L'efficacité opérationnelle ne suffit pas
Née au sein du scepticisme

Possibles et impossibles

Voirloin Il existe encore des gens pour croire que "le chef sait tout". Ce sont ceux qui reprochent aux gouvernants, aux dirigeants d'entreprises, aux managers de n'avoir pas prévu les évènements qui arrivent, surtout s'ils sont causes de malheurs. Regardons "la crise" : le principal sujet de discussion, c'est "ils (les chefs) n'ont pas prévu; donc ils sont nuls..".

Ce que l'on peut facilement prévoir, c'est que cette situation d'aveuglement des chefs, elle va s'amplifier. Car, si personne ne conteste que nous vivons dans un monde où tout s'accélère, les innovations, les communications, les flux d'informations, force est de reconnaître que les moyens dont disposent les dirigeants pour se repérer et décider n'ont finalement pas beaucoup évolué : on se fie à ses proches colaborateurs, on demande aux experts (souvent pas d'accord entre eux) un avis,, et puis ?

Certains croient avoir trouvé la réponse en mettant en avant la force des réseaux, des communications, comme une sorte de démocratie où toutes les opinions s'expriment, pour aboutir à la bonne décision : là encore, belle illusion. La forme la plus aboutie de cette croyance, c'est la prolifération des comités, des instances de discussion, de débats, de bla bla, tout ce qui permet justement de freiner la prise de décision.

Certains croient que la réponse, c'est la technologie, les réseaux sociaux : là encore, tous les outils ne remplacent pas la prise de décision.

Et c'est pourquoi, rien ne remplacera le chef, avec ses erreurs de jugement, mais aussi sa capacité à prendre des décisions à partir d'une connaissance toujours abrégée de la réalité.

Ce qui n'empêche pas de se poser les questions : comment éviter de faire le moins d'erreurs possible, et comment faire les meilleures prévisions?

Andreu Solé a théorisé de façon intéressante le concept de "prise de décision" (j'ai déjà évoqué le sujet ICI), dans son ouvrage " Créateurs du monde. Nos possibles et nos impossibles" :

Pour lui, le phénomène de la prise de décision résulte de "possibles" et d'"impossibles" que le décideur, individuellement ou collectivement, se donne à chaque instant de manière souvent non consciente.

Le "possible", c'est ce qui est envisageable, imaginable, pensable; un "impossible", c'est ce qui est inconcevable, inimaginable, impensable, indicible.

Et nous avons tendance à considérer que le "possible" c'est ce que nous connaissons déjà. C'est pourquoi l'inventeur de la machine à vapeur n'est pas celui qui possède l'entreprise de carioles à chevaux. A chaque fois que l'on prend une "décision stratégique" les dés sont souvent pipés d'avance : une décision tacite a déjà été prise dans les esprits, par une sorte de consensus non dit sur ce qui est "possible" et ce qui est "impossible". Et le pire, c'est notre capacité à mettre tout le monde dans notre bocal du "possible" : les clients, les partenaires,...Même nos réseaux sociaux se peuplent de ceux qui sont dans nos "possibles". Ne les appelle-t-on pas nos "amis" ?

On pourrait, en référence à ce modèle, observer que les dérives de Jérôme Kerviel n'ont pas été anticipées par ses supèrieurs car il était inconsciemment impossible qu'il puisse être néfaste à la banque.

Autre élément agravant de ce conditionnement par le "possible" : l'obsession du contrôle.

Pour mieux anticiper, ne pas se faire surprendre par des évènements ou des dérives innatendues, on va renforcer les contrôles, on va "réguler", ...Nos ministres n'arrêtent pas en ce moment sur ce terrain; tout le monde le dit "il faut plus de contrôle"...Tout le monde ? Tiens, tiens...

Pourtant, plus il y a de contrôles, plus on trouve des gens qui trouvent comment passer à travers les mailles du filet; plus on protège, plus le hold up paraît spectaculaire, et pourtant il a lieu (il suffit de voir les comptes rendus des braquages de bijouteries célèbres pour se rendre compte que le phénomène est éternel).

Pourquoi est-ce ainsi ?

Parce que l'on ne peut contrôler que ce que l'on imagine, c'est à dire, encore, notre "possible"...

Autre expression de ce dilemne du "possible" et de l"impossible" : les "best practices" : plus on se rapproche de ces "bonnes pratiques", plus on renforce cette boucle du possible, et plus on continue à tourner dans le même sens.

Alors, comment s'en sortir ?

Dans un débat récent de l'Ecole de Paris du management, à propos de la faillite de la Barings en 1995, auquel Andreu Solé participait, une solution originale a été évoquée : celle du "fou du Roi", celui qui ose dire ce que personne ne dit. C'est parfois le consultant, à condition qu'il soit suffisamment impertinent, et non, comme trop souvent celui qui fait son business en se contentant de renforcer les convictions du "possible" de ses clients, de peur de les perdre...

A la fin de ce débat, andreu Solé cite Paul Valéry : " Nous sommes des êtres imagineurs"; et ajoute le commentaire suivant :

" Les possibles et les impossibles ne viennent ni de l'expérience, ni de l'analyse, ni de la raison. C'est un travail permanent d'une imagination non consciente, ce qui est paradoxal puisque, par définition, l'imagination est formation d'image consciente. La commission d'enquête aprés le 11 septembre 2001 s'est ainsi trouvée face à un gros problème conceptuel. Une dizaine de personnes, avec un peu d'imagination, réussissent cet attentat alors que des quantités de données accumulées étaient sous nos yeux. Comment faire face à cela ? Ce qui est fondamental chez les humains c'est l'imagination, l'information ne vient qu'après."

Il pose aussi la question de cette histoire à la Société Générale, qui aura bien marquée l'année 2008, reconnaissons le, en considérant qu'aucun remède sérieux n'est proposé pour éviter que cela ne recommence ( on pourrait dire la même chose des dérives des subprimes). La réponse est pour lui évidente : En fait, personne ne veut vraiment éviter les folies financières, car pour cela :

" Il faudrait suivre la recommandation d'Aristote : empêcher la mauvaise chrématistique, c'est à dire faire en sorte que l'argent ne fasse pas de l'argent. Or, pour nous tous "il est impossible de ne pas désirer que l'argent produise de l'argent !". Tant que nous n'interrogerons pas cela, nous aurons des folies financières qui entraîneront encore plus de chômage, de pauvreté et de cynisme".

Peut-on imaginer de rendre possible l'impossible pour nous guérir de nos "possibles" et de nos "impossibles" qui nous empêchent d'imaginer un autre monde ?

On peut toujours y croire en attendant la prochaine catastrophe "impossible", et la sortie "possible" de la crise...

Commentaires

Cath

Rien ne remplacera (en tout cas pas d'ici longtemps) l'intelligence humaine ou au moins le simple bon sens...

A présent, il faut pouvoir écrire ce que je viens de dire en langage de marketeur ah ah ah :))

De bonnes fêtes à toi !!!

andreu solé

Bon, j'ai remarquer que vous avez poster des commentaires sur le livre de M.Andreu Solé créateurs de monde : nos possibles, nos impossibles.
Je souhaiterais acheter ce livre, si quelqu'un est intéressé vous pouvez me contacter par mail à l'adresse suivante : david.druaux@cetsi.fr

Merci d'avance

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