La prescription contre l'autonomie

TravailUne erreur commise lors d'une opération de maintenance, des conséquences qui auraient pu mettre en danger, et immédiatement on va proposer de renforcer les procédures, de rajouter des contrôles, de rajouter des documents pédagogiques à destination des techniciens. L'idée bien sûr : comme ça, on aura moins d'erreurs.Et l'organisation fonctionnera mieux.

Pas si sûr que ça. Car tout travail contient justement une part d'autonomie, et que la prescription, les procédures, les documentations, ne peuvent à elles-seules tout régenter. D'ailleurs cela serait même étonnant que le travail humain se réduise à une exécution à la lettre de procédures et de prescriptions écrites. Cela serait même source de désorganisation totale, ce que l'on appelle la "grève du zèle" : en respectant à la lettre les procédures, on engorge les guichets, l'enregistrement à l'aéroport est paralysé, etc.

Car c'est précisément cette autonomie, et cet écart entre le travail prescrit et le travail réel, qui constitue la vraie vie du travail. Lorsque tous les travailleurs se contentent, pour "se couvrir" de s'en tenir au suivi scrupuleux des "bonnes pratiques", où chacun va se prémunir contre tout risque de voir sa responsabilité engagée, alors toute erreur devient considérée comme une faute, et toute créativité, toute prise d'initiative, est directement étouffée. C'est précisément ce genre d'organisation qui marche le moins bien. Les erreurs vont se multiplier, les opérationnels de première ligne étant paralysés devant toute prise d'initiative, et les experts en méthodes su leur dos en permanence, installés dans la croyance que leurs prescriptions ont un impact sur le fonctionnement : si les procédures n'ont pas permis le "zéro défaut", pour eux il n'y a qu'une seule réponse possible : il faut rajouter des procédures, envoyer des "notes", et encore de la "documentation".

Difficile de se débarrasser de cette croyance du management du surhomme, du zéro défaut, jamais atteint. Alors que c'est la fragilité qui caractérise l'homme, et heureusement. Car, on le sait, les gens créatifs sont fragiles, les gens innovants sont fragiles, les gens qui génèrent des qualités de relations humaines sont fragiles, les gens qui ont l'intelligence des autres sont souvent des gens fragiles (sinon ils ne s'intéresseraient pas aux autres).

La psychodynamique du travail, dont un des auteurs est par exemple Christophe Dejours, considère d'ailleurs que tout travail comporte une part de souffrance, car le travail opère sur le réel et le réel résiste : rien ne se passe exactement comme prévu dans la procédure. Le réel ne se comporte pas comme on l'attendait ou le souhaitait. Mais c'est justement en dépassant cette souffrance, par une activité "rusée", une initiative nouvelle, supérieure aux prescriptions de l'organisation, que le travailleur se mesure à la résistance du réel, et subvertir alors sa souffrance en plaisir. Cela comporte bien sûr sa part de risque. On constate même des cas où, étouffé par les prescriptions, le travailleur va se mettre inconsciemment en risque, comme pour se rebeller contre ce carcan des prescriptions contre lequel il n'arrive plus à se défaire autrement qu'en l'enfreignant, même inconsciemment.

 C'est pourquoi certaines organisations du travail permettent mieux que d'autres de bien fonctionner. J'en trouve une présentation dans un ouvrage de Yves Clot, titulaire de la chaire de psychologie du travail du CNAM.

L'organisation simple, c'est celle avec un lien direct entre les salariés et l'employeur, ou le chef, qui est ici une personne physique. Il n'y a pas, ou peu, de procédures formalisées. C'est comme cela que fonctionnent les petites entreprises, les commerces artisanaux.

L'organisation taylorienne, c'est celle qui vise à une meilleure organisation que l'organisation simple : la maîtrise du travail est assurée par les procédures, la régulation de la production. Cela est assurée par le déploiement de moyens tels que les normes, la hiérarchie, les gammes de méthodes. Ce type d'organisation remonte à plus d'un siècle. Elle continue à se développer aujourd'hui/

Une organisation plus innovante est apparue plus tard : l'organisation apprenante. C'est l'organisation où la recherche d'efficacité repose sur l'accroissement du capital humain et sa pleine utilisation, via précisément l'autonomie individuelle, la coopération, la prise de décision collective.

L'organisation taylorienne est la plus dangereuse : c'est celle qui implique un travail intense et une faible autonomie, ce que l'on appelle le "job strain", trés préjudiciable à la santé.

C'est bien sûr l'organisation apprenante qui est la plus favorable à la santé. La recherche d'efficacité ne repose pas sur le stress et l'intensité du travail, mais sur l'autonomie individuelle, et la participation des travailleurs à la prise de décisions collectives. Elle offre à chacun la possibilité d'apprendre et de se développer.

La difficulté, c'est que pour faire fonctionner une organisation apprenante les procédures, les notes, les méthodes, ne sont d'aucun secours décisif. Les ingrédients sont plus subtils : confiance, coopération, autonomie,...management.

Alors pour éviter les erreurs et développer nos organisations : un peu moins de prescriptions, un peu plus d'autonomie et de management.

Chiche?

 

 


L'organigramme ou l'élégance

_DSC3337bisJe recevais cette semaine pour le cycle de conférences de PMP sur l'innovation managériale deux invités de choix : Bernard Stirn, Président de l'Opéra de Paris, et Benjamin Millepied, directeur de la danse de puis un an. Le thème : Comment manage-t-on une institution et un corps d'élite. 

Echanges passionnants pour une belle rencontre. 

Benjamin Millepied, qui est revenu des Etats-Unis l'année dernière pour le poste, après avoir quitté la France à 16 ans, nous a avoué avoir découvert à l'Opéra de Paris un mot qu'il ne connaissait pas : le mot "organigramme". Toutes ces cases, ces hiérarchies, on comprend que cela l'effraie. Il est convaincu, il nous l'a dit, que " la hiérarchie n'amène pas au respect des autres".

Il a vite quitté le bureau qu'on lui a attribué pour se balader partout dans les locaux et cheminer avec son ordinateur au milieu des employés et des danseurs. Pour lui, ce système de bureaux fermés est d'un autre âge.

Il a envie de tout changer, de donner de l'air à cette atmosphère trop fermée; de libérer les énergies et d'enseigner aux danseurs à oser être eux-mêmes et à libérer leurs personnalités. 

Cela veut dire quoi?

La France est à l'origine du ballet, depuis Louis XIV, et a créé tous les grands ballets classiques. Mais la danse est devenue un monde trop rigide, enfermé dans des règles et des standards qui normalisent. Ce que veut Benjamin Millepied c'est retrouver un mot qu'il connaît mieux que celui d'organigramme : l'élégance. Cette élégance qui redonne de l'individualité au danseur, qui simplifie ( il est adepte de "Less is More", la simplicité préférable à la complexité).

EleganceRetrouver l'élégance c'est retrouver la personnalité du chorégraphe et du danseur, qui apportent leur style, qui créent. C'est cette création qu'il veut favoriser, faire émerger, et faire pousser les talents de demain qui vont sortir de cette école de danse de l'Opéra de Paris, gratuite depuis sa création (unique au monde). L'école, d'où tout part, et qu'il considère comme primordiale dans le dispositif, car c'est la formation qui construit le ballet de demain.

Il nous a cité Fred Astaire pour illustrer ce qu'il veut faire. 

Pour lui, l'objectif n'est pas de se replier frileusement sur la seule protection du classique, du patrimoine du ballet, mais d'abord d'être dans le présent, et de donner envie de demain, de créer le futur, avec le public d'aujourd'hui et de demain.

Ce public il veut aller le toucher par tous les canaux, et s'intéresse au digital : il a créé la "troisième scène", plate-forme numérique de programmes vidéos de danse.

Remplacer l'organigramme par l'élégance, et donner à tous l'envie de demain : voilà la belle leçon de management de Benjamin Millepied.

Alors, on danse?


L'escalator en panne

EscalatorC'est une image qui a été utilisée dans une publicité pour une marque de margarine, reprise par Seth Godin dans son dernier livre, " C'est à vous de jouer" : Deux individus, sûrement des cadres supérieurs d'entreprise, qui sont sur un escalator; ils ont l'ai pressés. Et soudain l'esacalator se bloque et s'arrête. C'est la panique ! Les deux cadres ne savent pas comment s'en sortir; le premier soupire; le deuxième va crier et appeler à l'aide; et personne pour réparer l'escalator ou leur porter secours. 

Ils ont l'air ridicules, et pourtant ils symbolisent notre propre incapacité à nous tirer d'affaire quand une situation est bloquée : nous ne voyons pas qu'il suffirait de descendre (ou monter) les marches; pas aussi pratique que de se laisser porter par l'escalator automatique, mais toujours mieux que de rester bloqué au milieu de l'escalator.

C'est précisément le sujet de ce drôle de livre : se lancer, ne pas avoir peur, monter les marches tout seul, profiter de sa liberté. 

Le livre est plus qu'un livre, c'est un bel objet, plein d'images, que l'on peut lire mais aussi ouvrir n'importe où pour en goûter les métaphores et les phrases qui claquent. Quel beau travail des Editions Dateino. Ce livre est un vrai cadeau, à distribuer autour de soi pour donner envie de se lancer et de créer, et d'entreprendre.

C'est du Seth Godin; et les fans, comme moi, adoreront; d'autres trouveront peut-être cela superficiel ou un peu vide : ce sont ceux qui sont souvent bloqués sur les escalators en panne. Car ce livre, Seth nous le dit lui-même, est un acte d'amour :

" Je n'ose imaginer combien le choix d'une vie focalisée sur les besoins égoïstes serait vide et manquerait d'amour. Une vie qui ne tournerait qu'autour du profit, ou de la tentative d'éviter ce qui pourrait mal se passer pour veiller à sa tranquilité.

Quelle formidable chance nous avons de pouvoir mettre de l'amour dans notre vie professionnelle, dans notre vie créative, dans la communauté dont nous choisissons de faire partie".

Tout ce que nous dit Seth Godin c'est de saisir l'opportunité quand c'est à vous de jouer et de changer les choses. 

Tout ce qu'il faut, c'est avoir soif. Ce qui nous empêche d'avoir soif, c'est la peur du zéro : le but n'est pas d'apprendre, mais d'avoir la meilleure note (c'est ce que l'école nous a enseigné), de poursuivre l'objectif de la norme. La soif, c'est l'inverse des gens qui ont surtout envie d'avoir 20/20; c'est l'envie d'apprendre, de chercher d'autres chemins, d'aller vers de plus en plus d'apprentissage.

Ce livre est une façon de nous aider à aimer notre soif, à ne plus avoir peur de notre peur d'avoir peur.

Alors, la prochaine fois que l'on se trouvera sur un escalator en panne, on fait quoi?

La vidéo ici :


Symbole

Moulinmystique
Dans nos temps modernes on ne fait plus trés souvent référence aux symboles. Cela semble des trucs d'un autre âge, des croyances désuètes. C'est Frithjof Schuon qui dans son ouvrage " sentiers de gnose" (1957) nous a dit que que l'homme moderne collectionne les clés sans savoir ouvrir les portes.

Pourtant certains nous disent que les leaders sont ceux qui sont capables de transmettre un capital symbolique.

Alors?

Savoir porter une attention aux signes symboliques qui nous entourent, que l'on peut contempler dans la nature, comme des regards animés, c'est déjà commencer à être sensible aux symboles.

Rien de mieux pour s'y exercer que de se replonger dans le siècle qui a particulièrement consacré les symboles, ce siècle charnière entre l'Antiquité et le monde moderne, le XIIème siècle, celui de l'art roman.Ce XIIème siècle est un modèle pour nous apprendre à "transmettre un capital symbolique".

J'avais déjà parlé de l'ouvrage de Frank Horvat et Michel Pastoureau sur les "figures romanes", avec de magnifiques photographies, ICI.

L'ouvrage de Marie-Madeleine Davy, " Initiation à la symbolique romane" (1977) est un précieux compagnon de voyage pour continuer dans cette aventure (pas de photographies ici mais des analyses de textes trés développées, et faciles d'accès).

Le XIIème siècle est considéré comme une époque charnière : le passage du monde antique au monde moderne, l'époque des transformations économiques, le temps des Croisades, qui confrontent la Chrétieneté à l'Orient. Un monde nouveau est en train de naître. La langue romane va succéder au latin (la langue romaine).Il naît ainsi une autonomie de la pensée médiévale, qui ne repense pas ce qui existait avant mais crée un monde nouveau.

C'est le temps où surgissent partout les églises, qui ont amené jusqu'à nous "l'art roman"; ces églises qui se construisent sur des temps considérables (Sainte Madeleine de Vézelay , commencée en 1096, sera par exemple achevée au mileu du XIIème siècle).

Le symbole, c'est un signe donnant accès à une connaissance. Sa fonction est de relier le haut et le bas, de créer une communication entre le divin et l'humain.Les symboles ont une fonction initiatrice à une expérience spirituelle. Le symbole, particulièrement au XIIème siècle, instruit et achemine vers la connaissance, il est une nourriture spirituelle. Il permet le passage de l'homme "charnel", celui vit à l'extérieur, à l'homme "spirituel", celui qui vit à l'intérieur. 

L'art médiéval, avec ses symboles sur les figures de pierre, est précisément destiné à permettre cet accès au divin. Ce n'est pas seulement un art pour permettre aux ignorants de découvrir dans la pierre ce qu'ils ne peuvent apprendre par les livres, ne sachant pas lire. Ce sont des messages plus complexes qui s'adressent à tous, et donc aussi aux lettrés, aus docteurs, aux pèlerins.

L'image de pierre va permettre, par sa vertu symbolique, de fixer un langage, qui sera compris différemment selon l'état de conscience de celui qui le saisit. Pour certains, le symbole ne voudra rien dire. Pour d'autres, il aura plein de significations. C'est pour l'être "éveillé" qu'il représentera un enseignement.

Le même symbole, qui ne change pas, sera ainsi diversement interprété et le message qu'il livre sera compris d'après l'état de conscience de celui qui l'appréhende, selon les âges de sa vie, selon les personnes.Pour celui qui saisit et connait le symbole, il se produit comme une "transfiguration" : on quitte le mode du bavardage, de l'échange, du divertissement, pour ouvrir une nouvelle vision. La vue du symbole ne provoque pas nécessairement une interprétation précise, mais plutôt comme un choc, un "coup frappé à la porte de l'esprit"

 Le XIIème siècle est riche en symboles, car le peuple de Dieu a besoin de symboles et d'emblêmes pour appronfondir sa foi, connaître son dogme. Les fresques des églises romanes sont comme une prédication d'ordre symbolique.

C'est pourquoi parcourir le livre de Marie-madeleine Davy permet de comprendre toutes les formes de symboles de ce siècle, leurs sources et leur sens. 

Le symbole est un langage qui établit une relation.

citons Marie-Madeleine Davy :

"Quand il s'exprime dans la pierre, il est encore autre chose, il est un silence. La parole peut divertir par le fait même qu'elle est parole; la pierre l'emporte sur le texte parce que la pierre est silence, elle est fidèle à la réalité, elle est dépouillée en dépit même de sa matérialisation. Plutarque disait que le crocodile est l'image de Dieu, en ce qu'il est le seul animal qui n'ait point de langue, car la raison divine n'a pas besoin de paroles pour se manifester, mais s'avançant par les chemins du silence, elle gouverne les choses mortelles selon l'équité".

Peut-être avons nous aussi besoin, parfois, de ces "chemins du silence", d'être ce crocodile, et de trouver dans la symbolique de ce XIIème siècle roman qui paraît si lointain, de quoi éclairer et avancer dans l'incertitude de notre quotidien d'aujourd'hui.....


Prolepse

BooksL'été est un moment parfait pour lire ce qu'on ne lit pas le reste de l'année. Par exemple des romans épais. 

J'ai ainsi repris "Canada" de Richard Ford; j'avais commencé il y a plusieurs mois, puis laissé, puis repris...Mais je ne l'avais pas mis dans le congélateur ( vous comprendrez plus loin...). Je suis enfin parvenu jusqu'au bout, grâce à cette pause d'août. J'ai adoré.

Ce roman est construit à patir d'une prolepse, puisqu'il commence par :

" D'abord, je vais raconter le hold-up que nos parents ont commis. Ensuite les meurtres, qui se sont produits plus tard. C'est le hold-up qui compte le plus parce qu'il a eu pour effet d'infléchir le cours de nos vies à ma soeur et moi".

( J'ai fait d'ailleurs ma prolepse au début de ce post...vous avez remarqué?).

Il faudra cent pages pour lire ce hold-up, et encore au mois cent cinquante pour lire les meurtres...

Prolepse : figure de style par laquelle sont mentionnés des faits qui se produiront bien plus tard dans l'intrigue. 

Ce décalage entre le récit et la narration se répète dans ce livre à plusieurs occasions. Il annonce à l'avance, rapidement, puis on aura le détail plus tard. On se laisse ainsi porter par ces détails d'une vie, ces rencontres, ces émotions.

C'est l'histoire de Dell Parsons, en 1960, il a quinze ans, dont les parents vont braquer une banque, et qui passera la forntière pour aller au Canada, où il fera de nouvelles rencontres. Il raconte tout ça à 66 ans ( c'est la dernière partie du livre). Tout le livre est une manière de voir le monde, de le subir ( Dell ne se révolte jamais, il vit et subit les évènements, qu'il annonce calmement à coups de prolepses). C'est un roman d'initiation, avec ces basculements de la vie qui viennent en fonction des évènements extérieurs. 

J'ai lu que Richard Ford avait commencé ce récit il y a vingt ans, puis avait mis le manuscrit dans son congélateur, pour le reprendre ensuite ( et oui, la voilà ma prolepse..). C'est donc un livre écrit sur plus de vingt ans.

La deuxième partie est cette partie post-congélateur. C'est celle qui se passe au Canada. Car le roman est celui, comme l'indique Richard Ford dans une interview au Magazine Littéraire " du passage crucial de la frontière. Du franchissement d'une frontière métaphorique entre deux âges, d'une frontière physique entre deux pays, les Etats-Unis et le Canada".

C'est un texte lent, qui raconte doucement, chapitre aprés chapitre, un destin, la perte de l'innocence, l'absurdité tragique qui fait dérailler la vie de ce jeune garçon, et de sa soeur...Et les dernières pages sont celles du vieux professeur qui vient de nous raconter tout ça pendant plus de 450 pages. Après nous avoir tout dit dès les premières lignes.

Les dernières pages sont comme un bilan. " J'avais renoncé à beaucoup de choses. Oui, mais voilà, moi, j'étais satisfait de ce que j'avais eu en retour".

Pour se libérer du poids de sa naissance, des aléas, le héros "essaie"...Ce sont les dernières lignes :

" Ce que je sais, c'est qu'on a plus de chances dans la vie, plus de chances de survivre, quand on tolère bien la perte et le deuil et qu'on réussit à ne pas devenir cynique pour autant; quand on parvient à hiérarchiser, comme le sous-entend Ruskin, à garder la juste mesure des choses, à assembler des éléments disparates pour les intégrer en un tout où le bien ait sa place, même si, avouons-le, le bien ne se laisse pas trouver facilement. On essaie, comme disait ma soeur. On essaie, tous tant que nous sommes. On essaie".

Lire ce livre, dépasser les premières lignes de prolepse pour aller jusqu'à cet "on essaie", voilà une belle expérience. 

Un rapport avec le management et la performance?

Certains disent que la lecture d'oeuvres de fiction est un "must" pour être un meilleur leader, plus empathique. voir ainsi cet article de HBR par exemple ( " to lead, Read"), ou Fast ICI ( "Reading litterature makes you smart"). 

Alors , pour s'inspirer, et prendre ce recul qui permet de dire "On essaie", lisons de la littérature;  le "Canada" de Richard Ford est un bon compagnon.


Pourquoi avons-nous besoin des artistes dans l'entreprise?

Zonefranche_On pense que pour que l'entreprise fonctionne au mieux, que les consultants soient les plus performants, il faut des experts, de plus en plus d'experts, et de plus en plus pointus...

Et si on devait garder une place pour les artistes et les dilettantes?

C'est un des sujets abordés dans mon livre " Zone Franche : quand management et culture se rencontrent" aux Editions du palio.

Et dans cette vidéo :

 


Symboles romans


Romanart2La notion de symbole, en français moderne,  a plusieurs mots en latin, ayant tous des significations différentes, et expréssément distingués au XIIème siècle, époque de l'art roman : signum, figura, exezmplum, memoria, similitudo, autant de nuances qui étaient connues à l'époque, et oubliées de nos jours.

Dans son ouvrage sur les "figures romanes", dont j'ai déjà parlé ICI, Michel Pastoureau explore cette symbolique romane, qui permet d'interpréter les sculptures, les figures, que l'on trouve dans les édifices de l'époque.

La symbolique romane est construite sur un mode dit "analogique", c'est à dire que c'est la ressemblance entre deux sujets, deux mots, deux noms, qui fait le lien symbolique.

Ainsi pour les arbres : le noyer est considéré comme maléfique car le mot latin est nux, qui signifie nuire, nocere. C'est pourquoi il ne faut pas s'endormir sous un noyer, ni tailler dans ce bois une statue du Christ.

Même chose pour le pommier, dont le nom, pas de chance, est malus, qui évoque le mal; c'est d'ailleurs pour ça que son fruit est devenu le fruit défendu en Occident.

Autre sujet de symboles, les nombres. Au XIIème siècle les nombres expriment aussi des qualités, et pas seulement des quantités.

Ainsi, les nombres impairs sont plus sacrés que les nombres pairs. Ne pouvant être divisés par deux, et restant impairs quand on leur ajoute un nombre pair, les nombres impairs vont symboliser la perfection, ce qui est incorruptible, la pureté, l"éternité.

Inversement les nombres pairs sont divisibles, et donc moins purs, et vont symboliser les hommes, la terre, le monde créé, donc imparfait. Ils représentent parfois le mal, la mort.  C'est pourquoi dans les sculptures et figures, les méchants vont par deux, ou quatre, alors que les bons vont par trois.

Chaque nombre a ses significations. Le Un indivisible, c'est Dieu. Deux, c'est le symbole de la comparaison, de l'opposition. Trois, c'est la Trinité, le nombre par excellence, il représente les choses spirituelles. Le nombre Quatre est celui qui, addtionné à Trois, donne Sept; Saint Augustin considère que Trois représente l'âme, l'esprit, et Quatre le corps, la matière. Additionnés, ils représentent l'union de l'âme et du corps. C'est pourquoi ici-bas on va par tois, alors que dans l'au-delà on va par quatre. 

Sept, c'est le nombre sacré, la perfection. Les sept jours de la Création, les sept sacrements, les sept vertus cardinales...Huit (Sept + Un) c'est le nombre du recommencement, du renouveau.

Neuf, c'est le nombre du Ciel et des anges (trois fois la Trinité). Douze, c'est le nombre pair gentil, l'exception, le nombre de la plénitude. Les douze tribus d'Israël, les douze apôtres, les douze signes du zodiaque...C'est le nombre de la vie quotidienne et des échanges où tout se compte par douze (on n'a pas encore inventé le système décimal).

Voilà de quoi s'amuser pour décrypter les figures des églises romanes, les sculptures.

Mais cette symbolique des nombres est-elle vraiment oubliée de nos jours, dans nos pratiques, dans nos affaires? Pas si sûr; comment ne pas s'empêcher, nous aussi, de rechercher dans les nombres que nous avons sous les yeux, dans l'observation des choses autour de nous, des interprétations, des lectures de signes invisibles?

Le symbole correspond au fait de rassembler deux morceaux d'un objet, chaque moitié complétant l'autre. La première moitié est celle du monde réel et matériel; la seconde moitié, l'interprétation, celle du monde immatériel.

Avec le symbole, nous réconcilions le matériel et l'Immatériel.

Joli programme, non ?


Figure

FigureromaneJ'avais déjà parlé ici de la photographie, reconnue officiellement comme un des Beaux-Arts seulement en 2006.

Je découvre aujourd'hui que la sculpture est un terme qui n'a existé en France qu'à partir du XVIème siècle, et restera longtemps un terme savant. Alors que les sculptures existent depuis plus longtemps, notamment dans l'art roman, sur les cathédrales et églises.

C'est qu'à l'époque romane, c'est à dire au XIème et XIIème siècle, pour qualifier les sculptures sur pierre ou sur bois, le latin utilise le mot "image" et "figure" (figurae).. L'artisan qui sculpte ces "images" n'est pas un sculpteur, mais un "tailleur". 

Je lis cela dans un merveilleux ouvrage de Frank Horvat, photographe, et Michel Pastoureau, historien de la couleur (!) sur justement les "figures romanes".Ces figures sculptées sur les chapiteaux, dans des endroits souvent innaccessibles à l'oeil nu, sont reproduites dans toute leur beauté dans ce livre.

Frank Horvat, le photographe, avoue dans l'introduction qu'il a d'abord été attiré par une "naiveté" des artistes romans, dont il s'est mis à douter aprés avoir lu le texte de Michel Pastoureau qui accompagne le livre. Car l'église romane est vraiment ce "temple de l'image".

D'autant que ce terme d' "image" fait référence, non seulement aux images physiques ou plastiques (sculptées, peintes, dessinées), mais aussi aux images et figures mentales, celle qui proviennent des rêves ou des visions.

Si un moine a fait un rêve sur le diable, ou le christ, il peut en faire le récit à son abbé qui, pour en conserver la mémoire, va demander à un tailleur de le sculpter dans la pierre, sur un des chapiteaux du cloître. C'est pourquoi on ne comprend pas toujours ce qui est représenté dans ces "figures". Il nous manque les rêves et les histoires. De là à considérer que ces "figures" sont des traces de la psychanalyse des moines, on n'est pas loin.

Ce livre est donc une occasion de réfléchir à notre regard : photographier de près les sculptures, c'est les découvrir, les voir, autrement. Imaginer que ces figures sont les images mentales des moines, c'est imaginer que l'on peut comprendre leur inconscient. Porter le regard sur ces figures, c'est comprendre que la vérité n'existe que par notre regard, chacun a la sienne.


Îlots de décélération

LievretortueOpposer la vitesse et la lenteur, on connaît l'histoire. J'ai dû déjà en parler ICI ou .

La vitesse, c'est le truc du capitalisme d'aujourd'hui. Tout va vite. Les visiteurs des musées restent en moyenne moins de dix secondes devant un tableau.

Mais, en même temps, ce style d' "homme pressé" qui court trop vite n'est plus trop dans le coup. Et l'on voit de plus d'éloges de la lenteur.  En 1986, c'était le "slow food". Et depuis de nombreuses associations ont fait prospérer ce besoin de "qualitatif", de "prendre son temps", pour sortir du "stress" et vivre mieux. Gilles Lipovetsky et Jean Serroy, dans leur livre " L'esthétisation du monde", dont j'ai déjà parlé ICI, appellent ça " une "esthétique de la lenteur".

Certains croient voir dans cette tendance les prémisses d'une nouvelle façon de vivre, pouvant aller jusqu'à la "décroissance", un nouvel art de vivre.

Nos deux auteurs n'y croient pas du tout. Car cette aspiration à la lenteur s'accompagne d'aspirations parfaitement contraires.

" On proteste contre la frénésie du rythme de travail, mais on ne supporte pas l'attente aux caisses des supermarchés ou les lenteurs de l'ordinateur. On aime marcher ou rouler à vélo, mais qui est prêt à renoncer à l'avion pour découvrir le monde? Qui est prêt à renoncer à l'immédiateté des e-mails?"

Ce qui va se passer, selon eux, c'est, comme on manquera toujours de plus en plus de temps, un besoin persistant de gagner du temps et d'aller toujours plus vite, entout, et en même temps la recherche de ce qu'ils appellent des " îlots de décélération".

Ce sont des petits moments de bonheur pour "recharger ses batteries", savourer l'instant, de trouver des moments de qualité de vie, nous permettant par ailleurs d'être plus efficaces, plus réactifs.

Ainsi notre monde sera double : d'un côté le monde de la vitesse, de l'efficacité, de la consommation de masse, rapide, immédiate, de la nouveauté pour la nouveauté; et de l'autre un monde plus raffiné, avec ses plaisirs plus sélectifs, ses émotions.

C'est pourquoi le style de vie ne peut pas se réduire aux idéaux portés par le marché et la consommation, mais aussi inclure une part d'enrichissement et de développement de soi.

C'est pourquoi les auteurs imaginent que, aprés que la modernité ait gagné le défi de la quantité, qui a fait prospérer le capitalisme que nous connaissons, vient le temps de l'hypermodernité où nous entrons aujourd'hui, qui va relever un nouveau défi, celui de la qualité dans notre rapport aux choses, à la culture, au temps vécu.

Alors, où sont nos "îlots de décélération" qui nous permettent d'aspirer à cette vraie vie ?


Hybrides

Seat-600-seatVous pensez que le capitalisme, c'est synonime de standardisation du monde, de tout ramener au fric, avec des produits laids, interchangeables, la consommation de masse, bref que le capitalisme c'est la déchéance esthétique et l'enlaidissement du monde ?

Et bien lisez, comme moi,  le dernier livre de Gilles Lipovetsky et Jean Serroy, " L'esthétisation du monde - Vivre à l'âge du capitalisme artiste" pour vous persuader du contraire.C'est une saga étonnante qui nous aide à décripter notre monde actuel.

Les auteus veulent démontrer que le capitalisme, depuis déjà plus d'un siècle, mais avec une accélération depuis les années 80, s'est approprié une dimension esthétique, mettant en scène tout un univers esthétique, créant des produits, des services, intégrant l'art et le "look" dans l'univers consumériste. Le Design a envahi tous les produits, et est devenu une composante quasi incontournable pour vendre et développer les marchés.Ce que les auteurs appellent le "capitalisme transesthétique".

Un élément caractéristique de ce capitalisme transesthétique, bien relaté par les auteurs : le rôle du design.

Le design aujourd'hui, ce n'es plus seulement les meubles et les voitures, il est partout, dans les brosses à dent, les objets du quotidien; on fait même des stickers pour décorer les poubelles de nos immeubles façon bambou ou tour Eiffel. Même les services deviennent "design" : les consultants les plus branchés adoptent le "design thinking".

Les objets design aujourd'hui mélangent les styles, mêlent fonctionnalités et "tendances" de la mode. Tel ce canapé "Seat 600" du studio Bel & Bel ( photo en tête ce ce post) qui est fabriqué à partir de la carosserie avant de la Seat classique, avec un haut-parleur, des clignotants, des phares. Avec le design les objets deviennent des objets "hybrides". Tout se mélange : Karl Lagerfeld fait des collections pour H&M, Cartier lance une gamme de montres avec un bracelet en plastique.

Ces hybridations ont un but : faire du commerce en surprenant le consommateur "blasé" qui a tout vu, qui ne fait plus la différence entre les produits. C'est pourquoi ce mélange des univers hétérogènes, des styles, est une stratégie efficace, bien intégrée par le capitalisme moderne.

Nous sommes dans le temps des hybrides.

Car ce phénomène d'hybridation ne se limite pas qu'au design. on mélange les genres dans la mode ( chic de porter une veste à fils d'or avec un jean tout troué, non ?), dans la musique, le théâtre, la danse...on a plein d'exemples en tête.

La cuisine s'y met aussi : mélanges asiatiques et méditerranéens, cuisine fusion, etc..

On mélange aussi à la télévision les philosophes et les chanteurs de variétés, les politiques et la mode, plus c'est innatendu et provoquant, plus ça marche.

Alors, si on est dans ce temps des hybrides, on pourrait se demander ( ce que les auteurs ne font pas) si dans nos entreprises et le management, il n'y aurait pas aussi le temps des hybrides, des brassages improbables, des mélanges de styles. Certaines entreprises le cultivent. D'autres en sont restées aux vieux systèmes.

Alors, prêts pour l'hybridation ? Et si c'était la clé de l'innovation et du développement ?