant en théologie et naturaliste, Charles Darwin. Il décrira la faune et la flore, et les personnes rencontrées, dans son livre sur ce voyage. Et il en tirera ensuite son analyse sur "l'origine  des espèces". 

Après son retour de cette expédition, le capitaine FitzRoy, cinq ans après, ce capitaine qui avait été embauché comme capitaine suite au suicide du capitaine, va lui aussi être victime de dépression. Le dimanche 30 avril 1865 il entre dans son dressing juste avant huit heures, prend un rasoir, et se tranche la gorge.

Drôles d'aventures; on croirait le livret d'un opéra, une tragédie,  ou un drame shakespearien.

Ces histoires rendent encore plus captivante la traversée de ces lieux, presque deux cents ans après.

NOTA : Je trouve toutes ces histoires dans le livre de Chris Moss - " Patagonia, a cultural history".


Design Thinking du Moyen Âge à Venise

VeniseXIIILe "Design Thinking" est décrit comme la façon intelligente de concevoir le changement aujourd'hui. Il est une réponse aux besoins humains, grâce à un bon "design". 

Dans son livre sur "Le Moyen Âge de Venise - Des eaux salées au miracle des pierres", Elisabeth Crouzet-Pavan décrit en détail comment cette ville s'est créée et développée pendant cette période, entre le XIIème et le XVème siècle. Ce Moyen Âge où Venise comptait bien plus d'habitants qu'aujourd'hui.

On assite à la création de l'espace par assèchements successifs des marais, et la conquête de nouveaux terrains. Puis la création de l'espace public, avec les voies publiques, sur eau ou terrestres, et les propriétés privées et publiques. Et l'émergence des lieux où les habitants commercent et travaillent, des lieux aussi de la circulation de la vie quotidienne des hommes et des femmes qui y affirment leur "propre culture de l'espace".

Ce qui est marquant, c'est le rôle important de l'autorité publique communale pour ordonner, organiser, et donner du sens.

A propos  de l'aménagement des rives du marché du Rialto au XIVème siècle, Elisabeth Crouzet-Pavan indique : 

" En quête d'une ville idéale, d'un centre marchand ordonné pour l'utilité générale, propre à favoriser les affaires et l'enrichissement, l'action publique se veut aussi oeuvre d'harmonie et de beauté. Comme sur la rive de San Marco, les nécessités esthétiques déterminent la politique urbaine et ses choix. En ces années, il revient aussi au marché du Rialto de servir l'honneur de la commune vénitienne en participant à la mise en représentation de la ville. (...). La rationalité de l'action publique n'est donc pas seulement le fait de la montée en puissance d'une structure. Elle est aussi le fait d'une recherche esthétique. Légitimée par la quête, plus sacrale encore que politique, d'une ville idéale, l'action publique se veut aussi oeuvre d'harmonie et de beauté".

Ainsi l'action communale vient profondément transformer l'espace et les infrastructures. Elle vient lutter contre le désordre des lieux au marché du Rialto. Cette île concentre au XIIIème siècle les marchés de gros et de détail, les échoppes et ateliers de produits divers. L'autorité publique va lutter contre le désordre des lieux de déchargement, des lieux de stockage. Dans les premières décennies du XIVème siècle, les rives, passées sous tutelle publique, la commune entreprend de de faire décharger les marchandises sur des portions de quais spécialisés. Cela permet aussi de percevoir les taxes de douane. La commune,grâce aux recettes de location des rives, va garantir l'entretien et le curage régulier des eaux.

Autre exemple de "Design Thinking" par l'autorité communale : l'aménagement de la Merceria, rue terrestre aui part de la place San Marco. En fouillant les règlements de police urbaine de l'époque, Elisabeth Crouzet-Pavan montre combien l'intervention de l'autorité publique adopte une vision "globale" du changement. En 1269, un premier "programme" décide du pavage des rues, et vise à faire disparaître les débordements, bancs, portiques, ou balcons, et leur avancée sur la rue, qui est limitée par règlement. En 1272 ce programme est repris, en plus hardi encore. Le Grand Conseil de Venise élit en 1340 cinq Sages, avec pour Mission de veiller à la destruction des auvents qui subsistent dans la Merceria, et d'exiger partout l'adjonction de gouttières. 

"L'axe de la Merceria, dans un souci unitaire, est donc une fois encore envisagé dans sa totalité; les différentes phases des travaux sont liées. Il s'agit d'imposer, au centre de la cité, des équipements identiques, une régularité, un ordre. La solidité, la beauté du patrimoine immobilier privé doivent souligner, dans la principale rue marchande de Venise, la richesse et la puissance urbaines. Le confort de la circulation assuré, la conservation des maisons et boutiques garanties, le décor citadin acquiert une plus grande dignité. Au lieu par excellence du passage, Venise se donne à voir. Dans ce soin porté au plus central de l'étendue bâtie, la commune exprime sa perception, graduellement plus consciente et rigoureuse, de la forme et de l'identité de la ville qu'elle gouverne. Contre l'émiettement des droits et les abus des particuliers, les règlements de police urbaine décrivent le succès progressif d'une autorité de décision. Parfois inopérante, infléchie par des compromis plus ou moins nets, retardée par des obstacles, une gestion de l'organisme urbain se met toute fois en place".

Sens du global, sens de l'esthétique, autorité de décision, oeuvre d'harmonie et de beauté : la construction de Venise au Moyen Âge comme modèle pour le Design Thinking des transformations d'aujourd'hui ? Et pas seulement urbaines.