Jardiner notre potager

PotagerConsommer comme si tout nous arrivait dans les magasins par magie ? 

On a l'impression que la société du travail est un monde caché dont on ne parle plus.

Pourtant on a aussi envie de trouver du sens à notre travail, comme un jardinier dans son potager.

L'économie de proximité est la nouvelle révolution.

C'est le sujet de ma chronique de ce mois sur "Envie d'Entreprendre",

ICI

Allez-y vite pour cultiver votre jardin..


Enclosures : danger ?

EnclosuresOn les appelle les "communs", ou "ressources communes", en référence aux ressources collectives sur lesquelles personne n'a de droit de propriété privée, ni de contrôle exclusif. Ce sont par exemple les pêcheries, les pâturages, les eaux souterraines. Historiquement ces communs ont eu tendance à disparaître, soit en étant récupérés par le marché et la propriété privée, soit en passant sous propriété de l'Etat. On a même parlé de la "tragédie des communs" en évoquant le risque, si personne n'est propriétaire ou responsable, de surexploitation par la collectivité qui aboutirait à menacer ces ressources elles-mêmes (disparition des poissons ou des eaux).

Et c'est pourquoi on a considéré que laisser libre des ressources n'était pas optimum, et que seuls les marchés et l'Etat peuvent bien gérer. Et ainsi, en Angleterre, de la fin du XVIIème siècle au milieu du XIXème siècle, environ un septième de toutes les terres communes d'Angleterre furent découpées et privatisées. Les fondements de l'économie de marché se sont ainsi mis en place. Ce système de privatisation a été appelé les "enclosures". Par les "enclosures" la production n'est plus destinée à un usage domestique dans un cadre social stable, mais réorientée en vue de permettre le gain privé et l'accumulation. Et ainsi les ressources comme la terre, le travail, l'argent ont été redéfinies comme des marchandises que l'on échange sur les marchés, auxquelles on peut affecter un prix, et qui peuvent devenir objets de commerce et de spéculation. 

Ce système des "enclosures" n'est pas propre aux temps anciens. Aujourd'hui encore des pans entiers de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique Latine, sont en train de vivre ce même phénomène d'accaparement des terres. Des investisseurs et des gouvernements s'approprient des millions d'hectares de terres que les communautés traditionnelles utilisaient depuis des générations. Et cela se développe à grande vitesse. On estime ainsi que 90% des habitants de l'Afrique subsaharienne, soit 500 millions de personnes, ne disposent pas de titres de propriété officiels sur leurs terres et risquent donc ainsi l'éviction. Au niveau mondial 2 milliards de personnes, et 8 milliards et demi d'hectares dépendent de droits d'usage coutumiers.Et quand ils sont dépossédés de leurs terres, les commoneurs ne peuvent plus cultiver et récolter leur propre nourriture, ni collecter leur eau, ni chasser leur gibier. Les communautés sont brisées.

Certains investisseurs Etats interviennent comme de purs spéculateurs, pour engranger des profits avec la hausse du prix des terres. L'Arabie Saoudite a ainsi dépensé un milliard de dollars pour acheter 700.000 hectares de terres en Afrique. L'Inde, la Chine, la Corée, font la même chose.

Alors aujourd'hui certains s'élèvent pour en appeler à une "renaissance des communs". C'est le titre de l'ouvrage de David Bollier, qui est le principal militant de ce mouvement (voir son blog), d'où je tire les éléments ci-dessus. J'avais écouté le plaidoyer de David Bollier dans une conférence au Smart City forum à Barcelone en novembre (j'en parle ICI).

Et le sujet va plus loin que l’accaparement des terres. Il concerne tous les biens qui sont "enclosés" par la propriété ou l'Etat.  

Les "communs" dont parle David Bollier ne vivent pas la "tragédie" évoquée, car les communs ne sont pas seulement des ressources collectives, mais sont aussi un système responsable à long terme des ressources qui préserve les valeurs partagées et l'identité d'une communauté. Au lieu de confier à l'Etat la régulation c'est la communauté elle-même qui établit ses règles et les modes de fonctionnement. Les communs sont donc des ressources + une communauté + des protocoles. Et en développant ces systèmes, on enlève à l'Etat autorité dictatoriale sur les ressources. 

Et si l'on reparle des "communs" et de leur renaissance, c'est que la lutte contre les enclosures par les militants des communs concerne des domaines de plus en plus importants de notre société. L'ouvrage de David Bollier les répertorie bien, chapitre après chapitre. 

Un exemple : l'appropriation des espaces publics. Lorsque des tours ou des centres commerciaux, ou toute installation privée, remplacent des places publiques, nous réduisons notre capacité à nous rencontrer. Il devient plus difficile pour les individus de s'identifier et de parler avec les autres. L"érosion des espaces publics empêche d'être des commoneurs.Mais l'infrastructure la plus importante qui est menacée est bien sur internet. Dans de nombreuses régions du monde des opérateurs privés puissants veulent utiliser leur pouvoir de "porte d'accès" à internet pour censurer ou interdire certains types de trafic. C'est pourquoi s'élèvent de nombreux défenseur de la "neutralité d'internet".

Mais les enclosures s'attaquent aussi au savoir et à la culture. par l'intermédiaire des brevets divers notamment. David Bollier rappelle que la loi a permis à McDonald's de poursuivre des marques comme "McVegan" ou "McSushi", et même de gagner un procès contre "McSleep" pour vol de marque. McDonald's se déclare ainsi le seul propriétaire du suffixe "Mc" dans le monde. Cette tendance concerne aussi des couleurs, des sons. La chaîne américaine NBC a fait enregistrer comme marque déposée les trois notes de carillon "Ding, Ding, Ding".Parmi les formes de lutte contre les enclosures du savoir et de la culture on peut citer le développement des logiciels libres, open source, de wikipedia. 

On comprend ainsi combien ces enclosures peuvent aliéner la nature, la culture et les relations sociales, au profit des marchés, mais aussi de l'Etat. Et l'on voit de nombreuses initiatives qui se mettent en place pour lutter contre ce phénomène d'enclosures.

David Bollier en appelle ainsi à trouver, collectivement, nous la société civile, de nouveaux moyens de protéger l'intégrité des communs et la richesse qu'ils produisent. Cela peut concerner aussi le gouvernement et le management de nos cités, en permettant l'innovation initiée et expérimentée par les citoyens, en trouvant les moyens de nous protéger contre les enclosures de toutes sortes. Le blog de David nous fournit chaque jour de multiples exemples d'initiatives citoyennes en ce sens.

Ce qui est impressionnant c'est que le développement des communs se fait par des initiatives très décentralisées, partout dans le monde, de manière autoorganisée. Mais ces initiatives commencent à s'interconnecter. Des forums, des lieux d'échanges, se mettent en place. Parfait exemple d'un mouvement qui se déploie sans aucun leadership unifié (c'est ce qui le rend d'ailleurs si fort politiquement).

Avec les "communs", c'est une vision de l'innovation qui émerge, et de nouveaux modèles économiques (ou plutôt la renaissance de modèles économiques).  

Si nous voulons contribuer à ce mouvement David Bollier nous donne un conseil simple et sage : inutile de penser un système théorique des communs. Il vaut mieux accomplir le vrai travail.

Comme il le dit en citant une artiste, Jenny Holzer :

" L'action dérange davantage que la pensée".

De quoi nous inspirer....

 


Pourquoi le biomimétisme ?

Biomimetisme123Le biomimétisme, c'est une approche scientifique qui consiste imiter les inventions de la nature pour les adapter au service de l'homme. 

L'inspiratrice est une scientifique américaine, Janine M. Benyus, qui a fait de nombreux adeptes et inspiré des centres de Recherche, dont le CEEBIOS en France (Centre d'Excellence en biomimétisme de Senlis). 

Ce biomimétisme classe les innovations en trois niveaux : le biomimétisme de forme, le biomimétisme des matériaux et le biomimétisme écosystémique.

Le biomimétisme de forme, c'est celui qui consiste à améliorer les performances environnementales d'une technologie par un travail sur la forme, inspiré du vivant. C'est ainsi que le nez du train TGV a été inspiré par le bec du martin pêcheur. En effet lors le conception du train à grande vitesse au Japon, il est constaté qu'à chaque entrée dans un tunnel à plus de 300 km/h le bouchon d'air brutalement comprimé provoquait un bang à la sortie, source de bruit pour les riverains et de vibrations. C'est comme ça que l'ingénieur japonais qui l'a conçu s'est intéressé au martin pêcheur qui rencontre le même problème que le train à grande vitesse : le passage d'un milieu rempli d'un fluide peu dense - l'air ambiant- à un autre beaucoup plus dense- l'air compressé à l'avant du train une fois dans le tunnel. Le martin pêcheur, lui, passe d'un milieu peu dense - l'air ambiant- à un milieu fluide plus dense - la surface de l'eau pour aller en piquer chercher les poissons, et sans le troubler (pour ne pas perdre sa proie de vue et ne pas l'alerter). Et ainsi le nez du train à grande vitesse a reproduit les caractéristiques du bec du martin pêcheur.

Le biomimétisme des matériaux est celui qui découvre et utilise des matériaux inspirés du vivant, en travaillant sur leur consommation d'énergie, leur durabilité, leur recyclabilité (car dans la nature tout est recyclé), 

Et, encore plus ambitieux, le biomimétisme écosystémique s'inspire, non pas des "trucs" technologiques des espèces, mais des relations entre elles, celles qui permettent aux écosystèmes qui en émergent d'être à la fois durables et adaptables, en s'inspirant des principes du Vivant. 

Dans cette dernière inspiration le biomimétisme est celui qui s'applique à des échelles spatiales et temporelles plus élevées (les villes, les réseaux, les pays) et encourage à la coopération au sein de notre espèce et avec les autres espèces. C'est une vision du monde et de la nature différente, mettant en évidence notre interdépendance avec le reste de la biosphère. Cela est en rupture avec une conception de l'espèce humaine, c'est à dire nous, comme des prédateurs qui domptent la nature pour leur service.

Cette nouvelle vision est bien analysée par Gauthier Chapelle dans son livre " Le vivant comme modèle", merveilleux guide pour nous apprendre à nous "reconnecter" avec les principes du vivant et retrouver de l'harmonie avec le reste du vivant. Le vivant est là sur notre planète depuis 4 milliards d'années. Mais pendant les deux derniers siècles, la civilisation que l'auteur appelle "la civilisation thermo-industrielle" a fait pas mal de dégâts : notre consommation de pétrole, énergie fossile, en est rendue à mille barils par seconde, soit autant de CO2 à neutraliser par seconde, si nous voulons éviter les dégâts annoncés par ce phénomène. 

Une relation de coopération entre les espèces prend le nom de symbiose : C'est l'exemple du poisson-clown qui livre un surplus de nourriture à l'anémone de mer en échange de sa protection, ou des fleurs qui produisent le nectar pour attirer et nourrir les insectes, en contrepartie des échanges de pollen. Cette relation de symbiose est l'inverse de la compétition : la compétition coûte aux deux espèces qui s'affrontent car dans ce cas il faut davantage d'énergie pour acquérir une ressource que l'on se dispute. Les symbioses ont été découvertes, elles, dans tous les groupes d'organismes, et en abondance. Ainsi, des tailles de pattes et de becs différentes entre espèces de petits échassiers leur permettent de se répartir les invertébrés vivant dans la vase à des profondeurs différentes. 

Une nouvelle discipline scientifique est ainsi née : la symbiologie, avec une société scientifique dédiée, l'International Symbiosis Society. 

Ce que nous apprend la symbiologie, c'est que les innovations majeures de l'évolution du vivant résultent de symbioses. Elles représentent des sauts de complexité par rapport aux micro-innovations générées par la compétition ou la prédation. 

Il est certain que nous, les humains, avons surtout vécus pour le moment avec la compétition et la prédation. C'est même le principe de la concurrence, de l'innovation créatrice. 

Dans la complexité, ce que peut nous apprendre le biomimétisme, ce sont donc les vertus de la symbiose et de la coopération.

Certains l'ont déjà compris et inventent des formes de coopération et d'organisations en ce sens. 

Ce sont ceux qui ont compris que le vivant pouvait nous apprendre à vivre.

Faire du vivant un modèle : voilà de quoi nous inspirer, donc.


Smart city : La ville gérée par les citoyens

SmartcityJ'étais cette semaine au Smart City Expo World Congress à Barcelone. C'est une manifestation qui existe depuis 2011 et vise à montrer et débattre des meilleures expériences de "Smart city".

C'est quoi une "Smart City" ? Une ville intelligente...Mais existe-t-il des "villes bêtes" ? 

en fait n'importe qui ne peut pas se déclarer "Smart City" comme ça; l'appellation fait l'objet depuis 2014 d'une norme (eh oui !)  ISO 37120:2014 qui permet de certifier qu’une ville est intelligente selon une centaine d’indicateurs, incluant notamment la gestion de la mobilité, de l’économie, du mode de vie et de l’implication des habitants.

Le thème de cette année était : " cities for citizens". Car il ne s'agit plus de parler de concevoir les villes pour les citoyens, mais par les citoyens. Les technologies nous permettent aujourd'hui de faire fonctionner une démocratie de gestion de la ville par les citoyens eux-mêmes. D'où toutes les applications proposées par des start up pour permettre aux villes de consulter les citoyens, de les faire dialoguer entre eux. Mais ce n'est pas l'outil qui rend la ville plus démocratique dans sa gestion. C'est forcément d'abord une question d'état d'esprit.

 Peter Baeck, Head of collaborative economy research de NESTA a notamment apporté son témoignage.

. NESTA (National endowment for Science Technology and the Arts)  est à l'origine une dotation publique anglaise crée en 1998 pour promouvoir les projets d'innovation, de développement des talents et de créativité. En 2012 cette organisation se transforme en fondation financée par des donateurs volontaires et prend une dimension mondiale. 

Les projets d'aujourd'hui portent notamment sur les initiatives de ce que l'on appelle "Digital Social Innovation" (DSI). visant à développer l'innovation par les citoyens. Tous les projets peuvent être suivis en accès libre sur leur site.

Parmi les initiatives qui vont dans ce sens de l'appropriation de la ville et de l'innovation par les citoyens : les Fab Labs et Fab Cities. Ce sont des plateformes ouvertes pour être utilisées librement pour fabriquer des produits, sa nourriture, son énergie. 

Autre intervention remarquée, celle de David Bollier qui a traité du sujet : " The city as a commons". La ville comme un bien commun. David est un activist qui nous invite à prendre en main nous-mêmes la gestion de ce bien commun qui est notre ville. On peut le suivre sur son blog. Avec lui, il ne s'agit pas de monter des "partenariats Public-Privé" mais des " Public-Common Partnership". Avec ces approches, et tout ce qu permet la technologie, on se prend à imaginer une ville gérée par ses citoyens, et débarrassée de tous les fonctionnaires qui encombrent les administrations municipales. 

De bonnes perspectives et des sujets à explorer pour imaginer de telles smart cities...


Des solutions ou des réponses ?


AvenirPeu avant l'élection présidentielle de 2012, j'avais posté cette note. Elle me parait encore d'actualité pour évaluer les candidats de cette nouvelle élection. Je la reposte donc aujourd'hui.

La lecture des réflexions philosophiques de Léo Strauss et de Hannah Arendt, à propos de leur analyse de la "crise de la modernité", au travers de l'ouvrage de Carole Widmaier, me fait rencontrer deux notions que l'on pourrait croire identiques : les Problèmes/Solutions et les Questions/Réponses.

Léo Strauss, constatant la diversité de fait des pensées au cours de l'histoire, recherche ce qui en elles est permanent, pour trouver ce qu'il appelle les problèmes fondamentaux, essentiellement ceux de la nature de la vie bonne et de la nature du meilleur régime. Il invoque ainsi, dans "Droit naturel et histoire" :

"L'histoire paraît prouver que toute pensée humaine, et davantage toute pensée philosophique, se porte toujours aux mêmes problèmes et aux mêmes thèmes fondamentaux, et qu'en conséquence une structure immuable demeure à travers toutes les variations de la connaissance humaine des faits comme des principes.(...). S'il est vrai que les problèmes fondamentaux demeurent à travers toute évolution historique, la pensée humaine est capable de transcender ses limitations historiques ou d'accéder à quelque chose de transhistorique.(...°. A travers le temps, la diversité des théories cache l'identité des problèmes : la raison est le lieu de la permanence, et c'est par elle que la nature humaine transcende l'histoire".

Pour Strauss, pour appréhender cette permanence, il faut remonter des solutions aux problèmes.Dans ce cas, la bonne solution n'est pas celle qui s'adapte à un réel défini historiquement, mais celle qui est vrai de tout temps.Il retrouve la notion philosophique de vérité. Pour lui, la bonne solution n'est pas celle qui a les meilleurs effets dans l'action (pragmatisme), ni celle qui donne le plus à penser (sens), mais qui énonce un bien dont une conception juste du Tout peut résulter.

La démarche de Strauss est donc d'identifier, indépendemment de la situation, les problèmes, et d'en rechercher les solutions qui sont celles qui sont les plus justes au regard d'une attitude philosophique. L'authentique rationalité est celle qui sans cesse retourne aux problèmes fondamentaux et s'emploie à les résoudre.

En recherchant les problèmes, et en apportant les solutions, on impose à la réalité humaine un principe de non-contradiction, jusqu'à vouloir transformer l'homme lui-même. C'est la définition de l'idéologie.

Face à cette approche par les Problèmes/Solutions, la démarche de Arendt est complètement différente.

Pour elle, il n'est pas possible de poser une permanence des problèmes, et encore moins d'envisager l'unicité de leurs solutions. Car penser la permanence du problème et de la bonne solution reviendrait à penser une permanence de la réalité humaine elle-même. Pour Hannah Arendt, devant l’événement, il ne s'agit pas de découvrir des problèmes, mais d'élaborer des questions.La raison exerce sa puissance de questionnement face à l'expérience. Et l’événement en tant que crise impose à la pensée de mettre au jour un rapport de questions/réponses, l'évènement se trouve interrogé. Les questions ne sont pas des problèmes, car elles ne sont pas formulées par la raison seule, mais naissent de l'expérience (Carole Widmaier).

Ainsi la crise, celle qui nous oblige à sortir de nos préjugés (les solutions toutes faites), est l'occasion d'une réactivation des questionnements nés de l'expérience.

C'est pourquoi une crise ne demande pas à être résolue, mais questionnée.

On voit bien ce que ces deux attitudes nous apprennent.

Le désir de trouver les problèmes et les solutions, c'est le désir de remplir, de maîtriser, de couper court à l'incertitude, pour imposer LA solution qui "s'impose".Il ferme, il ne se laisse pas troubler par le monde;

A l'inverse, trouver dans la crise, dans l'évènement, l'occasion d'un questionnement, c'est permettre à la recherche de réponses de faire prendre des risques à la raison. La recherche de réponses à des questionnements ouvre le temps; l'ouverture aux expériences est une ouverture à la temporalité spécifiquement humaine. Cette recherche des questions, qui est toute la démarche philosophique d'Arendt, peut encore nous inspirer aujourd(hui lorsque nous mêmes devons comprendre et agir face au changement et à la crise. (On l'a compris, Carole Widmaier est plus Arendtienne que Straussienne).

Ainsi comprendre ne signifie pas, dans la conception d'Arendt, une démarche dans laquelle on attendrait la fin de l'évènement pour que la raison, qui serait restée seule avec elle-même, donne sa vérité. Non, la compréhension est un processus continu, dynamique, qui questionne, et ne s'arrête jamais.

Alors, face aux questions et à la crise, aux évènements, est-on le straussien qui cherche le problème et apporte les solutions, à coup de certitudes et de benchmarks ?

Ou bien le Arendtien qui questionne,ouvre sur le monde, écoute l'expérience, et cherche les réponses, jamais définitives ?

Finissons avec Carole Widmaier :

"Comprendre ne peut consister à recourir à des notions anciennes dont il faudrait réaffirmer la pertinence : ce processus doit conduire à l'inverse à envisager de nouveaux concepts, à condition qu'ils désignent une réalité d'expérience et non pas une abstraction".

Peut-être aussi une voie pour mieux "comprendre" les positions des candidats pendant  la campagne pour les primaires de l'élection présidentielle ? Qui est Straussien ? Qui est Arendtien ?


La règle d'or est-elle en toc ?

RegledorLa règle d'or dont on parle, c'est cette règle d'or budgétaire, rappelée dans le "pacte budgétaire" des Etats européens, signé en décembre 2011, et entré en application en 2013, stipulant que le déficit structurel d'un pays ne doit pas dépasser 0,5% de son PIB. Ce "déficit structurel" étant défini comme le déficit "qui ne tient pas compte des éléments conjoncturels", et correspondant donc aux dépenses courantes de l'Etat, des collectivités locales, et de la Sécurité Sociale.Il y a des exceptions, notamment en cas de "récession", et alors le déficit peut atteindre 3%.

Cela a l'air du sérieux, et tous les candidats aux fonctions nationales, Présidence de la République, députés, rappellent cette règle en promettant de la respecter. Alors que la France est encore loin du compte en 2016. 

Alors forcément il y a de quoi être interpellé en lisant cela :

" Loin d'être une règle de bon sens, les règles d'or budgétaires sont un non-sens économique".

Celui qui exprime cette opinion est Henri Guaino dans son dernier opus " En finir avec l'économie du sacrifice", dont j'ai déjà parlé ICI et ICI. Comme quoi sur ce sujet il n'y a pas d'unanimité de la pensée économique. Cela vaut la peine d'explorer les arguments.

Déjà, qu'est ce que le "déficit" de l'Etat ? La vision développée par l'auteur est celle de l'Etat comme intermédiaire financier qui emprunte à la place des ménages et des entreprises, et cela est bénéfique si les sommes empruntées financent des dépenses qui accroissent les revenus futurs de la Nation, permettant ainsi, en accroissant les recettes grâce à l'amélioration de la croissance économique, d'assurer le service de la dette publique. C'est l'image d'un Etat "entrepreneur" qui emprunte pour investir. C'est aussi l'Etat "réparateur", qui va emprunter pour secourir les victimes d'accidents de la vie, ou pour aider des entreprises à passer une mauvaise passe (on peut être moins convaincu par cet Etat "réparateur" si c'est pour maintenir en survie des entreprises condamnées car non compétitives). Mais on peut comprendre l'Etat "réparateur" si il permet d'éviter la détérioration du capital humain ou physique plus vite que ne le ferait le mécanisme du crédit normal (les banques).

On comprend bien ce raisonnement : ce n'est pas le calcul comptable en % qui détermine si l'emprunt par l'Etat est bon ou mauvais, mais ce que l'on fait de cet argent emprunté. 

Mais le drame de la France, c'est précisément que la dette publique n'a pas justement pour contrepartie des dépenses correspondant à des revenus futurs. Elle a surtout servi, sur la pèriode récente, à amortir les crises. 

Henri Guaino rappelle quelques chiffres :

" Depuis 25 ans, l'évolution de nos finances publiques est caractérisée par une quasi-stabilité des dépenses des administrations centrales-l'Etat-dans le PIB et une envolée des dépenses des collectivités locales (+50%) et des organismes sociaux(+40%). A titre de comparaison, sur la même période, les dépenses dites "de fonctionnement" n'ont enregistré qu'une augmentation de 1,5% du PIB. Le poids dans le PIB des prestations sociales et autres transferts sociaux s'est accru de près de 10 points depuis le milieu des années 1970 pour atteindre plus du quart du PIB et plus de 57% du total des dépenses publiques".

Toutes ces dépenses qui ont augmenté sont de la consommation et de l'entretien de notre capital humain, tiré vers le haut par la santé et le vieillissement. On comprend ainsi pourquoi l'auteur ne voit pas dans la hausse de la dette un signe de mauvaise gestion, et pourquoi il conteste les politiques dites "d'austérité" : 

" L'austérité-hausse des impôts et compression des prestations, baisse des retraites, mise sous condition de ressources des allocations, baisse des salaires des fonctionnaires, diminution des investissements publics- ne remet pas de l'ordre dans les finances publiques. Au contraire, en déprimant l'économie, elle fait augmenter les dépenses de réparation et d'accompagnement".

Cette critique, c'est celle d'une logique qui se limiterait à réduire les coûts. Même une entreprise ne peut être réduite à une machine à réduire les coûts. C'est encore moins le cas pour l'Etat :l'Etat n'est pas une entreprise car "il ne peut s'abstraire des maux de la société et il subit toujours en retour, en positif et en négatif, l'impact de ses décisions sur celle-ci".

Bon, mais on ne peut pas quand même endetter l'Etat indéfiniment, car alors on sacrifie les générations futures, qui devront payer les dettes antérieures avec leurs impôts ou une baisse des prestations. Là encore, Henri Guaino dégaine :

" Quand la dette finance une dépense qui permet aux parents de soigner leurs enfants, de les nourrir, de les éduquer, quand elle finance des infrastructures qui seront utilisées par plusieurs générations successives, comment peut-on dire qu'en s'endettant on sacrifie les générations futures ? En permettant aux parents de se loger, de se soigner, sacrifie-t-on l'avenir des enfants ?"

Pour l'auteur, les enfants héritent des dettes, mais aussi des bénéfices. 

Autre critique de cette règle d'or, c'est qu'elle construit un ratio qui rapporte un stock-la dette- à un flux-le PIB. Ce taux ne donne en fait aucune indication sur la capacité de l'Etat à faire face à cette dette par ses revenus futurs. Ce n'est pas en comparant la dette aux revenus de l'année qu'un banquier évalue la capacité à rembourser de ses clients; pourquoi applique-t-on ce calcul pour l'Etat? C'est pourquoi, comme le rappelle l'auteur, face à la dette publique, seul l'avenir compte. C'est pourquoi on ne peut pas revenir sur les mauvais choix du passé, mais seulement en gérer au mieux les conséquences pour l'avenir. Exemple : si une infrastructure a été construite et qu'elle est moins utilisée que prévu, on fait quoi? On augmente les péages pour équilibrer les comptes ou bien au contraire on les diminue pour attirer plus d'usagers? C'est ce deuxième choix que propose Henri Guaino, contre la logique comptable du premier. 

La bonne gestion, on le comprend, c'est celle où les dépenses de fonctionnement sont financées par l'impôt, et les dépenses d'investissement par l'emprunt. 

Depuis longtemps, on dit que la France vit au-dessus de ses moyens, et que le "train de vie de l'Etat" est trop élevé. Alors, pour corriger ça, il faudrait baisser les dépenses, réduire  les allocations chômage, etc. Mais peut-être y-a-t-il une question de dosage, car si on tombe dans la dépression par le désendettement on détruira nos capacités de production, et donc de redémarrage. Cette dégradation, pour l'auteur, elle est déjà là, car nos ressources en France sont mal exploitées : l'auteur rappelle que en France il y a 1,5 fois plus de personnes qui ne travaillent pas que de personnes qui travaillent. Concernant nos infrastructures routières ou ferroviaires, ou notre réseau d'électricité, le retard d'investissement est plusieurs centaines de milliards d'euros. Même constat sur l'état des campus universitaires, des prisons, des tribunaux. Pour l'auteur le diagnostic est clair : Alors que la période actuelle, avec l'obsolescence programmée de nombreux équipements, la révolution numérique, la transition énergétique, demande un investissement exceptionnel, l'Etat n'investit pas assez. D'autant que c'est le moment puisque l'épargne est surabondante et les taux très bas, voire négatifs.

En fait pour l'auteur nous ne vivons pas "au dessus" de nos moyens mais "au-dessous" de nos richesses et potentiels. Et le risque est que cela empire. Il cite ainsi les purges économiques qui font fuir les jeunes générations. L'Irlande, l'Italie, l'Espagne, la Grèce sont devenus des pays d"émigration : au début c'est une partie de la main d'oeuvre étrangère peu qualifiée qui est partie, remplacée par des locaux, ce sont maintenant des médecins, des ingénieurs, des chercheurs qui partent. En Espagne, la population active est en diminution, les travailleurs immigrés s'en vont, et le taux d'activité est un des plus bas d'Europe. Les jeunes diplômés s'en vont, et ceux qui restent vont occuper les boulots laissés par les immigrés, moins qualifiés que ceux auxquels ils pourraient prétendre. Au Portugal, même histoire : les jeunes se barrent, et les retraités arrivent, même des autres pays limitrophes. En résumé, "le passé chasse l'avenir". 

Cette analyse est finalement un bon message pour les entrepreneurs. Ce n'est pas seulement le problème de l'investissement et de l'emprunt par l'Etat. Cela nous concerne tous. 

Au lieu de rester le nez sur la règle d'or, et la réduction des dépenses, c'est à tous les entrepreneurs et pourquoi pas l'"etat entrepreneur" (mais en est-il encore capable?) de valoriser nos ressources et nos richesses, ainsi que la créativité. 

Henri Guaino cite en grinçant cette déclaration de Laval en 1935 : " La situation financière du pays ne permet pas le réarmement"...On connait la suite.

S'il est urgent aujourd'hui de préparer l'avenir, peut-être est-ce le moment de rassembler les forces, publiques et privées, pour y parvenir.

A ce propos l'interview de Bill Gates dans Le Monde de ce samedi, pose bien le sujet. Il fait remarquer 160 milliardaires fortunés dans le Monde ont donné de l'argent à son programme The Giving Pledge : douze au royaume-Uni, le plus gros pays en termes de dons privés après les Etats Unis. Et aucun membre français. Ce qui lui fait lâcher : " Mais, quand on paye beaucoup d'impôts, on se dit que c'est à l'Etat de redistribuer l'aide". 

Eternelle question de savoir si il faut libérer les milliardaires ou l'Etat....

 

 


Qui a encore besoin des Etats-Nations ?

EtatnationDans son livre "En finir avec l'économie du sacrifice" Henri Guaino (j'en ai déjà parlé ICI) s'en prend, chapitre après chapitre, à ceux qu'il appelle les "bons élèves", ceux qui savent trop bien une leçon qu'il estime valable pour une autre époque, "celle où ils sont formés et promus", et qu'ils continuent d'appliquer à une époque; la nôtre, où le contexte est différent. Discours contre l'élite, qui s'appuie paradoxalement sur de nombreuses citations tirées des économistes du XIXème siècle entre autres, de Keynes à Malthus et Léon Walras. 

Parmi les sujets, la disparition des Etats-Nations (j'ai déjà évoqué le sujet ICI). On constate en effet que l'Etat-Nation est souvent décrit comme un archaïsme inadapté au XXIème siècle, qui impose des frontières dans un monde qui a besoin d'être global, avec une unité du commerce, bénéficiant du progrès des techniques de communication.Les Etats-Nations sont sources de coûts, de droits de douane, de contrôle des capitaux, mais surtout de discontinuités juridictionnelles et de différences de devises.

Pour défendre l'Etat-Nation Henri Guaino va chercher un article de 2012 d'un économiste de Harvard, Dani Rodrik, dont on trouve l'article en question à télécharger ICI.Cela donne envie de comprendre de plus près leurs arguments.D'ailleurs Henri Guaino n'hésite pas à les reprendre un par un dans le chapitre qu'il consacre au sujet : " Les trop bons élèves ont appris que les Etats-Nations allaient disparaître, ils en tirent des plans sur la comète". Mais il est utile, pour comprendre, de se référer aussi au texte original.

C'est vrai que l'on pourrait croire qu'avec le développement de l'internet, de l'information, de la mondialisation, on se sent de plus en plus citoyen du monde. Les entreprises sont mondiales, leurs employés voyagent d'un continent à l'autre. Les instances qui régulent le commerce et les échanges sont de plus en plus internationales. Ce besoin de se libérer des instances nationales ne date pas d'hier, et rassemble à la fois les libéraux et les socialistes, puisque Dani Rodrik vient citer Léon Trotsky, en 1934, à l'appui : " Comment garantir l'unité économique de l'Europe, tout en préservant la totale liberté du développement des peuples qui y vivent? La solution à cette question peut être obtenue en libérant les forces productives des fers que leur imposent les états nationaux". Quels libéraux ne deviendraient pas trotskystes à cette lecture?

D'ailleurs ces citoyens du monde existent. Mais là où l'étude de Dani Rodrik est intéressante, c'est qu'elle montre, à partir d'une enquête de World Values Surveys, couvrant 83.000 individus dans 57 pays, à partir de questions sur leur attachement au local, au national, et au global, que c'est bien l'attachement national qui est le plus fort, pour toutes les régions, dépassant aussi, et c'est là la surprise, l'attachement local. On pourrait penser que cet attachement national est surtout le fait de sous-groupes particuliers, et que les jeunes, bien éduqués, entrepreneurs, seront plus attachés au global. Il y a en effet des différences, mais cela ne change pas le résultat général : y compris chez les jeunes de moins de 25 ans ayant une éducation universitaire, et les professionnels, l'identité nationale est plus forte que le local et le global. Ce sentiment s'est amplifié avec la crise de 2008-2009, car ce sont les interventions nationales qui ont permis d'éviter l'effondrement; ce sont les gouvernements nationaux qui ont apporté les stimulations fiscales. Comme l'a dit Mervyn King, chairman la la Bank of England, " les banques sont globales dans la vie, et nationales dans la mort".

Bon, mais une fois que l'on a dit que les peuples ont un attachement à l'échelle nationale, la question qui reste est : mais est-ce que q'est une bonne chose? Est-ce que ce sentiment national n'est pas quand même un frein l'obtention de tous les bénéfices économiques et sociaux de la globalisation, et que ceux qui l'ont compris sont encore une minorité, mais qui a raison de le croire contre la majorité des retardataires ? Est-ce que la mondialisation n'est pas malgré tout une fatalité. Ne va-t-on pas vers un mode de gouvernance unifié, adapté au bon fonctionnement des marchés mondiaux ?

Dani Rodrik est convaincu qu'une gouvernance globale est impossible. Pourquoi?

La géographie, la grande diversité des préférences et des cultures, créent un besoin de de diversité institutionnelle qui ne converge pas entre les pays. On ne peut pas isoler la production et les échanges qui sont aussi dépendants d'institutions non marchandes. Au-delà des échanges, il y a aussi des besoins d'investissements dans les transports, les infrastructures, les moyens de communications, la logistique. Mais aussi un droit des contrats, la prévention de la fraude, ou la distribution des revenus en conformité avec les normes sociales. Ceci forme un tout, et chaque pays peut avoir son modèle, chacun tout aussi bénéfique, selon le contexte, au marché. Et ce sont principalement les Etats qui fournissent ce cadre. 

Autre frein, ou résistance, à la convergence : la distance et la géographie. On pourrait croire que dans un monde où les communications et les échangent s'accroissent, les différences entre les frontières juridiques diminuent, les modes de vie se rapprochent, tout le monde s'habille pareil et écoute la même musique. La baisse des coûts de transport et de communication va accentuer ce phénomène. Oui, et non car justement les études montrent que la distance géographique a encore des effets notables. Dani Rodrik cite une étude de Disdier et Head de 2008 ( à lire ICI), qui concerne le comportement des internautes américains : ceux-ci sont d'autant plus enclins à visiter les sites internet des autres pays que ces pays sont proches du leur (et inversement). Pour les pays non membres de l'OCDE ils indiquent que 10% de distance en plus abaisse la probabilité de visite de 44%. Pour les pays de l'OCDE la baisse reste quand même de 9%. La proximité avec le niveau de développement et la culture reste donc bien important. Ces études montrent que la distance est toujours décisive dans l'économie mondiale du début du XXIème siècle. Les relations interpersonnelles restent aussi conditionnées par la géographie. Rodrik indique que l'Iphone d'Apple pourrait être produit n'importe où, mais qu'une fois que l'écosystème local, les relations avec les fournisseurs locaux, sont établis, il devient plus diffcile d'aller produire ailleurs. 

 Finalement dans ce modèle de la mondialisation et de la globalisation, les Etats-Nations sont au centre. Citons maintenant Henri Guaino :

" A la place des villes-Etats d'hier et des grandes concentration urbaines d'aujourd'hui qui fracturent la société au lieu de l'entraîner, imaginons les Nations comme des centres d'économies-monde dont les métropoles ne seraient que des parties, certes essentielles et au sommet de la hiérarchie, mais étroitement imbriquées dans un ensemble plus vaste formant un tout, un système productif cohérent sans pour autant se suffire à lui-même. Représentons-nous ces Nations occupant le centre d'une économie-monde non comme des ensembles fermés mais comme des foyers qui irradient bien au-delà de leurs frontières. Les Nations, donc, au centre, au cœur des économies-monde qui se chevauchent et se concurrencent, formant chacune un assemblage de culture, d'espace, de logistique, de capital humain, de capital social, de biens publics, de biens communs, d'institutions agencés par l'Histoire, la géographie, le génie d'un peuple, la politique pour créer, découvrir, inventer, innover, imaginer, produire des biens, des services, des idées, du bien-être et de la prospérité, rayonnant dans le monde à travers ses œuvres, ses productions et ses entreprises. L'enjeu pour une Nation dans le monde actuel : être un centre, éviter d'être rejetée à une périphérie".

Le défi n'est pas de supprimer les Etats-Nations mais de bien agencer les différents éléments qui font une Nation, en mobilisant les ressources matérielles et immatérielles pour éviter que, à l'intérieur même de l'ensemble, se forment des périphéries qui mettraient de côté des populations ou des territoires aux marges de pôles de développement en nombre trop limités, qui provoquerait la révolte des laissés pour compte.  

A la fin de son article Dani Rodrik répond à la question : La réponse à ma question " Qui a besoin des Etats-Nations ? We all do.

Pour Henri Guaino, deux voies sont possibles pour l'ordre du monde et l'économie mondiale : la première est celle d'un archipel de grandes métropoles "accaparant toutes les forces vives et les richesses au centre des économies-monde. C'est le choix de ceux qui rêvent d'une Europe qui dissoudrait les Nations". On a compris que ce n'est pas sa préférence.

" La deuxième voie est celle où chaque Nation, mobilisant toutes ses ressources, cimentant sa cohésion, tissant sans relâche les liens de sa solidarité, sachant protéger sans faveur, s'efforce de s'ériger en centre d'une économie-monde et de la faire rayonner".

De quoi nous inspirer pour ne pas opposer l'Etat-Nation à la mondialisation, mais y trouver des convergences stratégiques.

Il ne suffit pas de penser global...

 


La pensée économique et le décapsuleur

DecapsuleurCe mois-ci, pour ma chronique sur "Envie d'entreprendre", ICI, j'ai mélangé l'économie, Henri Guaino, les trop bons élèves, et Alstom...

Oui, cela fait un drôle de mélange...

La question est : l'entreprise est-elle un assemblage, un "noeud de contrats", une machine à réduire les coûts et à faire de la performance économique....ou bien quelque chose de plus sentimental.

Et puis, dans cette chronique, il y a aussi un célèbre décapsuleur.

A défaut de bouteilles, décapsulons les esprits et la pensée ...C'est ICI.


Est-ce la fin des Etats ?

GAFAQuand on écoute les représentants des GAFA (sigle les grands de l'économie du numérique Google, Apple, Facebook, Amazon), ils sont catégoriques sur la fin du concept d'Etat national, avec une fiscalité locale qui croit encore que les frontières existent. Dans le monde numérique et des échanges mondiaux, il est possible d'optimiser la fiscalité en se localisant où l'on veut dans le monde; et c'est pour ça qu'il est si facile d'échapper au fisc des Etats qui taxent le plus. Car ces entreprises du numérique vendent des services immatériels qui dépassent les frontières et évitent ainsi les impôts nationaux.

Pour Google et les autres, ce n'est que le signe que la gestion par des Etats nationaux, c'est fini, ou presque. Jean-Pierre Robin en faisait le thème de sa chronique dans le Figaro mardi dernier : " La révolution numérique est-elle l'ennemi juré de la fiscalité ?". La réponse est Oui; la fiscalité est "obligée de faire sa mue". 

En fait ce sont les révolutions industrielles successives qui viennent bouleverser les systèmes de fiscalité. La première révolution, c'était le capitalisme des manufactures et de l'industrie. Cela a donné naissance au salariat, et donc à l'impôt progressif sur les salaires. La seconde révolution industrielle, c'est celle de la consommation de masse de l'après-guerre. Et c'est là qu'apparaît une invention française par Maurice Lauré, la TVA (Taxe à la Valeur Ajoutée) qui va être adoptée par tous les pays du monde, sauf aux Etats-Unis. Avec la troisième révolution industrielle, celle de l'information et de l'internet, c'est le principe fiscal de la territorialité qui est remis en cause. Avec le numérique, même le travail n'est plus enfermé dans l'entreprise, avec le développement des autoentrepreneurs. De même, la distinction entre le professionnel et le particulier disparaît : l'économie dite collaborative conduit à un troc moderne généralisé entre particuliers (location d'appartement avec Airbnb, prêt de voitures entre particuliers avec Drivy, location de places disponibles en voiture avec BlaBlaCar, etc...Cela ne fait que croître). Et dans cette nouvelle économie le fisc a du mal à intervenir. 

Comme l'indique Jean-Pierre Robin, dans cette nouvelle économie, "le fisc risque d'y perdre ses assiettes", et "les bases fiscales sont de plus en plus laminées".

Mais le développement de ces GAFA va encore plus loin : elles s'insèrent maintenant dans de nouveaux services comme la santé ou l'éducation qui étaient auparavant des attributs des Etats, apportant une forme de concurrence qui vient les bousculer.

Autre domaine où les Etats perdent leur monopole : les relations internationales. Ainsi certaines entités économiques sont aujourd'hui plus riches que les Etats ( ces firmes multinationales dites FMN).La société civile prend également de la puissance, via les ONG et les forums mondiaux, qui veulent peser dans les relations.

Le dernier ouvrage de Robin Rivaton est justement consacré à l'Etat, " Quand l'Etat tue la nation".  En gros, l'Etat (français) est la cause de tous nos maux, et de l'immobilisme de la société française. Comme il le dit, " c'est la faute de l'Etat si la confiance n'est plus là et s'il est incapable de créer l'étincelle pour investir, innover, embaucher. C'est la faute de l'Etat s'il est incapable de faire évoluer les structures sociales et que reviennent sur la table les mêmes débats année après année".

Il évoque, lui aussi, le pouvoir des multinationales privées qui deviennent les maîtres du jeu en remplacement des "Etats omnipotents". Il y voit une revendication des élites avec pour objectif "la fin des nations au profit de libres communautés d'intérêts". C'est ainsi que "de plus en plus nombreux sont les Etats qui vendent l'accès à leur nationalité, y compris sans condition de résidence. La nationalité ne devient que l'accès à un bouquet de services. L'avocat suisse Christian Kalin est le spécialiste de la commercialisation des nationalités- 250.000 dollars pour le passeport de Saint-Christophe-et-Niévès qui donne la possibilité de voyager dans 132 pays sans visa, offre l'absence d'imposition, et n'oblige à aucune déclaration fiscale". 

Il cite aussi le cas de l'Estonie qui "vient d'accueillir son 10.000ème e-citoyen qui n'a aucun lien physique avec le pays. L'objectif est de 10 millions d'e-citoyens en 2025, alors qu'il n'y a que 1,3 millions d'habitants dans le pays.".

On comprend aussi que Robin n'aime pas trop cette tendance, et que s'il considère que l'Etat tue la nation, il veut, lui sauver la nation avec un autre Etat, plus moderne, seul capable de garder des services universels. Il veut "retrouver un Etat utile par opposition à l'Etat futile". Il appelle à ce que l'Etat retrouve "son rôle de plate-forme". Beaucoup de formules dans la fin du livre, comme "il faut" ("il faut lancer la mobilisation générale contre la société immobile", "il faut bâtir des passerelles, en refondant la politique de l'emploi et la politique d'accompagnement à la création d'entreprise", Il faut rendre les institutions politiques plus dynamiques", ...).

Dans ce combat entre ceux qu'il appelle les "solutionnistes", "élite nourrie d'une lecture trop rapide d'Ayn Rand" (Et vlan !), et les "Il faut", "Il faut", pour sauver l'Etat et la nation, qui va gagner ?

Le match n'est pas terminé.....Et on a compris dans quelle équipe joue Robin.


L' homo œconomicus chez le psy

EconomieLe livre de Jean Tirole "Economie du bien commun" se dit à destination du grand public ("un large public" dit l'éditeur PUF dans sa présentation, le malin), mais avec ses 600 pages, ne ressemble quand même pas à un polar. C'est très scolaire et très sérieux. Cela ressemble à un manuel de cours. Mais il permet aussi de découvrir en quoi consiste le job d'un économiste-chercheur comme l'auteur, et de parcourir les grands sujets de la discipline du moment. Alors, je m'y suis mis...

Les 200 premières pages sont justement consacrées à la définition de l'économie et au métier de chercheur en économie.Avec ces transformations.

Car ce métier est, comme de nombreux autres, en pleine transformation. Jean Tirole se fait bon pédagogue pour nous le démontrer.

Car ce qui faisait et fait l'originalité de la discipline économique, c'est l'homo œconomicus. Cet être virtuel est né lorsque l'Economie (qui, selon l'auteur, est une science, par sa démarche scientifique, mais pas une science exacte), qui était auparavant "imbriquée dans l'ensemble des sciences sociales et humaines", a pris son indépendance qu cours du XXème siècle, et a construit son identité propre.

Cet homo aeconomicus, c'est celui qui prend des décisions de manière rationnelle, agit au mieux de ses intérêts étant donné l'information dont il dispose. Et ainsi les politiques économiques sont destinées à combler les différences entre rationalité individuelle de chacun, et rationalité collective, faisant l'hypothèse que ce qui est bon pour un acteur économique n'est pas forcément bon pour la société dans son ensemble.

Mais ces certitudes se sont trouvées fragilisées récemment, quand on a découvert que cet homo œconomicus ne se comporte finalement pas si rationnellement que le disait la théorie initiale. Et c'est ainsi que l'économie revient vers les sciences sociales et la psychologie pour incorporer leurs apports. Et pour Jean Tirole ce mouvement est normal car " l'anthropologie, le droit, l'économie, l'histoire, la philosophie, la psychologie, la science politique et la sociologie ne forment qu'une seule et même discipline, car elles ont les mêmes objets d'études : les mêmes personnes, les mêmes groupes, et les mêmes organisations".

 Ce qui vient perturber le comportement supposé rationnel de l'homo aeconomicus, c'est par exemple que nous procrastinons, c'est à dire que nous remettons au lendemain ce que l'on n'a pas envie de faire aujourd'hui, et avons, selon le langage de l'économiste, "une trop forte préférence pour le présent". Cela correspond à nos comportements "court-termistes" auxquels s'intéressent les économistes et les politiques : livrés à nous-mêmes nous n'épargnons pas pour notre retraite, nous abusons de l'alcool, nous nous adonnons au jeu, nous achetons trop vite n'importe quoi à un démarcheur baratineur...Pour nous "protéger" la puissance publique va mettre en place des incitations ou des interdictions : subventionner l'épargne-retraite, un délai de réflexion imposé pour le démarchage, l'interdiction de la publicité pour le tabac, etc; on connaît la chanson. Et ainsi on se trouve face au dilemme entre le respect du choix de l'individu (le moi du présent) et le paternalisme (la défense des intérêts à plus long terme). Ce phénomène est aussi dans le champ d'analyse des neurosciences : le système limbique nous fait aimer le présent, le cortex préfrontal nous fait prendre en compte le futur. 

Mais ce qui vient perturber la rationalité de l'homo œconomicus, ce sont ce que l'auteur appelle " les comportements prosociaux". C'est quoi cette maladie ?

Ce sont "des comportements dans lesquels l'individu ne donne pas la primauté à son intérêt matériel et internalise de façon désintéressée le bien être d'autres parties" (voilà comment parle un économiste...Vous comprenez pourquoi l'auteur est un économiste et pas un écrivain). On pourrait appeler ça de l'altruisme, mais Jean Tirole n'est pas d'accord : " L'altruisme est une explication beaucoup trop simpliste"...Et en avant pour la séance de l'homo œconomicus chez le psy.

Les économistes et sociologues ont mis au point des "jeux" de toutes sortes pour tester ces comportements prosociaux, comme par exemple celui (paraît-il très connu) du "jeu du dictateur"..

Cela consiste à proposer, dans des conditions d'anonymat, à proposer à un individu (appelé le dictateur) de choisir entre l'action A qui lui garantit 6€ et donne 1€ à l'autre joueur, et l'action B qui donne 5€ à chacun. Le comportement rationnel consiste à choisir A, qui donne le meilleur bénéfice pour A (dans ce jeu du dictateur, d'où son nom, le joueur B n'a rien à dire). Et pourtant en pratique les trois quarts des joueurs dictateurs à qui ce choix est proposé choisissent B. Aussi parce que le sacrifice associé à l'action généreuse (B) est faible par rapport à l'égoïsme (A). 

Cette "générosité" est en fait motivée par trois facteurs possibles distincts : la motivation simple (je suis naturellement généreux), la motivation extrinsèque (je suis poussé par des incitations externes à être généreux), et enfin la volonté de donner une bonne image de moi, de me faire bien voir des autres, et aussi de moi-même. Et ainsi les disciplines de psychologie et sociologie vont intervenir pour aider à creuser ces "motivations".

Notamment cette histoire de "motivation intrinsèque" et "motivation extrinsèque" : on la retrouve dans les systèmes d'incitations. Les économistes ont généralement voulu croire que les incitations étaient une bonne chose, c'est à dire créent des comportements en phase avec les objectifs de la société ou de l'organisation. Exemple : rémunérer les professeurs en fonction de la réussite des élèves. Conséquence : on encourage le "bachotage" au détriment d'une formation plus pérenne.

En fait les incitations extrinsèques peuvent aller jusqu'à tuer les motivations intrinsèques. Et ainsi accroître les incitations extrinsèques peut être contre-productif.

Exemple : Faut-il payer les dons du sang ? En fait, cela peut au contraire faire baisser les dons, car si les donneurs sont rétribués, la générosité risque d'être interprétée comme de la cupidité. Idem si l'on rétribue son enfant si il a de bonnes notes en classe cela risque de lui faire perdre sa motivation intrinsèque pour réussir et ne plus être motivé que l'appât du gain. Même histoire pour les politiques publiques : on ne peut pas compter exclusivement sur les sanctions et les incitations financières pour obtenir des citoyens un comportement prosocial. C'est le cas des mégots de cigarettes sur les trottoirs, des crottes de chien, etc...Des actions sur la norme sociale sont moins coûteuses; ce sont toutes les techniques d'influence par exemple, ou de nudge

Pour Jean Tirole, le seul moyen de se sortir de ces sujets complexes serait de rétablir la convergence entre toutes les disciplines (sociologie, anthropologie, psychologie, droit,...) telle qu'elle existait à la fin du XIXème siècle.

Ainsi, en Economie aussi, on a besoin d'open innovation et de systèmes collaboratifs...

Et l'influence sera plus forte que les systèmes contraignants d'incitation.

Rêvons que nos politiques s'en inspirent...